‹ L'ÉgypteChapitre 4 sur 20 · BASSE ÉGYPTE OU DELTA · texte numérisé non relu

BASSE ÉGYPTE OU DELTA

Lacs et vallée de Natroun; monastères des Grecs et des Syrienscouvent de Saint-Macaire. - Bahr-belâ-Mà ou fleuve Sans-Eau'.

A bo ukir; Rosette; le Delta; ville et mosquée de Tantah; MehalIet-el-Kebir; Fouah; Rahmanieh; Damahnour ( Hermopo lis parva) ; Sa-el-Hadjar, ancienne Sais. — Les sept bouches du Nil dans l'antiquité ; lac Menzaleh ; lies de Matarieh, de Tennis et de Tounah; San, ancienne Tanis; Péluse; château de Tineh- Faramah; Damiette; ruines de Hon (Héliopolis); Belbeys’ (Pharbcetis); ruines d ’Onion; Tel Bastah ( Bubasle ); Aboukir ( Busiris); Heydeh; Mansourah ; Koum-Zalat, ancienne Biais ■ Tmay-el-Emclyd ; El-Arych ( Rhinocorura )•

Les environs immédiats d’Alexandrie sont d’une tristresse navrante; c’est le désert d’Afrique, ce n’est point 1 Egypte. La terre, profondément gercée, y nourrit à peine quelques palmiers, dont les premiers rameaux plongent dans le sable, et la plante que les Arabes nomment kaly, plante dont on fait de la soude naturelle. D ailleurs, pas un bouquet d’arbres en dehors de la ligne de dattiers qui suit l’ancien kalyg, pas une maison, pas un village. C’est de tout côté un spectacle de désolation qui prédispose mal le voyageur et qui lui com-

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munique des impressions tristes, ^dont les paysages du Nil peuvent à peine le distraire.

Au nord d’Alexandrie et dans le cœur même du désert, s’étendent deux vallées importantes pour le géographe autant que pour le géologue. Ce sont celle des lacs de Natroun et celle du fleuve Sans-Eau (Bahr-Bela- Mâ). Cette région de l’Egypte, domaine de tribus arabes nomades , s’était , avant les jours de l’expédition française, dérobée à des investigations précises et complètes. Le père Sicard seul avait parlé des déserts de Chaia , et de lacs , espèce de fosse naturelle de trois à quatre lieues de long sur un quart de large, qui produit par transsudation un sel que l’on détache à coups de barre.

Là se bornaient les détails obtenus sur cette zone, lorsqu’Andréossy y fut envoyé par le général Bonaparte. Cet officier avait l’ordre d’explorer la contrée et comme savant et comme économiste. Il importait, en effet, d’un côté, de savoir si les hypothèses d’une déviation dans le cours du Nil, à une époque très-reculée, rencontraient dans l’aspect des lieux des preuves parlantes, et, de l’autre, si les lacs de Natroun, l’une des richesses de l’Egypte, pouvaient être exploités d’une manière plus égale et plus fructueuse. Dans ce double but, des hommes spéciaux et compétents, parmi lesquels figuraient Berthollet et Fourrier, se joignirent à Andréossy dans cette excursion.

Les lacs de Natroun sont situés au sein d’une vallée qui se développe du nord-ouest au sud-est. L’espace qu’ils couvrent a sept lieues de long sur deux mille quatre cents pieds de large. On compte six lacs, séparés les uns des autres par des landes arides. Les deux premiers, vers le sud, portent le nom de Birket-ed-Dyourah, lacs des Couvents ; les quatre suivants ont des

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noms qui ne présentent aucune signification particulière. Les eaux de ces lacs haussent et baissent à des époques correspondantes aux crues du Nil, ce qui pourrait faire croire qu'ils sont alimentés par des infiltrations souterraines du fleuve. Ces eaux contiennent des sels qui diffèrent de l’un à l’autre. C’est toujours du muriate de chaux, de soude, du carbonate de soude et un peu de sulfate de soude; mais le carbonate domine dans les uns et le muriate dans les autres. L’exploitation des lacs de Natroun est presque toujours affermée aux habitants de Terraneh, et c’est de cette ville que partent les caravanes chargées de leur produit. Chacune de ces caravanes se compose ordinairement de cent cinquante chameaux et de cinq cents ânes, pouvant transporter six cents kantars de natroun ou natron (environ trente-six mille kilogrammes). La récolte annuelle du natron paraît s’élever à plus de trente-six mille quintaux. De l’entrepôt de Terraneh , on dirige cet alcali sur Alexandrie et sur Rosette.

La vallée des lacs n’offre en fait de ruines que les débris d’une verrerie, dont on ne saurait préciser l’époque, et, en fait de monuments, que quatre monastères qui paraissent appartenir au quatrième siècle de notre ère. C’est d’abord le couvent des Grecs, El-Baramous, celui des Syriens, Deyr-Saydeh, puis le couvent d 'Anbà- Bichay, et celui de Saint-Macaire. Bâtis à peu près sur le même plan, ces monastères ont la forme d’un parallélogramme, dont le grand côté aurait depuis deux cent quatre-vingt-quatorze pieds jusqu’à quatre cent vingtsix, et le petit côté depuis cent soixante-quatorze pieds jusqu’à deux cent quatre, ce qui donne une surface moyenne d’environ quatre mille six cent quatre-vingts pieds carrés. Les murs d’enceinte ont environ quarante pieds d’élévation et huit à neuf pieds d’épaisseur à la

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base; ils sont en bonne maçonnerie et bien entretenus; le mur au-dessus du trottoir a des meurtrières saillantes pour que les moines, s’ils sont assiégés, puissent se défendre à coups de pierre; les lois canoniques leur interdisant l’usage des armes à feu.

L’entrée de ces couvents est si étroite et si basse, qu’on n’y peut pénétrer qu’en se tenant courbé. Outre une porte très-épaisse défendue par un mâchicoulis, il existe deux énormes meules de granit qui ferment hermétiquement l’ouverture extérieure. Avant de livrer passage à qui que ce soit, il n’est sorte de précaution dont ces religieux ne fassent usage. La crainte des Arabes les oblige à se tenir sur un qui-vive perpétuel, et presque toujours un moine demeure en vedette sur le haut des murs pour donner l’alerte au besoin. Malgré un état desurveillance hostile contre les tribus voisines, les solitaires de la vallée de Natroun se voient forcés d’exercer à leur égard les devoirs de l’hospitalité. Quand les Bédouins, dans leurs courses, passent au pied du couvent, l’orge pour les chevaux, le pain et les dattes pour les hommes , descendent du haut des murs à la première sommation. Ceci est en môme temps un acte de charité et un acte de conservation et de prudence. Rien, dans ce qui entoure ces religieux, ne donne à supposer qu’ils s’occupent ni des travaux de l’esprit ni d’ouvrages manuels. Ils n’ont pour tous livres que des manuscrits ascétiques, sur parchemin ou sur papier de coton, les uns en arabe, les autres en cophte, avec une traduction marginale en arabe.

La plupart de ces religieux sont borgnes ou aveugles, la réverbération des sables et la fraîcheur des nuits usant de bonne heure chez eux l’organe de la vue. Les principaux revenus de ces monastères consistent en aumônes péniblement recueillies, et qui four-

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nissent à peine aux cénobites de quoi se nourrir. Leurs aliments ordinaires se composent de fèves et de lentilles préparées à l’huile. Àndréossy compta neuf moines au couvent d’El-Baramous, douze à Ambà- Bichay, et vingt à Saint-Macaire. Quand il meurt un membre de la communauté, le patriarche du Caire pourvoit à son remplacement; chaque moine a sa cellule, réduit étroit, haut d’un mètre environ, et où le jour ne pénètre que par l’entrée. Les meubles consistent en une natte, les ustensiles en une jarre et une bardaque ou gargoulette, vase en terre destiné à rafraîchir l’eau. Les églises et les chapelles ont un aspect qui rappelle parfaitement les églises du Bas-Empire. Elles offrent à l’archéologue des points d’étude importants, et à l’artiste des vues ravissantes. Des images souvent tracées par des peintres grecs en décorent les murs, des lampes ornées d’œufs d’autruche pendent aux voûtes de la nef ; les autels sont garnis des accessoires nécessaires aux cérémonies du culte, objets précieux dont la forme et le style présentent souvent des sujets intéressants pour l’étude de l’art chrétien en Orient.

Les monastères les plus voisins des lacs ont des puits creusés dans l’enceinte intérieure. Ces puits contiennent trois pieds environ d’eau douce, qu’on élève au moyen d’une roue à pot; ils suffisent aux besoins de chaque couvent, et à l’arrosage d’un petit jardin où croissent quelques légumes et un petit nombre d’arbres : le dattier, l’olivier, le henneh et le sycomore. Le couvent des Syriens possède l’arbre miraculeux de saint Éphrem, qui a dix-neuf pieds de hauteur sur neuf pieds de tour; c’est le tamarinier de l’Inde ( Thamar - Hendy ); quoiqu’il soit fort commun dans le Said, les moines du couvent s’en croient les seuls possesseurs. Ils racontent avec naïveté comment saint Éphrem, pour

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confondre l’incrédulité d’un jeune néophyte qui se plaignait de l’aridité du désert, planta son bâton dans le sable, en lui ordonnant de devenir arbre. Le bâton crut en effet; il poussa branches et racines, et depuis lors la tradition du miracle est restée dans le couvent avec l’arbre qui y donna lieu.

A côté de la vallée de Natroun et dans une direction parallèle, se développe une autre vallée connue sous le nom de Bahr-belâ-Mâ , fleuve Sans-Eau. Séparée de la première par une crête sablonneuse , encombrée ellemême de sables , cette vallée se montre d’une stérilité uniforme dans un bassin qui a près de frois lieues de largeur d’un bord à l’autre. Ce qui lui donne quelque importance, c’est qu’à diverses époques les savants ont soupçonné que ces encaissements prolongés pouvaient être un arrière- lit du Nil ou une dérivation de ce tleuve. Le nom populaire que le vallon a conservé, la disposition du terrain, les pétrifications qu’on y trouve, tout paraît fortifier cette conjecture. Quand on explore la vallée, on y reconnaît à chaque pas les traces des eaux fluviales. Des bois pétrifiés et agatisés, d’autres dans un état moindre de cristallisation, des vertèbres de gros poissons minéralisées, du quartz roulé, du silex, des fragments de jaspe qui parsèment ce bassin, forment autant de preuves de plus à l’appui de l’hypothèse scientifique. La plupart de ces minéraux appartiennent aux montagnes primitives de la haute Égypte, et les eaux du Nil ont pu seules les entraîner jusquelà. Ce lit fluvial recevait-il seulement une portion du fleuve, ou le fleuve tout entier, c’est ce qu’il est plus difficile de constater. Pour résoudre cette difficulté, il faudrait remonter toute la vallée, et aller rejoindre son point d’attache avec celle du Nil. Jusqu’ici, aucun voyageur européen ne l’a fait; mais les rapports con-

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cordants des Arabes établissent que la vallée du fleuve Sans-Eau va aboutir d’une part au Fayoum, de l’autre au golfe des Arabes. Ainsi il se pourrait que le fleuve Sans-Eau n’eût été qu’un canal de décharge pour le trop plein du lac Mœris, à moins que l’importance du lit et la nature des débris qui le jonchent n’y fassent voir l’ancienne branche principale du Nil lui-même.

Tant qu’on demeure dans le rayon d’Alexandrie, ce n’est point l’Égypte qu’on a sous les yeux, mais la lisière du désert. L’Égypte commence à Rosette. On passe pour y arriver devant le château et la rade d’Aboukir, nom à la fois d’une triste et glorieuse célébrité. Sa rade vit la grande catastrophe navale où Nelson gagna son brevet de lord et de baron du Nil; son promontoire vit la magnifique victoire que le général Bonaparte remporta sur quarante mille Osmanlis refoulés dans la mer qui les avait amenés. Aboukir est un château assez fort qui exigea un siège de la part des Français quand ü fallut le reprendre sur les Turcs.

Au delà d’Aboukir et quand on a traversé le lac Mahdieh, puis le lac d’Edkou, où aboutissait l’ancienne bouche du Nil appelée Canopique ou Héracléotique, on arrive à l’embouchure de la branche de Rosette ou au Boghaz , barre dangereuse où périssent souvent les petits navires et les djermes indigènes. A cet endroit, soit par l’effet d’un barrage de sables, soit par suite du choc des eaux du Nil contre les eaux de la mer, un ressac énorme et dangereux tourmente le bassin du fleuve. Lorsque le vent fraîchit, il s’y élève de vraies tempêtes avec des vagues énormes. Ce boghaz a peu de profondeur; dans une lieue d’étendue, il offre à peine une ouverture de quelques toises pour le passage des navires, et encore cette ouverture varie-t-elle de jour en jour. Les pilotes sont occupés à toute heure à sonder

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ces parages. C’est seulement après avoir lutté quelques heures contre le courant que l’on entre dans le lit tranquille du fleuve, qui s’encaisse entre deux rives taillées à pic et couronnées de palmiers et de sycomores. Ainsi, sous un berceau d’arbres on arrive à Rosette ( Raschyd ), qui se cache dans un coude du fleuve au sein d’une forêt de dattiers, de bananiers, d’orangers et de lentisques.

Rosette fut bâtie vers l’an 870 de notre ère, par le petit-fils du célèbre calife Haroun-al-Raschyd, non loin de Kouras , l’ancienne Naucratis , et près de la bouche du Nil, appelée aujourd’hui de Rosette et autrefois Bolbitine. Les ensablements du fleuve ayant ruiné peu à peu le commerce de Fouah, ville située plus avant sur ses bords, Rosette recueillit cet héritage et devint l’un des entrepôts les plus actifs du littoral. Il y a trente ans, elle avait encore le monopole du transit entre Alexandrie et le Caire, mais le canal Mahmoudieh, creusé par les soins de Méhémet-Ali, l’a fait déchoir de sa position et de son importance.

La ville de Rosette se développe sur la rive occidentale du Nil dans une étendue d’une demi-lieue environ. Les murailles de briques rouges dont elle est entourée, la forêt qui lui forme une ceinture verdoyante, au travers de laquelle ou voit percer les flèches élancées des minarets, la beauté du fleuve roulant ses ondes majestueuses dans un lit large et encaissé, la variété et la fraîcheur de ses jardins, en font une des villes les plus agréables de la basse Égypte. Tous les ans , les eaux du Nil viennent baigner ses maisons sans les endommager.

Les rues de cette ville sont peu nombreuses ; elles sont tortueuses, étroites et le plus souvent pleines d’ordures, comme dans toutes les villes de l’Orient. Les

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chiens y errent en grandes troupes sans qu’on y fasse attention ; c’est surtout sur les quais qu’on les rencontre en quantité considérable. En vain, après la prière du soir, chercherait-on âme vivante dans les rues de Rosette; tout le monde est rentré chez soi, et la ville est une solitude. Le système d’éclairage public consiste dans des lampes que les propriétaires suspendent devant leurs portes. Les habitants ne réparent jamais leurs maisons ; quand ils jugent qu’elles ne sont plus logeables, ils les quittent pour en occuper d’autres, qu’ils abandonnent de môme à mesure qu’elles tombent de vétusté. Quoique mieux bâtie qu’Alexandrie, Rosette a des maisons si peu solides, que, sous un climat plus destructeur, il n’en existerait déjà plus rien depuis longtemps. Ces maisons étaient, du reste, autrefois, plus spacieuses et plus élevées qu’à Alexandrie.

La partie occidentale de la ville est remplie de ruines et de masures. Ce ne sont partout que parois de murs tombés, façades lézardées, fenêtres et toits à demi écroulés, et dont les fragments, soutenus en l’air comme en équilibre, menacent constamment les passants. Les maisons y ont si peu de valeur, que, dans les plus beaux quartiers même, le prix de la vente n’égale pas la moitié de ce que valent les matériaux. Elles sont généralement construites en briques de couleur rouge foncée. Quelquefois, il entre dans leur décoration des fragments d’anciens édifices employés d’une manière bizarre. On y voit des colonnes dont les bases servent de chapiteaux, et réciproquement des chapiteaux qui tiennent la place des bases. L’absence du goût et la malpropreté caractérisent l’habitant de Rosette. Ici, de même qu’à Alexandrie, le rez-de-chaussée est regardé comme malsain ; on ne l’habite pas ; il sert de magasin à fourrage, d’écurie, de cuisine ou de cellier. Si l’on en

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excepte celles des gens riches, toutes les maisons à Rosette ont l’escalier placé en dehors et construit ordinairement en pierre; une grande cloison l’enveloppe en guise de garde-fou, et sert à dérober les femmes à la vue quand elles montent ou descendent.

