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CHAPITRE DEUXIÈME

Résumé de l’histoire de l’Égypte depuis son berceau jusqu’à nos jours. — Sa géographie générale; ses productions, son climat ; le Nil; Races diverses qui habitent l’Egypte; ses divisions territoriales.

Il n’est point de contrée dans l’univers qui ait jeté plus d’éclat que l’Égypte ancienne, point d’empire qui ait eu des périodes aussi longues de vie calme et heureuse; point de terre qui, à défaut de pages écrites, ait

L’tGVî'iK.

laissé plus de monuments pour raconter au monde ses magnificences passées.

Au début de l’histoire de cette reine de l’antiquité, on rencontre des difficultés chronologiques qui resteront à jamais insolubles malgré les progrès de la science. Les prêtres égyptiens donnaient à l’existence ante-historique de leur nation des myriades d’années, pendant lesquelles ils prétendaient qu’elle fut gouvernée par les dieux et les demi -dieux ou héros. La période de la domination des premiers était fixée par quelques-uns à quarante-deux mille ans, sur lesquels douze mille étaient attribués au règne de Phtah ou Vulcain, et trente mille au règne du Soleil. A cette première époque succédait la domination des demi-dieux, dont les Grecs ont fait leurs douze grands dieux. Suivant Hérodote, les hiérophantes de Thèbes et de Memphis calculaient que, de son temps, l’Egypte existait depuis 11340 ans. On voit qu’il est impossible d’établir un système sur ces données contradictoires, évidemment fabuleuses.

Le plus ancien document écrit, qui puisse aider la critique à éclaircir l’histoire primitive de l’Égypte, est la nomenclature des dynasties égyptiennes donnée par Manéthon, grand prêtre d’Héliopolis, qui , 300 ans avant notre ère, sous les Ptolémées, fut chargé de rédiger, d’après les archives sacrées dont il était le dépositaire, une histoire ancienne de l’Égypte. Il n’est resté de son travail que des tables chronologiques qui nous ont été conservées par divers historiens de l’antiquité. Telles que nous les possédons, elles présentent des variantes et des lacunes; mais elles fixent avec certitude ou probabilité les points principaux de cette histoire reculée, et les savants modernes, qui sont parvenus à arracher aux hiéroglyphes une partie de leur secrets, ont souvent trouvé, dans les inscriptions qui couvrent

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les ruines éoliennes, la confirmation des données de Manéthon , et quelquefois le moyen de corriger les erreurs dont les auteurs qui nous l’ont transmis avaient déparé son travail. La principale de ces erreurs venait de ce que l’Egypte ayant été, à plusieurs époques, partagée en divers royaumes et entre divers princes, les copistes de Manéthon avaient, sur les tables chronologiques, additionné comme se succédant l’une à l’autre, des dynasties qui régnèrent simultanément dans des localités différentes.

En rapprochant les notions fournies par Manéthon, Hérodote, Diodore de Sicile et Ératosthènes de celles qui ont été le résultat des découvertes modernes, les historiens sont arrivés à constater un certain nombre de faits sur lesquels on ne peut élever aucun doute raisonnable quoiqu’ils présentent encore une grande incertitude chronologique.

Les premiers habitants de l’Égypte, venus probablement de l’Éthiopie, occupèrent la Thébaïde (haute Égypte), qui fut d’abord gouvernée par les dieux du premier, du second et du troisième ordre, c’est-à-dire par les prêtres, de ces divinités. La fondation de This, de Thèbes, d’Éléphantine, date de l’administration de ces grands prêtres. C’est à la même époque que remonte l’introduction, chez les Égyptiens, de l’agriculture, des cérémonies religieuses, de l’écriture, de la musique et de l’astronomie, dont la tradition populaire attribuait l’invention à üsiris, Isis ou Hermès.

Menés (le Misraïm des livres saints;, originaire de This, subsuma le pouvoir royal au gouvernement théocra tique. C’est le premier roi de la première des vingtsix dynasties qui régnèrent sur l’Egypte jusqu’à la conquête du pays parles Perses. Il gouverna le nome (1a. province) de Thèbes, la seule partie du sol égyptien qui

ne fût pas alors couverte par les eaux du Nil et de la mer. Il détourna le cours du fleuve, et convertit en terre ferme un emplacement où îi jeta les premiers fondements de Memphis (1).

Après Ménès vinrent seize dynasties royales qui régnèrent simultanément. Les unes continuèrent à gouverner Tlièbes et les nomes déjà fondés de This, d’Éléphantine, de Memphis; les autres dominèrent sur les principautés nouvelles qui s’élevèrent dans la moyenne Égypte-, et à Panéphysis ou Diospolis, Xoïs ou Tanis, dans le Delta. Ces dernières principautés prirent naissance à mesure que le Delta fut enlevé à la mer, exhaussé et converti en terre ferme par les dépôts du Nil et par les travaux des rois imitateurs de Ménès. Au nombre des successeurs de ce prince, on trouve dixhuit rois éthiopiens, ce qui prouve les nombreux rapports qui existèrent dans les temps anciens entre l’Ethiopie et l’Égypte. A cette période se rapporte le règne de Busiris, qui agrandit l’enceinte de Tlièbes, l’entoura de fortes murailles et l’embellit d’édilices magnifiques. L’Égypte était donc alors déjà grande par les arts. C’est ce qu’attestent d’ailleurs quelques-unes des statues de notre musée égyptien, qui appartiennent à la douzième dynastie , et les premières pyramides , celles de Dashkour et de Sakkarah, dont la date n’est pas bien fixée, mais qui sont peut-être les plus anciens monuments du monde.

(1) Il a été jusqu’à présent impossible de fixer une date précise au règne de Ménès. Quelques savants le font remonter jusqu’à l’an 5867 avant J. -C. (Voyez Champollion-Figeac, Êgijpte ancienne) ; d’autres, adoptant un calcul mieux en rapport avec la chronologie de la Genèse, pensent que ce premier roi de l’antique Égypte régna vers l’an 2'.ro ,r. ant notre ère, c’est-à-dire plus d’un siècle après qu’Assur et Nemrod eurent fondé Babylone et îXinive.

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Toutes les gloires de cette ère primitive, tous les progrès qu’elle avait faits dans la civilisation, furent effacés par une invasion de barbares. Au temps d’un roi nommé Timaos, les nomades habitants du désert d’Arabie, connus sous le nom de Pasteurs (Hyksos), envahirent la moyenne et la basse Égypte, les soumirent presque sans combats, et exercèrent les plus odieuses cruautés sur le peuple. Ils se choisirent un roi qui établit sa résidence à Memphis, et eut pour successeurs cinq autres princes de race arabe, qui régnèrent à Memphis et à Avaris (Péluse). La série de ces rois pasteurs forme la dix-septième dynastie égyptienne. Cette domination étrangère dura deux cent soixante ans. Après de longues et sanglantes guerres, les rois ou Pharaons de la Thébaïde réussirent à chasser les Pasteurs de la moyenne Égypte et du Delta. Cette expulsion devint l’un des principaux sujets sur lesquels s’exercèrent les artistes égyptiens. Elle se trouve représentée sur l’un des grands temples de Thèbes.

Les Pharaons thébains, réunissant sous leur autorité l’Égypte entière, effacèrent les traces de dévastation que l'invasion des Pasteurs y avait laissées, et fondèrent la dix-huitième dynastie, qui marque une ère très-brillante de l’histoire d’Égypte. C’est sous l’un des premiers Pharaons de cette race que Joseph, investi de la confiance et de l’autorité du roi , établit les Hébreux à Tanis.

Le récit de Moïse nous montre, dans le pays administré par Joseph, un monarque absolu, une cour nombreuse et riche, une agriculture florissante, des établissements multipliés, le développement, le raffinement même de la civilisation. Parmi les princes de cette époque, on croit reconnaître les auteurs d’une partie des prodigieuses constructions répandues dans l’Heptanomide ou dans la Thébaïde; on distingue sur-

tout Mœris {Touthmosis III) , qui fit construire les deux obélisques d’Alexandrie (voy. p. 29) et creuser le lac Mœris, aujourd’hui Birket-Karoun , par lequel est encore fertilisée la belle province de Fayoum ; Uchoréus ou Achoris, qui travailla à contenir le cours du Nil et agrandit Memphis; Osymandias , que les historiens anciens célèbrent pour ses exploits contre les Bactriens , pour sa bibliothèque et son tombeau, sur lesquels la critique moderne élève des doutes ; Aménophis II, qui rendit tributaires les provinces syriennes ; Touthmosis IV, qui envahit l’Abyssinie et le Sennaar ; Aménophis III, à qui Louqsor doit ses palais, Karnac ses temples, Kourna ses colosses. Sous un autre Aménophis, la splendeur de l’Égypte déclina un moment, des luttes intérieures la troublèrent; une proscription, dirigée contre les impurs ou dissidents, s’étendit aux Hébreux, qui sortirent alors d’Égypte, et, selon toute apparence, fut cause de l’émigration en Grèce de la colonie de Cécrops.

Le règne de Sésostris ou Rhamsès le Grand , le plus illustre souverain de l’Égypte, ouvre glorieusement la dix-neuvième dynastie (vers l’an 1535 avant J. C.). Toujours vainqueur, et vainqueur clément , Sésostris -étendit ses conquêtes sur presque toute l’Asie, et campa au milieu des Indes , pays des trésors fabuleux. Après avoir subjugé les Arabes des rives de la mer Rouge, les Éthiopiens, les Libyens, il porta ses armes dans l’Asie du milieu jusqu’au Gange, dans la Scythie, la Thrace, l’Asie -Mineure, la Colchide, où il laissa une colonie, l’Arménie, la Syrie. Avec les trésors conquis sur l’étranger, il fonda des villes , éleva des fortifications , améliora le système d’irrigation et d’écoulement des eaux , commença les travaux de jonction du Nil avec la mer Rouge, prodigieuse entreprise que ses successeurs devaient réaliser; enfin, il acheva l’un des

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plus beaux monuments qui nous restent de l’ancienne Égypte : le palais de Karnac, et particulièrement la vaste salle hypostyle à colonnes gigantesques, une des plus magnifiques constructions qu’ait jamais élevées la main des hommes. C’est sous le règne de Sésostris que l’Égypte atteignit son plus haut degré de prospérité et de puissance. Quand ses campagnes furent achevées, son royaume comptait comme pays soumis ou tributaires : la Nubie, l’Abyssinie, le Sennaar, un grand nombre de contrées du midi de l’Afrique; la Syrie, l’Arabie, les royaumes de Babylone et de Ninive, une grande partie de l’Asie-Mineure, l’ile de Chypre, d’autres îles de l’Archipel et plusieurs provinces de la Perse. Les relations commerciales de l’Égypte s’étendirent, et les grandes villes de Memphis et de Thèbes établirent des rapports d’échange avec l’Inde, et furent les centres les plus actifs du commerce du monde. En même temps qu’il dotait l’Égypte de tant de bienfaits, Sésostris lui donnait des lois plus douces. Il affranchit, dit-on, une partie du peuple jusque-là demeuré esclave, et assigna à chaque Égyptien une égale portion de terre, sous la charge d’une redevance annuelle.

Les événements qui suivirent le règne de Sésostris ne peuvent être classés dans un ordre chronologique certain. On sait seulement que Phéron, fils de ce conquérant, régna après lui, et qu’à Phéron succédèrent, mais avec des intervalles entre eux, Protée, contemporain de la guerre de Troie, Rhampsmit,, Che'ops et Chéphrem. Ces deux derniers princes, célèbres par la construction des deux plus grandes pyramides de Giseh, fermèrent les temples, accablèrent le peuple de réquisitions et de corvées, et firent succéder, dit-on, le plus violent despotisme à la modération de leurs prédécesseurs. Mycérinus, qui vint après eux, rendit à la religion son em-

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pire, et tira ses peuples de la servitude. Sésonchis, qu’on croit être le Sésac (je l’Écriture , se rendit redoutable à ses voisins. Suivi d’une armée d’Égypliens, de Libyens, de Troglodytes, d’Éthiopiens , il prit Jérusalem, sous Roboam, fils de Salomon, et subjugua le royaume de Juda. Quelques archéologues pensent que Sésonchis est le Pharaon dont les victoires sont gravées sur les murs du magnifique temple de Medinet-Abou. Asychis ou Bocchoris se rendit illustre par la sagesse de ses lois. Tous ces rois appartiennent aux dynasties qui régnèrent en Égypte depuis la 19e jusqu’à la 24e. Avec Bocchoris se termine la première période de puissance des rois égyptiens. Occupés d’art et d’industrie, les Pharaons commençaient à laisser s’éteindre en eux les instincts guerriers. Le roi éthiopien Sabacon descendit dans la vallée du Nil à la tête des tribus sauvages des déserts africains, s’empara du trône d’Égypte, et fonda une dynastie éthiopienne (la 25e). Débarrassé de ces étrangers par une révolution intérieure, le pays fut gouverné ensuite par un prêtre de Vulcain, qui défit Sennachérib,

et dont la mort donna accès à tous les désordres. Après une anarchie de douze ans, douze seigneurs se partagèrent le pouvoir, régnèrent ensemble pendant quinze ans (de l'an 671 à l’an 656 avant .J. G.), construisirent le labyrinthe, et furent dépouillés par Psammétik ( Psarn métichus).

Psammétichus, fondateur de la vingt-sixième dynastie , appelée Saïte parce qu’elle était originaire de la ville de Sais, régna glorieusement de l’an 656 à l’an 617 avant J. C. 11 ouvrit les ports de l’Égypte aux marchands étrangers ; se lia avec les Ioniens et les Cariens ; fit avec succès la guerre en Syrie, et s’empara delà ville d’Azot, après un siège qui, suivant Hérodote, avait duré vingtneuf ans; mais ce Pharaon, voulantintroduire des Grecs

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dans l’armée et s’en faire un corps d’élite, mécontenta la caste militaire, dont une grande partie se retira en Éthiopie, et laissa l’Égypte livrée presque sans défense auxûnvasions étrangères.

Nékao ou Nécos, fils de Psammétichus, expédia, selon Hérodote, une flotte pour faire le tour de l’Afrique et reprit les travaux du canal de communication entre le Nil et la mer Rouge. L’an 609 avant J. C., il vainquit, à Mageddo, Josias, roi de Juda, entra dans l’Assyrie, et s’empara de plusieurs villes; mais attaqué avec des forces supérieures par Nabuchodonosor, il fut défait à Circésium (605), et rentra dans ses Etats , emmenant captif le nouveau roi de Juda, Joachas. Psammis , fils de Nécos (601-595), après avoir disputé sans succès la Syrie aux Babyloniens, dirigea contre l’Éthiopie une expédition qui fut plus heureuse. Son successeur Apriès, nommé aussi Ouaphré (595-570), gagna d’abord contre les Tyriens une bataille navale et s’empara de Sidon ; mais attaqué ensuite par les Cyrénéens, il fut vaincu. Ce revers amena le soulèvement des Egyptiens. Ils se déclarèrent hautement contre les guerres entreprises au dehors, prirent pour chef Amasis, qui mit en fuite les Cariens et les Ioniens soudoyés par Apriès, et se fit nommer roi. Dans un règne heureux et paisible de quarante-quatre ans (570-526) , Amasis fit oublier, par la sagesse de ses lois et de son administration, son usurpation et la bassesse de sa naissance. Sous ce prince la nation grandit encore dans les arts et dans le commerce. Amasis se réconcilia avec les Cyrénéens et entretint des relations actives avec les Grecs, s’il est vrai que Pythagore fit un voyage à sa cour.

Tandis que l’Égypte s’oubliait ainsi dans la paix, les Perses, après avoir conquis Babylone et mis fin à l’empire d’Assyrie, entreprirent d’envahir la vallée du Nil,

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au moment où Psamménit venait de succéder à son 1 père Amasis (525). Sous la conduite de Cambyse, fils de Cyrus , les Perses traversèrent le désert d’Arabie et se présentèrent devant Péluse, clef de l’Égypte du côté de l’orient. L’armée égyptienne, commandée par Psamménit, les y attendait. Là s’engagea une bataille acharnée qui dura tout le jour. Les Égyptiens firent des prodiges de courage, mais, accablés par le nombre, ils cédèrent, et cette journée mit fin à l’indépendance de l’Égypte. Vainqueur à Péluse, Cambyse prit Memphis d’assaut et la livra au pillage; il entra dans Thèbes et en mutila tous les monuments; il poursuivit enfin du nord au midi ses dévastations jusqu à ce que les sables du désert d’Ammon l’eussent englouti lui et son armée.

Maîtres de l’Égypte, les rois de Perse la livrèrent aux mains des satrapes. Pendant cette période, on vit disparaître peu à peu dans ce pays ce qui avait fait sa puissance et sa gloire; les arts s’abâtardirent graduellement, les traditions scientifiques se perdirent ; écrasées d’impôts, les campagnes se dépeuplèrent, les villes devinrent désertes.

Cette ère de despotisme dura jusqu’à l’invasion grecque (331 ans avant J. C.). Alexandre parut en Egypte sous d’autres auspices que le fils de Cyrus. Ce n était plus le soldat farouche procédant par une destruction systématique et inintelligente; c’était le guerrier modérateur qui fonde plus qu’il ne détruit, et qui sème la prospérité et l’opulence sur les pas de la conquête. Au lieu de dépouiller l’Égypte, comme l’avaient fait les Perses, Alexandre la dota d’une ville magnifique, Alexandrie, qui a gardé son nom et qui s’est maintenue depuis tant de siècles comme la plus favorisée et la plus industrieuse de toute la vallée du Nil. Aujourd hui encore,

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c’est la clef littorale de l’Égypte et l’âme de son commerce.

A la mort d’Alexandre et quand son vaste empire, après de longues querelles, fut définitivement partagé entre ses généraux, l’Égypte échut à l’un d’eux, Ptolémée, fils de Lagus (301), fondateur de la dynastie des Lagides. Les commencements de la domination grecque ne furent pas sans gloire. Pendant le cours de son règne, long et paisible, Ptolémée Lagus embellit Alexandrie de monuments et de temples, et commença la tour du Phare, qui fut terminée, par les soins de Sostrate de Cnide, sous son successeur. Il fonda dans cette ville, comme nous l’avons déjà dit, une célèbre bibliothèque, qui devint le plus vaste dépôt des connaissances de l’antiquité. Mais depuis la mort de ce premier des Ptolémées jusqu’aux temps de Cléopâtre, l’histoire d’Égypte offre, avec le tableau des splendeurs fabuleuses d’une cour raffinée, une série presque continue de rivalités haineuses entre des branches collatérales, d’intrigues nouées à Rome et dénouées à Alexandrie, de guerres sans issues, de complots et de meurtres. Vers les dernières années de cette période, l’influence grecque s’efface en Égypte devant celle du peuple-roi. Rome ne règne pas encore, mais les Lagides ne régnent plus. Le sénat parle et l’Égypte cède; des proconsuls y ont déjà paru.

C’est sous Cléopâtre qu’eut lieu ce changement d’autorité. Tour à tour la protégée de César et d’Antoine, Cléopâtre avait, à l’aide du premier, enlevé la couronne à son frère, Ptolémée Denys, et, par le poison, s’était débarrassée d’un autre frère, son associé au trône. Restée souveraine maîtresse de l’Égypte sous la protection des triumvirs, elle fut accusée, quelques années plus tard, par Antoine, d’avoir fourni des secours aux meurtriers de César ; elle parvint à gagner son juge. Antoine, captivé '

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par l’éclatante beauté de cette princesse, sacrifia à un amour insensé sa gloire, les intérêts de son ambition et l’empire du monde. C’est pour lui plaire qu’il répudia sa femme Octavie, sœur d’Octave, qui prit les armes pour venger cet affront. Vaincu à Actium, Antoine se réfugia en Égypte, et lorsqu’il ne conserva plus aucun espoir de soutenir une cause perdue sans retour, il se perça de son épée. Cléopâtre suivit son exemple en se donnant la mort peur échapper à la honte d’orner le triomphe d’Octave. Avec cette princesse finit la dynastie des Lagides (30 ans av. J. C.), et le royaume des Ptolémées fut réduit en province romaine.

Dès ce moment l’Égypte n’eut d’autre histoire , pendant six siècles, que celle de la maîtresse du monde. Quand l’empire romain fut divisé, elle devint uneannexe de l’empire d’Orient, et releya de Constantinople. Bientôt avec l’introduction du christianisme, un double pouvoir s’y révéla, celui du préfet et celui du patriarche, qui marchaient rarement d’accord et souvent même luttaient ensemble. L’esprit du temps était tout entier à la controverse théologique, et l’Égypte prit une part plus active qu’aucun autre pays à ces querelles de dogmes et de rites. Elle avait eu son école d’Alexandrie, d’où sortit la version des Septante; elle eut sa Thébaïde, qui se peupla d’anachorètes fervents et nombreux. Cet état de choses dura jusqu’au règne d’Héraclius (610-6V1), qui devait terminer pour l’Égypte la période de l’occupation romaine.

Mahomet venait de paraître, et avec lui cette propagande islamite qui allait se répandre sur l’Orient tout entier. Le Prophète avait songé à l’Égypte; mais, absorbé par ses premiers travaux, il ne put réaliser le rêve d’une conquête lointaine. Son deuxième successeur fut plus heureux. L’Égypte était depuis longtemps fatiguée de

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la domination byzantine. Partagée en deux fractions, sa population se composait de Cophtes ou Jacobites et de Grecs ou Melkites, ceux-ci opprimés, ceux-là oppresseurs. Aussi, lorsque Amrou-ben-el-Ass, lieutenantdu calife Omar, le Prince des Fidèles, vint envahir ce pays à la tête d’une armée de fanatiques soldats (l’an 639 de J. C.), il ne rencontra qu’une faible résistance. A peine assiégée, Ment, l’ancienne Memphis , se rendit ; la Babylone d’Égypte (le vieux Caire), où commandait le préfet Mokank, capitula. Il ne restait plus qu’Alexandrie, ville littorale et par conséquent plus grecque que cophte. Elle résista longtemps. Le patrice qui commandait la place pour Héraclius ne se rendit qu’après une résistance de quatorze mois, dans laquelle vingt mille habitants périrent.

