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SOUS LES SULTANS MAMELOURKS

| 1rôr après l'extinction des Eyyoubites, un des mamelouks qui étaient en garnison dans l’île de Rôda et qui s’appelaient pour ce motif les Bahirites, les gens du fleuve (de bar, le fleuve), Eïbeg, s’empara du pouvoir. Ses successeurs et lui

forment la dynastie des sultans mamelouks bahirites, qui versa beaucoup de sang et fit beaucoup pour l'Egypte.

Le commencement de leur domina-

tion fut souillé par des meurtres abominables. Le palais de la citadelle leur servit de résidence, et le premier d’entre eux, Eïbeg, y fut assassiné dans le bain par une

de ses femmes. Une autre femme de la victime se chargea de la vengeance. Elle mit à mort sa rivale coupable et fit jeter le cadavre dans les fossés de la citadelle, où il demeura plusieurs jours sans sépulture. Le sort de cette infortunée échut à tous ceux qu'on soupçonna de complicité dans le meurtre.

Que de forfaits semblables la citadelle vit en ce temps-là, et quelles moissons terribles la mort fit derrière ses murailles! Sa

faux frappait non moins fort la maison des Abbassides. Une

horde mongole, aux ordres de Houlagou, venait de prendre Bag-

dad (1258) et avait massacré le dernier calife légitime, avec ses deux fils et tous ses parents

les plus proches.

Écvyrre, I.

ssinat, il n’y avait plus

gypte par une

Lorsque le sultan Bibars monta sur le trône d'É de calife; le parvenu sentit la nécessité de donner à son pouvoir une apparence de légitimité et de consécration religieuse, s'il voulait ne pas avoir trop à compter avec ses nombreux sujets chiîtes, et avec les amis que les Eyyoubites et les Abbassides possédaient encore en Égypte et en Syrie. Aussi fut-il enchanté d'apprendre qu'un membre de la famille abbasside, un descendant du Prophète, qui se donnait pour le fils du calife Sahir, avait échappé au glaive des Mongols. Il n’hésita pas à l'appeler au Caire, à le recevoir en grande pompe, à le conduire à la citadelle et à lui donner un palais. Le grand cadi dut reconnaître la légitimité de sa descendance et lui rendre hommage comme à un calife : Bibars lui prêta serment de fidélité, et se fit donner en échange, par le nouveau commandeur des croyants, la charge de régent de tous les pays soumis ou à soumettre à l’Islâm. Pour achever la comédie, il tint à recevoir le vêtement qui faisait de lui le substitut du nouveau calife, le turban noir, brodé d’or, la pelisse violette, le collier et les boucles d'or, plusieurs sabres d'honneur, deux javelines et un bouclier. Les étendards abbassides lui flottèrent sur la tête, et son cheval blanc avait la housse et les rênes noires, — le noir étant la couleur des Abbassides.

Le sultan accorda une grande liberté à ce suzerain qu'il s'était donné lui-même; mais, après que le calife eut été tué dans une bataille contre les Mongols, en chargeant à la tête d’une aile de l’armée, Bibars, tout en prenant pour le remplacer un autre membre de la famille abbasside, refusa la moindre autorité au nouveau maître des croyants et le tint prisonnier dans la citadelle. Les successeurs de ce malheureux eurent le même sort, et tous les sultans mamelouks gouvernèrent en leur nom, jusqu'au moment où Sélim 1° l’Osmanli, après avoir conquis l'Égypte et le

Caire, força le dernier de ces fantômes de califes à lui transmettre son titre, ses droits et sa dignité. C'est grâce à cette cession forcée que les sultans turcs qui règnent à Constantinople ont la fàculté de s’appeler commandeurs des croyants. Toutefois, aujourd'hui encore, les Sunnites instruits se refusent à reconnaître leur suprématie dans les choses spirituelles, et n’obéissent en ces matières qu'au chérif de la Mecque, qu'ils nomment l’iman légitime.

L'histoire des sultans mamelouks qui réenèrent sur l'Égypte n’est reliée à celle des États européens que par des fils ténus, et les feuillets sur lesquels elle est retracée sont souvent tachés de sang. Toutefois, les forfaits de cette race de soldats, qui réussit à chasser les croisés de Palestine, furent presque toujours commis avec l’épée, au lieu que l'Égypte avait été de bonne heure connue des Grecs comme « le pays des poisons, » et que, sous les Ptolémées encore, la jalousie préférait le poison à toute arme. Il y a quelques figures puissantes parmi ces sultans, dont beaucoup vinrent comme esclaves dans la vallée du Nil. La plupart d’entre eux, on ne doit pas l’oublier à leur honneur, protégèrent l’art et la science avec ardeur; les œuvres les plus nobles de l'art arabe qui aient échappé à la destruction leur doivent le jour. Le moristân de Kalaoun, l'établissement le plus riche, et la mosquée de Hassan, la plus belle des mosquées qu'il y ait au Caire, furent construits par des sultans de la dynastie bahirite; les mamelouks circassiens. outre de nombreuses mosquées, firent bâtir les mausolées célèbres sous le nom de tombeaux des califes. Pendant près de trois siècles (1250-1517) ces deux dynasties dominèrent, du haut de la citadelle du Caire, sur toute la vallée du Nil.