Le plus beau quartier de Rosette est situé le long du Nil. C’est là qu’on trouve les rues les mieux bâties, les maisons les plus élégantes, qui presque toutes appartiennent à des négociants étrangers. D’un côté elles ont vue sur le fleuve et sur les bords riants du Delta, ce qui rend leur situation délicieuse. Les chambres de l’intérieur des maisons ne communiquent pas de plain-pied. Pour passer d’un appartement à l’autre, on rencontre souvent deux ou trois marches à monter ou à descendre. Les étages à l’extérieur sont en saillie les uns audessus des autres, ou bien quelquefois la façade entière, à partir du rez-de-chaussée, avance de trois à quatre pieds sur le nu du mur. Cette saillie présente une surface de planches parfaitement unie, supportée par l’extrémité des poutres qui débordent la maçonnerie et sont elles-mêmes soutenues par des consoles. Des fenêtres fermées par des grillages éclairent les étages supérieurs. Il y en a quelques-unes qui, outre ces grillages, ont encore des volets ; celles des gens riches possèdent intérieurement des châssis avec des vitres. Le bâtiment est toujours surmonté d’une terrasse sur laquelle les femmes viennent prendre le frais et peuvent se promener sans crainte d’être vues.

Parmi les édifices de Rosette d’une certaine importance, il faut surtout citer les okels. Ces vastes magasins, bâtis pour servir d’entrepôt à toute espèce de marchandises, offrent une architecture particulière, qui n’est pas sans luxe. De forme oblongue, ils ont en longueur quatre à cinq fois leur largeur. C’est une cour

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entourée d’une galerie soutenue au rez-de-chaussée par des colonnes et surmontée de plusieurs étages. Des arcs en ogive décorent les entre-colonnements. Les magasins sont disposés sous cette galerie ; chacun d’eux est éclairé par une fenêtre pratiquée au-dessus de la porte. Le premier étage diffère du has, en ce que la galerie est remplacée par un long corridor, percé d’une grande quantité de fenêtres en ogive, avec de petites ouvertures carrées au-dessus, servant à donner du jour aux magasins, disposées de la même manière qu’au rez-de-chaussée. Les fenêtres du second étage sont ordinairement rectangulaires, et en bien plus grand nombre qu'aux étages inférieurs.

La principale mosquée de Rosette est très - vaste ; quoiqu’elle n’offre rien de régulier dans son plan, l’ensemble du monument a quelque chose qui impose. Le minaret, élancé et gracieux, s’élève dans les airs avec quatre rangs de balustres. L’intérieur de la mosquée est décoré de rangées de grosses colonnes entremêlées de colonnettes. Des nattes recouvrent le pavé. De beaux grillages en fer, travaillés à Constantinople, ferment les fenêtres pratiquées au-dessous du dôme pour éclairer l’intérieur. Les piscines où les musulmans font leurs ablutions sont placées dans un bâtiment attenant à la mosquée, ainsi que d’autres bassins destinés au même usage.

Tous les bazars sont réunis dans la rue qui traverse la ville d’Occident en Orient; ils sont fournis de marchandises et de productions assez variées, mais leur malpropreté est telle, qu’on n’est nullement tenté d’entrer dans les boutiques. De belles casernes ont été construites à Rosette par l’ordre de Méhémet-Ali, qui a introduit dans cette ville plusieurs innovations empruntées à notre industrie, entre autres des forges

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pour la marine, des filatures de coton, et un moulin à vapeur pour la préparation du riz.

En l’absence de fontaines publiques sous un ciel brûlant, les propriétaires aisés de Rosette entretiennent, dans des fabriques attenantes à leurs demeures, des jarres pleines d’eau où les passants peuvent venir se désaltérer au moyen d’un vase destiné à cet usage. Dans quelques maisons, c’est à l’aide d’un siphon que l’eau est offerte à la soif des passants. Ce siphon, dont l’une des branches plonge dans une cuve placée à l’intérieur, laisse sortir extérieurement le bout de l’autre branche, en sorte qu’il suffit d’aspirer pour amener l’eau à l’orifice qu’on tient dans la bouche.

Rosette paraît avoir été autrefois beaucoup moins restreinte qu’elle n’est aujourd’hui. On peut juger de l’étendue de sa première enceinte par les restes de ses anciennes murailles ensevelies sous les sables. Ces débris forment, assure-t-on, le noyau des dunes qui s’élèvent autour de la ville dans la direction de l’ouest au sud. Chaque année, les sables du désert, poussés par les vents d’est et du sud, augmentent ces attérissements au point de faire craindre qu’ils n’envahissent un jour la ville. Les dattiers , enfermés dans ces monticules , présentent le phénomène curieux d’une croissance proportionnelle à l’exhaussement des dunes; ils suivent le progrès des sables et portent leurs cimes à des hauteurs incomparablement plus grandes que celles où ils seraient arrivés sans cette circonstance.

La ligne de monticules qui s’étend le long du Nil, du côté du sud, paraît d’une formation antérieure aux autres buttes sablonneuses. La plus élevée est la colline à'Abou-Mandour, ainsi appelée en souvenir d'un santon enterré dans une mosquée construite au pied du monticule. Le tombeau d’Abou-Mandour (Père de la

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lumière) est l’objet de nombreux pèlerinages. Beaucoup de musulmans atteints d’ophtalmie viennent y chercher leur guérison. Non-seulement le saint a le pouvoir de rétablir la vue de ceux qui sont menacés de la perdre, mais les femmes stériles sont persuadées qu’elles deviennent fécondes en l’invoquant. Les neuvaines se font sous la direction de l’iman de la mosquée. C’est à lui que les pèlerins remettent leur offrande, et chaque fois qu’un bateau passe devant la mosquée, passagers et mariniers déposent quelque don entre les mains de l’iman pour se rendre le santon favorable. Au sommet de la colline s’élève une tour carrée sur laquelle on a, depuis peu, placé un télégraphe. Des débris de colonnes trouvés au pied du monticule, ainsi que d’autres fragments de ruines, indiquent, suivant plusieurs archéologues, que là était située la ville de Bolbitine.

Les alentours de la ville de Rosette sont renommés par leurs nombreux jardins entrecoupés de ruisseaux et de petits lacs. Ces jardins répandent un ombrage délicieux, et chaque propriétaire vient y respirer la fraîcheur pendant le jour sous des kiosques élégants. Là, dans des enclos formés par des haies vives , vous trouvez confondues les espèces d’arbres les plus diverses. Tous y croissent pêle-mêle comme dans une forêt. Le branchage du bananier, de l’oranger, du citronnier, du cédrat se mêle à celui de l’abricotier, de la bigarrade; le sébestier vient au milieu des myrtes; le sycomore étend ses vastes rameaux parmi les dattiers, dont le feuillage domine au-dessus des autres arbres. Point d’allée ni de chemin sablé comme en Europe; ce serait donner au grave musulman la tentation de la promenade, et le jardinier coupable d’un pareil crime serait impitoyablement chassé.

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Les terres situées à l’est, dans le Delta, et celles qui s’étendent au nord de la ville sont semées en trèfle ou en riz. On y cultive aussi le sésame, la colocasse, le lin, l’abélasis et plusieurs plantes potagères. La pastèque et le melon y viennent également. Les dattiers y sont plantés en quinconce et espacés de douze à quinze pieds les uns des autres.

Ce Delta, qu’on aperçoit pour la première fois de Rosette, peut être appelé le jardin de l’Égypte. La figue, l’orange, la banane, la grenade y croissent presque sans culture et y sont d’une qualité exquise. La campagne y a un aspect qui ne se retrouve dans aucun autre pays : c’est une surface immense, sans montagne, sans colline, coupée de canaux innombrables et couverte de riches moissons; ce sont des bois touffus sous lesquels s’abritent les huttes en terre des fellahs, des cassiers aux fleurs jaunes, des limoniers aux fruits d’or, qui, serrés l’un contre l’autre, forment une ombre impénétrable au soleil.

La terre du Delta est un limon noir dont la fécondité semble inépuisable. Son principal produit paraît être le riz, et après le riz, le coton. Quand une rizière est préparée, des bœufs, un bandeau sur les yeux, tournent des roues à chapelets qui versent de l’eau dans un bassin, d’où elle se répand sur les champs. Après un séjour d’une semaine, quand la terre est profondément imbibée, hommes, femmes, enfants marchent dans la boue et enlèvent sans effort toutes les racines des plantes. Ce travail fini, on arrache le riz haut d’un pied, et on le transporte dans la rizière, où, chaque jour inondé, il croît avec une rapidité surprenante. Planté à la fin de juillet, on le coupe en novembre et on étend les gerbes sur l’aire. La paille est ensuite hachée à l’aide de roues que l’on promène sur

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les gerbes, ensuite le van la sépare du grain. La dernière opération consiste à détacher par l’action d’une meule, les pellicules qui enveloppent le riz , et à ensacher la denrée dans des couffes faites avec des feuilles de dattier. Le riz des environs de Rosette, fort estimé dans l’Orient, se nomme Sultani. Il paraît être destiné à l’approvisionnement des riches consommateurs d’Alexandrie et de Constantinople. Le riz est à peine coupé, que l’on arrache le chaume, et qu’à la suite d’un léger labour on y sème de l’orge qui pousse en très-peu de temps. Ceux qui préfèrent des fourrages sèment de la luzerne qui, au bout de vingt jours, s’élève à un pied et demi de haut sur une masse compacte de verdure. On la fauche trois fois avant la saison des riz; ainsi, en douze mois, le même champ donne deux moissons, l’une de riz, l’autre d’orge, ou quatre récoltes, l’une de riz et trois de fourrages.

Tel est le Delta : ses terres, arrosables à l’aide de roues à chapelet, sont bien plus fécondes et bien plus productives que celles de la Thébaïde. Il est vrai que plus on gagne vers les villages de l’intérieur, moins on y remarque de richesse et d’aisance, les cultures suivant plutôt le cours du Nil et des canaux intérieurs.

Parmi les localités de quelque importance qui couvrent le territoire du Delta , il faut citer Tantah, cheflieu de l’une des divisions récentes. C’est une des villes les plus belles et les plus populeuses de la basse Égypte. On remarque surtout sa belle mosquée, dont le dôme et les minarets passent pour des chefs-d’œuvre d’architecture sarrasine. Cette mosquée est l’objet d’une grande vénération de la part des dévots égyptiens qui, trois fois par an, viennent y visiter le tombeau de Seyd-Ahmed-el- Bedaoui. Ce pèlerinage donne lieu à trois riches foires, dont l’une, celle d’avril, est très-considérable. Il faut

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citer aussi dans le Delta Mehallet-el-Kebir, qui occupe, suivant quelques géographes , l’emplacement de l’ancienne Xois, et suivant d’autres , celui de Cynopolis. C’est une assez grande ville située sur le canal Melyg, et autrefois chef-lieu de la province de Garbieh. Bien qu’elle soit un peu déchue, on y compte pourtant encore dix-sept mille habitants qui s’adonnent à des industries manufacturières. La plupart des étoffes qui servent à la parure des femmes égyptiennes sortent des manufactures de Mehallet-el-Kebir; on y fabrique les mouchoirs dont elles se couvrent la tête, leurs chemises fines de lin, les serviettes brodées de soie qu’on emploie dans les bains, et les tissus précieux qui couvrent les divans des riches. Il ne reste d’autres vestiges d’antiquité dans l’enceinte de cette ville, que des fragments assez nombreux de pierres sculptées, provenant d’un temple d’Isis, dont les ruines se voient encore près du village de Bahbeyt.

Fouah, sur la rive droite du Nil, était une des villes les plus importantes de la basse Égypte, avant que Rosette fût devenue l’intermédiaire et l’entrepôt du commerce entre Alexandrie et le Caire. Autrefois, les navires de l’Europe abordaient dans son port; aujourd'hui, réduite à n’ètre plus qu’un simple bourg, les nombreux avantages dont elle jouissait n’existent plus pour elle. Il y a à peine un siècle et demi elle était encore trèsflorissante. Sa population et sa richesse ont diminué avec son commerce ; elle possède cependant encore quelque industrie. On y fabrique du maroquin, des toiles, des ustensiles de ménage et des cordages. Les habitants s’adonnent surtout à la navigation et passent pour d’excellents marins. Le site où s’élève cette ville est réellement un des plus pittoresques des rives du Nil. Bâtie sur le bord oriental du fleuve, elle se trouve

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presque en face de l’embouchure du Mahmoudieh, qui semble se diriger perpendiculairement sur lui et présente ainsi l’aspect d’un immense canal. Le bras du Nil, en cet endroit, forme en avant de la ville une île délicieuse où croissent en grande quantité des arbres à fruit, l’oranger, le citronnier, le dattier, le henné. En général, le territoire des environs est couvert de vergers qui donnent à toute cette campagne une physionomie riante et fertile. Malgré sa décadence, la ville de Fouah se distingue encore par ses nombreuses mosquées, par l’élégance et la diversité de ses minarets. Les Aimées y habitent un quartier particulier où elles ont le privilège de vivre en toute liberté. Quelques voyageurs pensent que Fouah a été bâtie sur l’emplacement de l’antique Métélis. Belon, qui visita cette ville dans le seizième siècle, en fait la première cité de l’Égypte après le Caire. Ses rues ont toujours été fort étroites; aujourd’hui elles n’offrent plus que des masures. La plupart des maisons qui les bordent tombent en ruines; les unes sont construites en briques cuites, les autres en pierres. Les bazars, jadis fournis de toutes sortes de marchandises, nous ont paru abandonnés. Un seul moulin était en activité à Fouah pour la préparation du riz. Nous y avons vu aussi une filature de coton qui fonctionnait pour le compte du pacha ; et une fabrique de bonnets rouges, dits tarbouchs, la seule qui alors existât en Egypte.

Presque en face de Fouah, sur la rive gauche du Nil, est le bourg de Rahmanieh, renommé dans le pays par la culture des ognons, célèbre dans l’histoire par plusieurs combats livrés dans les plaines qui l’entourent; c’est là que se trouve la prise d’eau du canal Mahmoudieh.

Damanhour ( Hermopolis parvu) , que Strabon place à tort sur le Nil, se trouve située sur le canal d’Alexan-

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drie, entre le fleuve et le lac Maréotis ; elle compte parmi les villes anciennes de l’Egypte. Aboul-Féda, écrivain arabe du treizième siècle, la nomme Damanhour du Désert, et dit qu’elle était de son temps la capitale du Baireh. Assez vaste, mais mal bâtie, Damanhour ne se distingue pas en cela des autres villes de cette sontrée; c’est toujours le même système de construction, aussi peu solide qu’incommode et désagréable à l’œil. La plupart des maisons sont en terre ou en briques; quelques-unes, plus apparentes, sont bâties en pierre et ont un petit belvéder au-dessus de la terrasse qui termine le faîte. En général, les Orientaux ne s’appliquent point à embellir les habitations particulières. Quand l’existence et la fortune des individus ne sont point garanties, les démonstrations d’opulence peuvent être cause d’une ruine complète, et il est naturel que chacun cherche à conserver ce qu’il possède en le dissimulant. Ce n’est guère que dans les édifices publics et religieux qu’on remarque de l’élégance et de la recherche. Les mosquées, les okels, les khans, les bazars, présentent, même dans les villes peu importantes, des monuments aussi imposants que gracieux. Malgré la chétive apparence de ses habitations, l’aspect général de Damanhour n’est nullement triste. Ces bouquets de palmiers qui balancent leurs touffes verdoyantes audessus des maisons et parmi les flèches élevées de ses minarets, lui donnent un air d’animation qui n’est pas sans charme. L’eau qui la baigne presque de tous côtés entretient au dedans et au dehors de la ville une végétation abondante. De vastes et belles plaines s’étendent tout autour et alimentent par de riches récoltes de coton, un commerce considérable. Damanhour doit à cet avantage une sorte de prospérité. La plus grande partie des habitants s’occupent des différentes branches

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de cette industrie ; les uns épluchent le coton, les autres le battent; d’autres le cardent et le filent. Cette application au travail semblerait être une sauve-garde contre les vices, cependant les mœurs y sont fort dissolues. Les femmes publiques y vivent en grand nombre et affichent beaucoup d’effronterie. Lors de l’occupation de l’armée française, en 1799, Damanhour éprouva les effets de la guerre. Un fanatique musulman, qui se disait Y ange ou Yiman El-Mahdy (le conducteur), ayant provoqué le soulèvement des Arabes de Barka, envahit la province de Baireh , à la tête de nombreuses populations, pénétra la nuit dans la ville de Damanhour, et incendia la mosquée où s’était réfugié un détachement de soixante hommes de la légion Nautique, qui périrent tous au milieu des flammes. Revenues à Damanhour, les troupes françaises ruinèrent la ville et en massacrèrent tous les habitants. Aujourd’hui, grâce à sa situation et à son commerce, Damanhour s’est un peu relevée de ses ruines. Sa population se compose de Cophtes et de Mahométans. Le caractère de l’architecture arabe semble plus nettement tranché d'ans ses mosquées que dans celles des autres petites villes. Le galbe des dômes, la distribution intérieure, les arceaux, les colonnades, tout y a une physionomie native ; les arcs n’y décrivent point l’ogive pure comme dans une foule d’autres monuments de la même contrée; quelques-uns forment une portion du demi -cercle arabe. Cette espèce de courbe, que nous avons particulièrement remarquée dans la galerie de la mosquée principale, du côté de la cour, se répète aussi dans les ornements extérieurs du même édifice; on la voit sculptée sur le cordon qui sert de couronnement aux arceaux. Quelquefois l’arc décrit un plein-cintre. En général la colonne y est basse, affaissée sous un chapiteau analogue au chapi-

teau roman, ce qui imprime à ce mode de construction un caractère de gravité triste qui s’allie bien au sentiment religieux. Les pilastres de la façade du bâtiment carré qu’on aperçoit sur la gauche de la grande mosquée, quoique peu gracieux, s’harmonisent assez heureusement avec l’ensemble de l’édifice, et sont tout à fait dans le goût arabe. En général, l’exubérante végétation qui entoure la ville et se mêle à tous les monuments de Damanhour, leur donne un aspect très-agréable.