Alexandrie conquise livrait toute l’Égypte aux califes. Amrou y. fut leur premier représentant ; il réorganisa le pays, ruiné par les taxes exorbitantes des empereurs d’Orient, fonda la ville de Fostat (la tente), et creusa de nouveau l’ancien canal des Pharaons, communiquant de la mer Rouge au Nil. On croit que ce canal resta ouvert à la navigation pendant cent vingt-cinq ans environ, jusqu’au règne du calife abbasside Abou-dja-faral-Mansour, qui le fit combler vers l’an 763.

Pendant toute la période de la domination arabe, le pays fut régi par une administration analogue à celle que les Romains avaient imposée aux provinces de leur empire. Les chefs de l’islamisme envoyaient en Égypte des espèces de proconsuls avec une garde prétorienne, et dans la crainte qu’une longue jouissance ne leur inspirât des pensées d’usurpation , ils avaient soin de changer souvent ces redoutables lieutenants. Des mutations si fréquentes livraient le pays à des destinées très-diverses, à des vicissitudes continuelles. Sous le

seul règne d 'Hecham, l’Égypte compta vingt gouverneurs; elle en eut cent sous la dynastie des Ommiades, qui garda pendant un siècle à peu près la souveraineté de l’islamisme. Les Abbassides, maîtres à leur tour, ne procédèrent point autrement. Chaque année amenait une nouvelle révocation et une investiture nouvelle. Sous le calife Abou-dja-far-al-Mansour, la situation devint désastreuse et intolérable. Chacun des gouverneurs de l’Égypte enchérissant sur ses devanciers dans ses combinaisons fiscales, il s’ensuivit bientôt qu’aucun métier, si pauvre qu’il fût , ne resta exempt de redevances ingénieusement assises et incessamment accrues. L’ouvrier mouleur de briques, le fellah vendeur de légumes, le conducteur de chameaux, le fossoyeur, le mendiant lui-même, furent soumis à une capitation. Les successeurs d’Al-Mansour, Mohammed-al-Mahadi , le grand Haroun-al-Raschyd et Al-Mamoun, ne changèrent rien à ce système. C’étaient pourtant de nobles princes, bienveillants pour leurs sujets, éclairés, généreux ; mais la politique des califes voulait apparemment que l’Égypte fût sacrifiée, qu’elle souffrît dans son existence et dans ses ressources.

Il faut passer rapidement sur cette longue suite de souverains pour arriver à l’homme qui , le premier, isolant l’Égypte de la puissance des Abbassides, lui donna une force et une existence indépendantes. Cet homme fut Ahmed-ben-Touloun, fils d’un affranchi, né dans la petite Bukarie, et longtemps chef de la garde qui veillait à Bagdad sur la personne des califes. Ahmedben-Touloun fut envoyé en Égypte, l’an 254 de l’Hégire (868 de J. C.), comme suppléant de son beau-père Bakbak, qui s’était fait investir du titre de gouverneur. A peine le jeune Ahmed était-il arrivé à Fostat, que déjà il régnait moitié par force, moitié par ruse. L’ancienne

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capitale de l’Égypte ne lui paraissant pas située dans une position avantageuse pour sa défense, il débuta par improviser une ville et par s’y bâtir un palais digne de lui. L’ancien Fostat (le vieux Caire) s’étendait le long du Nil; il traça un Fostat nouveau (Al Katayah) au sud de la montagne du Mokattam, à un quart de lieue du fleuve. Bientôt, autour de son palais, ses officiers élevèrent des habitations somptueuses et commodes. La ville eut des bains, des jardins, des bazars, des caravensérails. Sur toutes ces constructions dominait un édifice, beau encore de nos jours, la mosquée de Touloun , la plus vaste et la plus célèbre du Caire. A ce règne se reportent aussi d’autres fondations non moins utiles, des aqueducs, des fontaines, des canaux, et surtout le canal d’Alexandrie, des nilomètres, des hôpitaux, principalement l’hôpital d’ALAsker ou de l’armée, enfin des fortifications redoutables et de nombreux ouvrages de défense. Touloun, après avoir gouverné l’Égypte en souverain pendant dix-sept années, laissa le pouvoir à son fils; mais au bout de vingt-deux ans, sa postérité s’étant éteinte, l’Égypte releva de nouveau de l’empire des Abbassides.

Elle leur fut bientôt enlevée par les califes Fatimites, qui se prétendaient les véritables chefs de l’islamisme, comme descendus en ligne directe du prophète Mahomet par sa fille Fatime, dont ils tiraient leur nom. Déjà maître de la plus grande partie du littoral africain, un de ces califes, Moezz-el-Dyn-IUah, envoya sur les bords du Nil une armée commandée par Djouhar, général habile, qui prit possession de Fostat en 969, et soumit presque sans résistance tout le pays.

Les débuts de cette dynastie furent heureux. L’Égypte avait beaucoup souffert des dernières guerres ; les souverains nouveaux s’occupèrent à guérir ses blés-

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sures. On améliora l’état financier; on répartit les impôts avec plus d’équité ; on fixa la redevance territoriale à un taux modéré ; en même temps, comme pour marquer leur avènement, les Fatimites voulurent fonder leur capitale, comme les ToulonidesetlesAbbassides avaient fondé la leur. L’an 359 de l’bégire (970 de J. C.), le «énéral des Fatimites, Djouhar, traça le plan de la nouvelle vdle, qui devait porter le nom de Mesr-el-Kahirah (la capitale victorieuse), dont nous avons fait le Caire. Cette succession de capitales était en Égypte un fait traditionnel. La Thèbes des premiers Pharaons avait été détrônée par la Memphis de leurs descendants ; Memphis détrônée à son tour par la Babylone d’Égypte que fondèrent les Perses ; la Babylone d’Égypte par l’Alexandrie des Lagides ; Alexandrie par la Fostat d’Amrou et la Fostat d’Amrou par la Fostat des Toulonides. Le Caire était donc, dansl’histoire de l’Égypte, la septième capitale fondée, et la troisième depuis l’invasion de l’islamisme.

Lin palais fut bâti dans la nouvelle ville par le calife Moezz-el-Dyn-Illah , qui vint l’habiter dès que la construction en fut achevée. Ce prince arriva au Caire avec des trésors dont l’écrivain arabe Ben-Chouan nous a donne une énumération féerique, évidemment empreinte de 1 exagération orientale : « Il avait fait fondre, dit cet auteur, tout son or et tout son argent en lingots, dont la grosseur égalait celle d’une meule. Chaque lingot suffisait pour la charge d’un chameau , et il y en avait quinze cents. »

Avec les Fatimites arriva également au Caire tout ce que la civilisation arabe, empreinte d’un caractère si

raffiné ’tTait ?troduit chez eux de science, deluxe ramne et de goûts somptueux. La capitale de l’Égypte

eu sa bibliothèque riche en manuscrits , son collège avec une dotation annuelle, afin que les pauvres y trom

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vassent un enseignement gratuit ; collège qui avait des chaires pour toutes les branches des connaissances humaines : la grammaire, la poésie, l’étude du Coran, la jurisprudence, la médecine, Astronomie, les mathématiques et l’histoire; collège célèbre, sur les bancs duquel se pressèrent bientôt douze mille élèves, accourus des points les plus éloignés de l’Espagne et de l'Inde, de la Grèce et de la Syrie.

A Moezz succéda son fils El-Aziz-bin-Illah, qui continua sa gloire; puis Hakem le fou, dont les démences sont restées célèbres dans les annales de l’Égypte et de toutl’Orient. Ayantvaincu un chef rebelle, Hakemn’imagina point de supplice plus simple à lui infliger que de le faire promener sur un chameau , accolé à un singe qui le frappait sur la tête et le meurtrissait. Hakem était surtout un fou fanatique et schismatique. Affilié à la secte des Dararis, il soutenait, comme ces dissidents, que les fêtes du Bayram et le pèlerinage de la Mecque n’étaient pas des pratiques de rigueur; il permettait le mariage entre les frères et les sœurs , les pères et leurs filles, les mères et leurs fils ; puis, se croyant appelé à converser avec Dieu lui-même, il montait sur le Mokattam, et déclarait au retour que tous les califes, compagnons du Prophète , étaient maudits et que le monde attendait une autre religion. Ensuite, c’étaient d’autres folies : un jour, il faisait démolir l’église de la Résurrection à Jérusalem ; le lendemain il donnait l’ordre formel qu’on la reconstruisît. Tantôt il enjoignait aux habitants du Caire d’illuminer soudainement leurs maisons» ou défendait aux femmes de sortir de leurs harems, interdisant sous peine de mort aux ouvriers cordonniers de leur fabriquer des chaussures. Enfin , dans un dernier accès de démence, il se leva un jour avec la prétention de se faire reconnaître comme Dieu, exigeant, en signe

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d’adhésion, la signature de tous les habitants du Caire. Dominés par la peur, seize mille signèrent, et, pour célébrer son apothéose, El-Hakem mit le feu à la ville. Ce fou furieux périt assassiné.

Un de ses successeurs, El-Mostanser, n’eut pas des destinées moins étranges. Puissant d’abord et respecté, il tomba bientôt dans le mépris de ses sujets, et resta à la discrétion de deux gardes rivales, l’une turque, l’autre éthiopienne, l’une blanche, l’autre noire, qui sé disputaient le pouvoir. Enfin les Ethiopiens ayant été exterminés, les milices turques demeurèrent les maîtresses absolues de l’empire, et le calife ne gouverna que sous le bon plaisir de leur général Nasser-el-Doulah. Ces milices régnaient dans son palais même, dont elles pillèrent un jour les meubles et les trésors. Dans le même temps, une famine horrible vint fondre sur 1 Égypte. Le blé, en l’année 464 de l’hégyre (1071 de notre ère), devint tellement rare, que 1 ’ardeb s’en payait cent dynars, c’est-à-dire quinze cents francs; on vendait à la criée un œuf un dynar (quinze francs)! Les habitants du Caire se dévoraient impitoyablement les uns les autres ; les enfants, les femmes, les hommes mêmes étaient enlevés dans les rues, traînés dans les maisons, dépecés et mangés. Le calife avait, dans ses jours de splendeur, dix mille chevaux dans ses écuries; il lui en resta trois. Le vizir, qui se rendait un matin au palais, fut jeté en bas de sa mule par des hommes affamés, qui se saisirent de la bête et la déchiquetèrent. Les auteurs de cette violence ayant péri sur le gibet, le lendemain on ne trouva plus que leurs os : les chairs avaient été mangées par les passants.

L’état d’abjection et de misère où était tombée l’Égypte ne cessa que par l’entremise du gouverneur de Syrie, Bedr-el-Gemaly. Grâce à lui et à ses troupes,

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les insolences de la garde turque furent réprimées, et l’autorité des califes, si longtemps foulée aux pieds, fut enfin rétablie.

Cependant il se préparait au loin des événements qui allaient saisir et absorber l’attention du monde. De nouveaux et redoutables ennemis allaient faire taire dans l’Orient les petites haines et dominer les oppressions des milices indisciplinées. On était sous le règne des premiers successeurs d’El-Mostanser, dont le passage n'avait été marqué par aucun fait important, lorsqu’un élan guerrier entraîna l’Europe, soulevée par Pierre l’Ermite. Les croisades avaient été résolues. L’Occident marchait contre l’Orient au cri de Dieu le veut! Dieu le veut! Longtemps l’Égypte demeura comme étrangère à ce grand conflit religieux et chevaleresque. Elle prit à peine les armes, lorsqu’en 1118 (511 de l’hégire), Baudouin s’empara de Farama, massacra ses habitants et livra ses mosquées aux flammes. Sans la mort subite du roi chrétien, peut-être la vallée du Nil eût-elle été soumise alors. Mais, avant d’être foulée par les armées de la croix, elle devait tomber au pouvoir d’un autre conquérant.

L’atabek Nour-ed-Dyn, le Nouradin de nos vieux auteurs, souverain tout-puissant en Syrie, intervint alors dans les affaires de l’Égypte, et son armée s’y rencontra même avec celle d’Amaury I, chef des croisés. Au lieu de combattre, on transigea ; mais, après quelques trahisons et une foule de luttes de détail, l’Égypte resta à Nour-ed-Dyn, ou plutôt à son lieutenant Salahed-Dyn (l’illustre Saladin), qui s’y déclara indépendant et fonda la dynastie des Ayoubites. Le dernier des Fatimites, El-Aded, fut dépossédé sans le moindre obtacle, un jour entre deux prières, et, après une longue scission religieuse entre les Abbassides et les Fatimites,

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l’islamisme revint à l’unité des croyances. Désormais les Abbassides furent les seuls chefs du culte musulman en Orient.

uand Saladin s’attribua, par une usurpation éclatante, l’autorité souveraine, son maître, Nour-ed-Dyn, vieux alors, était tenu en échec par toutes les forces des croisés , aussi ne put-il faire rentrer l’Égypte sous son obéissance. Ce fut Saladin qui obtint cette gloire; de plus, il réunit à la couronne des États qui, auparavant, n’en étaient que feudataires, la Syrie presque entière, l’Arabie et une partie de la Mésopotamie. Rentré au Caire après ses conquêtes, et tranquille sur ses possessions lointaines, il voulut marquer son règne par des fondations monumentales, et il fit bâtir sur le Mokattam un palais et une forteresse, dans laquelle encore une rampe intérieure de trois cents marches conduit à un puits très-profond. Ce puits est appelé Puits de Joseph , et le palais qui l’avoisine, Divan de Joseph, du nom de Youssouf que portait Saladin. Il faut rapporter à la même date et à la même étymologie les Greniers de Joseph, vastes enclos situés à Fostat , et destinés au dépôt des grains provenant des contributions de la Haute-Égypte.

A la même époque, Saladin se trouva engagé dans une double guerre contre plusieurs princes musulmans et contre les généraux des armées chrétiennes. Il soumit les premiers, et enleva aux seconds, une à une, presque toutes les places de la Syrie : Jérusalem, Jaffa, Gazza, Saint- Jean-d’ Acre. L’histoire de nos croisades est toute pleine du nom de ce prince, l’un des plus généreux et des plus intrépides souverains qu’ait eus l’Orient. Les vieux chroniqueurs n’ont jamais assez d’admiration pour le luxe de sa cour, pour l’éclat de ses hommes de guerre, et les fictions du Tasse n’ont été que l’écho de tant de naïfs enchantements.

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A la mort de Saladin , son empire fut partagé entre ses trois fils. L’Égypte échut à Malek-el-Azyz , l’un d’eux, auquel succédèrent Malek-el-Adhel, Seyf-ed-Dyn et Malek-el-Kamel, appelé aussi Meledin. Ce fut sous ce dernier roi que les Francs parurent pour la première fois devant Damiette, et s’en rendirent maîtres en 1219 (616 de l’hégyre), après treize mois de tranchée. Mais bientôt cernés de toutes parts, les chefs chrétiens furent obligés d’évacuer le pays, sans avoir profité de cette conquête éphémère.

A Malek-el-Kamel succéda Malek-el-Saleh. Sous son règne le roi saint Louis arriva (en 124-8) devant les bouches du Nil avec des vaisseaux nombreux et cinquante mille guerriers , l’élite de la noblesse française. Au moment où la flotte chrétienne parut à l’horizon, le sultan n’était point en Égypte; il dirigeait en personne le siège d’Émesse. Ce fut son premier ministre , l’émir Fakr-ed-Dyn, le FacarcLin de nos auteurs, qui s’opposa à la descente. Après avoir essayé vainement de secourir Damiette, il périt lui -même à Mansourah (la Massoure), en combattant l’avant-garde des chrétiens commandée par le comte d’Artois, qui paya de sa vie cette fatale victoire. Le sultan, accouru des provinces syriennes au secours de l’Égypte, expira lui-même dans cette sanglante journée, en laissant la couronne à son fils Touran-Chah.

Les croisés remportèrent un léger avantage dans la mêlée générale, que l’ardeur du comte d’Artois avait précipitée. Le surlendemain, les Mamelouks et' leur chef Bibars furent repoussés par les chrétiens qu’ils avaient attaqués les premiers ; mais , bientôt décimée par la contagion , l’armée de la croix éprouva un grand désastre à Minieh, près de Fareskour. Trente mille chrétiens, au dire des historiens arabes, restèrent sur le

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champ de bataille, et vingt mille autres furent faits prisonniers avec le roi de France, ses princes et ses chevaliers. Bizarrerie de la fortune ! La mort attendait Touran-Chah au milieu des joies du triomphe. A l’issue d’un banquet , où il avait réuni , à Fareskour, les chefs de son armée, les émirs se précipitèrent sur sa personne ; échappé à cette première attaque, et quelques moments après à l’incendie qui dévorait son refuge , il alla mourir dans les ondes percé d’une flèche. C’était le dernier rejeton des Ayoubites. Cette dynastie s’éteignit en lui.

Alors commença sous le nom de dynastie des Mamelouks-Bahrites, le règne de la milice qui naguère veillait à la garde des sultans. Cette dynastie eut deux souverains célèbres : Bibars et Malek-el-Nasser. Bibars combattit les Tartares et les chevaliers d’Edouard, prince royal d’Angleterre ; il subjugua l’Arménie et purgea le monde de la secte des Assassins, demeurée si mystérieusement formidable pendant deux siècles. Il recueillit les derniers souverains Abbassides , échappés au fer des Tartares Mongols, et fîtrevivreau Caire, dans les débris de leur race, un califat religieux, qui s’y perpétua pendant trois cents ans sous le patronage des sultans. Quant à Malek-el-Nasser, il eut des destinées mêlées de gloire et de revers. Sous son règne, Kazan- Khan , empereur d’Asie, lança de nouveau les Tartares contre les provinces syriennes et y fit égorger plus de cent mille habitants. « Les Tartares, dit l’historien arabe Gemel-el-Dyn, couvraient les campagnes de la Syrie comme des nuées d’une nuit orageuse. » Malekel-Nasser, ayant levé des contingents nombreux, rejoignit Kazan-Khan dans la plaine d’El-Safer, près de Damas, et tailla en pièces les troupes mongoles. Des jours mauvais suivirent cette victoire. Détrôné par Bibars II, El -Nasser fut obligé de reconquérir sa couronne

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et de rentrer au Caire à main armée. Mais dès ce jour, instruit à l’école du malheur, il ne songea plus qu’à faire fleurir les arts utiles. Un grand nombre d’établissements et de constructions datent de cette époque. Un canal (Kalyg-el-Nassery), sept ponts, un observatoire, une mosquée, un palais de justice ( Dar-el-Adel ), plusieurs collèges, une foule de fontaines , enfin l’achèvement du magnifique hôpital Moristant, telle fut la série des travaux exécutés sous ce règne, l’un des plus longs, des plus paisibles et des plus bienfaisants qu’aient connus les populations égyptiennes.

Après Malek-el-Nasser, mort en l’année 1341 de notre ère, se succédèrent des sultans obscurs, qui prolongèrent pendant un demi-siècle l’existence de la dynastie bahrite. Cette dynastie finit en 1384, lorsque l’émir Barkouk, chef de la garde circassienne, jugea utile de s’investir du pouvoir. La dynastie des Circassiens ne fit guère que continuer celle desBahrites. Ce fut toujours la même marche et le même système : toujours des émirs turbulents qui se disputaient le pouvoir à chaque vacance, et, le plus souvent, provoquaient ces vacances par des voies sanglantes et anarchiques. Barkouk eut du moins la gloire de sauver l’Égypte de l’invasion de Tamerlan, qui remplissait alors le monde du bruit de son nom et du retentissement de ses conquêtes. Barsabay, après lui , fit pour le pays des choses utiles et bonnes. Kayt-Bey, à son tour, parvint à se maintenir vingt-neuf années sur un trône déjà menacé par la puissance ottomane qui avait prévalu sur l’influence mongole.

Kayt-Bey commit pourtant une grande faute. Par une générosité fatale, il avait donné asile au prince Zizim ( Djem ), compétiteur de Bajazet II, ce qui attira sur l’Egypte des haines funestes peur l’avenir. En effet, le

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sultan Kansouh, qui succéda à Kayt-Bey, et après lui Touman-Bey II, eurent bientôt à se défendre contre toutes les forces de Sélira, successeur de Bajazet (an 1517 de notre ère, 923 de l’hégyre). Sélim marcha contre l’Égypte à la tête d’une armée nombreuse, défit les Circassiens et entra dans le Caire en conquérant et en souverain. Dès ce jour, le beau royaume d’Égypte ne forma plus qu’une province de l’empire ottoman.

Sélim séjourna au Caire pendant un temps assez long, afin de pourvoir lui-même à l’organisation politique de sa conquête. Il fit de l’Égypte un pachalik, dont le premier titulaire fut un certain Hayr-Beyk, personnage dont l’autorité se trouvait balancée et contrôlée par celle d’un chef militaire qui commandait 1a, force armée de l’Egypte. Ainsi ces deux chefs devaient s’observer, se tenir en respect l’un l’autre, tandis qu’un troisième pouvoir, celui des émirs mamelouks, serait chargé de les départager. Cette organisation complexe, ouvrage de Sélim, avait en elle-même tant de conditions de durée que, malgré la distance, malgré une suite nombreuse de complots, malgré les révolutions de palais, qui ébranlèrent par intervalles l’empire ottoman , l’Égypte releva pendant trois siècles des firmans de la Porte, et demeura sa vassale, sinon tranquille, du moins obéissante.

Il serait trop long de suivre cette nomenclature interminable de pachas égyptiens, hommes sans importance pour la plupart, agents de la Porte, tantôt obéis, tantôt méconnus, doués toujours d’une grande fermeté politique, spéculateurs cherchant par toutes les voies, justes ou injustes, à se rembourser, à s’indemniser des présents magnifiques que leur avait coûtés leur investiture, à payer leurs baux annuels et à faire enfin leur fortune. A mesure qu’on avance dans cette période et qu’on se

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rapproche de notre temps , on voit peu à peu s’effacer l’influence exécutive de ces souverains de passage. Ce ne sont plus que des automates aux ordres des beys, chefs des milices , et surtout du cheik El-Beled , le plus puissant d’entre les beys. Tant que ces pachas siègent comme gouverneurs nominaux dans leur palais du Caire , ils signent d’une main docile tout ce qu’on leur commande, pactisent sous main avec les maîtres de fait pour que les exactions commises en leur nom leur soient de quelque rapport, se résignent à cette vie toute de condescendance et de lâcheté, de vol et d’infamie ; puis, quand ils ont fait leur temps, plus dociles encore, plus ineptes, ils se livrent au kat-chérif de la Porte, qui les exile, les dépouille et souvent les étrangle.

