‹ L'ÉgypteChapitre 167 sur 186 · FEMME DU CARE · texte numérisé non relu

FEMME DU CARE

miraculeuses. Il fait des ouélis, auxquels il donne certaines fonctions à remplir et les pouvoirs nécessaires à l’accomplissement de leurs nouveaux devoirs. Ces délégués exercent, sur une ville entière où sur un quartier de la ville, une sorte d'autorité moitié spirituelle, moitié temporelle, qui leur attire parfois des accidents fâcheux : témoin le pieux épicier du Caire.

Ce dévot épicier avait un désir ardent d'être admis au nombre des ouélis. Il pria donc un homme qu'on reconnaissait généralement pour un saint, de lui procurer une entrevue avec le koutb. Après des épreuves de différente nature, elle lui fat promise : on lui recommanda de se rendre à la porte Er-Zouéléh, et d'arrêter le premier individu qu'il verrait sortir de la

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mosquée voisine d'El-Mouaîyad. L'épicier obéit; le koutb se présenta à lui sous l'aspect d’un vieillard vénérable, lui accorda sa demande, et lui ordonna de prendre en sa garde le district situé au sud de la porte, avec la rue nommée Darb el-Alhmar. Aussitôt l'épicier éprouva qu'il devenait ouéli, et sentit qu'il percevait des choses cachées an reste des mortels. Arrivé au district qui lui avait été assigné, il vit un marchand, qui avait des fèves cuites dans une grande Jarre et en vendait aux passants. Il saisit soudain une grosse pierre, brisa le vase, et se tint coi, tandis qu'on lui administrait pour ce trait une forte volée. Le marchand de fèyes, sa colère une fois refroidie, ramassa les débris de la jarre et y trouva un serpent venimeux. Il reconnut alors, dans celui qu'il avait roué de coups, un ouéli, qui l'avait empêché de rendre une marchandise, avec laquelle il aurait empoisonné ses pratiques, et conçut un violent remords. Le jour suivant, le pauvre saint s’en alla clopin-clopant travers son district et brisa, sans songer aux coups qu'il avait reçus quelques heures auparavant, une grande cruche pleine de lait qui était à vendre dans une boutique. De nouveau, il fut bâtonné rudement par le propriétaire ; mais les passants se souvinrent de ce qui s'était passé le jour précédent, et retinrent le bras de l'autre. On chercha parmi les débris de la cruche, et on trouva, tout au fond, un chien mort. Le troisième jour, le ouéli se traîna de nouveau dans le Darb el-Ahmar, non sans peine, car il était rompu. Il y rencontra un domestique, qui portait sur la tête un plateau chargé de mets et de fruits, destinés à un repas dans une maison de campagne. Le saint jette son bâton dans les jambes du porteur, qui culbute, et tout ce que contenaient les plats se répand dans la rue. Le domestique, furieux, tombe sur lui et lui fait tâter de son bâton autant qu'il s'attendait à recevoir

de son maître pour sa maladresse. Ce

endant des chiens se précipitent sur les ragoûts épars et meurent rapidement après les premières bouchées. Cette circonstance apprit aux assistants que les mets renversés à terre avaient été empoisonnés, et on implora instamment le pardon du ouéli. Le saint homme frotta son corps meurtri, se dit qu'il n’était pas fort souhaitable d'apercevoir tout ce qui restait inconnu au reste des mortels, pria Dieu et le koutb de lui reprendre le fardeau de la sainteté, de le remettre dans l’état d’ignorance et dans l’humble condition où il était auparavant. Le ciel entendit sa prière et l’ex-ouéli, redevenu épicier, ne reçut plus de coups de bâton.

Un dévot vivait au Oaire, vers 1835, qui portait au cou un collier de fer ct passait pour être enchaîné, depuis plus de trente ans, dans un coin de sa chambre. Il s’enveloppait parfois d’une couverture comme pour dormir, et les naïfs croyaient de bonne foi qu'il était plongé dans un profond sommeil : mais, si on soulevait la couverture, on ne trouvait plus personne au-dessous. Un autre ouéli, accusé faussement d’avoir commis un crime, fut condamné et décapité : sa tête, séparée du corps, ouvrit la bouche et proclama l'innocence du martyr. Enfin, on raconte du saint nommé communément Pierre de fer, qu'il avait commencé par être mamelouk de Kaït-bey. Son maître l'envoya un jour porter un riche présent en argent à un shéikh vénérable. Le ouéli, après avoir refusé le cadeau, finit par l’accepter, serra les pièces de monnaie dans sa main, où elles se changèrent soudain en sang, et dit : « Vois, mon fils, ceci est votre or! » Le mamelouk prit peur, resta comme disciple auprès du ouéli, fonda un ordre de derviches; aujourd’hui, au Caire, on l’honore, et plus d’une légende se rattache à sa tombe.