Lorsque nous arrivâmes au village de Beni-Salameh ou Salamoun, sur la rive occidentale du Nil, à peu de distance de Schabour, les bords du fleuve, que nous avions vus jusque-là si fertiles, prirent un caractère de nudité que nous ne leur connaissions point encore. Probablement l’élévation du terrain sur lequel repose Beni- Salameh l’empêche d’être fertilisé par les eaux du Nil, même dans ses plus grandes crues. Ce village, presque entièrement dépeuplé, est entouré de murailles peu élevées et percées de quelques portes. Les maisons, peu nombreuses, sont couvertes de coupoles demi-sphériques qui, de loin, ont l’apparence d’immenses ruches. Deux habitations seulement, plus élevées que les autres, sont terminées par des terrasses; probablement elles servent de demeure au cheik.

Sur la même branche du Nil, mais beaucoup plus bas, vers la rive orientale du fleuve, nous avons visité le misérable village de Sa-el-Hadjar, près duquel se trouvent les ruines de Sais , l’antique capitale du Delta, mère d’Athènes et tombeau d’Apriès et d’Amasis. Hérodote nous apprend que le corps de Psammétichus fut aussi déposé à Sais , dans le temple de Neith ou de Minerve, édifice imposant dont l’antiquité a célébré les merveilles, et qui contenait les sépulcres des pharaons Saites. Devant le lieu sacré s’ouvrait une avenue

de sphinx et de statues colossales d’une hauteur prodigieuse. Tout près de l’entrée principale était une chapelle monolithe ou formée d’une seule pierre qu’Amasis avait fait transporter d’Éléphantine, distante de près de six cents milles de Sais : deux mille hommes furent employés pendant trois ans à ce transport difficile. Cette chapelle avait en dehors vingt et une coudées de long, quatorze de large, et huit de haut dans œuvre; sa longueur était de dix-huit coudées sur douze de large et cinq de haut. Du reste, aucune trace de ces fondations antiques n’existe plus aujourd’hui. Ce que l’on remarque, ce"sont les restes des circonvallations colossales de trois nécropoles, visitées par Champollion. On sait que Sais était la ville préférée de Minerve, et qu’on y célébrait avec la plus grande pompe la fête dite des lampes, parce que les Égyptiens en allumaient pendant la nuit, et en grand nombre, autour de leurs maisons. Cet usage s’est perpétué jusqu’à nos jours en Égypte. La nuit, nous sommes entrés dans une ville de l’Heptanomide, où beaucoup de maisons avaient des salles garnies de lampes allumées, quoique nous n’y eussions rencontré aucun habitant. Et déjà, au Caire, nous avions remarqué qu’on faisait dans les fêtes un grand usage de lampes.

Suivant les auteurs anciens, unanimes là-dessus, le Nil se jetait autrefois dans la mer par sept embouchures. C’était en allant d’Orient en Occident : la branche Pélusiaque ou Bubastique; la branche Tanitique ou Saï tique, qui porte aujourd’hui le nom d’Om-Farreg; la branche Mendésienne ou de Dybeh ; la branche Phatnitique ou Phatmétique, qui est celle de Damiette; la branche Sébennytique ou de Bourlos; la branche Bolbitine ou de Rosette ; la branche Canopique ou d’Abou kir. L’existence de ces sept branches est constatée par

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les plus vieux documents géographiques, et les poètes eux-mêmes l’ont célébrée dans leurs chants. L’histoire nous enseigne que la branche Pélusiaque était navigable lorsqu’ Alexandre pénétra en Égypte : sa flottille, venue de Gazah, prit cette voie pour remonter le fleuve. Aujourd’hui, non-seulement cette branche est comblée, mais avec elle ont disparu les branches Tanitique, Mendésienne, Sébennytique et Canopique. Les seules embouchures du Nil sont aujourd’hui la Bolbitine et la Phatnitique, c’est-à-dire celles de Rosette et de Damiette. Quant aux anciennes branches, on a cru retrouver la bouche Mendésienne dans le canal d’Achmoun, et la bouche Tanitique dans le canal d’Om-Farreg. En allant de cette bouche à San (Tanis), on passe à droite des îles de Tounah ou de Tennis, et l’on pénètre dans le canal de Moueys. L’entrée de la bouche a beaucoup d’eau et le fond est de vase noire. On mouille à droite et à gauche des îles de Tennis et de Tounah par seize à vingt décimètres d’eau. La partie delà gauche n’est praticable que pour de très-petites djermes, et la ligne de la limite de la navigation du lac Menzaleh ne passe pas loin de leur direction. Les îlots, les bas-fonds qui se rattachent à la partie sud de ces îles font soupçonner un continent submergé. Le canal de Moueys a, vers son embouchure, depuis San jusqu’au lac Menzaleh, cent cinquante à trois cent soixante pieds de largeur, et de neuf à douze pieds de profondeur. Il communique a\ . le Nil, et verse, pendant l’inondation, un volume d’eau considérable, qui pénètre assez loin dans le lac san. prendre de salure. Les rives plates de ce canal indiquent d’ailleurs qu’il n’appartient pas aux temps modernes.

Ainsi, en faisant concorder ces observations, en s’assurant de la profondeur du lac Menzaleh, dans la ligne qui se prolonge du canal de Moueys à la bouche d’Om-

Farreg, en la comparant ensuite aux profondeurs moyennes de ses autres parages, un fait ressort avec évidence, c’est que le canal de Moueys est l’ancienne branche Tanitique qui se prolongeait jusqu’à Om-Farreg, et qui avait sur sa droite les villes de San et de Tennis , d’où il résulterait que le lac Menzaleh n’existe qu’au détriment des anciennes bouches du Nil, et qu’à d’autres époques le terrain sur lequel il se déploie était une côte ferme. La nature du fond de son bassin, où l’on trouve partout la vase du Nil, le peu de profondeur de ses eaux et leur faible salure, seraient au besoin des preuves surabondantes à l’appui de cette assertion. L’anéantissement des bouches Pélusiaque, Tanitique et Mendésienne, a dû arriver le jour où la branche Phatnitique ou de Damiette eut été creusée à bras d’hommes ainsi que le dit Hérodote. Alors en effet, les trois branches, affaiblies dans le volume de leurs eaux, ne se sont plus trouvées en état de résister aux flots de la mer que les vents du nord poussent incessamment contre ces rivages. C’est ainsi que la Méditerranée a reflué dans les terres, et y a formé un vaste lac. Le même incident s’est produit pour le lac de Bourlos, où se déverse l’ancienne branche Sébennytique.

Le lac Menzaleh s’étend aujourd’hui de la presqu’île de Damiette aux dunes de l’ancienne Péluse. Il est compris entre deux golfes découpés chacun en petites baies, et une longue bande de terre, basse et peu large, qui le sépare de la mer. Les deux golfes, en se réunissant, rentrent sur eux-mêmes, et forment la presqu’île de Menzaleh, à la pointe de laquelle se trouvent les îles de Matarieh, les seules qui soient habitées. La plus grande dimension du lac, de Damiette à Péluse, est de vingt lieues environ; sa plus petite est de cinq lieues ; elle se prolonge de Vile de Matarieh à la bouehe de Dybeh.

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Le lac ne communique avec la mer que par deux bouches praticables, celles de Dybeh et d’Om-Farreg. Entre ces deux bouches , il en existe une troisième qui communiquerait avec la Méditerranée sans une digue factice formée de deux rangs de pieux, dont l’intervalle est rempli de plantes marines entassées. Une autre bouche semblable, mais comblée, existe au delà d’Om- Farreg. Ainsi, la langue qui sépare le lac de la mer ne compte que quatre interruptions sur un développement d’environ vingt lieues : elle est très-basse, infertile, et d’une largeur variable.

Les îles de Matarieh sont assez populeuses; mais les habitants n’ont pour s’y abriter que de misérables cabanes bâties en boue ou en briques. Onze cents hommes , outre les femmes et les enfants, y sont occupés à la pêche et à la chasse des oiseaux aquatiques. Dans l’île de Mit el-Matarieh , les cabanes se montrent pêle-mêle avec les tombeaux ; elles ressemblent plutôt à des tanières qu’à des habitations.

Tyrans de leurs voisins, auxquels ils interdisent la pêche du lac, les insulaires de Matarieh n’ont avec eux aucune communication. Presque toujours nus, et le corps dans l’eau, accoutumés aux travaux les plus pénibles, ils sont vigoureux et déterminés, hardis et intrépides. Leurs formes sont belles, leur physionomie mâle et sauvage, leur peau brûlée par le soleil. Privés de toute industrie territoriale, ils ne vivent que de leur pêche, qui est ordinairement fort abondante. Leur plus grand commerce consiste en poissons frais, poissons salés , et en boutargue , mets bien connu des méridionaux, et qui se fait avec les œufs du poisson nommé mulet. Nulle part on ne rencontre plus de poissons et d’oiseaux d’une chair exquise, nulle part on ne pêche plus de poissons littoraux qui, analogues à la perche,

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s’entassent à l’embouchure des rivières pour s’y repaître d’un limon gras et animalisé. Leur préférence pour le lac Menzaleh s’explique facilement par la sécurité qu’ils trouvent à s’établir dans des eaux d’une si vaste étendue et à si bas fond.

Les îlots et les attérages du lac favorisent également la multiplication des oiseaux les plus estimés comme gibier, tels que divers canards, sarcelles et souchets, des barges, des bécasses, différentes espèces de bécassines, mais principalement le grand et magnifique oiseau aux ailes de feu, le flammant ou phénicoptère. Dans de certaines chasses, on abat de ces oiseaux singuliers une quantité telle, que des barques entières en sont comblées jusqu’aux bords : on ne mange pas la chair de ces animaux, mais on arrache toutes les langues, et on les envoie à Damiette. Du temps des empereurs romains, l’Egypte acquittait une portion de son tribut avec des langues de flammant : Héliogabale est un de ceux qui se montrèrent le plus friands d’une pareille redevance. Alors, comme aujourd’hui, les langues du flammant étaient donc arrachées; mais de nos jours, c’est moins pour en faire un aliment impérial que pour en exprimer une huile qui remplace le beurre dans l’assaisonnement des mets. L’énorme multiplication des phénicoptères sur le lac Menzaleh tient au nombre des îlots écartés et déserts qu’il renferme, et à quelques accidents dans la forme de leurs rivages. Ces oiseaux sont singulièrement sauvages, et leurs pieds sont si longs qu’ils les obligent à couver assis, les jambes pendantes.

Les bouches du lac Menzaleh sont souvent visitées par des marsouins qui y arrivent de la haute mer, et qui se plaisent au jeu et au mouvement des eaux sur ces confluents. Le fond est d’argile mêlée de sables aux embouchures, de boue noire dans les canaux de D}beh

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et d’Om-Farreg, de vase tapissée de mousse, ou de vase mêlée de coquillages partout ailleurs. Les eaux du lac ont une saveur moins désagréable que celles de la mer. Elles sont potables pendant l’inondation du Nil, et cela à une assez grande distance de l’embouchure des canaux. On navigue sur le lac à la voile, à la rame et à la perche; on mouille en s’amarrant à deux perches que l’on enfonce, l’une sur l’avant, l’autre sur l’arrière. Les bateaux pécheurs du lac ont à peu près la même forme que ceux du Nil, c’est-à-dire que leur proue est plus élevée d’environ deux pieds que leur poupe. La quille est concave sur sa longueur, à cause de l’échouage assez fréquent dans un bassin qui se trouve avoir tant de bas-fonds. L’air du lac est très-sain ; la peste arrive rarement sur ses îles nombreuses, dont les seules habitées sont celles de Matarieh.

La ville de Menzaleh, qui a donné son nom au lac, est une pauvre bourgade située sur la rive droite du canal d’Achmoun , à trois lieues de Matarieh et seize de Damiette. Sa population peut s’évaluer à huit mille habitants. Elle a quelques manufactures d’étoffes de soie et de toile à voile à l’usage des pêcheurs du lac.

C’est non loin de là que se trouvent les îles de Tennis ei de Tounah, les plus importantes de ce petit archipel, quoique maintenant désertes. Il est évident, d’après l’aspect des lieux, qu’elles ont fait partie d’un continent aujourd’hui submergé. Des débris de tombeaux, des ruines d’habitations et de monuments signalent une existence antérieure. D’après l’analogie des noms et de la position géographique, il faut reconnaître sur ce point l’emplacement de Tennis et de Tounah, autrefois villes méditerranées.

Tennis, ville romaine bâtie sur les débris d’une cité égyptienne, florissait du temps d’Auguste. Une enceinte

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de murailles, flanquées de tours, faisait sa défense. Aujourd’hui, l’île sur laquelle elle s’éleva ne contient que des vestiges insignifiants de la ville antique. Quelques débris de bains, des souterrains voûtés avec art, des fragments d’une cuve rectangulaire de granit rouge, voilà les seuls objets qui aient une forme au milieu d’un amas de briques brisées , de faïences , de poteries et de verreries de toutes les couleurs. Les habitants des pays voisins ont épuisé ces ruines en leur empruntant des matériaux pour bâtir leurs maisons. Tounah ou Touneh, était moins considérable encore que Tennis. Cependant au milieu de quelques décombres, Andréossy y trouva à la surface du sol un camée antique sur agate , représentant une tète d’homme qu’il présuma être celle d’Auguste.

Non loin de ces deux positions antiques, et le long du canal deMoueys, on rencontre le petit bourg deSan , reste de la Tzoan de la Bible, l’ancienne Tanis, qui était encore une ville immense aux jours des Grecs et des Romains. Dans l’intérieur de son enceinte, gisent les débris d’un forum spacieux, ayant la forme d’un parallélogramme: la grande entrée était du côté du canal, et de petites issues latérales le coupaient dans tous les sens. Tanis a été la plus illustre des villes de la basse Égypte; l’Écriture en parle souvent. C’est là que Moïse fut exposé sur les eaux, et sauvé miraculeusement; c’est là qu’habitaient les pharaons lorsque les Hébreux sortirent d’Égypte pour aller dans la terre de Chanaan. C’est là que mourut Jérémie. Au temps des Grecs, Tanis était la métropole du nome Tanitique, auquel elle avait donné son nom, et elle joua le même rôle sous les empereurs romains. Après l’établissement de la religion chrétienne, elle a été le siège d’un évêché dépendant du patriarche d’Alexandrie. Tanis était encore célèbre après

la conquête des Arabes; dans la croisade de Jean de Brienne, elle tomba au pouvoir des chrétiens ; plus tard ses habitants furent transportés à Damiette. Aujourd’hui le village de San n’est important que par un grand commerce de dattes que les Arabes de Salahieh viennent échanger contre des poissons salés.

Plus loin encore, et vers l’extrémité orientale du lac, quelques ruines marquent la place d’une autre ville célèbre : c’était Péluse, située entre la mer et les dunes, au milieu d’une plaine rase et stérile. L’extrémité de l’ancienne branche Pélusiaque, réduite à un canal de fange, traverse cette plaine en allant du lac à la mer. Au bord de ce canal, mais assez loin de la plage, s’élève le château deTineh, détruit en partie : son origine paraît dater d’une époque antérieure à la conquête de Sélim. Faramah est à l’est de Péluse en gagnant vers la mer. Vainement aujourd’hui chercherait-on à reconnaître, au milieu de quelques décombres, cette célèbre Péluse, où se livra la première bataille entre les Perses conquérants et les Égyptiens envahis. Là où se trouvait une ville importante, à peine reste-t-il quelques colonnes enfouies sous les sables. Au lieu de cette Péluse qui vit assassiner Pompée, au lieu de ce boulevard de l’islamisme, que nos croisés ruinèrent en un jour d’assaut, ce n’est plus qu’un mamelon désert et silencieux que couronnent quelques arbustes étiolés. Peut-être cette plage abandonnée va-t-elle retrouver une activité, une prospérité bien supérieures à celles qu’elle connut jadis. On sait, en effet, que c’est près de Péluse, dans la baie deTineh, que doit déboucher le canal de jonction de la mer Rouge à la Méditerranée, si l’on adopte le tracé direct proposé par M. de Lesseps.