Toutefois, à côté de ces gouverneurs sans dignité, figurèrent des beys remarquables. L’un des premiers fut Ismaïl-Bey, homme bienveillant et juste, tué par Zou-el-Figar, qui périt à son tour par l’épée. Sous Ismaïl eut lieu la peste dite de Kaou, à cause du cri d’alarme d’un santon nègre qui courait la ville, répétant: Kaou ! kaou! (brûlure! brûlure!) Ensuite arrivèrent Ibrahim-Kyaya et Ibrahim-Rodouar, puisKhalil- Bey, et le célèbre Aly-Bey, trois fois vaincu, réintégré trois fois, homme de tête et de cœur, l’une des plus belles organisations que l’Orient moderne ait produites.

Le premier d’entre les cheiks, Aly-Bey osa faire sentir à la Porte à quel point il croyait son autorité personnelle détachée de toute autorité lointaine. Non-seulement il lui désobéit, mais il lui tint tête les armes à la main, la combattit et la vainquit. Le premier encore, il osa battre monnaie à son coin, en 1771 (1185 de l’hégire), et se faire nommer, par le chériff de la Mecque, sultan roi d’Egypte et dominateur des deux mers. Il rêvait, en effet, une puissance dans le genre de celle

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qu’avaient constituée les Toulounides, les Ayoubites et les premiers Mamelouks. Il fit plus, il osa rechercher des alliances européennes , s’adressant aux Vénitiens par l’entremise de l’Italien Rosetti, et aux Russes par le canal de 1 Arménien Yagoub, qui fit des ouvertures à l’amiral Orloff. La trahison d’Abou-Dahab vint déranger ces combinaisons profondes. Ce général, s’étant révolté contre son bienfaiteur et son maître, le déposséda et le fit assassiner. Toutefois, le parjure profita peu de son crime, il fut frappé d’une mort presque subite. A ce cheik succédèrent Ibrahim et Mourad-Bey, que 1 expédition militaire des Français devait bientôt mettre en relief.

Soit qu’ils eussent obéi à des suggestions étrangères, soit que, tenus à une grande réserve vis-à-vis des nationaux, ils eussent été conduits à frapper des avanies intolérables contre les négociants étrangers, ces deux beys attirèrent bientôt sur eux les colères de la France républicaine. Des pétitions collectives avaient été adressées dès l’an III (1795), au Directoire, par l’intermédiaire du consul Magallon; et, de retour à Paris, après le traité de Campo-Formio, le général Bonaparte les trouva, les lut et résolut de les utiliser. Une campagne lointaine et poétique servait alors ses desseins; if la demanda au Directoire, la fit décréter et l’exécuta.

Depuis plus de trente ans que l’on écrit sur cette expédition orientale, on n’a pu parvenir encore à s'accorder entièrement sur ses causes réelles. On a parlé d invasion asiatique, de menaces contre les possessions anglaises des Indes, d’injures nationales à venger, d’ambition secrète chez le général Bonaparte, et de jalousie mal déguisée du Directoire, sans pouvoir préciser dans quelle proportion chacun de ces mobiles avait influé sur le plan de cette vaste entreprise.

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Nous, nous croyons que le désir du général Bonaparte d’ajouter encore à l’illustration qu’il avait acquise sur les champs de bataille de l’Italie lui fit solliciter l’expédition d’Égypte, et que le Directoire accepta avec empressement le moyen qui lui était offert d’éloigner un général dont la gloire lui portait ombrage. Mais Napoléon eut le talent d’allier à son intérêt personnel celui de l’honneur outragé de la France. Il choisit avec bonheur pour se grandir une lutte qui devait relever notre nationalité des injures qu’elle avait reçues. Dans une pareille circonstance, .Une nation, et la France surtout, ne doit rien négliger pour faire respecter sa dignité et venger une injure.

Mais quelle grandeur aussi, quelle utilité n’offre pas, envisagée dans sa donnée providentielle, cette propagande militaire et scientifique? n’est-il pas beau ce pèlerinage de soldats et de savants qui vont porter aux Orientaux notre civilisation, en leur demandant compte de leur civilisation antique? De même que les Romains avaient jadis laissé sur leur passage des voies pavées, des cirques, des arcs de triomphe, nos Français devaient laisser à la vallée du Nil des ouvrages de défense, les rudiments de nos arts et l’exemple de notre tactique. Puis, au profit de notre propre gloire, nous allions interroger cette contrée toute fière du souvenir de ses pharaons et de ses hiérophantes, copier ligne par ligne l’histoire mystérieuse gravée sur les parois de ses murs, camper au milieu d’enceintes monumentales, pleines de noms de villes et de rois qui sont la personnification retentissante de générations éteintes, Thèbes, Memphis, Alexandrie, Menés, Sésostris, Ptolémée, nous allions voir, en un mot, et parcourir la vieille Égypte, la terre aux obélisques et aux pyramides, empire tour à tour égyptien, persan, grec, romain, arabe et turc, vieux

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berceau du monde, gardant sans doute encore la date de sa naissance et le secret de ses traditions primitives.

Telle était la mission da cette armée , dont Napoléon, avec son génie prompt et sûr, rassembla luimême les éléments. Dans le double but de la campagne, il choisit un à un ses généraux et ses savants. Parmi les premiers figuraient des noms dont cette guerre continuait ou commençait la gloire : Kléber, Desaix, Reynier, Lannes, Berthier, Rampon, Dumas, Murat, Andréossy, Davoust, Verdier, Belliard, Junot, Duroc, Eugène Beauharnais, Bertrand, Bessières, Lagrange, Friant, Leclerc, La Salle, Lefèbvre, Bachelu, et une foule d’autres. Parmi les seconds, on citait déjà des noms européens pour le monde scientifique, ou qui le sont devenus depuis : Monge, Fourier, Berthollet, Denon, Geoffroy- Saint- Hilaire, Girard, Dubois, Dolomieu, Jomard, Say, Lelille, Costas, Nouet, Conté, Lepère, Redouté, Jollois, Devilliers, Dutertre, Jacotin, Testevuide, Dubois-Aymé, Lancret, Rosières, Saint-Genis, Chabrol, Casteix, Parceval, Caristie, Cécile, Corabœuf, etc., etc., hommes distingués dans leurs spécialités diverses, grandis sur le sol égyptien, théâtre de leurs conquêtes périlleuses ; revenus ensuite sur notre terre française pour y trier, à l’aide d’un travail patient, ce riche butin, pour le coordonner, pour le classer, pour lui donner une valeur d’ensemble.

Ainsi choisie par l’homme qui connaissait si bien les hommes, cette armée partit de Toulon au mois de mai 1798. Confiante dans l’étoile de son jeune chef, elle ne recula point devant une obéissance aveugle; elle quitta les ports de France sans savoir au juste où on la conduisait. Sur son chemin, elle enleva Malte et ses forts réputés inexpugnables, détruisit après deux jours de siège ce vieil ordre chevaleresque et religieux, qui datait

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des beaux siècles de la chrétienté; elle cingla ensuite vers l’Égypte, débarqua sur sa plage, marcha vers sa seconde capitale, l’escalada e.;ia prit. De là, le 8 juillet, elle s’ébranla pour aller au-devant des Mamelouks, qui n’avaient pas môme défendu leur ville littorale; elle traversa une route qui, pour la première fois, lui donnait la mesure des souffrances qu’elle allait endurer : un océan de sables stériles et brûlants, ne rencontrant d’abord que la soif et la faim, ses premiers et ses plus rudes ennemis; elle marcha sans magasins, sans cavalerie, avec un petit nombre de pièces de canon, car le gros du matériel avait été embarqué sur le Nil. Au delà de ce désert, l’ennemi était rangé en bataille : il fallut vaincre son avant-garde à Chébiéris, et détruire sa flottille avant que d’engager, dans la plaine d’Embabéh, la bataille mémorable qui devait livrer l’Égypte aux conquérants lointains. Là, le 29 juillet 1798, en face des pyramides, et à la suite d’une de ces brèves et poétiques harangues dont Napoléon possédait si bien le secret, notre armée formée en carrés reçut le choc des plus vaillants et des plus habiles cavaliers du monde; elle les dispersa, les accula vers le Nil , et les précipita dans ses eaux. Cette bataille fut consacrée sous le nom des Pyramides. Le lendemain, le Caire ouvrait ses portes : l’Égypte était aux Français.

L’armée de terre avait dignement accompli sa tâche : l’armée navale fut moins heureuse dans ses efforts. L’amiral qui commandait la flotte, Brueys, avait cru devoir conduire ses vaisseaux dans la baie d’Aboukir, rade foraine, ouverte aux escadres ennemies. Nelson l’y attaqua le 1er août 1798. Il écrasa notre ligne d’embossage, coula ou prit les bâtiments qui la composaient. Brueys périt sur son banc de quart. Dupetit-Thouars couronna par sa mort une résistance admirable ; le ca-

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pitaine de la Sérieuse capitula sur sa frégate à demi submergée. Mais ces gloires partielles ne changeaient rien aux résultats : notre armée était coupée, entre elle et la métropole s’élevait une barrière infranchissable; la croisière anglaise régnait sur la mer. Désormais plus d’espoir de retour ni de renfort. Il fallait se résigner à agir solitairement sur le point conquis, à s’y organiser par une longue possession.

Le général Bonaparte le fit. Dans le but d’effaroucher aussi peu que possible les habitudes locales et ce système de suzeraineté nominale depuis longtemps familier à la Porte, il déclara qu’il était venu en Égypte avec la seule pensée de s’y substituer aux Mamelouks, simples usufruitiers du pouvoir. Il affecta un profond respect pour le patronage ottoman, combla d’honneurs et d’égards le kyaya du pacha, dernier fonctionnaire qui pût représenter en Égypte la Porte Ottomane. Non content de caresser ces susceptibilités politiques, il fit la part d’autres répugnances plus opiniâtres encore et plus dangereuses. Le préjugé religieux obtint de lui toutes les concessions que comportait l’intérêt de l’armée. A l’opposé des conquérants anciens , qui tous avaient persécuté le culte indigène, il affecta , au contraire , comme système et comme calcul, la plus entière tolérance. Lui régnant, la prière continua à se dire dans les mosquées, les mouezzins n’interrompirent point, du haut de leurs galeries aériennes, l’appel religieux aux croyants; les imans, les muphtis , les cheiks conservèrent leurs privilèges, et le grand chérif de la Mecque reçut de la part du jeune conquérant des avances auxquelles il ne dédaigna point de répondre. En même temps il cherchait à organiser le gouvernement des indigènes par les indigènes , et donnait au pays un divan, espèce de représentation nationale, dans laquelle figuraient les notabilités du Caire

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et des provinces. Des juges civils et un système d’impôts perçus comme auparavant, à l’aide d’agents cophles, complétaient cette première ébauche d’organisation.

Les armes pourtant achevaient la soumission du pays. A la suite de la rencontre de Salahiéh, escarmouche sanglante et vive, les Mamelouks d'Ibrahim-Bey avaient été rejetés au delà de l’isthme; ceux de Mourad venaient d’être battus par Desaix à Sedyman; ils fuyaient vers le Saïd, décidés à ne plus procéder que par des escarmouches. Nos bataillons foulaient l’Égypte dans tous les sens d’Alexandrie à Suez, de Damiette à Philé : le cours du Nil appartenait à nos canonnières. Les révoltes étaient étouffées; les taxes se percevaient et se régularisaient. Après avoir senti la puissance des conquérants, on commençait à apprécier et à reconnaître leur justice. Le Caire avait bien, dans les premiers jours de l’occupation, pris l’initiative d’une révolte dans laquelle périt le jeune Sulkowski, aide de camp du général en chef; mais une répression exemplaire et prompte avait réduit à l’impuissance ces velléités turbulentes ou ambitieuses. C’était la dernière expérience d’hostilités intérieures : nulle agression de ce genre n’était désormais possible tant de la part des Mamelouks que de la part des Égyptiens, qu’à la condition de s’appuyer sur une attaque du dehors.

Cette attaque se préparait. Soit qu’elle obéît à un sentiment propre, soit qu’elle y fût poussée par l’Angleterre, la Porte ne voulut point se prêter à la singulière fiction qu’avait imaginée le général Bonaparte. Elle refusa de croire à sa suzeraineté sur cet étrange vassal; elle ne le toléra point en Égypte au même titre que les Mamelouks, et vit en lui un ennemi direct. Un envoyé de l’armée d’Orient, porteur de paroles de paix, fut renfermé aux Sept-Tours, et des armements eurent lieu

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dans l’Anatolie et dans la Syrie. Djezzar, pacha d’Acre, commandait l’avant-garde de cette expédition.

Napoléon aimait mieux, on le sait, attaquer que se défendre : il devança cette agression. L’expédition de Syrie fut résolue. Un corps de treize mille Français franchit le désert, prit, chemin faisant, El-Arych, Jaffa, Gazza, et vint camper devant Saint- Jean-d’Acre , la citadelle de Djezzar et le boulevard avancé de la Porte. Seul, le pacha n’eût pas tenu longtemps; mais un français, un camarade de Bonaparte à l’école de Brienne, Phelippeaux, se trouvait dans la place pour y surveiller les travaux de la défense; mais sir Sydney Smith, le commodore anglais qui commandait dans ces parages, appuyait la place avec ses deux vaisseaux, et envoyait ses équipages au service des retranchements. Ensuite, il faut bien l’avouer, on commit des fautes ; on se trompa sur le côté vulnérable de la place, on ouvrit la tranchée sur le front où le fossé était le plus large, où la muraille avait le plus de solidité. Sans doute on espérait avoir raison de Saint-Jean-d’Acre, comme on avait eu raison de Jaffa et de Gazza, par un coup de main, et dans cet espoir, on ne fit, pour ce siège, que des préparatifs incomplets. On confia l’artillerie aux chances de la mer, faute d’autant plus grande que, en cas de prise, non-seulement on se trouvait désarmé, mais encore on avait armé l’ennemi. Du reste, tout dans ce siège tourna contre les Français. On avait compté sur la mortalité ordinaire, et outre des pertes énormes, causées par d’opiniâtres assauts, outre la mort d’officiers supérieurs, comme Caffarelli et Say, la peste vint joindre ses ravages à ceux de la guerre, et frapper de terreurs mystérieuses ceux qui restaient debout. Bientôt, à cet auxiliaire de Djezzar se joignirent les peuplades environnantes; un instant contenues par l’éclatante victoire du Mont-Tha-

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bor, elles retrouvèrent toute leur audace à la vue de la détresse de leurs ennemis.

Quand on rapproche ces diverses causes d’insuccès, on comprend comment et pourquoi l’armée française, invincible jusqu’alors, vint échouer devant Saint-Jeand’Acre. Les premiers assauts furent marqués par une bravoure toute d’enthousiasme; les derniers, par un courage de résignation. L’armée fit ce qu’il était humainement possible de faire. Lancée à travers les déserts, sans munitions, sans artillerie, elle avait emporté Jaffa, Gazza, El-Arych, presque sans coup férir. Arrivée devant Saint-Jean-d’Acre, assaillie par la peste, dévorée de privations, elle trouva une place garnie de canons, défendue par la science et la tactique européennes, donna sous ses murs quatorze assauts, essuya vingt-six sorties, puis, non contente de ce champ de bataille quotidien, elle alla en chercher d’autres aux environs, et dota nos fastes guerriers d’un poétique nom de victoire. Il est vrai qu’il y eut chez elle une heure de découragement et d’hésitation ; mais pour que des soldats éprouvés par les campagnes du Rhin, de l’Italie, de l’Égypte, en fussent venus là, il fallait que la mesure de leurs maux, de leurs souffrances et de leurs périls eût été largement comblée. Habitué à rencontrer chez eux des élans surnaturels, le général Bonaparte avait oublié qu’ils étaient des hommes; il s’était trop fié aux miracles de leur bravoure ; il avait pris pour un état normal cette fièvre d’enthousiasme qui jusqu’alors n’avait rien connu d’impossible. L’événement vint le détromper d’une manière cruelle. Sous les murs de Saint-Jean d’Acre une réaction se manifesta dans l’esprit de l’armée : cette réaction alla jusqu’aux murmures. En présence de tant de peines physiques, l’ascendant moral du chef fut frappé d’impuissance.

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Cette armée reconquit son énergie pour une admirable retraite. Elle revint camper, le 14 juin, aux portes de la capitale égyptienne qu’elle avait quittée le 10 février. Durant ces cent vingt -cinq jours , nos soldats firent cent vingt-trois lieues pour arriver à Saint- Jeand Acre, et cent dix-neuf pour en revenir; le premier de ces deux trajets, en vingt jours de marche effective donnant une moyenne de six lieues et trois vingtièmes par jour; le second, en dix-sept jours de marche donnant une moyenne de sept lieues. Dans ces contrées sans chemins praticables elle avait franchi plus de quatie-vingts torrents ou rivières, elle avait soumis sent villes et plus de trente villages. De ces détails statistiques, on peut conclure hardiment que la campagne de Syrie ne fut pas, pour nos armes, un échec sans gloire un désappointement sans compensation; c’était une guerre où il n’y avait ni vainqueurs ni vaincus; car les Français ne se retiraient pas devant les Turcs, mais devant une série d’obstacles accidentels que l’ennemi n’a vait pu m provoquer ni prévoir. En résumé, si nul profit ne résulta de cette pointe vers la Syrie, si l’avenir de la conquête égyptienne n’y gagna rien en stabilité du moins en resta-t-il pour l’armée de glorieux souve-

milSitairesUel<ÏUeS bdleS P&geS ^ PlUS P°Ur n°S aDnales Pendant la campagne syrienne, l’Égypte s’était maintenue dans une situation tranquille. Desaix avait à di verses reprises battu les Mamelouks du Saïd et les Arabes d’Yambo et de la Mecque, leurs fanatiques allies ; il avait poussé sa marche jusqu’aux dernières limites de la domination romaine et avait occupé Philô et Eléphantine, détaché des avant-gardes en Nubie m is

hauteur* "é le,d0Uble lltt0ral dü ,leuve' 1»

haute Egypte, un fanatique, l’ange El-Mahdy, qui

traînait à sa suite des hordes de Bédouins, venait d’expier sa hardiesse dans une dernière rencontre.

Le général Bonaparte sentit alors qu’il ne lui restait plus rien à faire en Égypte, ni pour la gloire de la France, ni pour la sienne. Limitée dans la vallée du Nil, la conquête n’avait plus ces allures de grandeur qui l’avaient séduit naguère. Dès lors son plan de départ fut arrêté ; seulement il attendit une occasion favorable. Le débarquement d’une armée turque sur la presqu’île d’Aboukir servit ses desseins secrets. Il y courut, et le 25 juillet 1799 tailla en pièces cette armée sans tactique, noya ou prit quinze mille hommes , retourna glorieux au Caire, n’y demeurant que le temps nécessaire pour arranger son départ. Les nouvelles de France étaient désastreuses : l’Italie était perdue, les frontières étaient menacées, le territoire se voyait à la veille d’être envahi. Il sentait en lui la force de réparer tous ces désastres, et de conduire de nouveau sur la terre étrangère les Français à la victoire. Il partit, laissant le commandement au seul homme qui pût le suppléer, à Kléber.

Le premier mouvement de Kléber, à cette nouvelle inattendue, fut de la suprise ; le second, du découragement. Il se crut sacrifié ; il cria à la trahison. Se déliant de lui-même et des autres, resté sans foi dans l’avenir de la conquête, voyant les choses sous le plus sombre coté, il fit passer ses impressions dans ses dépêches officielles, et dressa contre le général Bonaparte un acte d’accusation dans lequel ce dernier devait être à la fois l’accusé et le juge; car, envoyées au Directoire, ces dépêches arrivèrent au Premier Consul. Conséquent au thème adopté, Kléber en lit le point de départ de sa conduite. Il avait dit que la situation n’était plus tenable, il ne songea donc qu’à provoquer et signer une capitulation

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pour sortir d’Égypte. Il ouvrit les conférences d’Ël- Arycli, y envoya pour plénipotentiaires deux hommes de choix, Poussielgue et Desaix : l’un qui entrait dans sa pensée, l’autre qui aimait mieux se battre que capituler. Dans le cours de ces pourparlers diplomatiques, où l'on se trouva en face du commodore sir Sydney Smith et du reis-cffendi ottoman, le désir d’en finir grandit en proportion des obstacles que l’on rencontrait; de telle sorte que le point d’arrivée des conférences ne ressemblait en aucune manière au point de départ. Effrayé de la responsabilité immense qui pesait sur l’armée, craignant un revers militaire avec des forces aussi appauvries que les siennes, Kléber fut amené peu à peu à signer une transaction onéreuse avec des plénipotentiaires ennemis dont on devait plus tard contester les pouvoirs. Fidèle ensuite aux termes du traité, le général livra l’Égypte à l’armée du grand vizir, alors campée à El-Arych, étape par étape, ville par ville; il fut assez heureusement inspiré toutefois pour garder le Caire jusqu’à la solution de quelques difficultés survenues.

Ces difficultés provenaient d’un revirement soudain dans la politique des Anglais et d’une violation flagrante de leurs engagements. Le traité d’El-Arych avait été conclu entre l’armée française d’une part, et d’autre part le grand vizir et sir Sydney Smith , représentant, celui-là la Porte, celui-ci l’Angleterre. L’Angleterre désavouait alors son agent. Le commandant des forces navales dans la Méditerranée, l’amiral Keith, déclarait que la transaction d’El-Arych devait être ajournée dans ses clauses exécutoires, et au moment où l’Égypte presque tout entière était livrée aux Ottomans, l’escadre britannique refusait d’exécuter un traité auquel Kléber s était déjà soumis. C’était d’une politique peu hono-

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rable. Dès que Kléber se vit trompé, il retrouva sa force. Il marcha contre les Turcs à Héliopolis, battit soixante mille hommes avec douze mille, reprit la capitale tombée au pouvoir de quelques spahis, vengea enfin en un jour glorieux toutes les injures d’une longue période de faiblesse.

