‹ L'ÉgypteChapitre 56 sur 186 · MOÏSE SAUVÉ DES EAUX · texte numérisé non relu

MOÏSE SAUVÉ DES EAUX

Écvpre, L

— —. D md

GOSEN. Ju9

ment des rapports qu'un inspecteur d’Hébreux adresse à ses supérieurs, et nous apprennent avec quelle vigilance infatigable le gouvernement surveillait les ouvriers et s’efforçait d'assurer leur bien-être matériel. Les employés louent en paroles enthousiastes les attraits du pays de Tanis et la fertilité de Gosen. Les représentations figurées des hypogées thébains nous montrent les chiourmes d'ouvriers en pleine activité. Les gens qui puisent de l’eau, attaquent le sol à la pioche, pétrissent l'argile, remplissent les moules en bois et empilent les briques, tandis que le contre-maître les surveille un bâton à la main, ne sont pas des Juifs, mais d'autres Asiatiques qui, longtemps auparavant, sous le règné de Thoutmès ILE, avaient été emmenés à Thèbes, comme nous l’apprennent les inscriptions, afin de « fabriquer la brique pour les édifices « restaurés du trésor de la ville d'Am- « mon. » À côté de la seconde scène,

on Hit la légende : Prisonniers que Sa

« Majesté amena pour les travaux du

« temple de son père Ammon. » Dans

une troisième inscription on vante la vigilance des gardiens, et l’on prie les

dieux de récompenser le roi qui leur a

fourni du vin et de bonnes provisions.

Un des surveillants crie aux gens : «Je

porte le bâton, ne lambinez point! »

Qui peut regarder ces images sans son-

ger au labeur forcé des Juifs? Peut-être

est-il l’œuvre de leurs mains, ce mur sur

lequel je suis resté assis de si longues

heures, dans Tanis, la ville de Ramk

Peut-être, sur cette même eau que j'ai

franchie hier, la mère anxieuse de Moïse

déposa-t-elle la corbeille de roseaux où dormait son enfant. Le Pharaon devant

qui Moïse accomplit ses miracles résidait

à Tanis : le Psalmiste l’affirme expres-

sément. C’est d'ici que partit l'appel à la

révolte des masses esclaves, d'ici que

Ménéphtah, ses chevaux, ses chars, s’élancèrent à la poursuite des tugitifs. Nous pouvons même montrer au lecteur le portrait du roi indécis qui donna, dans son angoisse, le consentement, puis le reprit, lorsqu'il s’imagina être à l’abri du danger. On conserve au musée

de Boulaq une autre représentation du même prince, où les traits du visage sont encore plus

éminés que dans celle-ci. Avec l'exode des Juifs finit le rôle que Tanis joua dans l’histoire > pour l'Egypte long-

e de l'humanité. Populeuse comme elle l'était, elle garda son importan temps encore : elle lui fournit même, au huitième siècle avant Jésus-Christ, une nouvelle

dynastie d’ailleurs insignifiante.

Nous quittons notre place auprès du tombeau du sheïkh, et, le bâton à la main, nous errons de débris en débris. La plupart des inscriptions sont dédiées aux dieux Ammon, Phtah où Râ-Harmakhis. Plus d’un monument attire notre attention, mais le plus grand

nombre est à moitié enseveli sous le sable, et il est défendu aux gardiens, sous les peines les plus sévères, de donner aux étrangers la permission de les dégager. Le dépit occasionné par l'heureux accident qui permit à Lepsius et à ses compagnons de découvrir ici même un monument d’une importance extraordinaire, était encore trop vif dans l'esprit des directeurs des fouilles. Ce monument a déjà acquis, sous le nom de Pierre de Tanis ou Décret de Canope, une grande célébrité. Nous le retrouverons au musée de Boulaq où il est conservé. Conten-

tons-nous de mentionner, en passant, la grande stèle de granit, encore couchée parmi

MALAPTERUS EI RICUS, TORPILLE

les décombres, datée d'une ère qu'on ne rencontre nulle part ailleurs et qui commence à l'époque des Hyksos, le colosse en porphyre de Ramsès IT, sur lequel on distingue encore les traces d’un coloris éclatant, les chapelles en pierre grenue semblable à l’albâtre, le torse de femme qui a, comme les amazones, la mamelle droite peu développée et la gauche saillante,

: DE lIMELODUS AURATUS.

