JEUNE ÉGYPTIENNE
Gorgo, donne-moi la main; et toi, prends, Eunoa, la main d'Eutychis; tiens-la bien, de peur de t'écarter. Entrons toutes ensemble; Eunoa, attache-toi bien à nous. O malheureuse, voici que déjà mon voile a été déchiré en deux, Gorgo. Par Zeus, si tu veux qu'il ne t’arrive malheur,
Brave homme, fais attention à mon manteau.
L'homme interpellé de la sorte s'excuse poliment, et quand tout le monde est entré, Praxinoa se met à rire
Très bien! tous dedans, comme dit celui qui enferma la mariée!
Voilà nos Syracusaines dans le Bruchion et au palais du roi. Il s'élevait à l'est du port, à l’ouest de l'endroit où se dress
aujourd’hui l'aiguille de Cléopâtre, au sud du cap Lochias, à peine reconnaissable de nos jours. Des jardins somptueux entouraient la résidence des Ptolémée, et la plus belle création de la maison lagide, le musée avec sa bibliothèque, leur était contiguë.
Si nos Syracusaines venaient réellement du voisinage de la porte du Soleil, elles avaient dû traverser le marché, et au sortir du marché, suivre quelque temps la rue de Canope en allant vers l'est. Ensuite, elles avaient tourné à gauche, dans une rue, et avaient passé devant les masses arrondies de l’'amphithéâtre. On leur offrit des bulletins avec le programme de la représentation prochaine, et des billets en corne où en ivoire sculpté pour le spectacle de la fête; mais elles résistèrent à la tentation, et préférèrent aller se reposer dans les jardins qu'on avait plantés sur la butte factice du Soma, le mausolée d'Alexandre. Le corps du fondateur de la ville avait été pris à Babylone par Ptolémée et transporté là, puis enfermé dans un sarcophage en or. Il y demeura jusqu'au jour où l’un des Lagides fit fondre, sans pudeur, le métal précieux et remplaça le cercueil en or par un cercueil en verre. Les deux femmes se tinrent sur le trottoir, car la chaussée unie qui menait, à travers le Bruchion, du palais à la grande rue, ne pouvait être fréquentée que par les gens de la cour. On l'appelait la rue Royale; et cest à elle que songeait Euclide lorsqu'il répondit à Ptolémée Soter, qui lui demandait une méthode facile pour l'étude de ses doctrines : € En mathématiques, il n'y a pas de rue royale. »
Pour aujourd'hui, le gymnase au côté droit de la rue est vide : les jeunes gens d’Alexan-
drie ont eu congé à cause de la fête. Même dans les salles et dans les cours du Musée,
devant lequel nous passons, tout est calme : le roi à invité à dîner les principaux habitants de la maison. Quant à nos Syracusaines, elles n’ont accès que dans le vestibule du palais, où la statue d’Adonis, entourée de jardins artificiels, repose sur un lit d'argent recouvert
de tapis précieux, et où l'on peut con empler la vénérable Kypris étendue sur une couche non
moins magnifique. Elles se hasardent encore à écouter le chant de la fête et la noble chanteuse, qui a déjà reçu le prix aux lamentations de lan passé; mais, après cela, il faut qu'elles retournent bien vite à la maison, car le mari de Gorgo est encore à jeun, et « sans son diner, » dit-elle, « Dioclidas est un pur vinaigre! »
Gi Ja fête d'Adonis attirait les femmes au Bruchion, la grande fête d'Alexandrie, les Dio-
amenait aussi les hommes dans les environs du palais royal. La fête de Diony
était célébrée là avec plus de passion et dix fois plus de pompe que dans Athènes, mais aussi avec un moindre sentiment du beau. Les Ptolémée y déployaient la plénitude de Écyrre, I 4
leurs richesses; et tout ce qui bouillonnait de sensualité et d'appétits matériels dans l’âme mobile des habitants de la cité cosmopolite pouvait s'y donner carrière, sy déchaîner et y faire rage à son caprice. La sobriété passait pour un crime, et le Bruchion devenait le théâtre d’un immense festin.
La partie choisie de la population pouvait seule assister aux banquets splendides qu’on donnait au palais royal; mais chacun était admis à prendre sa part de ce que les Ptolémées offraient au peuple pendant les processions de fête.
Le récit que Callixène fait de ces processions a l'air d’un conte de fées, et pourtant il mérite toute créance, quand même on aurait le droit de traiter d’exagération quelques-uns des chiffres qu'il indique.
Les représentations dont se composait cette procession se rattachaient au mythe dionysiaque; mais il n’y manquait pas d'emprunts faits aux spectacles et aux mœurs de l'Égypte. Le cortège des scènes mythologiques devait être interminable. Comme au temps des rois nationaux, les images des dieux égyptiens et des pharaons, les habitants de l'Olympe et les princes macédoniens, Alexandre le Grand, Ptolémée Soter, son fils Philadelphe, défilaient devant la foule. Pour relever encore l’animation de la fête, on célébrait des joutes brillantes, pour lesquelles les vainqueurs, et parmi eux le roi même, recevaient en prix des couronnes d’or. Un seul de ces jours de fête coûtait aux Ptolémée entre huit et douze millions de francs. Combien plus énormes encore étaient les sommes qu'ils avaient dépensées pour leurs flottes, — rien que sur le lac Maréotis ils avaient huit cents bateaux du Nil richement ornés, — pour l’armée, pour la cour, pour le musée et pour la bibliothèque.
Aucune maison royale de ce temps n’égala les Lagides en richesses; aucune ne sut prodiguer ses trésors d’une facon plus fructueuse que les premiers Ptolémée.
C'est Ptolémée Soter, d'abord simple gouverneur pour le compte d'Alexandre II, puis roi, qui commença les édifices splendides du Bruchion , dont la plupart furent seulement terminés par son fils Philadelphe. Il n'employa que peu d'argent à l’ornement de son propre palais ; il avait peu de besoins pour sa personne, et aimait à dire qu'un roi doit enrichir autrui, ne pas s'enrichir soi-même. C'était un maître sévère, mais énergique et sage : il jeta la semence des institutions et construisit les fondements de la plupart des édifices qui firent Alexandrie
si grande. Son inclination à encourager la science et l’art se transmit, par héritage, même aux plus abjects de ses derniers descendants.
Selon l'intention d'Alexandre, il laissa aux Égyptiens leurs dieux et leurs anciennes lois, les maintenant dans lobéissance au moyen de colonies militaires. Peut-être aurait-il réussi, lui et sa maison, à éveiller le goût de la vie grecque et de l'esprit hellénique dans toute la vallée du Nil, sil n'avait, pour maintenir pur le sang des colons, refusé aux enfants de race mêlée le droit de cité. Si nombreux que fussent dans Alexandrie les gens d'origine barbare, l'assemblée du peuple était toujours qualifiée dans les discours d’ « Hommes macédoniens! »
Soter donna tous ses soins au commerce : il agrandit et améliora les ports, leva en Phénicie huit mille constructeurs de vaisseaux et fit venir du Liban nombre de troncs de cèdre pour aug-
menter la flotte. Les vieux négociants
égyptiens n'avaient pas connu la mon-