Cette seconde phase du commandement de Kléber fut le contraste et la critique de la première. Désormais c’était son œuvre qu’il allait défendre, non celle d’un autre. L’Égypte n’était pas un legs onéreux qu’il acceptait timidement, c’était une possession nouvelle, un royaume nouveau. La guerre avait baptisé son droit : à dix lieues du champ de bataille des Pyramides, il avait consacré le champ d’Héliopolis ; son investiture n’était ni moins belle ni moins chèrement payée. Aussi la colonisation d’Égypte fut-elle dès lors arrêtée dans sa tète. Il en jeta les bases en continuant une portion des idées de son devancier. A l’instar de son chef, l’armée semblait avoir repris confiance; elle se résignait à un exil tranquille et glorieux : tout le monde alors, officiers et soldats, semblait n’avoir plus qu’un désir, celui de conserver à la France une terre qu’avait payée le sang des Français. C’était un beau rêve : sans le poignard d’un assassin, il eût été réalisé. Kléber fut frappé dans le jardin de sa maison sur la place d’El-Begayr, au moment où il s’y promenait avec un membre de l’Institut d’Égypte, M. Protain, par un fanatique nommé Souleyman. Le pal vengea la mort de Kléber ; mais qui pouvait rendre aux soldats un chef impossible à remplacer ?

Il parut alors sur la scène et au premier rang un homme incapable de commander à la poignée de héros qui avait survécu. Cet homme, c’était Menou. Au milieu dp ces généraux si jeunes, c’était le plus ancien gé-

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néral : la hiérarchie l’appelait au commandement. Menou ne recula point devant son incapacité et son impopularité notoires. Il accepta; il commanda l’armée malgré elle, et la perdit de gaieté de cœur. Depuis cette investiture fatale, on ne peut considérer les événements que comme une série de fatalités enchaînées à une fatalité première. Les Anglais menaçaient l’Égypte d’une descente ; Menou ferma les yeux. Quand le général Abercromby se présenta avec ses troupes de débarquement, quinze cents hommes à peine se trouvaient Jà pour s’opposer à cette tentative décisive. Quoique prévenu à deux reprises diverses, le général en chef se tint immobile au Caire avec toutes les forces disponibles. On eût dit qu’il voulait faire la partie belle à 1 ennemi, afin d’avoir plus de gloire à le vaincre. Toujours indécis, tâtonnant toujours, il divisa ses forces au lieu de les masser, ne marcha à la rencontre des Anglais, pour livrer la bataille du 30 ventôse, qu’avec une portion de ses troupes. Il attaqua mal, soutint son attaque plus mal encore, sacrifia de braves gens dans des escarmouches inutiles et compromettantes; puis, battu et démoralisé, renonçant à tenir la campagne, il laissa isolé et livré à lui-même le corps de Belliard que menaçaient à la fois au Caire les escadrons des Osmanlis et les bataillons britanniques; le laissa capituler sans essayer une jonction, sans chercher à attirer l’ennemi dans une action générale, sans tenter une fois encore la fortune qui pouvait tourner du côté du courage contre le nombre. Trop faible pour résister aux ennemis qui le cernaient, Belliard voulut au moins sauver les débris de l’armée. Il capitula, sortit du Caire avec armes et bagages, et fut embarqué pour la France avec son corps de troupes. Menou pourtant, traqué dans Alexandrie, résista quelque temps encore, dans l’espoir qu’une

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escadre promise arriverait deToulon ; mais Gantheaume, marin incapable et irrésolu, n’osa pas tenter la fortune et resta à mi-chemin. Alors, pressé dans ses derniers retranchements par- terre et par mer, avec six mille hommes minés par la faim, dévorés par la fièvre, Menou fut obligé de signer une capitulation moins glorieuse que celle de Belliard. Il s’embarqua des derniers , malade, atteint de la peste, humble comme un vaincu, attéré comme un coupable.

Là, au 15 octobre 1801, finit cette campagne, qui avait ainsi duré trois ans et trois mois ; campagne mêlée de gloire et de revers, et d’autant plus grande dans l’histoire, qu’elle y est sans analogues. Les Pyramides, Sédyman, Mont-Thabor, Aboukir, Héliopolis, voilà quels glorieux chevrons y gagna cette armée en butte à tant de maux, ayant tout à combattre et à vaincre; aujourd’hui la mer, demain les sables; tantôt le sabre mamelouk, tantôt le canon anglais, l’insurrection ou la peste; l’ophthalmieet le scorbut; enfin, lamisère et la famine.

A côté des conquêtes militaires, se poursuivent, dans le cours de ces trois années , d’autres conquêtes non moins nobles et plus fructueuses. Quelques écrivains, sans doute mal éclairés, prétendent qu’on a exagéré l’importance' des résultats obtenus par les savants de l’expédition française; qu’on a raconté cette campagne, qui se réalisait à côté de l’autre, en style de bulletins, avec trop de pompe et d’enflure; qu’on a estimé certains hommes bien au delà de leur mérite, qu’on a employé trop d’or à faire ressortir l’éclat de ces travaux de la science. Mais ces injustes critiques tombent d’ellesmêmes devantla belle moisson de découvertes et d’études rapportées d’Égypte par l’élite des savants de l’époque. Jeunes, pour la plupart, dans un ! ns où l’archéologie et la philologie étaient presque d lissées, ils ont

fait plus que leur âge ne promettait, plus que l’état de la science ne devait faire attendre. Il faut dire encore que l’ouvrage dans lequel Napoléon fit consigner à grands frais les observations recueillies pendant l’occupation égyptienne, offre des morceaux précieux et complets, des recherches érudites et profondes ; que plusieurs questions ont été sinon résolues, du moins éclairées par ce livre; enfin, que l’Égypte y revit, à beaucoup d’égards, avec sa vieille physionomie monumentale, ses temples, ses divinités mystérieuses, son Nil fécond et sa langue emblématique. Aussi nous sommes loin de regretter la somme immense que l’ouvrage a coûtée : nous sommes de ceux qui pensent qu’on ne peut prodiguer trop d’or pour l’honneur des nations et le progrès de leurs lumières.

La trace de nos soldats et de nos savants ne s’est point effacée du sol égyptien : elle y restera empreinte éternellement. Les traditions indigènes perpétuent le souvenir de cette occupation triennale ; des monuments la constatent, des actes solennels en font foi. Le Caire ne pourra l’oublier à l’aspect de sa ceinture de forts, pas plus qu’ Alexandrie, Damiette, Rosette, Kenéh, Syène. Aussi toutes les fois que l’Égypte éprouve le besoin d’agrandir le cercle de sa civilisation, c’est à la France qu’elle s’adresse. La France lui a envoyé un personnel de chefs pour ses armées, un matériel en vaisseaux de guerre, en artillerie, en fournitures nouvelles ; elle lui a donné des sujets pour toutes les branches des connaissances humaines, des ingénieurs, des architectes, des dessinateurs, des médecins. Récemment encore, ce fut la France, avant tous les autres pays, qui ouvrit ses écoles aux enfants de l’Égypte et les nourrit du pain de la science, comme s’ils eussent été ses propres enfants. On peut donc dire que si dans le premier

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tiers de ce siècle un prince s’est produit qui a accompli de si grandes choses en Égypte, c’est à l’impulsion française qu’il faut reporter la meilleure part de son iniliative; c’est surtout à cette expédition savante et guerrière qui enseigna à l’Orient par la parole et par l’exemple les ressources d’une civilisation que l’Orient avait dédaignée jusque-là.

A peine nos bataillons, ajorès la capitulation d’Alexandrie, avaient-ils quitté l’Égypte, que les Égyptiens les regrettaient déjà. Cette sécurité qu’avait fondée dans le pays l’occupation française disparut tout à coup; le pillage et le vol se reproduisirent avec une intensité ruineuse. Au lieu d’un maître, le pays en eut trois : les Anglais, les Turcs, les Mamelouks. Unis pour vaincre, ces alliés s’étaient divisés dès le lendemain delà victoire; ils avaient passé d’un état de tolérance mutuelle à des dispositions jalouses. Le premier acte de nouvelles hostilités eut lieu entre les autorités turques et les beys mamelouks. Le capitan-pacha et le grand vizir se défirent de quelques-uns d’entre eux à la suite d’un infâme guet-apens. Dans ce conflit, les Anglais prirent d’abord fait et cause pour les Mamelouks, les sacrifièrent ensuite à quelques privilèges commerciaux obtenus à Constantinople, pour revenir à eux. Toutefois, quelque désir qu’il eût de conserver des garanties contre la Porte, par une occupation permanente, le cabinet de Saint-James se vit obligé, peu de temps après l’évacuation de Menou, de retirer ses troupes du territoire égyptien, qui demeura ainsi livré aux partis musulmans qui se le disputaient.

Le champ restait libre alors aux Mamelouks d’une part, aux Turcs de l’autre; mais entre eux se présenta bientôt un troisième antagoniste, qui devait demeurer maître du champ de bataille. Les troupes expédition-

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naires de la Porte se composaient en grande partie d’Arnautes et d’ Albanais, pris à sa solde, phalange indisciplinée qui, médiocrement utile en temps de lutte, devenait un embarras et un péril quand la lutte était terminée. Parmi les séraskiers ou chefs de ces Albanais figurait Mohammed ou Méhémet-Ali , qui devait en si peu de temps s'élever à une rapide et brillante fortune.

Méhémet-Ali, dont le nom a eu un retentissement si grand, était né à la Cavale, en Roumélie, l’an 1182 de l’hégyre (1769). Dès son bas âge, il donna des preuves de ce caractère à la fois résolu et politique qui devait le pousser si haut. Nommé bouluuk bachi (capitaine) à l’âge de vingt ans, il essaya quelques opérations de commerce, et ne se remit activement dans la carrière des armes que lorsque la Porte eutdemandé un dernier contingent pour aller combattre les Français, alors maîtres de l’Égypte. Dans cette campagne, Méhémet, nommé byn-bachi ou colonel, fit preuve d’une telle habileté et d’un tel courage que le capitan-pacha le promut au grade de séraskier, dès qu’elle fut terminée. Dans ce nouveau poste, il marcha vers ses plans d’usurpation souveraine avec une suite, une persévérance et une sagacité prodigieuses. Tour à tour allié ou rival des divers pachas que la Porte donnait à l’Égypte, tantôt s’appuyant sur les Turcs pour neutraliser la puissance des Mamelouks, tantôt sur les Mamelouks pour tempérer l’influence des titulaires ottomans, cherchant dans la confiance des populations un levier pour soulever tous ces pouvoirs sans consistance, usant de ses Albanais turbulents, tantôt pour effrayer, tantôt pour combattre ses rivaux, Méhémet-Ali réussit à se faire nommer gouverneur, et, qui plus est, à se faire accepter par la Porte. Effrayée pourtant de l’exorbitance des pouvoirs de son titu-

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laire, le Divan voulut quelque temps après le déposer; mais arrivé sur les lieux, l’amiral ottoman vit combien l’exécution de cet acte serait difficile, et il aima mieux subir une transaction qu’essuyer un échec. Méhémet- Ali fut confirmé dans ses pouvoirs.

Le nouveau vice-roi n’avait plus alors en face qu’un seul ennemi , les Mamelouks. Longtemps entre lui et cette milice belliqueuse ce fut une suite de combats marqués par des chances diverses, par des alternatives de succès et de revers. A peine dans le cours de cette lutte, qui dura jusqu’en 1811, on peut compter comme un incident essentiel une nouvelle descente des Anglais qui aboutit à un avortement. Le reste se compose de petits engagements de détail dans la haute et dans la basse Égypte, d’escarmouches, dont aucune n’a l’importance d’une rencontre décisive.

Toutefois, malgré cette situation critique toujours militante, Méhémet-Ali trouva le temps de changer de fond en comble la constitution intérieure de l’Égypte, l’assiette de l’impôt, l’organisation de l’administration et de l’armée. Pour annuler les dangers des révoltes de ses Albanais, milice toujours turbulente, il les dissémina dans les garnisons de la basse Égypte, après leur avoir payé l’arriéré de leur solde, et ne garda*auprès de lui que les corps les plus fidèles et les plus sûrs. Cette espèce de licenciement, et les dons sans nombre qu’il fallait prodiguer aux agents de la Porte, auraient dépassé les ressources du vice-roi, s’il n’avait trouvé le moyen de tirer de l’or, et beaucoup d’or, du sein d’un pays en friche et d’une population épuisée.

Pour cèla, il fit ce qu’avaient fait avant lui d’autres maîtres de l’Égypte; il n’augmenta point le chiffre de l’impôt, mais il diminua la mesure agraire. Le feddan de terre fut réduit d’un quart environ, ce qui éleva le

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produit en ayant l’air de conserver la taxe sur la même base. Tandis qu’il opérait ainsi sur la contribution territoriale, il essayait sur le commerce le système de monopole qu’il devait pousser si loin plus tard. Il constitua, pour le tabac, une régie à l’instar des nôtres. Déjà il rêvait le rôle de négociant et de propriétaire unique de l’Égypte, rôle qu’il ne se créa point systématiquement, ainsi qu’on l’a cru, mais auquel il fut conduit par la force même des choses. En effet, à mesure que Méhémet-Ali avançait dans son œuvre de régénération politique, il voyait passer entre ses mains les domaines considérables possédés jadis par les Mamelouks ou par leurs affiliés, en même temps qu’il s’affectait toutes les dotations- religieuses et les propriétés des mosquées, tombées presque toutes en déshérence. Aussi, malgré les cris des ulémas et des muphtis, Méhémet-Ali put réaliser et maintenir ces empiétements inouïs jusque-là.

Il eut surtout besoin de toute sa froide énergie pour le coup décisif qui devait le laisser maître tranquille et absolu de l’Égypte. La bataille de Belhasseh avait terminé la longue période de résistance des Mamelouks ; vaincus à demi, à demi gagnés, ils avaient compris que l’Égypte avait un maître, et qu’il fallait fléchir le genou. Méhémet-Ali n’avait rien épargné d’ailleurs pour adoucir l’affront d’une chute , désireux avant tout de concentrer au Caire tous ses anciens ennemis, il leur avait prodigué les habitations magnifiques, les meubles somptueux, les riches présents en or et en esclaves. Aussi, à part le vieil Ibrahim-Bey, Osman-Bey-Hassam et trois ou quatre beys subalternes, tous les Mamelouks étaient-ils réunis dans la capitale au mois de moharrem 1226 (février 1811). Ce fut dans ce moment, et à propos du départ de l’armée qui allait, combattre les Wahabys, peuples indomptables du pays de Nedj , que

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Méhémet-Ali convoqua, dans une cérémonie solennelle, tous les dignitaires et grands officiers de son armée. Les beys mamelouks étaient tous priés instamment et individuellement pour cette fête qui devait avoir lieu dans la citadelle. Ils s’y rendirent à la tête de leurs cavaliers, revêtus de leurs plus riches costumes et de leurs plus belles armes. Méhémet-Ali reçut les beys dans une tente magnifiquement décorée, où des esclaves leur offrirent du café et des rafraîchissements. Tout se passa, dans cette entrevue, comme si aucun piège n’attendait les malheureux conviés ; mais quand, au signal d’une musique militaire, ils eurent quitté le vice-roi et se furent dirigés vers les portes de la citadelle, les battants fermés sur eux et l’attitude d’un corps de Delhys et d’Arnaules les éclairèrent sur le sort affreux qui les attendait. Ils étaient cernés, traqués dans une espèce d’impasse, dans un boyau hérissé de rochers escarpés, où les soldats du vice-roi, hors d’atteinte eux-mêmes, pouvaient les fusiller impitoyablement. En effet, à peine se trouvèrent-ils en face de la porte massive et solidement assujettie, que la mousqueterie commença. Alors ce fut un spectacle horrible et douloureux : confiants et aveugles, les Mamelouks avaient cru venir à une fête; ils n’avaient pas même apporté de cartouches. Aussi tombèrent-ils un à un, sans pouvoir se défendre. A chaque minute, les balles éclaircissaient leurs rangs, en choisissant de préférence les chefs comme victimes. Cependant, malgré la position presque inattaquable des assaillants, quelques Mamelouks purent mettre pied à terre et se faire jour, le sabre à la main, jusqu’aux portes du palais du vice-roi. Mais, dans ce combat sans espérance, ils furent bientôt désarmés et conduits devant le kyaya-bey, qui les fit décapiter un à un. Quatre cent soixante-dix Mamelouks étaient entrés dans la ci-

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tadelle; un-senl en sortit vivant, c’était Anym-Bev. Cet homme, par un hasard inexplicable, avait pu gagner à cheval le mur d’enceinte. Là, quelque part qu’il jetât les yeux, il ne rencontrait qu’un mur de soixante pieds à franchir. Il s’y décida, certain de périr s’il hésitait, et lança son cheval dans le gouffre du fossé. Le noble animal mourut sur le coup ; mais le cavalier fut sauvé. Devenu depuis gouverneur de Jérusalem, cet intrépide Mamelouk nous a lui-même raconté sa merveilleuse délivrance, lors de notre voyage en Syrie (1).

Cet acte de rigueur sanglante, qui rappelle le massacre des strelitz par Pierre le Grand, et celui qu’exécuta plus tard le sultan Mahmoud contre les janissaires, affermissait l’avenir de Méhémet-Ali : il le poursuivit jusque dans ses conséquences les plus extrêmes. Dans les provinces, comme au Caire, pas un Mamelouk ne fut épargné; on les immola tous sans pitié, sans égard pour l’âge. Leurs femmes, leurs enfants ne furent point à l’abri de la proscription politique : elle passa comme un ouragan sur tout ce qui, de près ou de loin, tenait au parti mamelouk.

Ces sacrifices servirent, pour ainsi dire, de prélude à la campagne que Méhémet-Ali préparait alors contre les Wahabys. Ces sectaires professaient une espèce de protestantisme qui les mettait hors de la communion or-

(1) Dans un charmant petit livre, le Nil, Égypte et Nubie, M. Maxime du Camp dit que le Mamelouk échappé au massacre de la citadelle fut saisi huit jours plus tard et décapité. Ce bruit, on effet , courut au Caire, et la tradition le répète encore aujourd’hui. Mais ce Mamelouk avait naturellement un grand intérêt à faire croire à sa disparition et à répandre le bruit de sa mort. Lorsque je le vis à Jérusalem, dans la maison de Pilate, qu’il habitait comme gouverneur, c’est en souriant qu’il me raconta les détails de sa fuite et les moyens qu’il avait pris pour se soustraire à la haine de Méhémet-Ali contre les Mamelouks.

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thodoxe, réforme religieuse dont le chef était un nommé Abd-el-Wahab, d’où vint le nom de Wahabys. El-Wahab reconnaissait le Koran, mais en rejetait les commentaires. Il défendait le culte du Prophète, que les musulmans orthodoxes avaient, selon lui, exagéré; il s’élevait contre les monuments que l’on construisait à la mémoire des saints (les santons); il rappelait enfin des préceptes du Koran, trop oubliés par les fidèles, tels que les lois somptuaires, l’administration impartiale et sévère de la justice, les exercices tendant à maintenir l’esprit guerrier, enfin l’abstinence ‘des boissons enivrantes. En tout ceci, Mohammed-ben-Abd-eMVahab n’innovait pas, il réformait seulement. Sa doctrine, comme celle du Coran, était du déisme pur.

Ce schisme religieux avait gagné le Nedj , province de l’Arabie centrale, pays de monts arides et de vallées fécondes, oasis délicieuses jetées au milieu des déserts ; mais il n’eût pas suffi à un ébranlement général de la contrée si un mouvement militaire ne s’y était joint et ne l’avait appuyé. A la voix du gouverneur. Mohammedben-Saoud, cette nouvelle révolution avait eu lieu vers la fin du siècle passé, et depuis lors, organisée républicainement, non-seulement la province de Nedj était demeurée tout à fait indépendante de la Porte, mais, conquérante à son tour, elle avait soumis Kerbaléh, el- Tayef et les cités saintes elles-mêmes, la Mecque et Médine.

Ce fut alors que Méhémet-Ali entreprit de venger l’islamisme et de rendre les lieux saints aux musulmans orthodoxes. Dans ce moment la puissance wahabite régnait d’une manière à peu près absolue sur toute la péninsule arabique, et le souverain de ce peuplev Saoud, mettait à contribution les plus riches provinces de l’empire persan. Méhémet-Ali seul ne s effraya point: il

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commença contre les schismatiques du Nedj une guerre qui devait durer sept ans. Après son fils Toussoun, dont les armes ne furent point heureuses, il parut lui-même sur le théâtre de la guerre, et y envoya ensuite son autre fils Ibrahim, qui eut la gloire de la terminer, en 1818, par l’anéantissement complet de la puissance des Wahabites. Derrayéh, leur capitale, se rendit après un long siège, et leur souverain , Abd- Allah, fut obligé de se mettre à la merci du sultan de Constantinople, qui le fit décapiter sur la place de Sainte-Sophie, en ordonnant que sa tête fût ensuite pilée dans un mortier.

Cette guerre du Nedj, où Méhémet s’était montré plus intrépide et plus entreprenant que la Porte, le plaça tout à coup dans une position tout autre que celle des pachas ses collègues. Déjà il était presque, par le fait, un souverain indépendant. Quand son fils rentra au Caire, nommé pacha par le Divan , il lui ménagea une réception triomphale. Durant sept jours et sept nuits, le Caire resplendit de fêtes. Désormais l’avenir politique du vice-roi était assuré; il pouvait à son choix obéir ou désobéir aux firmans de Constantinople; mesurer le degré de patronage auquel il désirait s’astreindre pour rompre un jour ouvertement avec la métropole : il était assez fort pour ne plus rien craindre et ne plus rien ménager; seulement, dans cette pensée d’usurpation imminente, il devait maintenir sur pied une armée aguerrie et nombreuse, lui donner de l’occupation à toute heure, afin qu’elle ne devînt point un danger et un embarras, la recruter constamment soit en Égypte, soit au dehors.'

