‹ L'ÉgypteChapitre 163 sur 186 · FAMILLE ARABE AU MILIEU DES RUINES · texte numérisé non relu

FAMILLE ARABE AU MILIEU DES RUINES

ils lui sont si indifférents, qu'il ne les dédaigne même pas. Dans les histoires relatives à l’'Esypte,

principalement dans les œuvres classiques de Makrizi et Abd el-Latif, les pyramides, le sphinx

et d’autres monuments sont décrits, maïs ces auteurs ne sont plus lus que d’un petit nombre de

gens, et les restes de l'antiquité pharaonique n’ont pas trouvé place dans la conscience de ce

peuple musulman. On pourrait affirmer sans crainte qu'il n’y à pas mille musulmans au Caire qui

Éaypre, I.

aient, durant leur vie entrepris un voyage à âne dans la direction de Gizèh, exprès pour voir

les pyramides et le sphinx; nous aurons à parler, dans la haute Eoypte, de monuments grands

et beaux qui ont passé pièce à pièce dans le four à chaux, et ont été calcinés ou démolis, pour être employés à la construction de fabriques et de palais. Un voyageur musulman de Damas, qui ne manquait pas d'intelligence, et comptait parmi les théologiens éclairés de son temps, entreprit, il y a environ cent soixante-dix ans de cela, un pèlerinage à la Mecque, par la Palestine, l'Égypte et l'Arabie. Il demeura plusieurs semaines au Caire, et décrivit ou chanta, sans en omettre aucune, les tombes de ouéli, sa

uünts, qu'il rencontra au dedans et au dehors de la ville; on ne trouve chez lui aucune mention des pyramides, ni de l'effet que leur aspect produisit sur un esprit qui, dans le fait, était fort impressionnable. Le riche propriétaire musulman qui se rend en Dahabiéh, dans la haute Égypte, pour y visiter ses biens, se donne rarement, ou plutôt ne se donne jamais, la peine de faire une course à l’intérieur, afin d'admirer ces colonnes d'éternité, qui sont le but du voyage pour tant d'Occidentaux désireux de s’instruire ; si néanmoins son œil curieux rencontre quelques débris du passé, il regarde à la légère ces choses bizarres, et manifeste l’impression, vite effacée, qu'il en a reçue par le seul mot fantasia.

L'Oriental n’est nullement conservateur par nature; c’est plutôt un utilitaire dans toute l'acception du mot. Le vieux, quand même le temps y a marqué son empreinte et l’a rendu véné-

able, ne lui inspire rien s'il n’y voit rien d’utile. La valeur artistique ou la signification his-

torique dun monument ne paraissent pas suffire seules à en justifier l'existence : la première condition pour cela est l'utilité. Il lui manque aussi, — cela dit et explique tout, — le sens historique, sans lequel on n’a aucune joie à conserver ce qui a été, ni aucune tendance à restituer exactement la valeur de ce qui est parvenu jusqu’à nous. Sans doute les historiens distingués n’ont pas fait défaut aux Arabes et la philosophie de l’histoire constitue une branche remarquable de leur littérature; ils n’ont pas, ce qui est pour l'Européen le fondement de toute éducation sérieuse, la faculté et le désir de se figurer le présent comme déjà passé et de reconnaître par là chaque phase de son développement. C’est pour cela que l'Oriental n’éprouve aucun chagrin quand on détruit les monuments du passé, et qu'il en efface insouciamment le souvenir du livre de la vie. Les Aistotres lui plaisent parce qu’elles récréent son esprit et stimulent son intelligence, qui ne se fatigue jamais d’emmagasiner des faits réels ou fictifs ; l’Avstotre, telle que nous la concevons et la cultivons, destinée à ennoblir nos âmes par ce qu’elle met en œuvre et à développer notre énergie, est dépaysée parmi les ouvrages d'éducation de l'Orient. Dans les temps antérieurs, un seul historien, récemment découvert par la critique allemande et inconnu des Orientaux eux-mêmes, el-Fakhri, qui assista à la destruction du califat par les Mongols et en écrivit le récit, insiste sur la nécessité d’initier la jeunesse à l’histoire; de nos jours, les réformateurs de l'instruction publique de l'Égypte moderne s'efforcent de cultiver la littérature historique et d'en donner la connaissance aux écoliers. Ces tentatives louables ne manqueront pas d’avoir une action profitable sur l'esprit et le caractère des générations qui viennent; la race d'aujourd'hui est malheureusement ainsi faite, que la tendance à conserver les vieux édifices lui manque entièrement. Ces enfants du présent, à qui l'avenir est un don que Dieu fait indépendamment de leur volonté, et à qui le passé demeure étranger, ne travaillent pas volontiers à la dévastation de ce qui existe, mais ne sentent pas non plus la nécessité de l'entretenir; la ruine de ce qui a été saint pendant des âges ne leur cause aucune douleur. Ce qui n’a aucune utilité pratique leur paraît mériter de tomber; il semblerait que l'esprit con-

servateur des anciens Égyptiens, l’ardeur si particulière, si passionnée, qu'ils marquaient pour

Page 1