Tous les villages modernes échelonnés sur le littoral du lac Menzaleh, sont peuplés d’Arabes indolents et

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pauvres. La plaine de Péluse, les environs Au canal d’Achmoun, n’offrent, quanta présent, qu’une suite de landes inhabitées. Les presqu’îles de Damiette et deMenzaleh font seules exception : de belles et vastes rivières s’y déploient, fécondées par des canaux d’arrosage.

C’est là que paraît Damiette, qu’on peut appeler le chef-lieu de l’Égypte orientale. Située au milieu d’une campagne délicieuse sur les rives du Nil, et non loin des bords du lac Menzaleh, elle a le droit de se dire privilégiée entre toutes les villes de la vallée. Sa position à quelques lieues de la mer est pour elle la cause de grandes ressources commerciales, tandis que le territoire qui l’entoure lui procure ses richesses agricoles. Des chrétiens d’Alep et de Damas, des Grecs, des Barbaresques, ont su y conquérir sur l’indolence turque le monopole des transactions industrielles. C’est à eux que Damiette doit l’un des marchés les mieux fournis de denrées et d’étoffes précieuses; c’est grâce à eux que la Syrie, Chypre et Marseille échangent avec l’Égypte les produits de leur sol et de leurs manufactures.

Damiette, plus grande que Rosette, et non moins riante qu’elle, s’arrondit en demi- cercle sur la rive orientale du fleuve. Une population de cinquante mille âmes se presse dans ses rues et dans ses bazars. Les maisons, celles surtout qui bordent le Nil, sont fort élevées, et au-dessus des terrasses qui les dominent se montrent de riants belvédères, ouverts à la brise fraîche du nord. De là, au travers des flèches aiguës des minarets, on découvre d’un côté la mer qui fuit à l’horizon, de l’autre le lac Menzaleh, et plus près de soi le Nil, ruban sinueux qui coule entre (leux nappes de verdure. Aucun pays sous le ciel ne jouit d’une température plus heureuse. Jamais, dans les plus fortes chaleurs, le thermomètre ne s’y élève au-dessus de vingt degrés,

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tandis qu’au Caire on le voit souvent marquer douze degrés plus haut. C’est dans ce rayon que l’on trouve le roseau calamus, dont les Orientaux se servent pour écrire ; là aussi croît le papyrus, avec lequel les anciens fabriquaient leur papier; enfin, c’est là que l’on aperçoit les premiers lotus , sorte de nénuphars, végétal au large et blanc calice, balançant sa tige avec orgueil et mollesse. Quant aux arbres, on rencontre aux environs de Damiette toutes les espèces déjà citées; mais elles y sont peut-être plus belles. Des bois d’orangers, fleuris depuis la plus basse branche jusqu’au sommet, s’élèvent à une hauteur prodigieuse, tandis que les dattiers, les bananiers , les cassiers et les sycomores abondent dans toutes leurs variétés. Autour de la ville se pressent de riants villages qu’anime une activité toute manufacturière. C’est là que se fabriquent les plus belles toiles d’Égypte, et surtout des serviettes recherchées au bout desquelles pendent des franges de soie.

A Damiette, chaque habitation particulière a son débarcadère pour faciliter aux embarcations de toute espèce le moyen d’aborder. Le commerce étendu que fait la ville nécessite la multiplicité de ces arrivages. On est agréablement distrait par une foule de canges élégamment décorées, qui montent et descendent le fleuve, abordent le rivage ou s’en éloignent. Les rues ne sont ni étroites, ni sales, ni tortueuses. Beaucoup de maisons, d’une construction plus élégante que dans beaucoup d’autres villes de l’Égypte, ont des salons d’une délicieuse fraîcheur. Non-seulement on ne paraît point ménager à Damiette les fenêtres aux façades des maisons, mais elles y sont quelquefois multipliées outre mesure. Il en est qui en ont jusqu’à deux rangs l’un sur l’autre. Plusieurs monuments publics méritent de fixer l’attention à Damiette. Elle possède des bains revêtus de marbre,

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des mosquées et des minarets d’un beau travail. Trois de ces mosquées se distinguent entre au tres par la grandeur des proportions et la richesse des détails. L’une d’elles, ancienne église chrétienne, est remarquable par un grand nombre de colonnes de marbre qui en soutiennent l’intérieur. Celles qui supportent le portique au-dessous de la tour paraissent être d’ordre corinthien et proviennent vraisemblablement de quelque ruine antique.

L’embouchure du Nil étant aujourd’hui plus septentrionale qu’autrefois, les vaisseaux ne peuvent remonter le fleuve pour venir à Damiette, et sont obligés de s’arrêter dans la rade où ils prennent leur mouillage. La ville n’a donc point déport, quoiqu’elle ait un commerce très-animé et qu’elle soit l’entrepôt de tout le Delta.

Le cimetière de la Damiette moderne se trouve situé à quelque distance de la ville. Des murailles ruinées y tiennent le champ des morts enfermé dans une espèce d’enclos; çà etlà des pierres tumulaires dressées sur de petits tombeaux murés y désignent le lieu de la sépulture ; tout différent en cela des autres cimetières que nous avons vus, où les pierres surmontaient de petits monticules. Quelques-uns de ces tombeaux sont plus ornés que les autres. Un petit coffre de pierre carré, terminé au-dessus par un couvercle pyramidal ou couronné du turban, distingue entre eux ceux qui reposent dans la même enceinte. Du reste, point de verdure, point d’arbres parmi les tombes pour couper la nudité de la pierre; mais souvent des vieillards et des femmes s’y montrent assis dans un grand recueillement. Quoique les Égyptiens modernes n’embaument plus leurs morts et ne creusent plus de catacombes pour les y déposer, ils n’en conservent pas moins une grande vénération pour ceux qui ne sont plus. Il n’est pas rare de rencontrer dans les plus pauvres villages des tombeaux de pierre,

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tandis que les habitations sont construites en terre et en boue. Diodore de Sicile nous apprend que les anciens Égyptiens mettaient plus de richesse et de magnificence dans leurs sépultures que dans leurs maisons, parce que les habitations des vivants n’étaient à leurs yeux que de simples hôtelleries ou des lieux de passage, tandis qu’ils considéraient les tombeaux comme des demeures éternelles. Cependant le cimetière de Damiette n’offre aucun monument funéraire bien remarquable. Les plus apparents appartiennent en général à des santons, auxquels on accorde toujours l’honneur des mausolées. Le peu de difficulté qu’il y a en Égypte à devenir saint fait que ces monuments y sont très-multipliés.

Telle est la moderne Damiette, qui n’a rien de commun, pas même l’emplacement, avec la Damiette sarrasine, la Damiette de saint Louis et de Jean de Brienne, à diverses fois conquise ou abandonnée par les Croisés. L’ancienne Damiette, la Thamiatis des Grecs, était située à deux lieues au nord de la ville moderne et sur la même rive du Nil. Elle avait un port sur la Méditerranée, à l’embouchure même du fleuve. Malgré cette position si heureuse, Damiette était encore, sous la domination des Grecs du Bas-Empire, peu importante et presque inconnue. Péluse, placée comme elle sur une branche du Nil, écrasait cette rivale naissante : mais lorsque cette ville, fréquemment saccagée, eut graduellement déchu de sa grandeur, Damiette recueillit peu à peu l’héritage de cette puissance qui s’éteignait. Toutefois , elle n’était pas encore une place de guerre, lorsque, vers l’an 238 de l’hégyre, les empereurs de Constantinople la conquirent sur les Sarrasins. Reprise par ces derniers, elle se vit ceindre de murs, et depuis lors sa destinée fut de devenir le point de mire de toutes les croisades européennes.

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Un écrivain éminent qui, après avoir étudié pendant presque toute sa vie la grande époque des croisades, a visité l’Orient à la fin de sa carrière pour vérifier sur les bords du Jourdain, sur les rives du Nil, les récits des chroniqueurs, M. Michaud a reconnu, près de Lesbeh, l’endroit de la côte où débarquèrent les croisés de Jean de Brienne, roi de Jérusalem, en 1217, et l’armée de saint Louis en 1249. La première de ces deux expéditions a été racontée par deux témoins oculaires, Olivier Scolastique et l’anonyme de Reggio. Ils en ont tracé un tableau plein de poésie que nous aimons à reproduire d’après M. Michaud. « Les croisés conduits par Jean de Brienne avaient abordé le rivage d’Égypte à la fin de mai , et ils campaient dans une île (le Delta) qui se trouvait entre la mer et le fleuve du Paradis (le Nil). Le 1er juillet ils s’avancèrent sur plusieurs navires et placèrent des échelles pour monter à l’assaut d’une tour qui défendait le passage. Chaque vaisseau des assaillants portait des machines de guerre. Les Sarrasins se défendaient vaillamment; plusieurs des échelles furent brisées , et les chevaliers qui les montaient tombèrent dans les eaux du fleuve. Le jour de la fête de saint Barthélemy, apôtre, les Frisons et les Teutons entrèrent dans cette citadelle, et livrèrent un assaut à la tour des Sarrasins. Le feu grégeois roulait sur les chrétiens comme un torrent sorti de l’enfer; la flamme avait pris aux échelles et menaçait de gagner la tour de bois des assaillants ; à cette vue les croisés restés sur le rivage tombèrent à genoux, se prosternèrent dans la poussière et versèrent des torrents de larmes; ils étaient si oppressés par la douleur que la voix leur manquait , et qu’ils pouvaient à peine dire . Seigneur, ayez pitié de nous! Toute l’armée chrétienne avait les mains tendues vers le ciel, et, comme si Dieu eût voulu exaucer

L’^&YPTE.

les prières de ses serviteurs , tout à coup le feu s’éteignit, et l’étendard de la sainte croix parut sur la tour; les chevaliers qui l’attaquaient s’en rendirent maîtres, et les musulmans qui la défendaient furent amenés chargés de chaînes au camp des chrétiens. Les prisonniers disaient qu’ils avaient vu parmi les assaillants des guerriers célestes vêtus de blanc, et un guerrier vêtu de rouge. A ces signes les croisés comprirent que Jésus- Christ avait envoyé ses aDges et l’apôtre .Barthélemy pour attaquer la tour.»

a Cependant les pèlerins , maîtres de cette forteresse, et toujours occupés sur la rive gauche du fleuve, n’avaient pu encore s’approcher de la ville. Ils murmuraient comme les Hébreux dans le désert, et disaient au légat du pape : ?< S’il nous faut rester dans cette soli- » tude, pourquoi nous avez-vous amenés ici? l’Europe » manquait-elle de sépulcres? » A ces plaintes le légat fondait en larmes et conjurait le Seigneur d’aider les chrétiens. Ce fut alors que Dieu voulut éprouver son peuple. La veille de Saint-André l’apôtre, au milieu de la nuit, le ciel ouvrit ses cataractes ; la mer et le fleuve, l’orage et la pluie, inondèrent tous les environs de Damiette. Les poissons de lapier vinrent jusque dans les tentes de* pèlerins , plusieurs malades furent noyés dans leurs lits, beaucoup tje vaisseaux périrent sur le Nil. Le légat se mit en prières : « Seigneur, disait-il, ô vous qui avez sauvé la barque de Pierre dans une tempête, commandez au vent et à la mer de retourner à leur place. » Cette prière fut répétée dans toute l’armée. Peu de temps après le soleil reparut, le ciel reprit sa sérénité et la mer se retira dans son lit. Pourtant, les croisés eurent beaucoup à souffrir de l’humidité et du froid; des maladies se répandirent dans le camp ; il fallait à la fois se défendre des rigueurs de l’hiver, de la disette des vivres;

chaque jour était marqué par une nouvelle misère, par un combat opiniâtre, par de grandes funérailles; et les chrétiens, après toutes ces épreuves, n’avaient pu encore porter leurs tentes sous les murs de la ville. »

« L’armée du Soudan couvrait toute la rive droite du Nil, depuis Damiette jusqu’à Casai (1); tous les jours le fleuve et ses rivages voyaient de nouveaux combats ; les croisés , après s’être battus toute la journée, revenaient le soir dans leurs tentes , en disant tristement : « Sauvez-nous , Seigneur, sauvez-nous de cette nation perverse, afin qu’on ne nous dise pas : Où est votre dieu crucifié? Cependant, le jour de la fête de sainte Agathe, pendant la nuit, saint Georges et des légions d’anges apparurent dans le camp des Sarrasins , une voix terrible courait dans l’armée musulmane et répétait : Fuyez, ou vous mourrez! Le Soudan, saisi d’une frayeur subite, s’enfuit avec ses émirs. Le lendemain les Templiers s'avancèrent à la tête de l’armée chrétienne; on s’empara des tentes et des armes que l’ennemi avait abandonnées ; tout ce qui fut trouvé depuis Casai jusqu’à Damiette tomba au pouvoir des croisés.»

« Dès ce jour l’armée chrétienne mit le siège devant Damiette, et personne ne put y entrer ni en sortir. La ville contenait quatre-vingt mille habitants; le Soudan y avait laissé, pour la défendre, une garnison de cinquante mille hommes d’élite, avec les plus braves des émirs, et des provisions pour deux ans. Les chrétiens avaient en abondance du biscuit, du fromage et de la chair de porc; le pain, le vin, la viandé de bœuf et de mouton étaient rares; un mouton se vendait dix onces d’argent , une poule trente sous un œuf, deux

(1) Casai est un nom générique que les Francs donnaient à un bourg ou à un village; ainsi Cette désignation ne peut servir à déterminer la lieu dont il s’agit ici.

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sous. De même qu’un malade désire la santé, de même les croisés désiraient voir la verdure des arbres et des gazons; mais il n’y avait autour d’eux que du sable, et, dans les campagnes, les drapeaux belliqueux s’élevaient à la place des palmiers. Cependant le Soudan du Caire, auquel s’était réuni le Soudan de Damas , vint de nouveau attaquer les chrétiens. Les Sarrasins se présentèrent devant le camp des croisés en leur disant : « Il faut que vous renonciez au Christ, votre Seigneur, et à sa mère Marie, ou que nous renoncions à notre prophète Mahomet. » Les princes musulmans dressèrent ensuite un pavillon devant le fossé des croisés , et là ils mangèrent deux coqs en jurant de dévorer de même tous les soldats de la croix. Bientôt la bataille commença; mais les musulmans ne purent soutenir le choc des pèlerins. Les chrétiens restèrent inébranlables comme un mur d’airain, et leur courage était animé par ces paroles : Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous? L’ennemi entreprit en vain de brûler un pont de bateaux établi sur le fleuve, l’assistance de Jésus-Christ et la valeur des croisés parvinrent à éloigner l’incendie. La ville fut pressée de tous les côtés; les assiégeants s’emparèrent de toutes les avenues, et leur armée s’étendit sur un espace de plus de trois lieues. »

« Le dimanche des Rameaux , le Soudan du Caire et celui de Damas, sachant que les chrétiens voulaient célébrer l’entrée du Christ à Jérusalem , résolurent de les attaquer. Us vinrent par le Nil avec soixante et onze galères, et par terre avec une multitude infinie de païens et de Sarrasins. Ils apportèrent avec eux des planches, des tables, des portes de maisons, et se firent suivre de beaucoup de mulets chargés de branches d’arbres pour remplir le fossé du camp; ils espéraient chasser les chrétiens de la rive droite du fleuve et dé-

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livrer Damiette. Le combat qui s’engagea dura depuis l'aurore jusqu’à la nuit; le Seigneur favorisa tellement les chrétiens qu’ils tuèrent plus de cinq mille ennemis et prirent trente galères. Les croisés célébrèrent ainsi le dimanche des Rameaux; ce jour- là ils ne portèrent d’au 1res palmes que des épées et des lances. Le jour de la Pentecôte le légat du pape, le roi et le patriarche de Jérusalem firent construire, à la manière des Lombards, un caroccio sur lequel on plaça l’étendard des chrétiens, et qui fut mis au milieu de l’armée. Les Sarrasins ne tardèrent pas à recommencer leurs attaques , mais , en voyant le caroccio , ils furent étonnés , et croyant qu’il y avait là quelque chose des secrets et de la puissance de Dieu , ils n’osèrent poursuivre le combat. »