De cette politique personnelle et profonde naquit la campagne du Sennaar. Dans cette guerre où parurent deux fils du pacha, Ismaïl et Ibrahim, l’armée égyptienne traversa, victorieuse, les deux Nubies, s’empara

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tour à tour du Sennaar, du Fazokl et du Kamamyl. Elle eût poussé probablement ses conquêtes jusque sur les plateaux abyssins, si les maladies n’avaient ravagé ses rangs, et si Ismaïl, son jeune et hardi général, n’avait été, massacré à Chendy. Le defterdar Mohammed-Bey le vengea; mais, dès ce moment, toute nouvelle pointe vers le sud fut abandonnée. Une garnison égyptienne fut seule laissée dans le Kourdafan.

D’autres expéditions vinrent d’ailleurs et coup sur coup occuper l’activité militaire de Méhémet-Ali. La première fut la conquête de l’Yémen; la seconde fut la double campagne de Grèce, dans laquelle le vice-roi, alors plus puissant que la Porte, lui servait d’instrument sans pouvoir rétablir ses affaires. Nul doute que, livrée à elle-même, la Grèce n’eût pu résister aux armes d’Ibrahim, qui prit Tripolilza, incendia Argos, et entra après un siège opiniâtre dans les murs de Missolonghi ; mais, par une exception à sa politique habituelle, l’Europe coalisée intervint alors dans l’Orient pour que l’émancipation d’un peuple triomphât, malgré les efforts conjurés de ses anciens maîtres. Le canon de Navarin arrêta Ibrahim dans sa conquête, dont la réalisation eût été d’ailleurs pour Méhémet-Ali un fait peut-être impolitique. L’armée égyptienne quitta la Morée.

Plus lard, quand la Russie parut en armes devant les monts Balkans, et que le Divan demanda des secours à l’Égypte, le vice-roi trouva des biais pour décliner toute participation à celte guerre, et, pressé, refusa tout contingent. Il y a plus : à quelques années de là, le souverain de l’Égypte ne craignit pas d’opposer drapeau à drapeau, et d’attaquer de front une autorité que jusqu’alors il s’était borné à méconnaître. Quelques démêlés étaient survenus entre l’Égypte et la Syrie, démêlés que Méhémet-Ali voulut trancher avec

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le canon. Ibrahim franchit le désert de Suez, et après avoir pris en passant Gazza, Jaffa, Kaiffa, Jérusalem et Naplouse, il vint mettre le siège devant la pierre d’achoppement du général Bonaparte, devant Saint-J ean-d’ Acre. La ville résista longtemps; mais, moins heureuse cette fois, elle se rendit. Ce fut alors que la Porte crut devoir intervenir dans la querelle. Après avoir longtemps menacé Méhémet-Ali par la voie de firmans et d’excommunications, le sultan comprit que le seul droit moderne était celui de la force, et il expédia contre Ibrahim son meilleur général, Housseyn, qui fut créé feld-maréchal d’Anatolie. Housseyn franchit le Taurus, occupa Adana, et rencontra à Homs l’armée de son adversaire. Une bataille eut lieu, dans laquelle Ibrahim, demeuré vainqueur, conquit toute la haute Syrie. Une seconde campagne ne fut pas' plus heureuse pour la Porte. Le nouveau généralissime, Reschid-Pacha, fut entièrement défait dans les plaines de Koniah. Sans la crainte d'une intervention européenne, peut-être Ibrahim eût-il alors marché jusqu’à Constantinople, ou du moins jusqu’aux dernières limites de l’Asie-Mineure. Méhémet-Ali contint le jeune conquérant. C’était assez pour lui d’avoir subjugué cette fois toutes les provinces de la Syrie et le district d’Adana, vieilles annexes de l’Égypte.

Ces soins militaires n’absorbaient pas tellement le vice-roi, qu’il n’eût le temps de songer à des exploitations financières et commerciales. Dès l’an 1818, le sol égyptien avait été mis en ferme et le commerce en monopole. Méhémet-Ali était devenu le seul fermier, le seul négociant de l’Égypte. Tenant ainsi dans ses mains toutes les ressources et toutes les richesses, il put exécuter, dans une double pensée d’utilité pour le pays et de conservation personnelle, de grands et durables tra-

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vaux. Ainsi le canal de Mahmoudieh, qui joint le Nil à la mer en débouchant dans le port d’Alexandrie, fut improvisé et livré à la navigation comme par enchantement. Vingt mille fellahs furent employés à ces travaux, et le canal fut creusé en huit mois. Un ingénieur français, et, sous sa direction, les jeunes Égyptiens envoyés dans nos collèges par le vice-roi pour y étudier nos sciences, dotèrent également Méhémet-Ali d’une Hotte de guerre avec ses vaisseaux, ses frégates, ses bricks, et tout son matériel accessoire.

La pensée d’un monopole commercial ne vint à Méhémet-Ali qu’à la suite d’un incident survend dans les marchés européens. En 1816 et 1817, une famine ayant sévi dans nos provinces, des navires de tous les pays allèrent mouiller dans les ports d’Égypte pour y prendre des cargaisons de blé, ce qui fut l’occasion d’une hausse exorbitante. Or, dans ce moment, le plus fort détenteur de grains était Méhémet-Ali, à qui les. provinces du Saïd et du Delta payaient leurs contributions en nature. Tout autre souverain eût cru déroger en ouvrant une maison de commerce ; Méhémet-Ali y vit une ressource pour l’accomplissement de ses projets ; il tint haut son blé, le vendit avec un bénéfice considérable, et trouva dans ce résultat un motif suffisant pour devenir le grand intermédiaire de tous les échanges. Désormais, non-seulement le fellah travailla pour lui, mais encore les produits du sol, dont le prix variait au gré de la mercuriale souveraine, furent tous versés dans les entrepôts publics du Caire et d’Alexandrie.

Quand le blé n’offrit plus les mêmes avantages, ce fut le tour du coton. Un Lyonnais, nommé Jumel, avait naturalisé en Égypte le coton Fernambouç, l’un des plus soyeux et des plus beaux qui soient au monde; et

ce coton, exploité sur une grande échelle, devint bientôt l’une des plus riches exportations du pays. Armé de ce nouveau produit, le vice-roi établit d’immenses relations avec les négociants d’Europe et ouvrit avec de puissantes maisons de Marseille, de Livourne et de Londres, une correspondance active confiée à son habile ministre, Boghoz-Bey. Ce fut grâce à cette industrie et à ces crédits ouverts qu’il put garnir ses ports de vaisseaux de guerre, fournir ses arsenaux, organiser son armée; ce fut avec ces ressources qu’il para à de longues et coûteuses guerres, qu’il soumit le Nedj, l’Yemen et le Sennaar, qu’il pourvut aux campagnes de Morée et de l’Asie-Mineure.

En 1839, le sultan, résolu de faire une nouvelle tentative pour arracher au vice-roi d’Égypte ses conquêtes en Syrie, envoya contre Ibrahim-Pacha une armée commandée par le séraskier Hafiz; cette campagne fut bien tôt terminée par la bataille de Nezib (26 juin), où Ibrahim tailla en pièces la dernière armée du sultan. Pour arrêter le fils de Méhémet-Ali dans sa marche triomphale, il ne fallut pas moins que l’intervention de plusieurs des grandes puissances de l’Europe. On sait que, par suite de cette intervention, les troupes d’ibrahim furent forcées d’évacuer les provinces syriennes, et que la guerre se termina, en 1841, par un traité qui accordait à Méhémet-Ali l’Égypte, à titre héréditaire, suivant l’ordre de primogéniture de mâle en mâle, sans qu’il eût pour cela rang supérieur aux autres vizirs ; la Nubie, le Darfour, le Kordofan, le Sennaar et leurs dépendances, à titre viager, sous condition que les monnaies auraient le même module que celles de Constantinople; que le pacha d’Égypte ne pourrait nommer ses officiers que jusqu’au grade de colonel inclusivement; qu’il ne donnerait plus d’esclaves en payement aux troupes;

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qu’il ne permettrait plus de faire des eunuques dans ses États, et qu’il payerait tribut.

Méhémet-Ali ne se laissa point abattre par cet échec de sa politique extérieure, et pendant les dernières années deson gouvernement, il continua de s’occuper activement de toutes les mesures qui pouvaient contribuer à la prospérité de l’Égypte. Il fit étudier sérieusement le projet de barrage du Nil, pour lequel un ingénieur français lui avait présenté un plan remarquable; il apporta diverses améliorations à l’administration, supprima le monopole des cotons et établit une école égyptienne à Paris.

En 18i5, le bruit se répandit en Europe que le vieux vice-roi d’Égypte venait d’abdiquer le pouvoir pour le reprendre presque aussitôt des mains de son fils Ibrahim. Cette nouvelle, qui mit en émoi toute la diplomatie, était le résultat d’un épisode singulier de la vie du harem. Méhémet-Âli, malade et affaibli par l’âge, était venu un jour visiter sa fille, et il s’était passé dans cette entrevue une scène qui n'est pas sans rapport avec l’histoire de Sara présentant à Abraham la jeune Agar. On ajoute qu’un breuvage dangereux, un philtre, avait donné au vieux pacha des accès de folie furieuse. Revenu à lui, il demanda à voir son fils Ibrahim. On lui dit qu’Ibrabim s’était retiré dans un de ses palais, sachant que son père ne voulait recevoir personne. « Non, non, s’écria Méhémet, il est parti pour Constantinople, où il va demander, de mon vivant, la viceroyauté de l’Égypte; il compte sur ma mort prochaine, mais il mourra avant moi. » Et tout cela était vrai pour le présent et pour l’avenir. Ibrahim était à Constantinople, et déjà un firman confirmatif de l’hérédité lui avait été délivré.

Méhémet reprit pour un moment les rênes du gouvernement de l’Égypte ; mais sa raison affaiblie ne tarda

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pas à s’égarer tout à fait. Il put cependant recevoir la nouvelle de la révolution de février 1848, et comprendre toute la portée de cet événement; il en témoigna une affliction profonde, et voulut même, dit-on, équiper ses flottes et armer ses troupes pour venir défendre, en France, le roi qui venait d’être renversé.

Après avoir exercé quelque temps le pouvoir au nom de son père d’abord, et plus tard en son propre nom, Ibrahim- Pacha mourut du choléra, à la fin de cette même année 1848, et Méhémet-Ali succomba lui-méme trois mois après, au commencement de 1849.

Méhémet-Ali a été véritablement pour l’Égypte un grand souverain. C’est à son génie qu’elle doit, sinon une indépendance absolue, du moins une existence propre et d’incontestables éléments de puissance et de grandeur; en l’initiant à la civilisation européenne, il a contribué à faire renaître la prospérité de cette terre antique, que le percement de l’isthme de Suez et d’autres grands travaux achèveront bientôt de rendre aussi florissante qu’elle le fut à aucune époque.

Ab bas-Pacha, petit-fils de Méhémet-Ali, succéda en 1848 à son oncle Ibrahim-Pacha, et mourut au mois de juin 1854.

Saïd- Pacha, l’aîné des fils survivants de Méhémet et oncle d’Abbas, gouverne aujourd’hui l’Égypte. Les premiers actes du règne de ce prince éclairé , les grandes entreprises qu’il fait exécuter avec le concours des Européens, font espérer en lui un digne continuateur de son père.

Quoique la terre égyptienne soit, comme l’a dit Hérodote, un produit du fleuve, il est impossible de préciser dans quelle proportion ont eu lieu ses exhausse-

monts successifs. Alors même que, sur l’ensablement de monolithes demeurés debout depuis Menés, on trouverait. le rapport et la mesure d’un attérissement, il est évident que ce serait là une preuve partielle et locale, d’où l’on tirerait à faux la conséquence que les alluvions ont procédé partout d’une façon uniforme et régulière.

Ainsi, on ne saurait admettre avec trop de réserve les arguments cosmogoniques empruntés à la géologie. L’aspect physique d’un pays ressemble assez à ces mirages trompeurs dans lesquels toute certitude visuelle disparaît pour faire place à des illusions toutes personnelles et contradictoires. Là où celui-ci aperçoit un lac, l’autre voit un bois de palmiers, un troisième les murs d’une ville. L’œil alors est la dupe et l’esclave d’un désir ardent; le lac est pour la soif, les palmiers sont pour l’ombre, les murs de la ville pour le repos. On voit tout cela parce qu’on le souhaite : ainsi en est-il pour la géologie. On adapte le terrain à un système, et non un système à un terrain.

Dans l’état actuel et réel, l’Égypte est une longue vallée qui se dirige du sud au nord et décline un peu à l’ouest. Trois grandes régions la partagent. Ces trois régions sont l’Égypte supérieure ou Saïd, dans laquelle se trouve l’ancienne Thébaïde; l’Égypte moyenne ou Heptanomide; la basse Égypte ou le Delta, à cause de sa forme triangulaire, qui se rapproche du delta grec. Cette vallée est encaissée dans les trois quarts de sa longueur, de Syène jusqu’à la prise, du Delta, entre deux chaînes de montagnes, chaînes arides et nues, découronnées de toute végétation. A la hauteur de Philœ s’étendent des sommets granitiques d’où l’on tirait le granit rose des obélisques et des sphinx. Audessous commence le grès, et plus loin une charpente calcaire et crayeuse que recouvrent les sables.

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C’est entre ces deux dignes naturelles que se développe la vallée, tout inégale dans sa largeur. En effet, tantôt les deux chaînes se rapprochent du fleuve, comme dans la région granitique, et viennent se couper sur ses bords en brusques falaises; tantôt, comme dans la région calcaire, la vallée occupe jusqu’à une demi-lieue de terrain sur chaque rive; ou enfin, comme dans la zone crayeuse, elle gagne une et deux lieues de terrain à droite et à gauche du fleuve. Ainsi la largeur moyenne de la vallée peut être évaluée à trois lieues et demie.

A la hauteur du Caire, cet encaissement naturel s’arrête tout à coup, et les débordements du fleuve ne sont plus ralentis que par les pentes douces du terrain et par les sables du désert qui forment des mamelons ont duleux. La chaîne arabique finit et meurt ; mais la chaîne libyque se jette sur l’ouest, et en longeant les pyramides de Gizéh, en dérivant vers les vallées de Natroun et du fleuve sans eau, elle va se perdre au sein des solitudes libyques. Dans une de ses coupures primitives, elle a formé le bassin du Fayoum, espèce d’oasis intérieure que féconde un lac célèbre dans les temps antiques.

Telle est l’Égypte, une vallée d’alluvions étendues sur un lit de sable. Partout où les eaux du fleuve ne viennent pas déposer leur limon fécondant, le désert règne avec son arène mouvante et stérile. Entre le désert et le Nil, c’est un combat perpétuel , une lutte incessante, que les anciens Égyptiens avaient idéalisée par le combat allégorique de Typhon et d’Osiris. La vallée appartient à ces deux maîtres, qui se la partagent; là où le fleuve parvient, elle est cultivable ; ailleurs, point. Dans les temps de crue, l’Égypte productive est toute sous l’eau. La disposition du Nil aide à ce travail d immersion. Loin de se trouver, comme les

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autres neuves, au point le plus abaissé de la vallée, il a, par l’exhaussement graduel de son lit, élevé le niveau de ses berges au-dessus de celui des terrains limitrophes, de sorte qu’à la moindre crue il déverse ses eaux jusqu’au pied de la double chaîne arabique et libyque. L’Égypte n’est donc, à proprement parler, que le lit du fleuve.

Quant à l’aspect des lieux, il varie suivant les zones. Vers Syène, et à la hauteur des cataractes, les masses granitiques donnent au paysage une teinte imposante et sévère. Ce neuve qui se précipite en écumant dans une suite de tourbillons, cette nature nue et déserte, cette charpente de montagnes découpées en aiguilles bizarres, pleines d’anfractuosités et de déchirements, forment un ensemble qui saisit et subjugue. Mais audessous de ce point, l’Égypte devient d’une monotonie désespérante ; la vallée arabe et le Delta surtout n’offrent pas un site qui récrée le regard, pas un accident de terrain qui le charme. Jamais géologie ne fut plus uniforme et plus triste. A peine les saisons varient-elles le spectacle.

L’Égypte en compte trois. Dès le milieu du printemps, les récoltes, déjà enlevées, ne laissent voir qu’une terre grisâtre et poudreuse, dangereuse à parcourir à cause de ses gerçures profondes. Les eaux, en se retirant, ont laissé le sol à la merci du soleil le plus actif, et le soleil a fendu la terre. Quand vient septembre, la scène a changé; c’est une inondation immense, une mer déployée sous le regard, une mer rouge et saumâtre, du sein de laquelle sortent çà et là des palmiers, des sycomores et des villages, communiquant entre eux à l’aide de digues artificielles, aussi étroites que peu solides. Les eaux une fois retirées, la terre reste à sec ; mais c’est un marécage. La nature ne s’anime en Égypte, elle

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n’est vraiment belle que dans l’hiver. Alors la terre a revêtu sa robe de verdure. Fécondée par son hymen avec le fleuve, elle étale avec orgueil les fruits de son sein, ses beaux champs de riz, de maïs, de sésame et de dourah, ses bois d’orangers et de citronniers, ses bouquets de dattiers et ses allées de sycomores. La même monotonie règne encore dans l’ensemble des lieux, mais il a perdu sa physionomie morne et infertile. Le soleil, moins ardent, fatigue moins la vue etagit avec moins de force de répercussion. Il y a de l’ombre alors en Égypte, tandis que dans les autres saisons il n’y a point d’ombre, à proprement dire, quoiqu’il y ait des arbres.

C’est bien toujours la même Égypte qu’a dépeinte Amrou, son premier conquérant arabe. Le calife Omar avait écrit à Amrou : « Amrou, fais-moi de l’Égypte » une peinture assez exacte et assez vive pour que je me >3 figure voir de mes propres yeux cette belle contrée. » A quoi Amrou répondit : — « 0 prince des fidèles, peins-toi un désert aride et une campagne magnifique, au milieu de deux montagnes, dont l’une a la forme d’une colline de sables, et l’autre du ventre d’un cheval étique ou du dos d’un chameau. Voilà l’Égypte! Toutes ses productions et toutes ses richesses, depuis Assouan jusqu’à Mencha, viennent d’un fleuve béni qui coule avec majesté au milieu d’elles. Le moment de la crue et de la retraite des eaux est aussi réglé que le cours du soleil et de la lune. Il y a une époque de l’année où toutes les sources de l’univers viennent payer à ce roi des fleuves le tribut auquel la Providence les a assujettis envers lui. Alors les eaux augmentent, sortent de leur lit, et couvrent toute la face de l’Égypte pour déposer un limon productif. Il n’y a plus de communication d’un village à l’autre que par

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le moyen de barques légères, aussi nombreuses que les feuilles du palmier. Lorsque arrive ensuite le momen: où ses eaux cessent d’être nécessaires à la fertilité de ce sol, ce lleuve docile rentre dans les bornes que la nature lui a prescrites pour laisser recueillir le trésor qu’il a caché dans le sein de la terre. Un peuple protégé du ciel, et qui, comme l’abeille, ne semble destiné qu’à travailler pour les autres, sans profiter lui-même du prix de ses sueurs, ouvre légèrement les entrailles de la terre, et y dépose des semences, dont il attend la fécondité du bienfait de cet Être qui fait croître et mûrir les moissons. Le germe se développe, la tige s’élève, l’épi se forme par le secours d’une rosée qui supplée aux pluies et qui entretient le suc nourricier dont le sol est imbu. A la plus abondante, réeolte succède tout à coup la stérilité. C’est ainsi, ô prince des fidèles! que l’Égypte offre tour à tour l’image d’un désert poudreux, d’une plaine liquide et argentée, d’un marécage noir et limoneux, d’une prairie verte et ondoyante, d’un parterre orné de fleurs variées et d’un guéret couvert de moissons jaunissantes. Béni soit le créateur de tant de merveilles ! Trois choses , ô prince des fidèles I contribuer) I essentiellement à la prospérité de l’Egypte et au bonheur de ses habitants : la première, de ne point adopter légèrement des projets inventés par l’avidité fiscale et tendant à accroître l’impôt; la seconde, d’employer le tiers des revenus à l’entretien des canaux, des ponts et des digues ; la troisième, de ne lever l’impôt qu’en nature sur les fruits que la terre produit. Salut. >» Telle était l’Égypte quand Amrou la subjugua, telle elle est aujourd’hui. Les lieux n’ont point changé; ils sont ce que les fait ce tableau plein d’observations calmes et judicieuses, tout empreint de la gravité, de la sagesse et de la poésie arabes. Quand on arrive en Égypte

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par le Nil, on voit le pays par son beau côté. La campagne pourtant varie peu : ce sont toujours des palmiers isolés ou réunis, plus rares à mesure que l’on s’, éloigne de Rosette; des villages bâtis en terre, une plaine sans limites, qui, selon les saisons, est une mer, ou un champ, ou une arène mouvante, puis un horizon dont les lignes se succèdent avec une désespérante uniformité; un pays plat coupé de canaux, animé seulement par quelques troupeaux de chameaux ou de buffles, peuplé de Fellahs à demi nus et dévasté par des hordes nomades. Si l’on ajoute à cela un soleil qui brille dans un ciel toujours serein,, des vents modérés, mais perpétuels, on aura une idée à peu près complète de l’état physique du pays.

Et pourtant l’Égypte n’a rien à envier à l’étranger; elle a des charmes qui ne sont qu’à elle, la sérénité immuable de son ciel, la prodigieuse fécondité de son sol. L aii y est si doux, que, dans les lieux favorisés, la végétation n est jamais suspendue. Les inondations du Nil procurent trois récoltes, et partout où le travail humain a pu arrêter le fleuve pour étendre l’inondation, ce résultat s’est produit avec un grand succès.

De toutes les cultures, celles du Saïd ou haute Égypte sont les plus riches et les plus belles. Nulle part forge et le blé ne croissent avec plus de vigueur et d’abondance, nulle part le lin et le sésame ne donnent de plus sûrs produits. Tout y vient à souhait : les trèfles, les fèves aux têtes fleuries, les lupins, le henneh, avec lequel les femmes se teignent les ongles, l’indigo, le tabac et les pastèques rampantes. Si la haute Égypte a de moins les rizières qui demandent des terrains bas et noyés, en revanche les cannes à sucre y mûrissent parfaitement; le coton arbuste s’y plaît davantage; et de plus aue les plaines littorales, la vallée supérieure peut

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offrir le carthame à fleur rouge et précieuse ; le bamier qui donne un fruit vert et gluant; mais surtout ledoura qui porte dans ses longues panicules la nourriture principale Jes indigènes du Saïd. La végétation du Fayoum, bien qu’elle continue celle du Saïd, a pourtant sa physionomie et son caractère propres : ce sont des champs de roses, en terre ferme et sur l’eau ; les fleurs de lotus, blanches ou bleues, jadis l’objet d’une grande vénération religieuse; les nopals ou raquettes épineuses qui enlacent leurs feuilles d’un vert sombre, de manière à former des haies presque impénétrables; l’olivier, la vigne et le saule, aujourd’hui presque disparus des autres campagnes égyptiennes. Dans la Thébaïde, ce qui frappe le plus, c’est le palmier doum, au tronc bifurqué, aux branches courtes et résistantes, qui portent à leur extrémité des tubercules ligneux et irréguliers.