Bibars eut pour second successeur Kalaoun (1290). Ce prince remporta de grands succès sur les Mongols et sur les croisés, et les auteurs qui écrivirent pendant le règne de son fils le louent bien haut pour sa vertu et son amour de la justice. L'historien des califes ne peut pas lui épar-

gner le reproche, trop justifié par le récit de ses actions, de n'avoir jamais respecté la foi du

PORTE DU MORISTAN DE KALAOUN.

serment ni des traités, quand son intérêt lui commandait de la violer. Les Égyptiens furent beaucoup moins opprimés par lui qu'ils ne l'avaient été par son prédécesseur Bibars : ils eurent en partage tous les honneurs que les princes victorieux assurent volontiers à leurs peuples. Sa beauté extraordinaire avait valu jadis 1,000 dinars au marchand qui l’amena du Turkestan : elle

ENLACEMENTS : MORISTAN DE KALAOUN.

dut lui gagner aussi bien des cœurs. Enfin, il prit soin, par une fondation grandiose, de s'assurer le renom d’un bienfaiteur des pauvres et des souffrants.

L'hôpital (moristân) qui porte son nom est situé dans le quartier nord-est de la ville, près du bazar des ouvriers en cuivre, qu'on peut voir travailler dans les chambres désertes de ce grand édifice. Il est, dès à présent, voué à une ruine misérable; seul le tombeau du fondateur,

ENLACEMENTS : MORISTAN DE KALAOUN,

elle construction d’un grand effet, auprès de laquelle étaient établis jadis cinquante lecteurs du Coran, est protégé contre la destruction. Les malades y viennent visiter les reliques du sultan et guérir, au contact de son turban, leurs maux de tête, au contact de son cafetan, leurs fièvres intermittentes. Le jeudi, d'habitude, les jeunes femmes et les mères se rassemblent ici avec de petits enfants. Les unes demandent, devant la magnifique niche à prières, une postérité masculine; c’est affaire de haute importance dans les familles arabes, et qui assure à la mère une Écxpre, ie 78

grande considération, tandis qu'on répudie aisément la femme qui reste stérile ou n’a que des filles. Celui qui a la chance de surprendre les femmes en dévotion près de ce lieu saint verra un spectacle des plus étranges : elles dépouillent leur vêtement de dessus, cachent leur visage de leurs deux mains, et sautent d’un côté à l’autre de la niche jusqu’au moment où elles s’affaissent d'épuisement. Il n'est pas rare de les voir demeurer longtemps étendues sur les dalles avant de sortir de leur évanouissement et de reprendre la force de se lever.

Beaucoup de mères amènent ici leurs petits enfants, d'ordinaire avant même qu'ils sachent marcher, afin de leur « délier la langue. » Pour obtenir ce résultat extraordinaire, on apporte les pauvres créatures jusqu'à une grande pierre plate de couleur sombre, qui se trouve auprès de la fenêtre de droite, on y exprime des citrons verts, on étale le jus sur la grosse pierre au moyen d’une pierre plus petite, et, dès que le minéral ferrugineux a teint l’acide en rose, on force les enfants à le sucer. Les bébés se refusent tout naturellement à goûter ce liquide, qui n’est rien moins que doux, et braillent à plein gosier.

Cela réjouit la mère, car plus fort l’enfant crie, mieux on peut croire que le

miracle s'opère et que la langue se délie. On attribue aussi des propriétés mys-

térieuses aux colonnes de la niche à

prières. La partie inférieure de leur fût est recouverte d’une patine qui leur donne

un aspect peu agréable. Elle doit son

SE ne : à ie Un origine au jus de citron qu'a laissé la

langue des enfants. Ces curieuses cérémo-

nies n'ont jamais été décrites jusqu'à présent. L'architecte Schmoranz, qui est ici

RE DU MAUSOLÉE DE KALAOUX. notre garant, fut surpris par des eunuques

un jour qu'il les contemplait; peut-être ses dessins n’orneraient-ils pas les pages de ce livre, s’il n'avait pas si soigneusement étudié le mausolée de Kalaoun et s’il n’en avait pas si bien connu toutes les issues.

Outre les jeunes femmes et les mères, des gens ruinés viennent demander un meilleur sort auprès du cercueil de Kalaoun. De fait, fondation pieuse à rarement adouci autant de souffrances et de misère que le moristân. Il renfermait avec le mausolée, une école et un hôpital de dimensions énormes. À chaque maladie étaient réservées ses chambres particulières, où chaque patient avait son lit. On recevait les femmes dans une partie de l'édifice séparée de la division des hommes ; les malades, riches ou pauvres, étaient soignés pour rien. Aux salles étaient attachés des laboratoires, des pharmacies, des cuisines, des bains, même une salle de cours où le

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