« Les assiégés étaient parvenus, toutefois, à brûler les machines des chrétiens dirigées contre les tours de la ville. Les Pisans et les Génois se vantèrent alors qu’ils prendraient Damiette avec quatre vaisseaux qu’on approcherait des remparts. Ces guerriers avaient pour but de se faire une grande renommée, et leur orgueil irrita le Seigneur. Ils s’avancèrent au bruit des trompettes , élevèrent leurs étendards, attaquèrent l’ennemi avec opiniâtreté; mais ils se virent à la fin obligés d’abandonner leur entreprise, et dès lors on reconnut que la ville ne serait livrée aux chrétiens que par la vertu divine.» i a Le siège présentait toujours de grandes difficultés; comme le Nil était bas, on ne pouvait approcher des remparts, et la ville, du côté de la terre, se trouvait environnée de fossés profonds et d’un terrain marécageux. A chaque attaque des chrétiens, les assiégés allumaient des feux sur une haute tour nommée Turcite , et l’armée du Soudan venait à leur secours. Dans la plupart des combats , la victoire semblait rester indécise. Les petits commencèrent à murmurer contre

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les grands ; on accusait les princes et les chevaliers de rester en repos sous leurs tentes et d’abandonner le pauvre peuple au milieu des périls. Le légat, le roi, le patriarche, tous les autres seigneurs furent troublés de ces rumeurs populaires , et s’avancèrent en armes contre le camp des Sarrasins. Alors le malin esprit entra dans le cœur des guerriers : iis prirent tout à coup la fuite sans y être poussés par l’épée des ennemis. C’était la fête de saint Jean-Baptiste; le saint, disaient les clercs de l’armée, avait voulu avoir des compagnons de son martyre ; il avait été décapité à cause de Dieu , et beaucoup de guerriers chrétiens , dans ce jour qui lui était consacré, furent décapités de même. Le Soudan envoya cinq cents têtes de chevaliers dans la haute et basse Égypte, et fit partout annoncer que si on voulait des esclaves on n’avait qu’à venir, et qu’on en aurait tant qu’on voudrait. »

« Au mois de septembre suivant (1218), les ennemis entourèrent de tous côtés l’armée des chrétiens. Le Soudan harangua ses soldats et leur dit : « O vous à qui la conquête du monde a été promise, ne voyez-vous pas que les chrétiens sont presque tous morts ou repartis pour leur pays; combattez vaillamment, et vous aurez leurs tentes et leurs armes ! » Il leur ordonna en même temps de se précipiter dans le fossé que les croisés avaient creusé autour de leur camp. Alors le légat du pape, élevant les mains au ciel et les yeux tout en larmes, prononça cès mots d’une voix humble : « Seigneur Dieu, vous qui voyez tous les êtres à vos pieds , tous les animaux de la terre, les oiseaux du ciel et les poissons de la mer, vous qui êtes venu au monde pour nous dé< livrer, Seigneur, exaucez nos prières, et ne souffrez pas que nous périssions sous les coups des Sarrasins, mais faites que nous triomphions de ces hommes impies qui

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ne croient point en vous, et que nous les convertissions à la vraie foi. » Après cette prière les soldats chrétiens fondirent sur les infidèles, et ils en firent un grand carnage. Les musulmans qui échappèrent se retirèrent tristement dans leur camp , en se plaignant de la dureté et de la malice des pèlerins. » a Les croisés avaient perdu beaucoup des leurs ; plusieurs étaient retournés en Europe; mais le Dieu d’Israël envoyait chaque jour de nouveaux combattants qui débarquaient sur la côte et se joignaient à l’armée chrétienne. Il y eut encore autour de Damiette plusieurs grandes batailles ; lorsqu’on donnait le signal d’une attaque générale, on s’y préparait par un jeûne de trois jours, par une procession qu’on faisait nu-pieds et par l’adoration de la vraie croix. Dans ces combats , les cadavres des Sarrasins couvrirent souvent les plaines, comme les gerbes couvrent une terre fertile au temps de la moisson ; et les infidèles qui combattaient sur le Nil périssaient misérablement dans les flots comme les soldats de Pharaon. Le Soudan vit échouer toutes ses tentatives pour secourir la ville assiégée; les vieillards et les enfants de la cité se mirent à pleurer et crièrent sur les murs : « O Mahomet I pourquoi nous abandonnes-tu? » Les habitants avaient muré plusieurs des portes pour que personne ne pût sortir; s’il en échappait quelques-uns, ils paraissaient comme des fantômes sortant de leurs sépulcres. Enfin le vrai Dieu voulut que Damiette fût enlevée au culte des païens et qu’on y adorât son nom. Le 5 novembre, la veille de saint Léonard, au milieu de la nuit, il accorda aux croisés une victoire miraculeuse. Quelques guerriers bien armés étaient montés sur les murs de 1a, ville avec beaucoup de crainte, car ils ne savaient pas si le Seigneur combattait avec eux. Ils se battirent au-dessus d’iine

des portes avec quelques Sarrasins , et s’étant emparés d’une tour, ils chantèrent le Kyrie eleison; aussitôt toute l’armée répondit : Gloria in excelsis, et le légat du pape, qui commandait l’attaque, entonna le Te Deum laudamus; les Hospitaliers et les Templiers répétèrent leur cri d’armes : Sainte croix! saint sépulcre; une porte de la ville fut ouverte, une autre brisée avec le bélier, et Damiette se trouva ainsi prise par la grâce de Dieu.»

Dans la croisade de saint Louis, la prise de Damiette ne coûta point de combats, et les croisés n’eurent qu’à chanter le Te Deum, car les Sarrasins, frappés de terreur, avaient déserté la ville. Les tentes de l’armée chrétienne couvraient encore une fois les campagnes désertes qui entourent la ville, mais on n’y retrouvait plus les scènes animées de la croisade précédente. La conquête facile de Damiette avait fait oublier aux pèlerins les dangers d’une guerre lointaine. « Les barons, nous dit Joinville, se prirent à faire de grands banquets les uns aux autres; le commun peuple se prit à outrager femmes et filles. » Au milieu de tous ces excès, les lois de la discipline étaient si mal observées, on négligeait tellement la garde du camp, que les Arabes-Bédouins s’introdui sant la nuit jusque dans la tente des chevaliers , les tuaient dans leur lit, et portaient leurs têtes au Soudan. Ajoutez à cela les discordes élevées entre les chefs de l’armée, et l’impuissance du roi de France aies apaiser. « Ainsi, dit M. Michaud, dans le lieu même où les croisés de Jean deBrienne avaient souffert tant de misères, montré tant d’héroïsme et de résignation , où chaque combat commençait par une prière et finissait par un saint cantique, on vit régner, pendant plusieurs mois, les vices de Babylone et les désordres précurseurs des grandes calamités. »

Lorsque saint Louis, fait prisonnier à Mansourah,

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eut été obligé de rendre Damiette au sultan pour prix de sa liberté, celui-ci, fatigué d’avoir sur les bras une place qui semblait attirer les plus vaillants soldats de la chrétienté, prit le parti de la raser de fond en comble, et de la rebâtir à deux lieues plus avant dans les terres. Aboul- Fèda et Makrizy sont tous les deux si précis dans la mention de cet événement, qu’il se trouve avoir acquis l’autorité d’un fait historique incontestable. Lanouvelle Damiette, bâtie en 1250, se nomma Menchié; quant à l’ancienne, son emplacement se retrouve, comme nous l’avons dit, dans le village de Lesbeh, bâti sur des vestiges de fondations primitives. Sa destruction sous les Mamelouks a été néanmoins si complète, que rien audessus du sol ne témoigne aujourd’hui de son existence. La découverte de vastes citernes et d’aqueducs souterrains a pu seule ajouter quelques preuves matérielles aux traditions précises des auteurs arabes et occidentaux.

Le bourg de Farescour ou Pharescour, situé sur le Nil, à cinq lieues au sud de Damiette, fut la première station de l’armée de Jean de Brienne lorsqu’elle se mit en marche pour le Caire : « Le 16 des kalendes d’août, dit Olivier Scholastique, les croisés se trouvèrent tous réunis à Farescour; ils s’avancèrent en ordre de bataille; la cavalerie formait le centre; elle avait à sa gauche le fleuve couvert de vaisseaux chrétiens , à sa droite les fantassins , qui étaient si nombreux que les Sarrasins les comparaient aux sauterelles; les archers étaient placés en tête et sur les flancs de l’armée ; les bagages , les troupes sans armes , le clergé et les femmes s’avancaient en sûreté le long du Nil. » L’armée de saint Louis se réunit aussi à Farescour avant de se mettre en marche pour Mansourah. Ce fut dans ce lieu que périt le dernier des sultans de la race des Ayoubites, égorgé en présence du roi de France et de ses

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barons, prisonniers des Sarrasins. Farescour a plusieurs mosquées, et compte une population de deux mille âmes.

Deux autres bourgs , placés entre Damiette et Mansourah, Baramoun et Serinkah, sont nommés aussi par les historiens des guerres saintes. Les sultans du Caire avaient un palais à Serinkah , qu’Olivier Scholastique appelle Saremsac, mais, à l’approche des croisés, après la prise de Damiette par Jean de Brienne, Malek-Khamel le fit livrer aux flammes. Baramoun est plus loin en remontant le Nil; il est bâti sur un lieu élevé, et entouré de hautes murailles. Les campagnes de Baramoun et de Serinkah furent témoins des misères de l’armée de Jean de Brienne, lorsque ces guerriers, devant lesquels toute l’Égypte avait tremblé, se virent contraints par la famine de revenir sur leurs pas. Le Nil , alors au plus fort de sa crue, avait inondé les plaines. Il faut voir dans la chronique d’Olivier le tableau du terrible désastre qui accabla les soldats de la croix. « Les Égyptiens, dit- il, assurés de notre retraite, nous poursuivirent avec ardeur et nous firent éprouver des pertes qu’on ne peut calculer. Le vaisseau que montait le légat, portant beaucoup de malades et de vivres, semblable à un château fort, était défendu par des hommes armés et par des archers. Il protégea efficacement les galères qui marchaient avec lui; mais, comme il voguait trop vite, entraîné sans doute par la force du courant, il ne put fournir à temps les vivres dont l’armée de terre avait besoin. Un de nos cogons, rempli de guerriers allemands , trop éloigné du vaisseau du légat, et une petite galère des Templiers, où étaient cinquante balistes et d’autres armes, furent pris par les ennemis... Le Soudan, au commencement de la nuit, avait envoyé des ordres pour faire rompre les

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digues. L'eau, s’étant répandue, laissa dans la campagne un limon gras et épais qui arrêta les chevaux et les cavaliers. Le lendemain, à la première heure du jour, nous aperçûmes à notre droite la terrible cavalerie des Sarrasins qui nous pressa vivement. A notre gauche, les galères ennemies, montant et descendant le fleuve, nous harcelaient sans cesse. Derrière nous, la phalange des fantassins noirs, traversant des lieux marécageux, nous poursuivait cruellement. Une troupe, qui vint audevant de nous, ne nous laissa aucun repos. Dans cette extrémité, le roi Jean fondit avec impétuosité sur les ennemis qu’il avait en face de lui, et parvin t à rejoindre sa troupe sain et sauf. Les Templiers et les Hospitaliers réunis tombèrent sur les Éthiopiens, et les forcèrent à sauter, comme des grenouilles, dans le lit du fleuve. D’autres repoussèrent à coups de flèches ceux de ces Éthiopiens qui voulaient regagner le bord. On dit qu’il en périt mille qui furent atteints et blessés en nageant. Les autres, voyant cette déroute, se retirèrent un peu. Comme nous ne pouvions avancer, le roi ordonna de dresser le petit nombre de tentes qui restaient. Les Sarrasins ne cessèrent tout le jour de nous attaquer à coups de traits; nous leur opposâmes les fantassins, qui nous servirent de remparts et leur renvoyèrent leurs flèches; nos cavaliers, continuellement sous les armes, protégeaient nos fantassins. La nuit suivante, les Égyptiens rompirent les plus grandes digues, et firent ainsi couler les eaux sur la tête de ceux qui dormaient. Un peu avant l’aurore, lorsque les ténèbres couvraient encore la terre, les Éthiopiens, échappés du gouffre où ils avaient été poussés, se réunirent, et quoique la plupart fussent nus, ils se précipitèrent, pour venger leurs pertes, sur notre arrière-garde. Vous eussiez vu alors les nôtres chercher à fuir çà et là, et lé vulgaire sans

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armes montrer sa frayeur; mais, renfermés de tous côtés par les eaux, ils ne savaient comment s’échapper. Le maréchal du Temple, avec la troupe qu’il commandait, leva l’étendard, et, faisant volte-face à ceux qui nous poursuivaient, les força de s’arrêter et de reculer. La cruelle position où se trouvait l’armée fit songer à demander la paix. Imbert, procurateur de la milice du Temple, entraînant avec lui tous ceux qu’il put gagner, passa du côté des ennemis et alla exposer au Soudan l’état critique où nous étions. Cet Imbert était le confident des secrets du légat et les trahit pendant longtemps. Néanmoins, le Soudan écouta patiemment les députés qu’on lui envoya, et, pendant les conférences, il fit suspendre toute hostilité contre nous. Ses frères, et surtout le prince d’Émesse, ennemi déclaré du nom chrétien , essayèrent de le détourner de tout arrangement, en lui disant que les Français, enveloppés par les eaux, ne pourraient lui échapper. Mais le Soudan, prince doux et prudent, plus ami de la paix qu’altéré de sang, ayant tenu conseil avec ses frères et les grands de sa cour, leur remit sous les yeux l’exemple du sultan de Perse qui, trop enflé de ses succès, avait voulu imposer au roi du Caire et aux autres rois de l’Asie le joug de la servitude, et qui, à la fin, vaincu par David, prince de Géorgie, avait perdu tous ses États. Cependant, les négociations traînaient en longueur; elles durèrent tout le samedi et le dimanche jusqu’au soir sans que rien fût décidé. Le jour de la décollation de saint Jean- Baptiste, la disette de vivres et de pâturages fit prendre aux nôtres la résolution de mourir honorablement dans un combat plutôt que de périr honteusement dans un déluge. Tous les Francs, s’animant les uns les autres, se rangèrent en bataille; les ennemis en firent autant; mais les Sarrasins, considérant que celui qui provoque

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un ennemi par désespoir est presque sûr de triompher, s’éloignèrent un peu par ordre de leurs chefs, et la nuit qui survint empêcha le combat. D’ailleurs, les plus prudents craignaient quelque trahison si l’on venait, par une attaque subite, à rompre les négociations de la paix. Enfin, le 13 du mois de septembre (1221), toutes les difficultés étant aplanies, nous tendîmes la main à l’infidèle pour en obtenir du pain ; ce ne furent ni le fer ni les traits qui nous réduisirent à cette humiliation dans un pays ennemi, mais le débordement des eaux et de défaut de vivres.» Olivier rapporte ensuite les conditions du traité fait avec Malek-Khamel, et dont la restitution de Damiette fut la principale clause (1).

Les mêmes lieux rappellent encore d’autres souvenirs non moins tristes. Nous avons reconnu , entre Baramoun et Serinkah, le petit canal par lequel les Musulmans firent arriver leurs barques et leurs galères pour surprendre les croisés de saint Louis, qui fuyaient par le Nil après la bataille de Mansourah. C’est là qu’un grand nombre de chevaliers chrétiens furent dépouillés, massacrés et jetés dans l’eau ou chargés de chaînes. Près de cette île verdoyante qui s’offre à nos regards, au milieu du Nil, le sire de Joinville jeta dans le fleuve le petit coffret qui renfermait ses joyaux et ses reliques et fut sauvé des mains d’une multitude furieuse « par un bon Sarrasin , qui le tint embrassé et l'emporta dans une des galères du Soudan. »

Il reste peu de monuments et de souvenirs à citer dans ce rayon de l’Égypte inférieure, où passèrent tant de peuples, où se succédèrent tant de dynasties. L’aspect actuel des lieux est si confus, que l’on ne pourrait d’ailleurs procéder à une reconstruction de l’état

(1) Bibliothèque des Croisades, par M. Michaud, 3* partie, tome III, page 154 et suivante?.

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antique, d’après l’état moderne, qu’au moyen des plus grands tâtonnements , et avec une extrême réserve.