Il faut dire néanmoins que si les zones de l’Égypte ne sont pas toutes également fécondes, cela ne dépend pas toujours du sol ni du climat. Avec des travaux suivis, on tirera de cette terre tout ce qu’on lui aura utilement confié. 11 n’est presque aucun produit du globe qui, essayé en Égypte, n’y ait réussi dans des conditions possibles. On y cultive encore, outre le millet et une foule de légumes et d’herbes potagères, les melons, l’acore, le papyrus, le chanvre, le trèfle, la garance, le safran, l’aloès, le jalap, la coloquinte, la cardamone, le coton, le mûrier, le dattier, l’oranger, le limonier, le grenadier, l’abricotier, le cerisier, le pommier, le sycomore, l’acacia, la plante du séné, et d’autres végétaux dont la nomenclature serait trop longue.

Au nombre des animaux que nourrit l’Égypte, on compte la hyène, qui se tient sur la lisière du désert; le chacal, très-rusé et très-hardi ; l’hippopotame, qu’on ne

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rencontre guère que vers le sud ; la panthère, le renard, etc. Parmi les animaux domestiques, avec l’âne le cheval, le chien, le chat et le buffle, on y voit le chameau et le dromadaire, espèces particulières à l’Orient. Les oiseaux sont très-nombreux ; les vautours, les éperviers et les chouettes habitent les hauteurs, tandis qu on aperçoit dans la plaine, les couars, les coucals, l’hirondelle, la mouette, le merle, l’alouette, la fauvette’ le moineau, le bouvreuil, le pigeon, la colombe, le pluvier, le vanneau, l’ibis blanc et noir, le cormoran, le canard, et mille autres variétés. L’autruche parcourt les solitudes du désert. En poissons, le Nil n’a guère de remarquable que le bichir et le fahaka. Le premier, qui a deux pieds de long, tient à la fois du serpent, du cétacé et du quadrupède ; le second a la faculté de se remplir d air et de se gonfler en venant à la surface de l’eau . Parmi les reptiles figure un petit lézard vénéré des Égyptiens, parce qu’il signale la présence du crocodile; enfin le crocodile lui-même, la terreur du Nil , reptile gigantesque et vorace, qui était jadis l’objet d’un culte superstitieux.

Hérodote, qui a vu de ces animaux, en parle longuement, et, à part quelques traits hasardés, la description qu’il en donne diffère peu des observations récentes. Le crocodile est amphibie; il passe volontiers la journée à terre et la nuit à l’eau. Ses œufs ne sont guère plus gros que ceux d’une oie; mais le reptile qui en sort grandit quelquefois jusqu’à quarante pieds. Il a les yeux d’un cochon, les dents saillantes et fortes, la mâchoire supérieure tient à la tête comme celle du requin; ses écailles sont dures et presque impénétrables. Sa langue, peu mobile, est presque toujours assiégée cl insectes dont il ne peut se débarrasser par lui-même.

Il faut qu un petit oiseau, le nochilus, espèce de pluvier, vienne le débarrasser de ces ennemis incommodes,

no

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en pénétrant hardiment dans sa gueule. Soulagé par cette chasse, le crocodile s’y prête généreusement.

Aujourd’hui le Bas-Nil n’a point de crocodiles. Avant d’en apercevoir, il faut remonter à plus de cent lieues dans le fleuve. Ce reptile est d’ordinaire cruel, farouche, inquiet, audacieux; il guette les femmes qui viennent puiser de l’eau, et enlève parfois jusqu’à des hommes. Les œufs pondus sur la grève y éclosent sous les rayons du soleil. Les deux ennemis du crocodile, le tupinambus et l’ichneumon, révéré des anciens Égyptiens, en détruisent un grand nombre.

Sauf la peste, maladie endémique qui tient moins à des conditions atmosphériques qu’à l’absence des mesures d’hygiène, le climat d’Égypte est d’une salubrité inaltérable. Si la chaleur dans l’été y est excessive, et s pendant six mois de l’année le soleil y est intolérable pour un Européen, cette chaleur accablante ne semble pas avoir de fâcheux effets pour la santé. Nos soldats s’y habituèrent sans peine. La transpiration y semble même être pour les indigènes une preuve d’état normal , car lorsqu’ils se rencontrent, au lieu de se demander, comme on le fait en Europe : « Comment » vous portez-vous? » ils se disent : « Comment trans- » pirez-vous? » Dans l’hiver, quand le soleil s'éloigne, ces chaleurs se tempèrent et diminuent. On va quelquefois jusqu’à recourir aux fourrures pour se défendre contre des froids assez piquants. Alors les Turcs endossent la pelisse, qui n’est d’ordinaire qu’un meuble de luxe et de distinction.

Aucune des causes d’insalubrité qui agissent vivement ailleurs ne semble avoir de dangereux résultats en Égypte. Ainsi , le voisinage de marais et d’eaux stagnantes ne détermine point, comme en Syrie, des fièvres pernicieuses et mortelles. Cela vient peut-être de ce que

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dans une grande portion de l'année, l’Égypte, à la suite des débordements du Nil, n’est elle-même qu’un immense marécage, et qu’ainsi les localités où dorment des eaux stagnantes se trouvent à peu près dans les conditions de l’économie générale de l’atmosphère. Une autre cause de ce fait particulièrement avantageux à l’Egypte est peut-être la siccité extrême de l’air, dans un pays qui, situé entre la Libye et l’Arabie, est échauffé par les réverbérations d’un doublé miroir de sables. C’est à cette siccité que l’on doit en grande partie l’état de conservation des momies et des monuments. Si avancés que fussent les procédés d’embaumement chez les Egyptiens, les cadavres ne se seraient pas conservés aussi bien sous leurs bandelettes, sans la pureté constante et la sécheresse habituelle de l’atmosphère. Cette siccité est telle que les viandes exposées, même dans la saison la plus chaude, au vent du nord, ne se putréfient point, mais se calcinent et se durcissent presqu à l’égal du bois. Dans les déserts, on a souvent trouvé des cadavres réduits à un tel état de dessiccation, qu’on pouvait soulever d’une seule main la charpente entière d’un chameau. Des émanations salines dont les preuves se trouvent partout contribuent à cette torréfaction universelle. Les pierres sont rongées denatron, qui, en divers lieux, se cristallise en longues aigudles que l’on prendrait pour du salpêtre.

Cet état de l’air et du terrain doit entrer pour beaucoup dans l’activité presque incroyable de la végétation égyptienne. Partout où la plante trouve de l’eau, elle se développe avec une rapidité qui tient du prodige. On voit presque la tige pousser à vue d’œil. En revanche, les espèces importées sur ce terrain s’y abâtardissent tres-promptement. Le sol admet et féconde les graines étrangères, mais il ne les perpétue point.

l’egypte.

Il est peu de climats au monde qui aient la constance du climat d’Égypte. Chaque vent y a sa saison, et pour ainsi dire son temps de règne. Quand le soleil se rapproche de nos zones , les brises qui se tenaient dans la partie de l’est passent aux rumbs du nord et s’y fixent. Pendant le mois de juin , ils soufflent nord et nordouest, passent au nord et nord-est pour sauter au nord pur. Ce sont là les vents que l’on nomme étésiens. En octobre, ils adonnent vers l’est, puis deviennent variables en décembre et janvier, pour se fixer au sud en février, et dégénérer parfois en Kamsin ou vents du désert. Ces vents du désert, appelés en Arabie semoum ou poison, ne démentent pas le nom que lui ont donné les indigènes. Le ciel, quand ils soufflent, devient trouble; le soleil n’est plus qu’un disque violacé. D’abord modérément chaud, le vent prend peu à peu de l’intensité en soulevant une poussière fine qui pénètre dans les organes. Les corps animés le reconnaissent à leur état fébrile et maladif. Le poumon se contracte, la respiration devient courte et laborieuse, la peau est sèche, et rien ne peut rétablir la transpiration. Le marbre, le fer, l’eau, tout participe à cette chaleur. L’atmosphère est du feu; la vie alors est intolérable. Aussi, tant que règne le kamsin, l’un de ces vents, la population cherche-t-elle à se mettre à l’abri de son influence. Les habitants des villes et des villages s’enferment dans leurs maisons, ceux du désert dans leurs tentes ou dans dis puits. Quand une caravane est surprise en route p;,r cette haleine meurtrière, elle imite les chameaux qui plongent leurs narines dans le sable; on parvient quelquefois à éviter le kamsin en fuyant devant lui de toute la vitesse des chevaux.

Sous l’influence de ces vents du nord qui maintiennent les nuages dans les hauteurs abyssiniennes, l’É-

l’égvpte. 113

gypte voit rarement la pluie rafraîchir son territoire. Le Delta ne reçoit que fort peu d’eau en été, et il en tombe moins encore dans le Saïd. Un éclat de foudre est un prodige tel, que les populations se souviennent des années ou ce phénomène a eu lieu. En revanche, les rosées sont perpétuelles et abondantes : plus fortes sur le littoral, elles diminuent à mesure que l’on gagne vers l’inteneur. A Alexandrie, dès le coucher du soleil, en avril les terrasses sont trempées comme s’il avait plu. Ainsi s établit une compensation nécessaire à la végétation égyptienne. 6

Tel est, dans sa physionomie générale, le sol égyptien. Sans accepter aucune des exagérations à l’usage des voyageurs optimistes, on doit dire que, dans des mains plus expertes et moins indolentes, ce pays deviendrait le jardin et le grenier de l’Orient. Les lacs dont il est semé, surtout vers le littoral, le long cours du Nil dans lequel les prises d’eau sont d’une exécution facile serviraient d’éléments à un grand système de canalisation qui pourrait tripler tout d’un coup la masse des récoltes et les richesses productives de la vallée.

Créateur du pays qu’il traverse, le Nil ne peut pas etre regarde comme un fleuve ordinaire. Le mystère de ses sources, la régularité périodique de ses crues, tout dans les temps anciens, contribuaàen faire le principal agent de a prospérité de l’Egypte. Il devint un dieu pour' elle; on le nomma le très-saint, le père, le conservateur du pays; il était le représentant d’Ammon, et on a orait, d après la version, d’ailleurs suspecte, d’Hor-

temlZ’ SI°“s, une donble Panification, céleste et Le d;eu celeste est figuré sur les monuments

ïlnné'ï1'1’5 ^“ai" * de bélieri le corPs est enveS»diUnr "JUe bIeue’ et la face est d'une teinte e dieu tient dans ses mains un vase duquel

l’égypte.

s’épanchent les eaux. Quelquefois à ses côtés sont trois autres vases, emblème de l’inondation : l’un de ces vases représentait, croit-on, l’eau que l’Égypte produit elle-même; le second celle qui lui vient de l’Océan; le ' troisième les eaux pluviales qui, descendues de l’ÉLhiopie, déterminent le débordement. Le Nil terrestre est aussi un personnage de forme humaine, toujours fort gras, et souvent hermaphrodite. Sur sa tête se balance un bouquet d’iris ou de glaïeul, symbole du fleuve débordé. Dans les peintures hiéroglyphiques, ce personnage fait presque toujours, au nom des rois, des offrandes aux grands dieux de l’Égypte. Il présente sur une tablette, tantôt quatre vases, tantôt des pains, des fruits , des bouquets de fleurs, des céréales et autres produits du sol. Les Égyptiens dans leur langue nommaient ce dieu Hopi-mou, c’est-à-dire : qui se retire à volonté.

Longtemps le Nil a occupé le monde savant à cause du mystère de ses sources. Au temps d’Hérodote on s’en inquiétait déjà. « Aucune des personnes avec lesquelles » je me suis entretenu, dit cet historien, soit parmi les » Égyptiens, soit parmi les Libyens et les Grecs, ne » s’est donnée à moi comme connaissant ces sources, » si ce n’est un Égyptien chargé de tenir les registres » des biens appartenant au temple de Neith à Sais, et » j’ai cru qu’il plaisantait quand il m’a assuré possé- » der là-dessus les renseignements les plus précis. » Hérodote s’informa des sources du Nil aux frontières mêmes de l’Égypte, et là on lui assura qu’on pouvait remonter le Nil pendant quatre mois, et qu’à cette distance on arrivait à Méroë, capitale d’un royaume éthiopique, et résidence de transfuges égyptiens.

Après Hérodote, des savants de tous les pays et de tous les siècles s’occupèrent de la recherche de ces

sources mystérieuses. Le premier de tous, le géographe Ératosthènes obtint quelques renseignements positifs durant les campagnes de Ptolémée Évergèle, qui poussa jusqu’au cœur de l’Éthiopie. On lui doit les mesures exactes du fleuve depuis Méroé jusqu’aux cataractes de Syène.

A son tour, Néron envoya à la découverte des sources du Nil deux centurions romains. Ces deux voyageurs racontèrent qu’ils s’étaient avancés jusqu’au pays des Éthiopiens, dont le roi leur avait fait le meilleur accueil; puis qu’étendant leur course plus loin, ils avaient marché jusqu’à ce que des marais infranchissables les eussent forcés à rebrousser chemin. Les habitants mêmes du pays ne connaissaient point d’issue au travers de ces eaux stagnantes (1). Tout ce qu’il fut donné aux centurions de constater, c’est l’existence de deux grands rochers d’où le fleuve paraissait sortir.

Depuis ce temps jusqu’au seizième siècle, on cite peu de tentatives de ce genre ; mais, vers cette époque, les jésuites portugais, en mission dans l’Abyssinie, crurent avoir trouvé les sources du Nil, et annoncèrent avec un certain éclat cette importante découverte. Pour dissuader l’Europe, il fallut que le savant d’Anville, par la seule force de ses inductions géographiques, prouvât qne les missionnaires avaient pris pour le Nil un de ses afluents. En effet, à une très-grande distance de ses sources présumées, le Nil ou fleuve Blanc, reçoit tour à tour le fleuve Bleu et l’Artaboras, rivières très-considérables. Les missionnaires portugais avaient pris le fleuve Bleu pour le Nil.

Les voyages modernes ont jeté quelque lumière sur cette question fort importante de la géographie, sans la résoudre toutefois complètement. Caillaud, qui, avec

(1) Ces marais ont été reconnus par nos voyageurs modernes.

l’égypte.

M. Linant, accompagna Ismaïl- Pacha, en 1820, dans son expédition en Abyssinie, reconnut l’Artaboras et le fleuve Bleu comme deux affluents du fleuve Blanc ou du Nil. Quant à l’opinion que le fleuve étend entre le Caire et Tombouctou une communication navigable, et à celle qui voulait établir une identité entre le Nil et le Niger, elles furent abandonnées comme des hypothèses insoutenables.

Quelques années après , MM. Combes et Tamisier, et plus récemment MM. Dabadie, dans leurs intéressants voyages en Abyssinie, ont parcouru les rives du Nil Bleu (Bahr-el-Azrak) , et, grâce à leurs recherches, nous possédons maintenant des notions assez complètes sur le cours de cet affluent, qui prend sa source près du lac de Dembéah et va se jeter dans le Nil Blanc, un peu au-dessus de Carthum ou Khartoum.

Quant au Nil Blanc lui-même, qui est le véritable Nil, il était resté très - imparfaitement connu jusque dans ces dernières années. Deux fils de Méhémet-Ali, Ibrahim-Pacha, devenu depuis si célèbre, et Toussoum (père d’Abbas-Pacha), tirent, il y a trente-cinq ans, une expédition sur le fleuve Blanc, mais ils ne s’avancèrent pas au delà du territoire de la tribu de Denka, du 10' au 11e degré de latitude septentrionale. On a d’ailleurs peu de détails sur leur voyage ; ctT que Caillaud en a rapporté, il le tenait d’un chirurgien cophte, nommé Asphar, qui accompagnait les deux princes. Depuis cette époque d’autres explorations ont eu lieu avec plus de succès. Une mission catholique autrichienne, établie, en 1846, sur la rive droite du grand fleuve, à Bellénia, dans la tribu des Berry, au 6e degré de latitude septentrionale, a beaucoup contribué, non-seulement à répandre la civilisation chrétienne dans ces contrées, mais à favoriser les recherches géographiques. Avec

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1 appui des missionnaires , plusieurs voyageurs ont remonté le cours du Nil Blanc. MM. d’Arnaud et Thibaud, qui faisaient partie des expéditions ordonnées par Méhémet-Ali lors de son passage dans le Sennaar avaient déjà reconnu le cours du fleuve jusqu’au 4e degré 40' de latitude nord. M. d’Arnaud s’était avancé jusqu à 1 île de Jaufer, ou de Guba, à six lieues au sud de Bellenia. D. Ignatio Knoblecher, l’un des prêtres de la mission, a pénétré, en 1848, jusqu’à la montagne de Loupouck, qu’il place sous le 4e degré de latitude nord. C est à peu près au même point que s’est arrêté un missionnaire anglais établi dans le Zenzibar, M. Rehman. Ce dernier voyageur, d’après les renseignements donnés par les naturels, pense que la source du Nil est aux monts Kœnia; mais les notions les plus sûres et les plus intéressantes sur cette question se trouvent dans l’ouvrage que vient de publier M. Brun-Rollet, membre de la Société de Géographie, sous ce titre : le Nil Blanc et le Soudan, etudes sur l’Afrique centrale (Paris, 1855 1 vol. in-8°). M. Brun-Rollet, qui a résidé longtemps a Carthum, d où il a fait plusieurs voyages sur le Nil Blanc, dans le but d établir des relations de commerce avec les tribus voisines, nous fait connaître mieux que ses devanciers ce beau fleuve et les contrées qu’il traverse. Au-dessus de Carthum, et avant de recevoir les eaux du Nil Bleu , le Nil Blanc ressemble à une belle nappe d’eau dont les rives se perdent, pendant l’inondation, sous l’ombre des mimosas gigantesques qui bordent le désert. Les premières tribus que l’on rencontre sur ses rives sont les Hassanieh, les Bakkaraet les Chelouk. Au delà d’un village appelé Eleis, le fleuve est divise par des îles nombreuses et cultivables qui, ae loin ont l’aspect de magnifiques jardins, et forment un arc ipel de plus de soixante lieues. Ces îles offrirent

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en 1288 une retraite sûre au roi de Dongolah , chassé de sa capitale par Kalaoun, sultan d'Égypte. On rencontre un peu plus loin le Mokada ou gué d’Abou-Zeid, lequel a reçu son nom d’un héros arabe qui le traversa. Les aventures merveilleuses d’Abou-Zeid alimentent les récits des conteurs du Caire; nous en parlerons plus loin. Tout près de ce gué se trouve l’ile d’Argel, où se tiennent les préposés chargés par le roi des Clielouk de percevoir le tiers du produit de la pêche du Nil. Au delà de ce point le fleuve reçoit deux cours d’eau, le Piper et le Djall, puis une rivière importante, leSaubat, dont les bords élevés sont couverts d’une végétation luxuriante, et ensuite le Misslad ; on rencontre plus loin d'immenses marais couverts de joncs et des forêts de hambadj, au milieu desquels la navigation est difficile (1), puis on arrive à Fayak, où M. Brun-Rollet a longtemps séjourné. En remontant encore le fleuve on traverse les territoires de diverses tribus , dont la plus importante est celle des Chir, qui habitent un grou pe d’îles de trente lieues, situées au milieu du Nil. Après les Chir, on trouve la grande tribu des Berry ou Bary, et leur capitale Bellénia, résidence de la mission catholique dont nous avons parlé ci-dessus, et terme ordinaire des expéditions turques. Au delà de Bellénia, et près de la montagne de Loupouck, où s’arrêta en 18i8 D. Knoblecher, on remarque plusieurs cataractes; le Nil s’élargit sur un plateau parsemé d’écueils, où l’eau manque souvent aux barques les plus légères , qui touchent le fond à chaque instant. Le fleuve fait ensuite un coude de douze lieues à l’ouest-sud-ouest. Sur la droite sont les dernières habitations des Berry, et sur la gauche celles des jWang-Ara. Arrivé au village de Garbo, que M. Brun

(1) Ce sont très-probablement les marais que rencontrèrent les centurions romains.

LlÉGYPTE. 119

place au 3e degré de latitude nord, on est arrêté par une nouvelle cataracte formée d’une lisière de rochers entre lesquels le Nil s’échappe en écumant. M. Brun pense que cette cataracte pourrait être franchie à l’époque des crues. Sur les deux rives s’étendent les nombreux villages de la tribu des Makédo; on suit leurs possessions pendant deux journées; après eux viennent les Méroulys et les Hougoufi son la rive droite, les Koukous et les Madi sur la rive gauche. Le fleuve est tellement resserré entre les montagnes habitées par ces peuples, qu’on le traverse sur un tronc d’arbre jeté d’une rive à l’autre. Plus au sud sont les Bido et les Kuendas, au teint olivâtre, dont la capitale est Bobenga. De Bobenga, où l’exploration s’est arrêtée, on voit se dessiner vers le midi, à une distance de deux jours de marche, les hautes montagnes de Kombirat, au delà desquelles habitent les Sadongos. Les sauvages de la tribu des Berry affirment qu’au-dessus du territoire des Sadongos il existe d’autres montagnes très-élevées. C’est là que M. Brun place, par conjecture, la source du Nil. Ces montagnes seraient au delà de l’équateur, à peu près sous la même latitude que les monts Kœnia, où le fleuve prendrait naissance, suivant l’opinion de M. Rehman.