RODON HISPIDUS (FAHAKA).

les images noires de Sekhet à la tête de lionne, enfin les statues assises de basalte sombre ou de granit rose tirant presque sur le pourpre.

Le matin du jour qui suivit ma deuxième nuit sans sommeil, l'animation régnait à Tanis, devant la maison de mon hôte. Plusieurs pêcheurs étaient arrivés sur de grands bateaux, le long desquels les filets pendaient en bon ordre, et mettaient à l'encan, comme ils font chaque mardi et chaque vendredi, de grandes corbeilles en roseaux remplies de poissons du lac Mensaléh. Le tableau que présentait cette vente ‘était étrange à tous égards et ne sortira plus

de ma mémoire.

Rien en Égypte n'est plus véritablement africain que la population des eaux. Le Nil nourrit les mêmes poissons que le Sénégal : avec leurs têtes plates, leurs petits yeux, leurs longues barbes, ils semblent appartenir à un âge du monde antérieur à celui auquel appartiennent les gracieux habitants de nos eaux douces. De beaucoup les plus communs sont les silures, qu'on appelle karmoût. La célèbre torpille à taches noires (rà'ad) est un silure, et quelques variétés de cette espèce doivent aux longs filaments qui leur sortent du dos et du ventre un aspect tout à fait repoussant. Le plus singulier d'apparence est

le fahaka (tetrodon), qui, lorsqu'il est gonflé, re

semble à une petite citrouille pansue, munie d'yeux éveillés et d’une petite bouche souriante où brillent quatre dents blanches.

SAN. — VENTE DU POISSON À LA CRIÉE. Le kanouma, avec son long groin incliné par en bas, est l’oxyrrhynque des anciens Éeyptiens. Le brochet (polypterus) est particulièrement intéressant, car il se rattache à une des espèces du monde antéhistorique, celle des ganoïdes. Je ne me rappelle pas l'avoir jamais vu dans les peintures, mais je crois qu'il a servi de prototype à l’un des caractères hiéroglyphiques. Bouillis ou rôtis, je mets sans contredit nos poissons du Nord bien au-dessus de ceux d'Égypte, qui sont tous plus ou moins mollasses. J'en ai goûté mainte espèce, et le seul auquel je puisse accorder un éloge sans restriction est le bayâd, à la chair d’un blanc éclatant, dont on rencontre des individus de très forte taille.

La vente se prolongea

MOMYRUS OXYRRHYNCHUS, KANOUMA.

au milieu d’une grande

animation, et, non moins que les marchandises, les acheteurs étaient bien propres à captiver l'intérêt d’un spectateur eu-

ropéen. L'irritabilité et

POLYPTERUS, BISHIR, BROCHET.

l'emportement que lé-

ducation et les mœurs ont réussi à étouffer chez nous, au moins dans la vie publique, se déploient ici, sans voile et sans contrainte, et avec plus de vivacité peut-être que partout ailleurs, dans les questions de propriété. Avec quelle sauvagerie les pêcheurs essayaient de couvrir la voix l’un de l’autre, quel feu brillait dans leurs yeux noirs, avec quelle violence ils tiraient leur corbeille à eux quand on leur offrait trop peu, combien de fois le digne Ahmed ne dut-il pas crier : « Attention, ou gare à vous! » et jouer de son bâton de palmier!