On remarque cependant, dans la partie de la basse Égypte la plus rapprochée du Caire, les ruines de Hon , l’ Héliopolis des Grecs, ainsi nommée à cause de son temple magnifique dédié au Soleil, et fondé ou achevé par Sesourfésen I, premier roi de la douzième dynastie. Héliopolis était l’une des plus importantes villes de la vieille Égypte; on la citait pour la beauté de ses monuments et pour son collège, où les prêtres enseignaient les hautes sciences, collège dans lequel Hérodote, Platon, Eudoxe, Thalès de Milet vinrent s’initier aux secrets des hiérophantes. Là, dans le temple du Soleil, officiait autrefois comme grand prêtre, Putiphar, dont le patriarche Joseph fut l’intendant. Les deux obélisques d’Alexandrie, qu’on appelle les Aiguilles de Cléopâtre, et que nous avons décrits, étaient venus d’Héliopolis, où ils avaient été dressés par ordre de Sésostris. Quand les Hébreux furent les maîtres de la terre de Chanaan, leurs pensées se tournèrent quelquefois vers Héliopolis, et dans les mauvais jours d’Israël, ceux qui avaient à redouter les persécutions vinrent y chercher un asile. Les traditions saintes nous apprennent que la famille de Jésus-Christ vint dans cette ville lorsqu’elle fuyait les poursuites d’Hérode. On y montre encore la fontaine, le jardin et le sycomore de Joseph et Marie. La ville du Soleil fut frappée d’une décadence pr l'once. Déjà, du temps de Strabon, elle était presque déserte, et ses monuments, enlevés un à un par les Césars, avaient, en partie, été transportés à Rome, pour l’embellissement de la ville éternelle; mais Héliopolis conservait son école des prêtres ; on montrait encore aux étrangers l’observatoire d’Eudoxe, situé dans la direction du Nil, et la maison que Platon avait habitée pen-

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(fant onze ans. Quelques ruines du temple du Soleil, les débris de sphinx dont parle Sfrabon, et un obélisque de granit sont les seuls vestiges qui subsistent de l’antique Héliopolis. L’obélisque resté debout au milieu d’une campagne déserte est encore entier, quoique la surface du côté de l’est paraisse un peu altérée (1). Il est probablement contemporain du grand temple du Soleil, dont il paraît avoir fait partie; mais l’inscription gravée sur l’une des faces du monument annonce qu’il fut réédifié par un pharaon de la vingt-troisième dynastie.

Dans la plaine d’Héliopolis , la fortune des armes a Souvent décidé du sort de l’Égypte; c’est par là qu’arrivèrent les armées de Cambyse et d’Alexandre; c’est là que le lieutenant d’Omar vint camper avec ses hordes victorieuses, et que le dernier des sultans mamelouks fut vaincu par Sélim; c’est là, enfin, que le général Kléber remporta, sur l’armée du grand vizir, une éclatante victoire, le 20 mars 1800. Dans cette mémo-* rable journée, l’armée ottomane comptait soixante dix mille combattants; elle avait son avant-garde retranchée dans le village de Matarieh, près des ruines d’Héliopolis, et elle prolongeait ses avant-postes depuis le Nil jusqu’à la mosquée de Sibilli-Hallem. Kléber, qui avait réuni sous les murs du Caire les troupes de la haute et basse Égypte, marcha à sa rencontre. Il avait formé sa première ligne de quatre bataillons carrés. Friant commandait les deux bataillons de droite, et Régnier les deux bataillons de gauche. L’espace d’un carré à l’autre était rempli par la cavalerie sous les ordres du général Leclerc, appuyé par une partie du régiment des dromadaires. L’artillerie de réserve, placée

(1) Voyez la Description des ruines d’Héliopolis, par MM. Lancret et Dubois-Aymé, Description de l'Égypte, 2e édition ; 1829, in-8°, tome V, page 61.

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derrière le centre, formait la seconde ligne; les sapeurs du génie et quelques pelotons de grenadiers lui servaient de soutien. Sur les côtés marchaient plusieurs pièces flanquées par des tirailleurs; des compagnies d’élite doublaient les angles, et cette petite armée de dix mille hommes présentait une masse impénétrable. L’aile droite des Français arrive d’abord devant la mosquée de Sibilli-Hallem , aperçoit un poste de six cents chevaux et le met en fuite au premier coup de canon. A peine le jour commençait à poindre; l’aile gauche s’arrête afin de donner à l’aile opposée le temps de venir dans la direction d’El-Marek couper la retraite de l’avantgarde ennemie. Tandis que ces mouvements s’exécutaient, une colonne d’infanterie et de cavalerie turques s’avançait du côté du Caire. Les guides de Kléber reçurent l’ordre de charger le corps de Mamelouks qui précédait cette colonne; ils faillirent être enveloppés par s leurs adversaires. Le 14e régiment de dragons et le 22e de chasseurs se précipitèrent dans la mêlée et dégagèrent les premiers assaillants. Toutefois, le général en chef craignit de se trop dégarnir, et ne voulut pas, d’abord, en se portant en avant, poursuivre ce premier succès. Il préféra s’en tenir à l’attaque du village de Matarieh.

Le général Régnier commença cette attaque. Nous allons en donner le récit, ainsi que celui de la bataille d’Héliopolis et des événements qui la suivirent, en citant textuellement le rapport officiel adressé par le général en chef Kléber au gouvernement français : « Des compagnies de grenadiers, mises en réserve reçurent l’ordre d’emporter les retranchements, et l’exécutèrent avec une bravoure digne des plus grands éloges. Tandis qu’ils s’avancaient au pas de charge, malgré le feu de l’artillerie ennemie, on vit les janissaires sortir de leurs retranchements et courir, l'arme

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blanche à la main, sur la colonne de gauche; mais ils n’y rentrèrent plus : arrêtés de front par le feu vif et soutenu de cette colonne, une grande partie tomba sur la place; le reste, pris en flanc par la colonne de droite, et bientôt attaqué de toutes parts, périt sous la baïonnette : les fossés, comblés de morts et do blessés, n’empêchent plus de franchir les retranchements; drapeaux, pièces d’artillerie, queues de pachas, effets de campements, tout reste en notre pou' voir; une partie de leur infanterie se jette dans les maisons à dessein de s’y défendre; on ne leur laisse pas le temps de s’y établir; ils y sont tous égorgés, livrés aux flammes; d’autres, essayant de sortir du village de Matarieh, tombent sous le feu de la division Friant; le reste est tué ou dispersé par une charge de cavalerie.

» L’ennemi voulut abandonner ses tentes et ses bagages, mais aucun pillage ne retarda le mouvement des iroupes; l’armée comprenait la nécessité de poursuivre rapidement le vizir jusqu’aux limites du désert, et celle pensée semblait animer à la fois tous les chefs et tous les soldats. »

« Le seul récit de l’affaire de Matarieh fait l’éloge de nos braves grenadiers; la colonne de droite, composée de deux compagnies de la 22e légère et de deux de la 9e de bataille, était commandée par le citoyen Réal, capitaine de la 9e; et celle de gauche, formée de deux compagnies de la 13e et de la 85e de bataille, était sous les ordres du citoyen Taraire, chef de bataillon de la 85e. »

« Dans le même temps, Nasif-Pacha me fit savoir qu’il désirait parlementer, et demandait un officier français de marque. Je lui envoyai le chef de brigade Beaudot, mon aide de camp; aussitôt qu’il fut aperçu des troupes turques , on l’assaillit de toutes parts , et on le

blessa à la tête et à la main. Deux mamelouks du pacha, qui l’accompagnaient, parvinrent avec peine à le soustraire aux assassins; conduit au vizir, il fut retenu comme otage pour Mustapha Pacha, et Assem Agha, tefterdar, qui étaient auprès de moi. »

« Pendant que cela se passait et que le général Régnier rassemblait sa division autour de l’obélisque d’Héliopolis, des nuages de poussière annonçaient l’arrivée du corps de l'armée turque ; un rideau dont la pente est insensible unit les deux villages de Sericaurt et d’El-Marek; l’armée ottomane prit position sur ces hauteurs, et le vizir, dont on distinguait la garde à l'éclat de son armure, s’établit de sa personne derrière un bois de palmiers qui entoure ce dernier village. »

« Le général Friant, déjà en marche, fut bientôt attaqué par les tirailleurs qui garnissaient le bois ; le général Régnier reçut ordre de se porter sur la droite de l’ennemi, au village de Sericaurt; notre armée s’avança en reprenant insensiblement son premier ordre de bataille. Le général Friant repoussa d’abord les tirailleurs ennemis, les chassa du bois d’El-Marek; il attaqua avec le canon et des obus le groupe de cavalerie qui formait le quartier général du vizir; des pièces d’artillerie placées sur le front de l’armée turque, tirèrent quelque temps sur nos carrés, mais sans succès, tous leurs boulets passant de plusieurs toises au-dessus de nos têtes; nos pièces répondirent par un feu soutenu qui fit bientôt cesser celui de l’ennemi; alors, et presque dans un instant, tous les drapeaux se réunirent de divers points de la ligne ennemie : le carré de droite du général Friant reçoit l’attaque, et laisse approcher les assaillants à demi-portée de mitraille ; arrêtés par les premières décharges, ils se séparèrent, et, notre feu continuant, ils se déterminèrent tout à coup à

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prendre la fuite : notre infanterie ne voulait tirer qu’à bout portant , et ne brûla point une amorce. »

« La chaleur qui succède à la retraite des eaux occasionne souvent des gerçures profondes dans le terrain ; c’est ce qui avait ralenti l’impétuosité de la cavalerie ennemie, et ne permit pas à la nôtre de charger utilement les fuyards. »

« Le vizir était dans le village d’El-Marek, exposé au feu de nos pièces ; il y attendait le succès de ses ordres; c’est alors que son armée s’ébranla, et les divers corps, se séparant, nous entourèrent de toutes parts; nous nous trouvâmes ainsi placés au milieu d’un carré de cavalerie d’environ une demi- lieue de côté. Cet état subsista tant que les armées furent en présence. Voyant que cette attaque n’avait jamais réussi , le vizir se retira précipitamment à El-Hanka. »

« Cependant j’étais inquiet sur ses desseins ; déterminé à le suivre partout, au Caire, dans le désert, dans les terres cultivées, je n’avais d’autre soin que de l’atféindre et de le forcer; je ne tardai point d’apprendre qu’il était de retour à El-Hanka. Le citoyen Laumaka, interprète, qui avait accompagné mon aide de camp , revint auprès de moi ; le vizir l’avait chargé de me proposer de faire cesser les hostilités et d’évacuer le Caire, conformément au traité ; je lui fis répondre que je marchais sur El-Hanka; notre armée continuait de s’avancer sur ce village; la cavalerie qui était devant nous se replia confusément et prit la fuite : de ceux qui étaient sur les flancs et sur les derrières une partie revint sur ses pas en faisant de longs circuits, d’autres se dispersèrent de divers côtés; quant à Mourad-Bey, il s’était porté sur notre droite dès les premiers moments de l’attaque, et s’était éloigné à perte de vue dans le désert, pour ne point participer à l’action. »

l’égypte.

« L’armée ottomane était trop vivement poursuivie pour qu’elle pût s’arrêter à El-Hanka : nous y arrivâmes avant le coucher du soleil; ses effets de campement, ses équipages, que l’ennemi avait abandonnés, annonçaient assez la précipitation de sa retraite ; on trouva dans ce camp quelques objets précieux, et une grande quantité de cottes de mailles et de casques de fer. »

Après avoir ainsi raconté la bataille d’Héliopolis , Kléber poursuit dans son rapport le récit de la nouvelle lutte qu’il eut à soutenir pour triompher de la révolte qui venait d’éclater dans la capitale de l’Égypte.

Le lendemain de sa victoire, le général en chef, ayant entendu le canon que l’on tirait au Caire, jugea à propos d’y envoyer en toute hâte quatre bataillons de renfort sous le commandement du général Lagrange. De son côté, il se mit en marche pour Belbeys, qu’occupaient mille chevaux et une nombreuse infanterie ennemie. Guidés par les savantes manoeuvres du général en chef, Friant, Régnier et Belliard dispersèrent la cavalerie, et l’infanterie, qui s’était jetée dans l’un des forts, fut obligée de se rendre à discrétion.

« Les assiégés , continue Kléber, me supplièrent de leur permettre de se rendre auprès du grand vizir, et de laisser à quelques-uns d’entre eux les armes nécessaires pour se défendre contre les Arabes. J’y consentis, et ils sortirent de la place le 1er germinal. Pendant qu’on s’occupait de les désarmer, un d’entre eux , animé par le désespoir et le fanatisme, s’écriait qu’il préférait la mort; et, comme s’il s’indignait de ne pas la recevoir, il s’avança contre le chef de brigade Latour, mon aide de camp, et lui tira un coup de fusil à bout portant; la balle ne fil qu’enlever son épaulette. A l’instant tous ceux à qui on avait laissé des armes les jetèrent , en disant qu’ils ne méritaient plus de les conserver, et que

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leur vie était à nous. Le coupable fut puni de mort surle-champ par nos grenadiers; nous trouvâmes dans la ville et dans les environs dix pièces de canon , parmi lesquelles étaient deux pièces anglaises semblables à celles qu’on enleva à Aboukir, et qui portaient la devise: Honni soit qui mal y pense. Les assiégés sortirent de Belbeys au nombre de huit cents, laissant dans cette place environ trois cents morts. »

Lorsque, après la prise de Belbeys, le général en chef se porta sur Salahieh, où il croyait avoir à combattre les restes de l’armée du grand vizir Youssuf, il ne trouva qu’un camp abandonné, des tentes renversées, des coffres brisés, des caisses remplies de parfums et de vêtements, des selles et des harnais épars, des pièces d’artillerie, des litières, des ameublements confondus ensemble. Youssuf, épouvanté, s’était enfoncé dans le désert avec cinq cents hommes d’escorte.

L’armée turque chassée de l’Egypte, Kléber, pour s’occuper du soin de réprimer la révolte qui venait d’éclater dans les diverses provinces, après avoir pris des mesures pour assurer la reddition des places situées sur le littoral de la Méditerranée, reprit la route du Caire à la tête de la 88e demi-brigade, de deux compagnies de grenadiers de la 61e, du 7e régiment de hussards et des 3e et 14e de dragons.

Desévénements delà naturelaplus alarmante s’étaient passés dans la capitale et dans ses faubourgs. En voici l’exposé d’après le rapport du général en chef :

« Quelques heures après le commencement de la bataille d’Héliopolis, dit Kléber, la rébellion avait éclaté dans la ville de Boulak. Les habitants, dirigés par un petit nombre d’Osmanlis, élevèrent des drapeaux blancs; et s’armant de fusils et de sabres, qu’ils avaient tenus cachés, sortirent des murs, et se portèrent avec fureur

l’egypte.

contre le fort Camin, dont la garnison n’était que de dix hommes. Le commandant les fit canonner à mitraille, et ils ne tardèrent point à se dissiper. Les plus fanatiques s’obstinèrent à l’attaque jusqu’à ce que les tirailleurs envoyés par le général Verdier, et une sortie du quartier général secondant le feu du fort, les obligèrent à se retirer, après avoir perdu trois cents hommes. Alors les habitants de Boulak se bornèrent à tirer sur les troupes françaises de quelle que part qu’elles se présentassent pour entrer dans la ville. Dans le même temps, le peuple du Caire s’était porté en foule au delà de l’enceinte, attendant l’issue de la bataille générale ; il vit arriver successivement des corps de Mamelouks et d’Osmanlis qui assuraient que la défaite des Français £tait inévitable ; bientôt après, Nasif-Pacha se présenta à la porte des Victoires ; il était accompagné d’Osman- Effendi, Kiaya-Bey, l’un des personnages les plus considérables de l’État ottoman, d’Ibrahim-Bey, de Mohamed-Bey-el-Elfi, d’Assan-bey-Gedaoui, et, en un mot, de tous les chefs de l’ancien gouvernement, excepté Mourad-Bey : ils annoncèrent que les Français avaient été taillés en pièces, qu’ils venaient prendre possession de la capitale au nom du sultan Sélim, et ils célébrèrent le triomphe de ses armes sur les infidèles : ils étaient accompagnés d’environ dix mille cavaliers turcs, de vingt mille Mamelouks et de huit à dix mille habitants des villages qui s’étaient armés. »

« Ces troupes, qui avaient échappé à notre vue par un grand détour, étaient entrées dans le Caire le 29 ventôse, vers l’heure de Yasr, et elles y furent reçues aux acclamations de tout le peuple. Chaque habitant s’efforcait de faire éclater sa joie, soit par z,èle pour la religion, et respect pour le nom du grand-seigneur, ou pour faire oublier les liaisons qu’il avait eues avec les Français. »

« Nasif-Pacha se rendit sur-le-champ dans le quartier des Européens ; la multitude le suivit , et en fif ouvrir les portes ; et, pendant que deux des négociants tombaient à ses pieds en lui montrant la sauve-garde du vizir, ses soldats et la populace se jetèrent dans l’enceinte ; ils brisèrent les portes des maisons , des magasins, et des comptoirs ; les habitants furent massacrés sans distinction d’âge, de sexe et de nation; on jeta leurs corps dans le Khalydj ; tout ce que ces négociants possédaient fut pillé en moins d’une heure; les meubles furent enlevés ou brisés , et on mit le feu au quartier. Pendant cette expédition, Nasif-Pacha excitait le peuple à le suivre sur la place Esbekieh, pour y exterminer le reste des Français enfermés dans la maison de Mohamet-Bey-el-Elfi, résidence du quartier général, où il y avait à peine deux cents hommes sous les ordres de l’adjudant général Duranteau. Le pacha accourut, à cet effet, avec une partie de ses troupes ; des grenadiers et des guides sortirent avec la plus grande bravoure contre cette cavalerie, et la repoussèrent. Cette résistance inattendue détermina les chefs à s’établir dans les maisons situées sur la place. »