Dans son cours connu, en Nubie et en Égypte, le Nil forme cinq cataractes qui toutes ont été visitées; dans les temps antérieurs la hauteur de ces cataractes celle de Syène surtout, a été exagérée par les voyageurs; elles ont joui d’une réputation de merveilleux que des observa' ions récentes ont à peine détruite. La cataracte de Syène en Nubie n’est pas, bien s’en faut, ce que l’ont faite Paul Lucas et Bruce.

Paul Lucas disait : « Nous arrivâmes une heure avant le jour à ces cataractes si fameuses ; elles tombent par

plusieurs endroits d’une montagne de plus de de«u cents pieds de hauteur. On me dit que les Barbarins y descendaient avec des radeaux, et j’en vis deux en ce moment qui s’y jetèrent de cette manière avec le NU. Le seul endroit remarquable est une belle nappe d’eau large de trente pieds, qui forme en tombant une espèce d’arcade par-dessous laquelle on pourrait passer sans se mouiller, et il y a apparence qu’on prenait autrefois ce plaisir ; on y voit , en effet , comme une petite plateforme où il y a plusieurs sièges pour s’asseoir.-.. Quand j’eus contemplé assez de temps cet endroit où le fleuve se précipite de si haut, l’élévation et la commodité du lieu m’engagèrent à dessiner le cours du Nil, dont voici en petit la copie de la carte qu’on m’a fait l’honneur de présenter au roi. » A l’appui de ce récit fantastique, Paul Lucas produisait une carte du Nil bien autrement fantastique, et dans laquelle les montagnes nubiennes avaient deux cents pieds de haut.

A son tour Bruce a écrit : « Le bruit de la chute est tel, qu’il plonge dans un état de stupeur et de vertige,

- et que le spectateur n’a plus ses facultés pour observer . le phénomène avec attention. La nappe d’eau qui se précipite a un pied d’épaisseur et plus d’un demi-mille de large; elle s’élance d’environ quarante pieds dans un vaste bassin d’où le fleuve rejaillit avec fureur et répand en diverses directions des flots bouillonnants et pleins d’écume. »

Ceci est déjà plus modéré que Paul Lucas, et plus modéré aussi que le récit de Philostrate, dans la Vie d’Apollonius de Thyane. « Apollonius et ses compagnons, dit cet écrivain, entendaient à quinze stades de là le bruit d’une autre cataracte insupportable à l’ouïe, tellement que la plupart d’entre eux refusèrent d’avancer plus loin; mais Apollonius se rendit à la cataracte ac-

l’égypte.

compagne d’un gymnosophiste et d’un timarion. De retour, il raconta aux siens que c’étaient les sources du Nil, qui paraissaient suspendues à une hauteur prodigieuse ; que la rive était une carrière immense où l’eau se précipitait toute blanche d’écume, avec un fracas épouvantable, et qu’enfin le chemin de ces sources était roide et pénible, et au delà de tout ce qu’on peut imaginer. »

La concordance de ces récits pourrait faire croire à l’existence d’une chute d’eau semblable à celles du Bogota et du Niagara. Cette chute d’eau n’a existé que dans les rêves des explorateurs, anciens ou modernes, qui se sont copiés en s’exagérant l’un l’autre. La cataracte de Syène est simplement un exhaussement du lit du fleuve et un de ces barrages de rochers si connus en Amérique sous le nom de randales. Le bruit que fait le courant arrêté par cet obstacle s’entend à quelques minutes de distance. Plus fort pendant l’hiver, on peut le comparer au brisement de la vague sur une côte de récifs. Quand on arrive près de Chellàl, le chemin devient impraticable. Dressé à pic, le rocher descend vers le Nil dans une direction perpendiculaire, et semble s’y noyer pour saillir ensuite sous la forme d’aiguilles et d’écueils. Ces écueils, qui hérissent le fleuve, forment la cataracte. Il y a là étranglement dans le lit du fleuve, qui s’y trouve plus étroit de moitié qu’à Philœ et à Syène, et en même temps action turbulente, tourbillon , remous et rapides dans les eaux secouées par le jeu de ces roches saillantes ou souterraines.

C'est principalement vers la rive droite que les îles, plus rapprochées, apportent le plus d’entraves au cours naturel du fleuve. Dix barrages s’y échelonnent, devant lesquels le Nil refoulé forme une suite de petites cascades d’un pied d’élévation. Cet espace est rempli de

tourbillons et de gouffres agités dans des directions violentes et souvent contraires. Sur la rive gauche, le fleuve, quoique plus rapide, a un cours plus égal. Pendant les hautes eaux, les écueils étant tous recouverts, il s’y trouve un canal navigable, que les bateaux peuvent remonter même à la voile. Dans les eaux basses, les barques se font remonter à la cordelle. C’est durant cette dernière époque que le Nil, tombant d’une hauteur de cinq à six pieds, rend moins dérisoire le nom de cataracte. Alors aussi les roches, submergées pendant l’inondation, se montrent à découvert, et rendent plus saillantes à l'œil les inégalités de son lit rocheux.

Ainsi l’on voit combien la cataracte de Syène répond peu aux descriptions que nous ont laissées les voyageurs du moyen âge. Maintenant, que faut-il croire? L’état des lieux aurait-il changé au point de faire d’une cataracte assourdissante, prodigieuse, immense, une simple chute d’eau, un choc du fleuve contre les brisants ? ou bien encore, les récits des anciens qui s’accordent à placer non loin de Syène l’une des principales catadoupes, sont-ils le résultat d’une erreur de lieu, d’une méprise qui confond la dernière cataracte du Nil avec les cataractes supérieures? Hérodote, Diodore de Sicile, Sénèque, Pline, Ammien-Marcellin, n’avaient-ils raconté que des fables? et Strabon seul a-t-il raison quand il dit, en parlant du barrage de Syène : « La petite cataracte est une éminence de rocher au milieu du Nil, qui finit par un précipice d’où l’eau s’élance avec impétuosité ? »

D’après l’état des lieux, observé avec soin , Strabon seul est dans le vrai ; les autres écrivains sont au moins des exagérateurs. On aurait pu, avant que lq Nubie fût moins connue, accorder une importance très-grande

aux cataractes qui se rencontrent au-dessus de celle de Syène, et admettre que tout ceci est une confusion et un malentendu ; on aurait pu croire à l’existence lie la cinquième cataracte de Bruce, qu’il nomme la cataracte d’ A lata ; mais malheureusement aucune des excursions récentes ne justifie cette explication hypothétique, et il en résulte plutôt que les cataractes du Nil ont été de tout temps livrées aux fantaisies des poètes. Le Nil, comme les fleuves du nouveau monde, a un cours embarrassé de barrages qui se multiplient dans la partie supérieure, mais il n'a point de véritable cataracte.

Le Nil ne fut pas moins célèbre dans les vieux âges, par ses inondations régulières et périodiques. A voir la manière dont procède encore aujourd’hui le fleuve, on ne saurait s’étonner que les anciens aient attribué à ce fait physique, facilement expliqué aujourd’hui, une cause surnaturelle. Voici comment un savant de l’expédition française raconte l’effet que produisit sur lui ce phénomène : « C’était un spectacle bien digne d’admiration de voir régulièrement chaque année, sous un ciel serein, sans aucun symptôme précurseur, sans cause apparente, et comme par un pouvoir surnaturel, les eaux d’un grand fleuve, jusque-là claires et limpides, changer subitement de teinte à l’époque fixe du solstice d’été, se convertir en fleuve couleur de sang, et en même temps grossir, s’élever graduellement jusqu’à l’équinoxe d’automne, et couvrir toute la surface de la contrée; puis, pendant un intervalle aussi régulièrement déterminé, décroître, se retirer peu à peu et rentrer dans leur lit à l’époque où les autres fleuves commencent à déborder. »

Si les causes de ces crues périodiques ont jeté les géographes anciens dans les voies du merveilleux, elles ont cessé d’être un mystère pour la science moderne.

On sait pertinemment aujourd’hui qu’elles sont le résultat des pluies régulières qui commencent en Abyssinie au mois de mars. L’effet ne s’en produit sur le Nil égyptien que vers la fin de juin, époque à laquelle commence la crue du fleuve, et il dure jusqu’à l’équinoxe d’automne. Alors, parvenu au maximum de sa crue, il commence à décroître, et cette décroissance dure pendant trois mois, au bout desquels il rentre dans son lit.

C’est après sa jonction avec le fleuve Bleu que le Nil, traversant la Nubie, entre dans l’Égypte à la hauteur de Pbilœ, baigne tour à tour Syène, Ésneh, les monuments de l’ancienne Thèbes et les villages arabes de Louqsor et de Karnak, bâtis sur leurs ruines; ensuite, plus bas, Keneh, Girget, Syout, Manfalout, Mynieh, les pyramides et le Caire. Au-dessous du Caire, partagé en deux portions à peu près égales par l'embranchement qui forme le Delta, le Nil va se jeter dans la mer par une double embouchure, l’une au-dessous de Rosette, l’autre au-dessous de Damiette.

Dans tout son cours égyptien, le Nil est coupé par divers canaux dont quelques-uns ne sont pas sans importance. Dans le nombre, on peut citer le canal Joseph ou Bahr-Jusef, qui unit le fleuve à la vallée du Fayoum, canal de cent milles de long sur une largeur moyenne de cent cinquante pieds, et dont une portion paraît répondre à l’ancien canal Oxyrinchus, cité et vu par Strabon; le Beny-Ady, qui communique au précédent; le Bahr-el-Ouady ou canal de l’Ouest, creusé dans la roche calcaire et long de quinze lieues ; le canal de Damanhour, qui en a dix ; le canal de Bahireh, qui jcint , la branche de Rosette au lac Maryout, l’ancien Maréotis ; le canal de Menouf, qui se prolonge durant douze lieues; le grand canal Aben - Mennegy, qui tra-

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verse Belbeys, et dont on porte le développement à quarante lieues; enfin le canal El-Mahrnoudieh (ancien canal de Cléopâtre), ensablé naguère et qui a été recreusé avec une rapidité merveilleuse par Méhémet-Ali. Deux cent cinquante mille Arabes ont été employés à ce travail, qui a duré neuf mois ; vingt mille ont été enterrés sous les berges. Parmi les canaux anciennement existants et dont le tracé se retrouve, il faut citer celui qui unissait le Nil à la mer Rouge, et qui, creusé par les pharaons, comblé ensuite pendant la période des invasions persane et grecque, fut réparé et remis en activité, comme nous l’avons dit ci-dessus, sous les premiers califes. Aujourd’hui, on n’en voit guère qu’un petit nombre de vestiges, à la hauteur du Birket-el-Hadji (lac des Pèlerins), aux environs du Caire.

On compte en Égypte dix lacs , dont sept communiquent avec la Méditerranée. Le lac Maréotis (Maryout), dont nous avons parlé en décrivant Alexandrie, est le premier que l’on rencontre sur la base du Delta, en venant de l’ouest. Ce lac contenait encore, au seizième siècle, des eaux douces que lui apportaient des canaux du Nil; l’impéritie et l’insouciance du gouvernementdes Mamelouks le laissèrent se dessécher. Lorsque l’armée française descendit en Égypte, le Maréotis n’offrait déjà plus qu’une plaine sablonneuse, dont la partie la plus basse retenait les eaux de la pluie. Méhémet-Ali a fait barrer la communication de ce lac avec la mer, et le Maréotis ne reçoit plus que les eaux pluviales et les surverses du canal Mahmoudieh. Ces eaux couvrent sa surface pendant l'hiver ; mais en été elles s’évaporent, et le fond du lac, ayant été longtemps imprégné des eaux de la mer, est couvert d’une couche saline assez épaisse qui lui donne l’aspect d’un terrain couvert de

neige. Le sel, qui se cristallise ainsi, est exploité. Le pacha d’Égypte avait conçu, il y a vingt ans, le projet de remettre en culture le sol du Maréotis. Les autres lacs qui s’étendent le long des côtes de la Méditerranée, depuis Alexandrie jusqu’à El-Arych, sont ceux de Mahdieh, d’Edkou, de Bourlos, de Balah, de Menzaleh, de Bardoual. Dans la Basse-Egypte on remarque encore le lac de Natroun, que nous décrirons dans le chapitre suivant. Les lacs Amers, situés vers le milieu de l’isthme de Suez, et aujourd’hui desséchés, servaient de transition pour l’ancien canal, qui faisait communiquer la mer Rougeau Nil(l). Mais le plus célèbre des lacs de l’Égypte est le Birket-el- Karoun, ou lac Mœris. Le lac Moeris, s’il faut en croire la tradition, aurait été pratiqué à main d’homme, et serait l’ouvrage des pharaons égyptiens, ouvrage immense et non moins gigantesque que les pyramides, puisqu’il a soixante lieues carrées. Grâce à l’accumulation d’eau douce qui s’y maintenait, on pouvait régulariser les inondations du Nil, recevoir son trop plein dans les fortes crues, ou lui fournir un supplément dans les crues mauvaises. C’est dans le même but et dans le même système que le pacha d’Égypte avait songé à équilibrer à l’aide d’un barrage les débordements inégaux du Delta. Cette grande entreprise n’est pas encore complètement terminée, et déjà présente des inconvénients.

On a longuement disserté un point de vue de théories systématiques sur l’exhaussement du Nil et sur la formation de la vallée. Que la terre d’Égypte soit un

(1) Les lacs situés entre la Méditerranée et la mer Rouge, particulièrement le lacTimsah et le lieu appelé les Lacs aiuers , ont été parfaitement étudiés par MM. Linant-Bey et Mougel-Bey, dans leur grand et beau tracé du canal de Suez à Péluse, entrepris sous la direction de M. Ferdinand de Lesseps.

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produit du fleuve, Hérodote le dit et beaucoup de faits le prouvent; mais qu’on puisse établir d’une manière pertinente, soit à l’aide d’un travail mathématique, soit à l’aide d’inductions historiques, où s’arrêtait autrefois le rivage et quelle était précisément la forme du i territoire; combien il a fallu d’années, de mois, de jours et d’heures, pour que les alluvions descendues des terres éthiopiennes aient donné quelque consistance à ces marécages inhabités, et forcé le Nil, dont une branche déviait vers la Libye, à se rejeter tout entier vers la contrée issue de son limon, c’est là, nous le répétons, ce qui ne peut s’admettre qu’avec une grande réserve et une sage défiance.

Ce qui est positif, c’est que de tout temps le Nil fut réputé pour la salubrité de ses eaux , qui sont légères et agréables au goût. Les Égyptiens disent que si Mahomet en eût bu, il aurait demandé à Dieu une vie éternelle pour pouvoir en boire toujours. On va jusqu’à en expédier à Constantinople pour l’usage particulier du sultan et de son sérail.

La crue du Nil est célébrée tous les ans au Caire avec une pompe religieuse et au milieu d’un grand concours de peuple. Le oualy, ou chef de la police, se rend au kalidji, digue qui contient les eaux et les empêche de pénétrer jusqu’au Caire; il la coupe solennellement au milieu des cris de la foule et des salves d’artillerie. Au moment où le fleuve se précipite dans l’ouverture pratiquée, les femmes jettent dans l’eau des mèches de leurs cheveux, des bouquets de fleurs, des rubans, des morceaux d’étoffes et des menues pièces de monnaie. Des adolescents et des enfants se jettent de leur côté dans l’eau bénie, afin d’être les premiers à s’y baigner. Grâce à cette coupure, la plus grande partie du Caire se trouve en peu de temps submergée, et l’on ne peut,

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dans beaucoup de quartiers, aller d’une maison à l’autre qu’au moyen d’embarcations.

De toutes les hypothèses ethnographiques dont l’ancienne population d’Égypte a été l’objet, la plus spécieuse et la moins déraisonnable est celle qui la fait descendre des peuplades nubiennes. Les hommes, dans les âges antiques, ont dû suivre le cours du fleuve; ils ont dû venir. d’où venaient ses eaux. Ainsi il n’est point improbable que les Abyssins et les Nubiens fournirent jadis à la vallée du Nil son premier noyau d’habitants. Dans les Barabras d’aujourd’hui, habitants de la basse Nubie, on remarque même une foule de caractères physiques qui leur sont communs avec ceux des momies trouvées dans les hypogées. Les Berbers ou Barabras ont les membres proportionnés et robustes, les cheveux à demi crépus, courts et bouclés, ou bien tressés selon l’ancienne mode égyptienne et huilés habituellement. C’est là, disent quelques auteurs, les vrais descendants des peuples d’Égypte; les Cophtes, auxquels on a faussement attribué cette qualité, paraissent être le résultat d’un croisement issu des générations conquérantes.

Telle est entre autres l’opinion de Champollion le jeune : « Les premières tribus qui peuplèrent l’Égypte, » dit -il, c’est-à-dire la vallée du Nil, entre la cata- » racte de Syène et la mer, vinrent de l’Abyssinie et » du Sennaar. Les anciens Égyptiens appartenaient à » une race d’hommes tout à fait semblables aux Ken- » nous ou Barabras, habitants actuels de la Nubie. » On ne retrouve dans les Cophtes de l’Egypte au- » cun des traits caractéristiques de l’ancienne popu- » lalion égyptienne. Les Cophtes sont le résultat du » mélange confus de toutes les nations qui, successi- » vement, ont dominé sur l’Égypte. On a lcrt de v.;:>

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» loir retrouver chez eux les traits principaux de la » vieille 'race. »

Cette opinion semble d’ailleurs concorder avec la tradition historique. « Les Éthiopiens, écrivait Diodore » de Sicile, affirment que l’Égypte est une de leurs co- » lonies : le sol lui-même y est amené par le cours et «parles dépôts du Nil; il existe des ressemblances » frappantes entre les usages et les lois des deux pays :

» on y donne aux rois le titre de dieux; les funérailles » sont l’objet de beaucoup de soins; les écritures en » usage dans les deux pays sont exactement les mêmes, » et la connaissance des caractères sacrés, réservée aux » prêtres seuls en Égypte, était familière à tous en » Éthiopie. Il y avait, dans l’un et l’autre royaume, des » collèges de prêtres organisés de la même manière, et » ceux qui étaient consacrés au service des dieux, pra- » tiquant les mêmes règles de sainteté et de pureté, » étaient également rasés et habillés de même ; les rois » avaient aussi le même costume, et un aspic ornait » leur diadème. Les Éthiopiens ajoutaient beaucoup » d’autres considérations pour prouver leur antériorité » relativement à l’Égypte, et démontrer que cette con- » trée est une de leurs colonies. »

A cette autorité historique viennent se joindre les traditions positives, quoique peu précisées, qui accordent aux plateaux d’Axum et du Gondar une civilisation dont la date se reporte aux premiers âges du monde, et l’existence longtemps fabuleuse de cet empire deMéroë, dont les vestiges semblent s’être reproduits sous les pas d’explorateurs modernes. Quelques détails viennent encore à l’appui de cette hypothèse : nous venons de dire que les Barabras ou Berbers ou Barbarins tressent encore leurs cheveux comme les tressaient les Égyptiens; ils portent des sandales tissues de feuilles de palmier.

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comme celles que l'on retrouve dans les sépultures égyptiennes, attachées aux pieds des momies. Animaux sacrés chez les Egyptiens, l’ibis noir et l’ibis blanc se retrouvent dans la Nubie, tandis qu’on ne les voit plus èn Égypte. Les Barabras usent encore d’un coussinet en bois, de forme circulaire, meuble de leurs ancêtres. Dans d’autres ustensiles, dans les armes, dans les parures, la même forme antique se retrouve.

Il y a plus, les anciens Égyptiens connurent et distinguèrent la race noire, la race africaine, dont quelques ethnologues les font descendre. Dans les peintures hiéroglyphiques, on voit figurer parmi les vaincus des hommes qui appartiennent à ce type. Ils connurent aussi la race grecque et les races blondes du Nord, s’il faut en croire l’explication de Champollion à propos d’un tableau allégorique qu’il exhuma des tombeaux de rois ( Byban-el-Molouk ), creusés dans les flancs des montagnes de Thèbes.

« Dans la vallée de Byban-el-Molouk, dit cet archéologue, nous avons admiré, comme tous les voyageurs, l’étonnante fraîcheur des peintures et la finesse des sculptures de plusieurs tombeaux. J’y ai fait dessiner la série des peuples figurés dans les bas-reliefs. J’avais cru d’abord, d’après les copies de ces bas-reliefs publiées en Angleterre, que ces peuples, de race bien différente, conduits par le dieu Horus, tenant le bâton pastoral, étaient les nations soumises au sceptre des pharaons ; l’étude des légendes m’a fait connaître que ce tableau a une signification plus générale. Il appartient à la troisième heure du jour, celle où le soleil commence à faire sentir toute l’ardeur de ses rayons, et réchauffe toutes les contrées habitées de notre hémisphère. On a voulu y représenter, d’après la légende même, les habitants de l’Égypte et ceux des contrées étrangères. Nous

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avons donc ici sous les yeux l’image des diverses races d’hommes connues des Égyptiens, et nous apprenons en même temps les grandes divisions géographiques ou ethnographiques établies à cette époque reculée.

. » Les hommes, guidés par le pasteur des peuples, Horus, appartiennent à quatre familles bien distinctes. Le premier est de couleur rouge sombre , taille bien proportionnée, physionomie douce, nez légèrement aquilin, longue chevelure nattée, vêtu de blanc. Les légendes désignent cette espèce sous le nom de Rot-enne-rôme, la race des hommes, les hommes par excellence, les Égyptiens.

» Il ne peut y avoir la moindre incertitude sur la race de celui qui vient après ; il appartient à la race des nègres, désignés sous le nom général de Nahari.

» Le suivant présente un aspect bien différent : peau couleur de chair tirant sur le jaune, ou teint basané, nez fortement aquilin, barbe noire, abondante et terminée en pointe; court vêtement de couleurs variées; ceux-ci portent le nom de Namou.

» Enfin le dernier a la teinte de peau que nous nommons couleur de chair ou peau blanche de la nuance la plus délicate, le nez droit ou légèrement voussé, les yeux bleus, la barbe rousse ou blonde, la taille haute et très-élancée, le vêtement de peau de bœuf, conservant encore son poil; véritables sauvages tatoués sur les diverses parties du corps : on les nomme Tamhou.

