RUINES DE
Écvrre, L 28
sans doute par politesse envers son hôte, qu'il renonça à quelques-unes des joies du paradis, et pécha contre le précepte de sa religion qui recommande l’abstinence du vin. Quant au sommeil de cette nuit, mieux vaut ne pas vous en parler. Le tapis où je reposais était simplement étendu sur la terre battue; à quelques pas dormaient mon palefrenier, mon domestique, divers pêcheurs, et j'avais oublié de prendre ma poudre insecticide!
Aussi saluai-je le crépuscule du matin comme une délivrance, pris un bain dans l’eau glacée du Nil, et suivis le fils de mon hôte aux restes de T'anis.
Quelques minutes après j'étais au milieu des ruines. Beaucoup des villes et des temples que nous visiterons ont laissé des débris plus considérables et mieux conservés : aucun amas de décombres ne l'emporte sur celui-ci en charme pittoresque. J’errai de monument en monument, et m’efforçai de me faire une idée de l’ensemble; avant d'examiner et de copier is à terre, auprès
les inscriptions une à une, je montai sur un tertre situé au nord, et m'ass du tombeau effondré d’un sheikh. De là, on pouvait dominer et contempler tout le champ des ruines, et j'y retournai plusieurs fois. La ville devait être fort grande; c'était une des résidences royales les plus brillantes et un des centres policés du royaume. Ce n’est qu'à Thèbes qu'on retrouve pareille abondance de grands monuments en granit; mais aucun des édifices somptueux qui jadis se dressaient ici n’est assez bien conservé, pour qu'on puisse en rétablir même le plan géométrique. Le grand sanctuaire, élevé par Ramsès IT, le Pharaon de l’oppression, s’est écroulé sur lui-même. Des colonnes de granit à chapiteaux en tête de palmier, des colosses, douze obélisques brisés, gisent à côté d’autres morceaux plus petits, en un pêle-mêle confus. Une légende arabe raconte que les Pharaons étaient des géants ses de rochers les plus lourdes :
qui, à coups de baguettes magiques, savaient soulever les ma s'il fallait être un géant pour élever ces monuments, il a fallu nécessairement une volonté surhumaine pour les anéantir à ce point. Ce n’est pas ici le lieu d’énumérer les monuments un à un : disons seulement, en passant, qu'on en trouve beaucoup parmi eux de la plus haute importance.
Chaque époque de l’histoire d'Égypte, à l'exception de la plus ancienne, a laissé ici un souvenir. Seul, au milieu des débris, je contemplai auprès de moi, sur le penchant de la colline, les fondations en briques des maisons des particuliers, détruites; à mes pieds, les temples et les palais écroulés l’un sur l'autre, là-bas, bien loin, les champs cultivés et les pâturages, et des
images éclatantes des jours passés se présentèrent à mon esprit : formant un contraste énorme avec la tristesse d'aujourd'hui, le passé de Tanis redevint pour moi un présent actuel et vivant.
C’est à Thinis, près d’Abydos, dans la haute Égypte, que grandit la puissance des Pharaons. Les premières générations fondèrent Memphis, et la civilisation de la vallée du Nil se dé-
veloppa rapidement de la première cataracte aux côtes de la Méditerranée. Ici même, des tribus de sang sémite venues de l'Est s’établirent solidement, dès le temps des constructeurs de pyramides. Une partie d’entre elles faisait paître ses troupeaux dans les marais du pays qui sait sur des vaisseaux agiles la
forment à présent le lac Menzalèh, tandis qu'une autre trave mer, odieuse aux Égyptiens, et fondait des entrepôts aux bouches orientales du Nil. Au commencement du troisième millénaire avant Jésus-Christ, les étrangers commencèrent à opprimer les Égyptiens, qu'ils finirent par dominer entièrement. Leurs princes résidant à Héracléopolis, non loin de Tanis, sur la frontière orientale du nome Séthroïte, s'emparèrent du trône des
Pharaons, et régirent en maîtres la vallée du Nil jusqu'au moment où les descendants des
rois égyptiens détrônés réussirent à les vaincre et à les anéantir. Vers le milieu du troisième millénaire, une famille originaire de Thèbes réunit sous son sceptre l'Égypte entière, y compris le domaine de ces étrangers. Les Amenemhà et les Ousertesen, que nous reverrons souvent encore, construisirent à Tanis, en l'honneur des dieux égyptiens, des sanctuaires superbes, et y placèrent devant leur trône leurs propres statues taillées dans la pierre dure. Ts fortifièrent la frontière orientale du pays, mais, dans la conscience de leur puissance, ils accordèrent l'entrée de l'Égypte aux émigrants sémites qui venaient se prosterner devant eux et leur ap-