LES TOMBEAUX DES CALIFES
l'entretien de ce qui existait, a complètement disparu de leurs descendants, par l'effet de nouveaux mélanges de sang. Ils préfèrent élever du neuf, qui leur procure à nouveau la joie d’ouvrir bien grands les yeux, et abandonnent à son destin ce que l’âge a rendu chancelant. Par malheur, depuis la conquête de l'Égypte par les Turcs, tout ce qu'on bâtit, non seulement n’a aucune solidité, mais encore manque de cette originalité charmante qui nous frappe partout, même dans les restes mutilés de l'architecture du temps des califes. Il faut presque se réjouir qu'en ce temps de décadence on se soit abstenu de restaurer les vieux monuments, car la seule tentative qui ait été faite en ce sens, a été des plus lamentables. Les mosquées du Caire sont d'ordinaire construites par 2
es de pierre alternativement rouge et jaune pâle : cest un motif favori de notre architecture comme de l’architecture orientale, eton en voit nombre de spécimens, surtout en Toscane.
Comme la couleur rouge avait pâli quelque peu, au moment de l’ouverture du canal de Suez, on voulut, en l’honneur des hôtes du khédive, mettre aux mosquées antiques un vêtement nouveau dont les couleurs ne sont rien moins que ternes. On confia à des peinres en bâtiment le soin de restaurer les superbes mosquées et les minarets d'autrefois;
leur main malhabile à enduit les murs extérieurs du rouge ardent le plus commun et du jaune le plus criard. Cet habit de pailla d’hui un aspect horrible et dur à ces nobles
>, rayé horizontalement, donne aujour-
monuments, dont les constructeurs avaient e
appris des anciens Égyptiens l’art de mettre
soigneusement les couleurs, de les adoucir et
de les éteindre. Les architectures d'époque turque sont laïdes de formes, surchargées d’ornements massifs, bariolées, sans goût. Par bonheur, elles n’ont plus que peu de temps à blesser l’œil de l'artiste, car plus encore que les autres elles n’ont pas été élevées pour durer, mais pour servir l’espace du moment qui les use. La postérité, à laquelle ne songeaient pas ceux qui les ont faites, se vengera d’eux en les oubliant. De même que la mobilité et l'esprit volage des Orientaux se manifeste dans leurs œuvres, il se reflète dans leur histoire politique. Les dynasties et les règnes isolés se succèdent avec une rapidité surprenante, et où trouve-t-on dans les annales de l'Orient moderne des lignes royales analogues à celles de l'antiquité ou de l’Europe? Le temps, dont l’avalanche puissante passe et roule sans jamais s'arrêter, ensevelissant toutes choses dans sa course impitoyable, le temps ed-dahher, ou comme les Arabes l’appellent volontiers, /« succession des nuits, détruit tout. — Ce mot douloureux n’est nulle part plus vraiet nulle part plus souvent entendu qu’en Orient. « Sache, able. » Cette maxime de l’Arabe
Ô âme, qu'en ce monde tout, en dehors d'Allah, est pénis
Écvrre, I. 89
païen Lebid lui valut l'honneur d'être mis sur la liste des poètes de l'Islâm, qu'il embrassa d’ailleurs pendant les dernières années de sa vie. Les historiens aussi dépeignent, dans les introductions travaillées avec un art infini de leurs ouvrages, non pas l'éternité qui se reflète dans les fortunes des peuples, mais l'instabilité qu'ils rencontrent partout lorsqu'ils considèrent les choses de la terre. Le peuple, qui ne se lasse jamais de créer des fables, attache souvent, comme nous l’avons montré, à des édifices sacrés et à des reliques des effets miraculeux et des légendes qui ne vivent qu'autant que les uns et les autres subsistent. Si les reliques se perdent ou que les sanctuaires tombent en ruines, la légende s’efface dans l'esprit populaire, se métamorphose, finit par se perdre entièrement, car traditions et légendes n’existent qu'à condition de s'appuyer sur un objet ou sur un endroit déterminé. Plus d’une tradition s'est éteinte av
c les édifices du vieux temps, mais un grand nombre subsiste, et elles sont pour la plupart si monstrueuses et si folles que la répétition en peut paraître supportable à ceux-là seuls qui y croient. En voici deux parmi les moins niaises. Elles furent contées à Lane, le profond connaisseur de la vie cairote, et montrent bien quel était encore de son temps, entre 1820 et 1840, le pouvoir de la superstition sur l'esprit des habitants, même
instruits, de la grande ville.
Les Mille et une Nuits nous ont tous rendus familiers avec les djinns. Ils fréquentent de
préférence les lieux déserts où
souterrains, mais prennent par-