Écvrre, I. 31

Plus d’un joli petit poisson passait dans la corbeille placée derrière lui, et il savait mêler

habilement la force qui tranche sans appel à l’aimable douceur : là surtout où une mêlée paraissait inévitable, il ramenait les parties au calme par des paroles de conciliation et des mains caressantes. Quelles intonations merveilleuses ces gens-là mettent au service de chaque sentiment! Je pense moins, en disant cela, aux criailleries et aux piaillements de leur colère, qu'au velouté et à la douceur séduisante que sait prendre leur voix lorsqu'elle flatte et veut concilier. Une riposte suivait l’autre. « Ton œil, Ô marchand! » crie un pêcheur à qui le prix de l’acheteur paraît trop faible. Celui-ci, qui se trouve maltraité injustement : € Mets-toi un turban de paille autour de la tête (sois aussi sot qu'il te plaira), mais n'oublie pas ton devoir! » Une réponse mordante arrive, et celui qui est pris à parti affirme qu'il vaut mieux que son critique; mais ce dernier, qui est d’esprit souple et de langue agile, riposte : « Chaque bête qui à une bosse s’imagine être un chameau ! »

Quand la criée fut finie, les pêcheurs voulurent me vendre un pélican et deux beaux hérons qu'ils avaient pris vivants. Ils ne remportaient chez eux que fort peu d'argent, car

ils n’ont qu'un tant pour cent sur le prix de leur prise : le gros du profit revient au pos-

sesseur du droit de pêche sur le lac Menzalèh, droit qui est affermé chaque année pour 1,500,000 francs.

Je visitai le lac avec des pêcheurs du bourg maritime d'EI Matarîyéh. Il est grand, semé

d'îles, et séparé de la mer par une langue de terre fort mince. Il égale en superficie le duché de Saxe-Meiningen, et est si richement peuplé d'oiseaux de toute espèce, que le savant Brehm affirmait qu’ils consommaient chaque jour pour leur nourriture soixante mille livres

de poisson, L'histoire bien connue du baron de Münchhausen qui, avec la baguette en fer de

son fusil, avait percé et embroché d’un bout à l’autre toute une bande de canards, paraît ici moins invraisemblable : surtout au temps de la couvée, des masses innombrables d'hôtes ailés habitent les petites îles et les fourrés de roseaux du lac. Gardez de croire que le beau dessin du peintre Grentz qui accompagne cette partie du récit soit le moins du monde exagéré. Canards, oies chenalopex, cigognes, hérons, pélicans, Abou monûs et flamands aux riches couleurs, dont quelques chasseurs seulement parmi les gens de Menzaléh connaissent les stations, mouettes, hirondelles de mer, aigles et faucons dorés ou noirs qui tuent à leur tour les meurtriers ailés du poisson, se trouvent assemblés par légions dans ce paradis d'oiseaux. Le chasseur, qui va d’île en île, peut ici faire un butin immense, surtout lorsqu'il sait diriger son petit bateau de sa propre main. L'eau est presque partout peu profonde et ne submerge les îles les plus basses que pendant le temps de l'inondation. Les plus hautes de ces îles sont nommées Gebel, « montagnes, » par les pêcheurs.

Des images ineffaçables d’un monde où la main de l’homme ne s'est encore fait que peu sentir, d’une nature exubérante comme aux premières époques, calme et pourtant riche de vie, s’imposèrent à mon esprit, tandis qu'un bateau pêcheur de Matariyèh grossièrement ponté me promenait sur ce lac, qui aujourd’hui encore fait la joie du chasseur, et peut-être, nous pouvons dire certainement, un jour, dans quelques dizaines d'années, sera rendu à la culture.

On ne saurait douter que de larges espaces, à présent recouverts par les eaux, n'aient servi aux paysans de champs ou de pâturages dans des temps plus anciens, et n'aient nourri le bétail des bergers. Aujourd’hui encore, bien que le lac communique avec la mer par quelques étroites ouvertures, le limon du Nil se dépose sur le fond : des savants sérieux ont affirmé ex-

pressément qu'avec les moyens techniques que nous avons à notre disposition, on pourrait

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