‹ L'ÉgypteChapitre 157 sur 186 · UN JEUNE HÉROS DE CONTES ACTUEL · texte numérisé non relu

UN JEUNE HÉROS DE CONTES ACTUEL

Tout ce que l'esprit le plus exigeant peut imaginer de plus complet en richesse, en plaisir des sens, en pompe, en magnificence, entourait les quelques heureux de ce monde que renfermait le Caire avec une abondance presque surnaturelle : pour dépasser dans la poésie et dans le roman cette réalité, on devait emprunter au royaume des fables ses formes et ses couleurs. Quelle avidité ne marquait-il pas ce peuple languissant dans une profonde misère, oppressé,

saigné à blanc, pour ces histoires merveilleuses que lui présentait le conteur! Elles l’enlevaient aux ténèbres de son présent et le ravissaient dans un monde de lumière éblouissante. A l'exemple du jeune Aladin, le plus pauvre des pauvres pouvait, en une heure de chance, voir le bonheur et la richesse lui tomber du ciel. Des figures vivaient dans l'esprit de chaque Cairote, qui répondaient aux types légendaires dont il avait entendu parler; l'imagination active et l'esprit réveur des Orientaux coulaient sans cesse les vieilles histoires dans des formes toujours plus aventureuses et plus éclatantes. Le temps de Kansouëh el-Ghouri est le temps où fleurirent les contes orientaux; on ne peut s'empêcher de croire que les récits des « Mille et une Nuits, » dont la plupart couraient depuis longtemps de bouche en bouche, ont été transcrits sous son règne où quelques années seulement auparavant.

Ces contes, les Arabes errants en avaient déjà charmé les heures du repos : ils aidèrent ensuite

les gens des villes à oublier les soucis de la vie, ou bien à raccourcir, dans les chambres du harem, l'ennui du bien-être monotone. Les conteurs ont le droit de donner libre carrière à leur fantaisie, mais il faut qu'ils surmontent avec aisance et avec agrément les difficultés qu'ils

se créent à eux-mêmes et que le jeu de la poésie enveloppe de formes agréables leurs pen-

sées les plus profondes, de la même manière que les arabesques font les lignes fondamentales des édifices arabes. (a été vraiment une inspiration très heureuse que de comparer la poésie des Arabes aux œuvres qu'ils ont créées dans le domaine des arts plastiques.

Oui sans doute, les contes orientaux et les arabesques sont les enfants irréels de la fantaisie, mais ils méritent notre admiration, comme tout ce qui est arrivé, dans le domaine du beau, à la plénitude et à la maturité de sa perfection. La religion arabe ne veut ni image, ni symbole; elle ne connaît aucun mystère, et à son déisme nu répondent les froides parois des mosquées pendant les premiers siècles de l’Islâm. Sans parure qu'ils sont, ils font la même impres

ion que les pays de roches nues. Mais bientôt on s’essaya à vivifier la pierre, à l’assouplir, et on y réussit, sans transgresser les commandements de la religion, au moyen de ces contes en arabesques et de ces poésies en couleurs, dont sont couvertes les murailles, et dont un voyageur spirituel disait qu'il fallait les regarder comme « un bouillonnement d’eau pétrifiée. » Le rythme se compose de lignes, de palmes, d'étoiles, de fleurs, de caractères significatifs, qui agissent avec un charme irrésistible sur l’imagination du spectateur, mais non sur sa raison : elle cherche presque partout en vain l'ordonnance réfléchie des parties, une structure des organes conçue dans le sens de l’art occidental toujours avide du mieux, la proportion exacte entre les supports et la charge, une perfection satisfaisante de la corniche, et avant tout, la solidité de l’édifice.

La mosquée de Kansouèh el-Ghouri est la dernière qui nous reste à mentionner pendant cette arrière-floraison de l'architecture égypto-arabe. On ne peut lui refuser une certaine splendeur apparente : mais la dégénération du style commence à percer dans les détails. Le mausolée d’El- Ghouri, parmi les tombes des califes, est un cube coiffé d'une coupole surhaussée. Le sultan n’y put être déposé, car il tomba en 1516 sur le sol syrien, dans une bataille contre les Osmanlis, et sa tête fut portée au sultan Sélim qui, l’année d’après, mit fin pour toujours à l'indépendance de l'Égypte.

Le commerce indien des Arabes qui, nous l’avons vu, assura pendant des siècles aux maîtres de l'Égypte de si riches trésors, reçut aussi sous Kansouèh el-Ghourî le coup mortel : en 1497, Vasco de Gama avait doublé le cap de Bonne-Espérance. Il trouva à Mélinda, sur la côte orientale de l'Afrique, un pilote arabe qui le conduisit au Malabar, dans des eaux que jamais marin

européen n'avait connues jusqu'alors, mais où existait depuis des centaines d'années un commerce

régulier qui atteignait la Chine et le Japon et avait rapporté des monceaux d’or aux musulmans.

MAUSOLÉE DE KANSOUËH EL-GHOURI.

El-Ghouri ne se fit aucune illusion sur le danger que les Portugais faisaient courir aux intérêts de son peuple; éclairé par les Vénitiens, il envoya dans les mers de l'Inde une flotte imposante aux ordres de l’émir kourde Houséêin.

La première rencontre avec les occidentaux donna aux vaisseaux d'El-Ghourî une victoire chèrement achetée; mais en 1509, le grand Francesco d’Alméïda vengea son fils Lourenço, tombé dans une lutte glorieuse contre les Égyptiens, et détruisit la flotte d’Houséin. Cette bataille navale fut livrée près de Diu : elle livra l’Inde aux Portugais, et anéantit pour jamais le commerce

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