« C’est alors que le soulèvement du Caire devint général ; il se forma des attroupements dans toutes les places ; on menaçait de mettre le feu aux maisons de ceux qui se tenaient enfermés : plus de cinquante mille hommes furent armés de fusils ; les autres portaient des piques et des bâtons. Pendant qu’on arborait les drapeaux blancs, les crieurs des mosquées publiaient des imprécations contre les infidèles; les Mamelouks et les janissaires parcouraient la ville ; la multitude les suivait, poussant des cris affreux ; les femmes et les enfants faisaient entendre des cris de joie d’usage, appelés ulalus. On attaqua les maisons des Cophtes, des Grecs,

des chrétiens de Syrie, et un grand nombre de ces malheureux périt sans défense; leurs corps jetés dans les rues y éprouvèrent pendant le siège les insultes publiques. On saisit Mustapha- Agha, chef de la police sous le gouvernement des Français, et les chefs de l’armée turque le firent empaler ; la populace applaudit à son supplice. Huit soldats de la 13e demi-brigade, commandés par le citoyen Klane, sergent, entreprirent de se faire jour à travers la foule; leur intrépidité leur sauva la vie ; les séditieux voyant tomber quelques-uns des leurs, s’éloignèrent, et les Français achevèrent leur retraite sur la citadelle, après s’être battus dans les rues dans un intervalle déplus d’une lieue. Trois d’entre eux furent blessés ; leurs camarades s’arrêtèrent pour les défendre, et les portèrent jusqu’à la citadelle; les révoltés, auxquels ils avaient enlevé une pièce de canon, qu’ils n’abandonnèrent que pour secourir leurs blessés, les poursuivirent jusqu’aux portes de ce fort , étonnés et furieux de cette action aussi hardie que digne d’admiration. »

« Le principal but de Nasif-Pacha était d’emporter le quartier général , mais il n’y put réussir : deux cents Français soutinrent pendant deux jours ce siège extraordinaire contre les forces réunies des Mamelouks, des Osmanlis et des séditieux : ils occupaient quelques maisons voisines, où ils étaient vivement pressés , lorsqu’on aperçut la colonne du général Lagrange, qui arrivait d’El-Hanka; alors un corps de quatre mille cavaliers, tant Osmanlis que Mamelouks, se porte audevant de notre colonne, mais une fusillade et quelques coups de canon dispersent les assaillants ; nos troupes continuent leur marche, et le général Lagrange entre au quartier général vers les deux heures après midi. Le 30 il y apportait un secours aussi nécessaire qu’in-

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attendu, et la première nouvelle de la victoire. Le poste du quartier général devint bientôt inexpugnable; l’artillerie et le génie concoururent à cette belle entreprise qui déconcerta l’ennemi. La citadelle et le fort Dupuy continuèrent le bombardement de la ville, qui avait commencé dès les premiers instants de la révolte. Cependant nous avions été obligés d’abandonner successivement les maisons que nous occupions sur la place : les insurgés s’avancaient aussi sur notre gauche dans le quartier cophte. Le général Friant arriva sur ces entrefaites avec cinq bataillons; il repoussa l’ennemi sur tous les points; mais les succès même qu’il obtint lui firent connaître combien il était difficile de pénétrer dans l’intérieur de la ville. De quelque part qu’on se présentât, on trouvait dans toutes les rues, et pour ainsi dire à chaque pas , des barricades et maçonneries de douze pieds d’élévation et à deux rangs de créneaux. Les appartements et terrasses des maisons voisines étaient occupés par les Osmanlis, qui s’y défendaient avec le plus grand courage. Les chefs de brigade Maugras, de la 75e, et Conroux, de la 61e, furent blessés dans une des premières attaques de ces retranchements. »

« On mit tout en œuvre pour entretenir l’erreur du peuple sur la défaite des Français ; ceux qui parurent en douter furent tués ou emprisonnés; nos envoyés étaient massacrés avant d’entrer dans la ville ; les insurgés déployèrent une activité que la religion seule peut donner dans ce pays ; on déterra plus de vingt pièces de canon enfouies depuis longtemps ; on établit des fabriques de poudre; le peuple ramassait nos bombes et nos boulets à dessein de nous les renvoyer, et, comme ils ne se trouvaient point du calibre de leurs pièces , ils entreprirent de fondre des mortiers et des

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canons, industrie extraordinaire dans ce pays, et ils y réussirent. Le général Friant arrêta les progrès de l’ennemi en faisant mettre le feu à la file des maisons qui ferment la place de l’Ezbékieh, à la droite du quartier général; une partie du quartier cophte fut aussi incendiée, soit par nous, soit par les insurgés.»

« Telle était, ajoute Kléber, la position du Caire lorsque je m’y rendis le 6 au matin. »

Dans la suite de son récit, le général en chef exppse qu’ayant trouvé les munitions épuisées, et jugeant dangereuse toute entreprise partielle jusqu’à l’arrivée de ses troupes de renfort , il employa ce délai à se créer des intelligences dans la place et à semer la défiance entre les habitants et les Osmanlis. Ces négociations mystérieuses réussirent d’abord. Les chefs ottomans, Nasil’-Pacha, Osman-Kiaya et Ibrahim-Bey, lui proposèrent une capitulation dont il accepta les principaux articles ; mais cette capitulation ne fut point exécutée, car à peine l’engagement fut-il connu dans la ville, que les meneurs, ceux qui avaient excité et entretenu la sédition, soulevèrent de nouveau la popujace. On vit les femmes et les enfants arrêter sur les places les Janissaires et les Mamelouks, les conjurant de ne point les abandonner, et leur reprochant leur désertion. A F, époque fixée pour l’exécution des articles convenus , les Janissaires refusèrent de livrer les portes; et Kléber fut obligé de recommencer les hostilités.

« Dans ces circonstances, continue le général en chef, je n’avais point encore rassemblé tous les moyens militaires qui devaient me répondre du succès, e j’étais décidé à tout employer pour me rendre maîtrp du Caire par une autre voie que celle d’une attaque de vive force, voulant sacrifier l’éclat d’un succès à deux intérêts bien plus chers, la conservation de l’arçnée et celle

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d’une ville nécessaire à son établissement dans ce pays. C’est alors que je fis éclater les intelligences que j’avais eues avec Mourad-Bey. »

Ici, Kléber, après avoir raconté ses négociations antérieures avec ce valeureux chef des Mamelouks, que la haine du gouvernement turc avait mis du parti de la France, parle du traité qu’il conclut avec Mourad : « Aussitôt après l’échange de ce traité, ajoute-t-il, Mourad-Bey nous fit parvenir des subsistances; il livra les Osmanlis qui s’étaient rassembles dans son camp, et ne cessa d entretenir des intelligences qui préparèrent une capitulation définitive. Son influence dans le Caire n’ayant point un effet aussi prompt qu’il le désirait, il me proposa d’incendier la ville, et peu de temps après il m’envoya des barques chargées de roseaux. Cependant Dervich-Pacha s’était rendu dans la haute Égypte par suite de la convention d’El-Arich; averti de la reprise des hostilités, il rassembla un corps de dix mille hommes, tant Arabes que cultivateurs, et marcha quelques journées vers le Caire. J’exigeai de Mourad-Bey qu il se portât contre eux ; ce prince m’avait prévenu, et il m’informa que, sur les ordres qu’il avait expédiés’ le pacha avait déjà été abandonné des deux tiers de ses gens. « Au reste, dit-il, faites-moi savoir si vous demandez sa, tête, ou si vous exigez seulement qü’il se retire de l’Egypte. Dervich-Pacha ne tardera pas à repasser en Syrie. »

Ici se termine la partie du rapport qu’avait écrite le général en chef Kléber. Nous résumerons les faits suivants d’après une pièce officielle rédigée par Menou, sur le rapport particulier du chef de l’état-major de l’armée.

Les mesures que 1 on avait prises et les secours de ; Mourad-Bey mettaient les Français en état dé porter des

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coups décisifs. Friant, avec un détachement de sa division, pénétra dans le quartier cophte, en chassa l’ennemi et lui enleva quatre drapeaux ; le lendemain, le même général emporta le faubourg de Boulak, tandis que Régnier s’emparait du santon d’Abousieh, situé près du fort Sulkowski, et qu’un détachement du régiment des dromadaires reprit l’ancien poste de la direction du génie où les Turcs s’étaient fortifiés. L’attaque des autres parties de la ville, suspendue un moment par les pluies torrentielles, fut reprise le 18 avril. Les premiers assauts se dirigèrent contre la maison de Sidy-Fatmeh, qui fut détruite par une explosion de mine. Le combat s’engagea ensuite sur tous les points. Sous les ordres du général en chef, le général Friant, secondé par Donzelot, réduit le quartier des bouchers et celui des Cophtes que les insurgés avaient repris, et Régnier attaque avec le même succès la partie de la ville voisine à la porte Bab-el-Charieh, tandis que la 3e compagnie de carabiniers de la 22* demi-brigade met en fuite les troupes de Nasif- Pacha et de Hassan- Bey-Djeddaoui. L’ennemi perd tous ses postes ; les Français s’y établissent; l’acharnement des deux partis redouble, et la capitale de l’Égypte sera bientôt réduite en cendres si elle tarde à se soumettre. On transmet à Kléber des propositions inacceptables ; il les écoute et ne répond aux députés qu’en leur montrant d’une fenêtre de son palais l’incendie qui commençait à dévorer le Caire et le faubourg de Boulak. Sur ces entrefaites, le général en chef apprend que les Anglais ont débarqué des troupes à Suez; il y envoie en toute hâte quelques compagnies d’infanterie avec cent dromadaires, un détachement de dragons et trois pièces d’artillerie, et bientôt la place de Suez est à nous, malgré la résistance opiniâtre des Anglais. Ce dernier succès détermina l’ouverture de nouvelles

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conférences entre le général de l’armée française et les chefs de l’armée ottomane. Kléber communiqua son traité avec Mourad, dicta les articles de la capitulation, qu’Ibrahim Bey et Nasif-Pacha ratifièrent avec empressement; et le 27 avril 1800, le général en chef fit son entrée solennelle au Caire (1).

Ainsi, comme on le voit par ce récit officiel, il fallut, à la suite de la glorieuse journée d’Héliopolis, que le général Kléber remportât un nouveau triomphe, sous peine d’être obligé, après sa première victoire, de capituler et d’évacuer l’Egypte. Il existe un document curieux qui peint d’un seul trait cet homme extraordinaire, c’est une lettre écrite par Kléber au ministre de la guerre pour être présentée au général Bonaparte, premier consul, et dans laquelle il se plaint qu’on lui envoie des graines déplantés alimentaires au lieu de soldats, dont il avait besoin pour maintenir son armée à peu près au complet et remplir les vides que chaque jour faisait la guerre. Nous avons eu cette lettre entre les mains et nous en possédons une copie. C’est à M. le comte d’Aure, intendant général de l’armée d’Égypte, et depuis ministre du roi Murat à Naples, que nous devons la communication de ce précieux autographe. Les personnes qui étudient la philosophie de l’histoire, et particulièrement les événements extraordinaires de la fin du dixhuitième siècle, rechercheront cette lettre, qu’il ne nous est pas permis de transcrire. Ils y verront de quelle énergie était doué le grand homme de guerre que ses

(1) Rapport du général Kléber sur la bataille d’Héliopolis et sur la révolte du Caire, et Rapport du général Menou sur la suite de ces événements, publiés dans les Pièces officielles de l’armée d’Égypte , deuxième partie. Paris Didot, an IX, in-8°, pages 110 à 170. On peut consulter aussi l’Histoire de l’ Expédition d’Égypte et de Syrie par M. Ader, revue, pour les détails stratégiques, par M. le générai Beauvais. Paris, 1826. Iq-8°, pages 303-324.

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contemporains avaient surnommé le Dieu Mars, son caractère, le style de sa correspondance et ses rapports avec le pouvoir qui gouvernait alors la France. Pour rendre une complète justice au général Kléber, il faut d’ailleurs reconnaître qu’en Égypte sa sollicitude ne se portait pas seulement sur les choses de la guerre, et nous ne devons pas oublier de rappeler que c’est lui qui, le premier, accueillit la proposition de publier le grand ouvrage destiné à réunir les travaux, des savants de l’Institut d’Égypte, pensée qui fut depuis réalisée sous le gouvernement de Napoléon Ier par un décret impérial.

Belbeys, petite ville située à la jonction de plusieurs canaux dérivés du Nil, ne semble pas avoir eu beaucoup d’importance dans les temps anciens. Ceinte de murailles, elle est placée dans une position très-pittoresque. Partout dans l’intérieur les palmiers se mêlent aux habitations particulières. Quoique basses et à toit plat, les maisons y ont toutes des fenêtres sur les façades, ce qui donne à Belbeys quelque ressemblance avec certains villages maritimes du midi delà France. Un monticule peu élevé domine la ville au nord-ouest; à son sommet est une mosquée, qu’au mode de son architecture on prendrait volontiers pour un de ces châteaux qu’on rencontre quelquefois dans nos provinces de l’ouest. La ville s’étend du nord au sud. Au temps des croisades , Amaury, roi de Jérusalem , la prit et la dévasta. Les Français la fortifièrent en 1798, et, comme nous l’avons dit, Kléber en chassa, deux ans plus tard, l’armée turque qui s’en était emparée. Sa population est évaluée à cinq mille âmes. C’est la résidence d’un aga, dont le château est auprès de la mosquée. Dans le voisinage de Belbeys se remarquent quelques ruines de la ville d 'Onion, où se trouvait un célèbre temple juif, bâti, sur le modèle de celui de Jérusalem,

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par Onias le grand prêtre. Des prêtres et des lévites y pratiquaient les mêmes cérémonies que dans le grand temple, et Ptolémée Philométor, protecteur d’Onias, avait assigné des terres et des revenus considérables pour l’entretien de ce monument. Après la prise de Jérusalem, Yespasien le dépouilla de ses ornements et le fit fermer.

Le village de Tel-Bastah, qui aboutit au lac Menzaleh, semble avoir été bâti presque sur les ruines de l’ancienne Bubaste. Bubastis [Phi-Beseth de la Bible), l’une des plus anciennes villes d’Égypte, servit de résidence aux rois de la vingt-deuxième dynastie de Manéthon. On y voyait un temple splendide dédié à Bubaslis, la Diane des Égyptiens. Cette déesse y était représentée sous la figure d’une chatte, et la fête annuelle qui avait lieu en son honneur attirait, dit -on, sept cent mille étrangers. L’antiquité vante beaucoup les proportions du temple et la vichesse de ses sculptures. On a trouvé sur le sol des environs des pierres couvertes d’hiéroglyphes et plusieurs autres ruines qui ont été décrites par les commissaires d’Égypte. Au sud de Samanoud, l’ancienne Sebennytus, un autre village assez misérable, Abousir, correspond à l’antique Busiris, célèbre par son temple d’Isis, et plus encore par la grande fête que les Égyptiens célébraient tous les ans en l’honneur de cette déesse. S’il faut en croire Hérodote, on y voyait accourir une multitude d’individus des deux sexes, qui, après s’être frappés et lamentés, mangeaient les restes d’un bœuf qui avait été offert à la déesse. Dans le voisinage d’ Abousir et de Samanoud, à deux lieues et demie au nord de cette dernière ville, se trouve le lieu que les Arabes nomment Bahbeyt, couvert de vastes débris, dont MM. Jollois et Dubois-Aymé ont donné la description (1).