Nous avons vu qu'on attribue des vertus particulières à beaucoup de reliques; on croit aussi que certains édifices ont en eux des forces miraculeuses. Une mosquée nommée (amd el-Benût, la mosquée des filles, a la propriété de marier les jeunes filles qui ont monté en graine. Tous les vendredis, un grand nombre de fidèles s° y rassemblent, comme dans les autres temples, pour

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entendre le prêche et la prière. La jeune fille qui, malgré tous les efforts de ses parents, n’a pas réussi à entrer comme maîtresse dans un harem, et qui veut trouver un mari, n’a, d’après la tradition populaire, qu'à venir icile vendredi, à la prière de midi, qui est la plus solennelle des prières de la semaine. Au moment où l’iman proclame à haute voix que Dieu est grand — Allah akbar! — où les croyants se prosternent pour la première fois, et touchent du front les nattes qui recouvrent le pavé elle doit monter, puis gées de

fidèles : elle est assurée de se marier l’année même, et de

redescendre, dans l’espace qui sépare deux ran

jouir, aux côtés d’un bon époux, des félicités de la vie conjugale.

La plupart des légendes pieuses se rattachent aux tombeaux des saints qu'on nomme ouélis comme les saints eux-mêmes. Ils sont nombreux, et peuvent être considérés comme le centre de la vie religieuse des Cairotes. Les plus anciens d’entre eux ne sont pas moins mal conservés que les autres constructions du temps des califes. On les trouve parfois dans des mosquées qui portent le nom du saint qui y est enseveli; d’autres fois, ce sont des édifices indépendants. Une coupole les recouvre, et leur chambre étroite renferme en outre, comme objet principal, et dissimulé

sous un tapis, le cercueil du saint à qui les visiteurs adressent leur culte. Ces koubbéhs s'élèvent d'ordinaire à l’en- TOMBEAU D'IBRANIN AGA.

droit même où le saint dont ils recouvrent les restes mor-

tels avait sa cellule ou plutôt son coin (zdoutyah) d’anachorète. On en rencontre à chaque pas

dans tout l'Orient; car il est considérable le nombre des hommes dont le tombeau est devenu le théâtre d’un culte pieux, et nombreuses sont les lécendes merveilleuses que la croyance po-

pulaire attache au lieu dans lequel ils reposent. Un musulman dévot ne passera jamais devant

une tombe de la sorte, sans faire une prière muette, et sans invoquer pour ses entreprises l'appui du ouéli. J’ai déjà montré en décrivant le môlid de saint Ahmed Séiyd el-Bedaouï, à s tombes et entendre par un saint musulman.

Tantah, ce que nous devons penser de ce La nuit, lorsqu'on revient d’une excursion plus lointaine que de coutume, on entend souvent, avant d'arriver au Caire, un récitatif monotone, plutôt qu'un chant, de sentences arabes, interrompu de temps en temps par un cri perçant, qui s'échappe de la poitrine d’un homme saisi par l’extase pieuse au milieu de sa prière. Une sorte d'horreur sainte surprend le voyageur; il ne peut s'empêcher de ressentir un certain effroi, lorsqu’à ses yeux se montrent, perdues dans les ombres de la nuit tranquille, les formes des derviches qui profitent des heures tardives pour exécuter, autour du tombeau d’un ouéli, leurs mouvements bizarres, et pour réciter à ciel ouvert le z1%r mystique. J'aurai occasion de faire assister le lecteur à un z4kr de ce genre, quand je le conduirai aux fêtes du Caire; l'étranger en visite dans la ville des califes peut, en tout temps, voir ces cérémonies religieuses d’un genre particulier, s’il entre à une certaine heure dans un couvent de derviches, tektéh. Les tekiéhs sont pour la plupart élevés à l’endroit où résidait un ouéli, qui était en rapports étroits avec l’ordre auquel appartient le couvent. Chaque jeudi, à la tombée de la nuit, on voit une troupe de derviches, des bonnets en pain Ecvpre, I. 91

de sucre de feutre gris sur la tête et des lampes à la main, filer en procession par la rue Abdîn, puis tourner à gauche dans les culs-de-sac infects du quartier grec. Ils se rendent à une mos-

quée rarement visitée de l'étranger, et passent la nuit entière à faire le zikr sur le tombeau

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