(1) Voyez Description des principales ruines situées clans la partie

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Ces deux savants y ont reconnu une grande enceinte quadrangulaire de mille quatre-vingt-six pieds de long et de sept cent vingt-trois de large, renfermant les ruines d’une ancienne ville, et ayant cinq issues, deux à l’ouest, autant au sud, et une seule au nord. Cette enceinte est formée de briques crues, qui présentaient autrefois un parement bien dressé, mais qui n’offrent plus maintenant qu’une surface inégale et des masses irrégulières. Au milieu sont amoncelés, sur un espace de deux cent quarante pieds de longueur sur cent cinquante de largeur, les restes d’un monument très -remarquable de l’architecture égyptienne. Dans un amas confus de pierres granitiques de couleurs variées on reconnaît des fragments d’un plafond, des architraves , des chapiteaux, des frises, et tous les débris d’un temple. Une des pierres du plafond , mesurant onze pieds de long, cinq pieds de large, et deux pieds et demi d’épaisseur, porte sur une de ses faces la figure d’un scarabée; elle paraît avoir appartenu au soffite de l’entre-colonnement du milieu du portique. Tous les chapiteaux, comme ceux du temple de Dendérah, sont composés de têtes d’Isis, mais ils sont moins ornés et d’une proportion beaucoup moins grande. La façade du portique du temple de Bahbeyt devait avoir quatre-vingt-dix pieds de longueur sur cinquante-quatre de profondeur. On voit épars de tous côtés des fragments couverts d’hiéroglyphes, des frises et des corniches richement sculptées. Dans quelques blocs de granit sont pratiqués des soupiraux à travers lesquels la lumière arrivait dans le temple; chaque soupirail est d’une longueur d’envi-

de l’ancien Delta comprise entre les branches de Rosette et de Damiette ', par MM. Jollois et Dubois-Aymé, membres de la commission des Sciences et des Arts d’Égypte, ingénieur.- Ces ponts et chaussées. ( Description de l’Égypte, 2e édit., 1829, in-8% tome V, p. 159.

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ron quatre pieds. On voit encore des parties d’un escalier dont plusieurs degrés sont taillés dans le même bloc. C’est le granit noir et le granit rose qui forment la totalité des ruines de Bahbeyt. En général, tous les morceaux de granit employés dans le temple offrent des surfaces planes exactement dressées, des arêtes vives et droites, des sculptures d’un travail achevé. Les sujets représentés sur les parois intérieures et extérieures des murs sont principalement des offrandes à Isis, dont la coiffure est formée d’un disque enveloppé des cornes d’un taureau. Les différentes scènes sont séparées, en haut et en bas, par des rangées d’étoiles, et sur les côtés par des lignes d’hiéroglyphes. Les frises sont également décorées de têtes d’Isis, et il n’y a de comparable à leur élégance et à leur richesse que les décorations analogues du grand temple de Dendérah. On retrouve enfin à Bahbeyt, comme dans l’antique Tentyris, la figure d’Isis reproduite partout, et combinée avec des accessoires de l’effet le mieux entendu et le plus agréable. Il ne peut donc exister aucun doute sur la destination de ce monument; c’est un temple d’Isis, et la grande enceinte qui le renferme indique, comme l’a remarqué d’An ville, l’emplacement de la ville d’Isis, Ylsidis oppidum, de Pline (lib. I, cap. 10), Ylseon ou Iseopolis d’Étienne de Bysance. Nous avons cité plus haut un autre temple d’Isis fort célèbre, situé à quelques lieues de là, à Busiris; la table Théodosienne en signale encore deux autres, voisins des embouchures du Nil. Il était naturel que les sanctuaires consacrés à la divinité qui, dans le système religieux des anciens Egyptiens, représentait le principe de fécondité, fussent particulièrement multipliés dans la partie de l’Égypte la plus fertile, la plus riche par les productions du sol.

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Il faut citer encore, dans le même rayon , la petite ville de Heydeh , florissante par l’industrie de ses habitants et par l’excellente culture de leurs terres.

Une des principales villes du Delta, comme industrie et comme agriculture, est Mansourah, située & douze lieues de Damiette, sur la rive droite du Nil et près du canal d’Achmourt. Cette ville, que nos chroniqueurs nomment la Massourc, est célèbre par l’une des plus sanglantes batailles des croisades, et par la captivité de saint Louis. Selon l’historien arabe Abd-er- Raschid, Mansourah aurait été bâtie, l’an 336 de l’Hégire, par le sultan Al-Mansour-Billah , d’où lui serait venu son nom. Mais on sait positivement qu’elle fut fondée l’an 1217 de notre ère par le sultan Malek- Kamel, fils de Malek-Adhel. Lorsque les chrétiens, après s’être emparés de Damiette, se disposaient à marcher sur le Caire, ce sultan s’était retiré sur la rive droite du canal d’Achmoun avec ce qui lui restait de ses troupes; on commença par dresser des tentes, puis on bâtit des maisons et des mosquées. Mansourah , comme le vieux Caire , fut d’abord un camp et devint ensuite une cité; cette cité s’appela Mansourah, ou la Victorieuse , parce que les musulmans y arrêtèrent les croisés de Jean de Brienne qui marchaient contre la capitale de l’Égypte. Trente ans plus tard, l’armée de saint Louis vint camper dans le même lieu.

« Arrivés, dit Joinville, en face de la rivière du Resci (le canal d’Achmoun), nous trouvâmes de l’autre côté toute la puissance du Soudan pour nous défendre le passage, ce qu’ils faisoient bien aisément, car il n’y avoit aucun moyen de passer, et toute l’armée étoit arrêtée sans pouvoir aller plus oultre. » On essaya de faire une digue à travers le canal, mais le courant emportait tout ce qu’on voulait lui opposer. Les Sarrasins

ne cessaient de lancer des traits et des pierres; plusieurs de leurs machines vomissaient sans cesse ce terrible feu grégeois que les croisés ne connaissaient point, et qui leur causait un effroi mortel. Quand les chevaliers chrétiens voyaient arriver ces disques flamboyants, « gros comme des tonneaux, semblables à des dragons volants, » qui retentissaient comme la foudre et « qui avoient une queue d’une aune, » ils se jetaient à terre, appuyés sur les coudes, et recommandaient leur âme à Dieu. Le bon roi saint Louis criant à haute voix et pleurant à grosses larmes , disait : Beau sire Dieu, sauvez-moi et toute ma gent! Plusieurs fois les Sarrasins passèrent le canal et vinrent attaquer les chrétiens dans leur camp; mais ils furent reçus vigoureusement « aux épées et aux lances.» « Il se fit là, dit une chronique manuscrite citée par M. Micbaud, assez de grandes prouesses et de beaux coups et hardis de part et d’autre; les Turcs finissaient toujours par être déconfits; les nôtres les chassaient, tuant et abattant jusqu’au grand fleuve du Nil, et à cause delà grande peur qu’ils avaient de la mer, ils se jetaient dans l’eau ; il y eut ainsi grande quantité de Sarrasins noyés et occis de diverses manières. » Cependant les croisés ne pouvaient vaincre les obstacles qui les retenaient au delà de l’Achmoun ; après quelques semaines de travaux et d’efforts inutiles, un Bédouin vint leur indiquer un endroit où ils pouvaient passer le canal. Ils entrèrent dans le fleuve et y trouvèrent « bon gué et ferme terre. » Ce lieu est appelé, par Makrisy, Sedam. Les gens du pays y passent encore quand les eaux du Nil sont basses.

Les chevaliers qui traversèrent les premiers n’eurent pas la patience d’attendre les autres, et saint Louis était encore de l’autre côté du canal lorsque l’avant-garde,

l’égypte.

entraînée par Robert, comte d’Artois, frère du roi, s'emparait, à une lieue de là, du camp des Sarrasins et poursuivait l’ennemi jusque dans Mansourah. Il n’y eut dès lorsque désordre dans la marcheet dans les attaquas des chrétiens, et l’histoire de cette journée ne présente, même lorsqu’on est sur les lieux, que des images confuses. Au milieu de cette confusion, on aime toutefois à suivre le sire de Joinville dans la plaine où il combattait avec quelques barons ; « le sénéchal vit à main senestre grant quantité de Turcs et se mit à courir sur eux; ayant aperçu dans la foule des ennemis un grand Sarrasin, il lui donna de son épée par-dessous les aisselles et le tua mort tout d’un coup. » 11 fut ensuite jeté par un coup de massue sur la crinière de son cheval, puis il s’avança avec ses compagnons à travers une multitude de Sarrasins qui étaient allés aux champs et qui couraient sur les chrétiens qu’ils rencontraient. Alors Joinville et les autres chevaliers se retranchèrent dans une maison en ruines. « Là fut navré messire Hugues d’Escossé de trois grandes plaies au visage; messire Raoul et messire Ferreis furent aussi blessés à l’épaule, tellement que le sang sortoit de leurs blessures tout air A que d’un tonneau sort le vin ; messire Érard de Cévray fut atteint d’un coup d’épée qui lui trancha tout le nez tant qu’il chéoit (tombait) sur la bouche. » Dans cette détresse, le sénéchal de Champagne « se souvint de monseigneur saint Jacques et lui dit : Reau sire saint Jacques, je te supplie , aide-moi et me secours à ce besoin! »

Le sire de Joinville étaittoujours retranché dans sa masure, lorsqu’il vit tout à coup paraître sur un lieu élevé le roi et ses gens, qui venaient « avec une terrible tempête de trompettes, de clairons et de cors. » Le heaume du roi de France était tout doré , il avait dans ses mains

une épée d’Allemagne. « Jamais, ajoute le sénéchal, si bel homme ne vis sous les armes.» La présence de saint Louis devint le signal d’une bataille générale, a A cette fois-là furent faits les plus beaux faits d’armes qui oncques furent accomplis au véage d’outre-mer, tant d’une part que d’autre, car nul ne tiroit d’arc, d’arbalète ni d’autre artillerie; mais estoient les coups qu’on donnoit l’un sur l’autre à belles masses, épées et fers de lance, tout meslés l’un parmi l’autre. » Le corps d’armée où combattait saint Louis était appuyé à droite sur l’Achmoun ; là un grand nombre de Sarrasins et de chrétiens furent précipités dans le fleuve et se noyèrent; les eaux étaient couvertes de casques, de cuirasses, de lances. Sur la rive opposée étaient les croisés qui n’avaient pu suivre l’armée. « Hors d’état de secourir leurs compagnons à cause du fleuve qui estoit entre deux, tous, petits et grands, crioient à haute voix et pleuroient, se frappoient la poitrine et la tête, tordoient leurs poings, arrachoient leurs cheveux, égratignoient leur visage et disoient : Hélas 1 hélas i le roi et son frère et toute leur compagnie sont perdus 1 »

Tandis qu’on se battait sur le bord de l’Achmoun, Joinville, à quelque distance de là, gardait un petit pont avec son cousin Jean, comte de Soissons. Les Turcs leur jetaient des mottes de terre et de grosses pierres, et leur lançaient le feu grégeois, qui prenait à leurs armes et à leurs vêtements. Tous ceux qui défendirent le poncel étaient couverts de traits et de javelots; grâce à la cuirasse d’un Sarrasin, qu'il trouva sur le champ de bataille, le sénéchal ne fut blessé qu'en cinq endroits de son corps, tandis que son cheval avait reçu vingt blessures. A chaque moment il arrivait des troupes d’ennemis qui menaçaient les braves chevaliers, et dans un si grand péril le comte de Soissons disait à Joinville:

L’ÈOÏI'TE.

« Laissons braire cette canaille, car, par la coiffe-Dieu, nous parlerons encore de cette journée ès chambres des daines ! »

Cette bataille de Mansourah, qui fut incontestablement une victoire pour les Français, ne profita cependant qu’aux. Sarrasins. Les chrétiens, qui s’étaient emparés du camp des musulmans, avaient perdu l’élite de leurs chevaliers; après la bataille, il y avait plus de deuil parmi les vainqueurs que parmi les vaincus, et lorsqu’on vint complimenter saint Louis sur sa victoire, des larmes coulèrent de ses yeux. Les jours suivants, il y eut d’autres grands combats où les croisés furent encore victorieux ; mais l'armée chrétienne, affaiblie par ses propres succès, pouvait à peine sortir du camp qu’elle avait enlevé à l’ennemi ; la peste et la famine vinrent bientôt ajouter à ses misères et à ses périls. Il fallut songer à rétrograder; et c’est pendant la nuit, au moment où l’armée se mettait en marche pour regagner Damiette, que le roi de France, placé à l’arrière-garde, tomba au pouvoir des Sarrasins avec la plupart de ses barons.

La ville de Mansourah et les campagnes qui l’entourent sont remplies des souvenirs de ce grand et désastreux épisode de nos guerres saintes. Nous avons visité la maison qui servit de prison à saint Louis. Les historiens arabes nous apprennent que cette maison appartenait alors au scribe Fakr-Eddin, fils de Lokman, et que le roi y eut pour gardien l’eunuque Sabih. Elle est située à l’extrémité de la pointe où le Nil se joint au canal d’Achmoun. Un immense sycomore se voit encore dans la partie qui fait tête au fleuve et étend sur les eaux son gigantesque branchage. Quelques palmiers à haute tige s’élèvent devant la façade de la maison et atténuent un peu le caractère sombre de son archi-

l’égypte.

tecture. Une petite porte lui sert d’entrée; le seuil est un gros bloc de granit rose. Les fenêtres sont en saillie comme dans presque toutes les villes d’Égypte, mais disposées avec plus de symétrie. L’ensemble du monument présente le style arabe dans toute sa simplicité. L’ordonnance en est sévère et annonce bien le génie de l’époque où il a été construit. On montre encore dans la maison la salle où saint Louis fut enfermé sous la garde de l’eunuque. C’est une grande pièce carrée et obscure de vingt à vingt-cinq pieds de chaque côté. Elle est située au rez-de-chaussée, et n’est éclairée que par une seule fenêtre au-dessus de la porte; la hauteur de cette fenêtre est de deux pieds sur dix-huit pouces de large; elle est grillée avec des barreaux de fer. Dans ces derniers temps, cette salle basse et humide servait de magasin ; on y déposait des peaux de bœufs et de buffles. Makrisy nous a conservé un petit poème composé après la délivrance de saint Louis; ce poème se termine ainsi : « Si le roi de France était tenté de revenir en Égypte, dites-lui qu’on lui réserve la maison du fils de Lokman, et qu’il y trouvera encore ses chaînes et l’ennuque Sabih. » Un peu plus loin, vers le nord, en suivant les rives du Nil, on voit les restes de la voûte dite Bazar-el-Gadim, où les barons de France furent détenus, et où saint Louis signa la reddition de Damiette. C’est là que, selon les historiens arabes, étaient entassés dans une vaste cour plus de dix mille prisonniers, dont on faisait sortir chaque nuit deux ou trois cents pour tes noyer dans le fleuve. M. Michaud, qui visita Mansourah un an après notre second voyage en Égypte, logea dans une maison de construction ancienne, semblable à une forteresse du moyen âge. « Quand je parcours cette sombre demeure, dit-il, il me semble voir la maison dont parle Joinville, et dans laquelle Robert,

comte d’Artois, frère du roi de France, après s’être défendu longtemps contre les Sarrasins, tomba sous leurs coups sans pouvoir être secouru. »

Depuis les croisades, et à une époque récente, Mansourah a vu couler encore le sang des Français. Pendant l'expédition d'Égypte, la ville avait une garnison française composée de deux cents hommes ; la population des campagnes voisines se souleva contre eux et vint les attaquer. Ils ne purent résister à une multitude furieuse. Après s’être défendus quelque temps dans les maisons, ils furent dispersés et massacrés. Tout ce qu’il y avait alors de Français dans Mansourah tomba sous les coups des Arabes, à l’exception d’une jeune fille qui fut vendue comme esclave et devint l’épouse d’un cheik du voisinage. La ville de Mansourah est grande, mais privée de fortifications et presque à moitié ruinée. Les rues en sont étroites, et la plupart des maisons construites en briques. En somme, la ville est triste, et ne saurait passer pour un séjour agréable, comme l’ont dit quelques voyageurs ; mais on vante la salubrité de sa température; les médecins du Caire et de Damiette conseillent à leurs malades d’aller respirer l’air de Mansourah. On distingue au loin cette ville par la hauteur de ses minarets et les bois de palmiers dont elle est entourée.

Koum-Zalat, appelé aussi Koum-Zafan, village insignifiant, marque l’emplacement de l’ancienne Butis ou Buto, un des lieux les plus remarquables de la basse Égypte par son temple monolithe dédié à Latone, et par un oracle vénéré dans la contrée. Le temple de Latone avait, suivant les auteurs anciens, quarante coudées de haut sur autant de longueur. Une pierre immense, dont les abords étaient de quatre coudées, lui servait de couverture. On dit que les habitants des environs de Butis

et de tout l’espace marécageux compris entre Rosette et Damiette parlaient autrefois le dialecte bachmourique, et se distinguaient de leurs voisins par des mœurs presque farouches. Un fait assez singulier, c’est qu’aujourd’hui encore la même nuance se reproduit entre les naturels de cette zone et les riverains du Nil. Une autre bourgade du Delta, Tmay-el-Emdyd, est remarquable par un temple monolithe de granit.

A l’extrémité orientale de l’Égypte, vers la Syrie, sur les bords de la Méditerranée, et comme perdue dans les sables du désert, s’élève El-Arych, l’ancienne Rhinocorura, à laquelle les négociations entre Kléber et le plénipotentiaire anglais Sidney Smith rendirent il y a cinquante ans un peu d’importance. C’est le passage ordinaire des caravanes et des voyageurs qui viennent de Syrie en Égypte.

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