» Je me hâtai de chercher le tableau correspondant à celui-ci dans les autres tombes royales, et en le retrouvant en effet dans plusieurs , je me convainquis qu’on a voulu figurer ici les quatre parties du monde, selon l’ancien système égyptien : 1° les habitants de l’Égypte, qui, à elle seule, formait une partie du monde, d’après le très-modeste usage des vieux peu-

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pies; 2° les habitants propres de l’Afrique, les nègres ; 3° les Asiatiques; 4° enfin (et j’ai honte de le dire, puisque notre race est la dernière et la plus sauvage de la série) les Européens, qui, à ces époques reculées, ne faisaient pas une très-belle figure dans le monde. Il faut entendre ici tous les peuples de race blonde et à peau blanche, habitant non-seulement l’Europe, mais encore l’Asie, leur point de départ. »

Telle est l’hypothèse de Champollion, qu’il ne faut admettre qu’avec une grande réserve, les illusions de l’ethnographe, à propos de l’Égypte, étant tout au moins aussi suspectes que celles de l’archéologue et du géologue. Ce qui semble ressortir plus évidemment d’observations réelles faites sur des momies, c’est que le vrai type égyptien n’avait aucun des caractères nègres que Volney et d’autres savants lui ont attribués. Chez les autochtones, l’angle facial était beau, les traits étaient réguliers, les lèvres prononcées, mais bien jointes. Leur teint était bruni par le climat, et, chose assez bizarre, dans leurs peintures hiéroglyphiques, ils donnent à la femme un autre teint qu’à l’homme : celle-ci tire sur le jaune , celui-là sur le rouge. Dans toutes les recherches faites sur les cadavres des momies, on n’a retrouvé nulle part les traces d’une conformation nègre, et au contraire des cheveux parfaitement lisses adhéraient encore à la peau.

Ainsi, l’on peut rigoureusement déduire de tous ces faits que la population primitive de l’Égypte descendit des plateaux éthiopiens, et sans doute les premiers émigrants ne furent pas l’élite de cette race. Errante d’abord et misérable, elle disputa un terrain marécageux aux reptiles qui l’infestaient, se fixa ensuite dans les localités les moins ingrates, et, dans une double conquête sur le désert et sur le fleuve, amena cette val-

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lée, déserte naguère, à l’état du plus florissant empire du monde. Dans cette progression lente et merveilleuse, la population dut suivre, comme elle l’avait fait au début, le cours du fleuve, poussant plus au nord à mesure qu’elle était surabondante, et passant ainsi de Thèbes à Memphis pour arriver au Delta, cet exhaussement plus moderne.

Comme si ce pays devait procéder en tout par couches diverses et successives, les populations égyptiennes se composent, aussi bien que son terrain, d’alluvions et d’agglomérats. Les Perses, les Macédoniens, les Grecs, les Romains, les Ethiopiens, les Abyssins, les Arabes, les Géorgiens, les Turcs, les Mamelouks, n’ont pu passer sur cette terre sans y laisser des traits épars et confus de leur passage. De là vient cette race cophte, qui n’est, à proprement parler, que le mélange et le croisement des vainqueurs et des vaincus, type sans caractère, parce qu’il les a tous, peuple sans passé comme sans avenir, produit bâtard et dégénéré dans lequel Volney a vu à tort les indigènes de la vieille Égypte. Les Cophtes ont la peau bouffie, l’œil gonflé, le nez quelquefois écrasé, la lèvre assez forte. Ils sont chré tiens, mais chrétiens schismatiques. Le plus grand nombre vit dans la haute Egypte ; mais on en retrouve dans toutes les l villes de la vallée, exerçant presque tous des fonctions ad- 1 ministratives pour lesquelles ils ont une grande aptitude. I Tant que dura l’occupation des Français , les Cophtes furent les seuls percepteurs de l’impôt, comme ils l’étaient d’ailleurs sous les Mamelouks. Sous le nom d'écrivains ( grammaticos ), ils sont les intendants, les secrétaires et les agents fiscaux des autorités égyptiennes. Rusés et intelligents, ils s’acquittent de leurs fonctions avec assez de succès et de zèle pour mériter toutes les haines des pauvres fellahs dépouillés par eux.

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A côté des Cophtes, qui sont une minorité peu importante de la population égyptienne, sont les Arabes, classe la plus nombreuse et la plus répandue. Ces Arabes sont de plusieurs sortes, et, pour ainsi dire, de plusieurs dates.

Les uns remontent à la conquête d'Amrou ; ce sont les fellahs ou paysans de l’Égvpte. Dans le premier siècle de la conquête musulmane, on vanta tellement aux nomades du désert la fécondité de la vallée du Nil, qu’ils y accoururent par milliers. L’affluence fut telle, que les régnicoles grecs furent effacés et disparurent, absorbés par les nouveaux venus. Les Arabes cultivateurs ont bien conservé leur physionomie originelle ; seulement, en se fixant sur un sol plus fécond, ils ont acquis de plus beaux développements physiques. Les paysans d’Égypte sont d’une taille élevée; la moyenne est de cinq pieds quatre pouces , et il n’est pas rare de voir des hommes de six pieds. Leur peau , halée par le soleil, est presque noire ; leurs membres musculeux sont robustes et souples ; le visage est d’un bel ovale, le front large et avancé; l’œil noir, brillant et expressif, se cache sous de beaux sourcils noirs; la bouche bien découpée a presque toujours de magnifiques dents.

A côté de ces Arabes, venus des déserts de l’Est, figurent en moins grand nombre des Arabes occidentaux ou Maugrabins, venus à diverses époques et sous divers chefs, soit de la Lybie, soit de la Mauritanie. Quoique appartenant à la même race et présentant les mêmes caractères physionomiques, ees indigènes tiennent à être classés à part des autres fellahs ; concentrés dans le Saïd, ils y ont des villages et même des princes particuliers.

Enfin il existe autour de l’Égypte, comme autour de la Syrie, une autre sorte d’Arabes, qu’on nomme

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Arabes-Bedouins ou habitants des déserts. Organisés par tribus, comme les Bédouins de l’Arabie, ces nomades ont garde les mœurs et les usages des peuples vagabonds. Dispersés dans les rochers, dans les cavernes^ dans les ruines, ou campant au cœur du désert ils n abordent les terres cultivables que dans un but dé pillage ou pour y faire pâturer leurs troupeaux. Il est dans le nombre, des tribus qui arrivent régulièrement chaque année, à l’époque de la décroissance du Nil du fond même de l’Afrique, afin de profiter des herbes nouvelles, et qui, au printemps, quand la sécheresse est revenue, s’enfoncent de nouveau dans le désert D autres, au contraire, s’établissent en Égypte à poste fixe et y louent des terres qu’ils ensemencent. Quoique vaga.ntes, ces tribus posent entre elles des limites qu elles franchissent rarement, et seulement en cas de guerre. Toutes ont, à peu de chose près, les mêmes mœurs, les memes usages, le même genre de vie et cette vie ne différé que par des nuances imperceptibles de celle des Arabes du grand désert. On estime que les tribus qui se promènent, soit dans les sables lybiques soit sur le littoral de la mer Rouge et dans l’isthme dé Suez, peuvent compter trente mille cavaliers ; mais ces forces sont tellement désunies et isolées, qu’elles ne laissent jamais l’Egypte sous le coup d’invasions collectives et formidables.

r ifjT nS , tr,lbus 1ybi?ues » les plus connues sont le !?n^eSi °ulf d;Ah' des Keoubys et des Hennadys, que le général Andréossy visita et dont il a décrit les mœurs

Arabesl6! T T"1 entre 6UX A^-Kheych on taires nm jfn ’ ^ Opp0sltl0D aux Arafoes sédenraS Arab-Khayt ou Arabes des mu-

La richesse de ces tribus consiste en troupeaux et en

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chameaux, tandis que celle des Arabes des villages est en gros bétail. Les vêtements des nomades consistent en un burnous ou bernous de laine blanche, dont l’étoffe se fabrique en Barbarie.

Le gouvernement patriarcal domine parmi ces tribus arabes. Le cheik, choisi dans une famille ancienne et respectée, n’exerce sur les membres de la peuplade qu’une autorité toute bienveillante et persuasive ; son droit le plus réel est celui de paix et de guerre : quand on signe une trêve, c’est lui qui revêt la pelisse et reçoit les présents. Les seuls droits sacrés aux yeux decesArabes sont ceux de l’hospitalité. Quand un étranger s’est assis dans leur tente, qu’il y a bu, mangé et fumé, il est à l’abri de toute insulte. Quant à la foi du serment, elle est illusoire; un traité juré sur leur tête, ou même par Allah, n’est pour eux qu’un engagement sans valeur, qu’ils violent à la première occasion.

Ces Arabes semblent regarder l’Égypte comme leur propriété. Quand on leur reproche leur vie de pillage, ils répondent qu’ils ne font que reprendre leur bien. « Nous avons été chassés par la force, disent-ils, nous reprenons par la force ce qui nous appartient. » Aussi la présence d une de ces tribus -est-elle pour les bourgades égyptiennes le plus redoutable de tous les fléaux. Les armes habituelles de ces nomades sont des piques en fer carré, emmanchées d’une hampe de douze à quinze pieds, dont ils se servent avec la plus grande adresse. Cependant, les tribus campées à l’ouest du Nil ont presque toutes des armes à feu. Leur manière de combattre est d’ailleurs désespérante. Évitant une rencontre décisive, ils cherchent à agir par voie de surprises, et quand ils sont les plus faibles , ils fuient vers le désert où la cavalerie la mieux montée ne peut les Atteindre. Pour réduire cet insaisissable ennemi,

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Napoléon avait imaginé de créer un corps de cavalerie, qui, au lieu de chevaux se servait de dromadaires, animal dont la course, moins rapide d’abord que celle du cheval, est plus longtemps et plus uniformément soutenue. Au bout de dix heures de course, le dromadaire a vaincu la meilleure jument. A l’usage de ce corps singulier, on avait dressé des dromadaires qui s’agenouillaient pour recevoir leurs cavaliers, et qui obéissaient ensuite à un caveçon. L’escadron étant peu nombreux, on avait imaginé un moyen bizarre de le multiplier aux yeux des Arabes. Chaque cavalier avait deux ou trois costumes de rechange en toile de couleur, l’un bleu, l’autre blanc, l’autre jaune, couleurs saillantes et bien distinctes. Dans le courant d’une poursuite, ils avaient soin de changer plusieurs fois d’uniforme, afin que la tribu poursuivie crût avoir toujours affaire à des ennemis nouveaux et s’exagérât leur nombre. C’est ainsi que le général en chef de l’armée d’Égypte parvint à réduire les peuplades lybiques ou du moins à neutraliser leurs ruineuses invasions.

Quand les tribus sont aux prises, les jeunes filles se montrent à la vue des combattants; elles jouent du tambourin et entonnent des chants propres à exciter leur courage. Les blessés sont soignés par les femmes, qui font grand cas de la valeur. En temps de guerre, les camps maintiennent toujours en observation sur les hauteurs, des vedettes qui, pour donner le signal, élèvent leur turban au-dessus de leurs lances. Si le camp doit avancer, les vedettes marchent sur l’ennemi ; dans le cas contraire, elles se replient vers le camp.

Les Arabes portent avec eux, à chaque migration nouvelle, la plus grande partie de leurs richesses et de leurs approvisionnements. Dans les camps à- demeure, ils cachent leur grain et leur paille hachée au fond de

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grands trous creusés dans la terre. Quelques lambeaux de terrain cultivable, le voisinage d’un puits d’eau douce, déterminent le choix d’un emplacement propre à camper. Certaines tribus ont, en outre, à quelques lieues dans le désert, des entrepôts entourés d’une enceinte crénelée, et plus loin encore, des dépôts dans le sable, que les propriétaires seuls peuvent connaître à de certains indices. Ces Arabes ne sont point aussi fanatiques que les musulmans et les Arabes sédentaires. Souvent même, l’intérêt politique dominant l’intérêt religieux, ils ont préféré des infidèles aux croyants. Ainsi, quand l’armée française eut renversé la puissance des Mamelouks, on entendit les filles de la tribu des Hennadys chanter :

Vive le peuple qui a chassé Mourad du Caire 1

Vive le peuple qui nous a laissé voir les villages 1

Vive le peuple qui nous a fait manger des foutyrs (1).

Quelques années plus tard, lorsque Méhémet-Ali eut entrepris l’extermination des Mamelouks, trois de ces tribus de Bédouins, les Hennadys que nous venons de nommer, les Oulad-Ali et les Guemaates, prirent parti dans la lutte; les premiers soutenaient les Mamelouks, les autres s’étaient prononcés pour le vice-roi et le secondaient puissamment. La victoire s’étant déclarée pour Méhémet-Ali, les Oulad-Ali et les Guemaates s’enrichirent de ses bienfaits et reçurent de lui des terrains et des pensions, tandis que les Hennadys étaient chassés de la province Bahari qu’ils habitaient. Lorsque Abbas-Pacha arriva à la vice-royauté de l’Égypte, sa première pensée fut d’abaisser ceux qui avaient joui de la faveur de son aïeul, et d’élever ceux qui avaient été dans sa disgrâce. Sa haine contre le fils

(1) Le foutyr est une sorte de gâteau feuilleté au beurre, qu’oa mange avec du miel et de la mélasse.

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du chef de la tribu des Guemaates, El-Mazri, que protégeait Saïd-Pacha , donna lieu à des événements dramatiques et à des scènes de violence, dont on trouve le récit curieux dans un ouvrage récemmeut publié (11.

Outre les Cophtes, les Arabes et les Bédouins, l’Égypte compte encore dans sa population quelques Turcs qui s’y sont naturalisés depuis la conquête de Sélim, et qui, longtemps en possession des emplois de l’administration de la guerre et du culte, se sont maintenus en partie, même pendant la durée de la scission entre la Porte et Méhémet-Ali. D’autres Turcs, appartenant à la classe du peuple, exercent au Caire et dans les grandes villes les arts qui demandent quelque élude et les métiers les plus lucratifs. A côté des Turcs existait la classe des Mamelouks, classe puissante naguère, mais aujourd’hui complètement détruite.

Les mœurs de ces diverses races ont pris cette sorte d’uniformité qui se produit toujours parmi les hommes habitant la même contrée et vivant sous le même ciel. Cbez les fellahs, cest la patience et la résignation d’hommes de tout temps exploités par la cupidité et par la violence. Le cultivateur ne jouit pas en Égypte du fruit de ses sueurs. Il n’y a pour lui ni sûreté, ni aisance possibles. Placé entre des maraudeurs nomades et des collecteurs impitoyables, le fellah traîne une vie éternellement tourmentée et misérable. Le riz et le blé passent sur la table de ses maîtres ; il faut, quant à lui, qu il se contente de doura, dont il fait un pain sans levain. Ce pain et des ognons crus pour chaque jour quelquefois du miel, du fromage, du lait aigre et des dattes, puis-, dans les grandes fêtes, de la viande, voilà la nourriture habituelle de ces malheureux. Le vête-

(1) Mœurs égyptiennes au dix-neuvième siècle, par M. Achi'Iû Jabrnal, 1855 , in-8.

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ment est à l’unisson ; il consiste en une chemise de grosse toile bleue et un manteau noir d’un tissu clair et grossier. Un bonnet avec un méchant mouchoir de laine rouge forme leur coiffure. Les habitations ne consistent presque toujours qu’en une hutte de terre où l’on étouffe de chaleur et de fumée. Cette condition du peuple égyptien est à peu près la même dans les villes, où la foule circulant dans les rues offre un spectacle affligeant de misère et de nudité.

Du reste, pour ce peuple, nulle garantie contre l’arbitraire, nulle loi qui le protège. Dans tout l’Orient on verse le sang d’un homme comme celui d’un bœuf. L’officier de nuit dans les rondes, le juge dans ses tournées, jugent, condamnent et font exécuter la condamnation. Les bourreaux marchent toujours avec eux, et au premier ordre la tête d’un malheureux paysan tombe dans un sac de cuir, et son cadavre demeure sur la place. Depuis le gouvernement de Méhémet-Ali, cet état de choses a été modifié, il est vrai, par un système de douceur et de tolérance judiciaire ; mais que de pas à faire encore avant qu’une civilisation complète ait appris aux Orientaux la valeur de la vie d’un homme ! Depuis l’avénement de Saïd-Pacha, élevé en France, à Paris, on espère encore de plus heureuses modifications. L’éducation européenne qu’il a reçue, l’élévation de son caractère, sa sagesse, sont la garantie d’une véritable régénération pour l’Égypte.

Si la population actuelle a subi si longtemps ce système d’oppression, ce n’est pas que le courage et l’énergie lui manquent, comme on le croit en Europe. Les fellahs égyptiens sont des hommes d’une persévérance et d’une activité incroyables; aucun travail ne les rebute, aucune fatigue ne les abat. On les a vus périr par milliers dans lecreusement du canal Mahmoudieh, et achever en neuf

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mois cette gigantesque besogne. Agiles autant que robustes, ils suivent à pied le cheval le plus rapide. A la ville, à la campagne, à la guerre, on voit les sais, espèce de palefreniers, courir à côté de leurs maîtres et ne point perdre de terrain. Dociles vis-à-vis des supérieurs, ils ne se pardonnent rien entre eux, et apportent dans leurs vengeances une opiniâtreté arabe. Plutôt que de décéler, ils souffrent la bastonnade, et quand par hasard ils reçoivent une atteinte dans leur honneur de père et d’époux, ils en tirent une expiation inévitable et sanglante. On en a vu égorger leurs femmes de leurs propres mains.

Quant aux autres classes des habitants de l’Égypte, leurs mœurs sont celles de tous les Orientaux , calmes, graves, monotones. Pour les riches oisifs, la vie se partage entre les plaisirs du bain et ceux du harem, entre la prière et la conversation, entre la pipe et les sorbets. A peine se donnent-ils , de temps à autre , comme distraction extérieure, le plaisir d’une promenade à cheval , ou d’une excursion dans les jardins qui entourent presque toujours une ville.

La classe moyenne, de son côté, s’adonne aux arts et au commerce. Quoique fort perfectionnés depuis Méhémet-Ali, les arts mécaniques sont encore dans un état peu avancé chez les Égyptiens. Les ouvrages de menuiserie, de serrurerie, d’armurerie, y sont tout à fait grossiers. Les quincailleries, les merceries , les canons de pistolet et de fusil sont importés de l’étranger. On trouve à peine au Caire deux ou trois horlogers. On y fabrique dé la poudre à canon, mais elle est brute et à gros grains; il y a des raffineries, mais le sucre est plein de mélasse. En revanche, la sellerie, la poterie, la fabrication des soieries et l’orfèvrerie sont traités avec tout le soin désirable, et avec un goût particulier au

pays. Les tapis, les nattes, la teinture des étoffes y ont des ouvriers qui savent les adapter aux habitudes et au luxe de l’Orient. Tous ces produits sont en général satisfaisants, surtout à cause de leur durée.

Malgré cette infériorité industrielle, le Caire forme le centre d’un commerce assez important. Sa position entre la mer Rouge et l’intérieur de l’Afrique, entre le littoral de la Méditerranée et la région du Haut-Nil, en fait le rendez-vous de caravanes accourues chaque année de toutes les directions. Les plus riches sont celles d’Abyssinie et du Maroc. La caravane d’Abyssinie, plus nombreuse avant que Méhémet-Ali eût promené ses armes victorieuses au delà des cataractes, apportait ordinairement au Caire mille à douze cents esclaves noirs, des dents d’éléphant, de la poudre d’or, des plumes d’autruche, des gommes, des perroquets et des singes. L’autre, celle du Maroc, qui ne semble avoir déchu, ni de sa force numérique, ni de son importance commerciale, se forme de tous les pèlerins ou hadjis qui, de l’intérieur de l’Afrique, du pied de l’Atlas, de la Mauritanie, de la Lybie et même du Sénégal , se rendent vers la ville sainte où prêcha et mourut le Prophète. Cette caravane, partie du Maroc, côtoie la Méditerranée en recueillant des recrues à Alger, à Tunis, à Tripoli, à Barkah ; puis, après avoir traversé le désert , elle arrive à Alexandrie, forte de quatre mille chameaux , et se rend au Caire pour se réunir à la caravane d’Égypte. Au Caire, tous les chefs qui la commandaient jusque-là s’effacent devant YEmir-el-Hadji, ou prince des Pèlerins, qui était jadis ou le pacha luimême ou le lieutenant du pacha. Ce dignitaire, dont les pouvoirs sont à demi religieux, conduit alors la caravane vers la Mecque, d’où elle revient quatre mois après. Seulement, les pèlerins du Maroc ayant en*

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core six cents lieues à faire pour retourner chez eux n arrivent dans leur patrie qu’après douze ou ouatorze mois d’absence. Le chargement de ces caravanes consiste en étoffes de l’Inde, en châles, en gommes en parfums, en perles, en galles, et surtout en café moka, ou de 1 Yemen. Le Caire ne garde pas la somme entière de ces marchandises, mais sans compter les bénéfices que cette ville réalise sur la portion qui lui reste, elle perçoit encore sur les pèlerins un droit de capitation qui s’élève à une somme assez considérable.

Outre ces deux grandes caravanes, il en arrive d’aures plus petites venant de Damas, avec des étoffes de soie et de coton, des huiles et des fruits secs. Lattakieh. envoie a Damiette des chargements de tabac, et recoh en échangé du riz d’Egypte. Constantinople expédie des fourrures, des armes, des vêtements, des merceries contre du riz et des fèves. Marseille fournit à l’Égypte des draps, des cochenilles, des étoffes et des galons de Lyon, des epicenes, du papier, du fer, du plomb, des sequins de\emse, des thalers d’Allemagne, des talari (1) contre des cotons et des indigos, nouvelles et précieuses cultures. Chargées à Alexandrie sur des djermes ces marchandises remontent le Nil, et vont alimenter le marche du Caire, qui dessert toute la consommation de la moyenne et de la haute Égypte.

Dans notre résurné historique on a vu sous quel régime fi S(^ 1 Egypte était placée. Au lieu des exactions brutales d’autrefois, régnait, lors de notre séjour en

(1) Le lalaro était autrefois une monnaie de Venise valant 7 u f Cftût* Aujourd’hui en donne, en Égypte le nom 1 ti/ douros d’Espagne, qui valent de 5 fr lf r/’à s { T

r^sur0 ”tDnPeartdiculjère^nt estimés par les Arabes devise : Mn pte JrL "'0,mes d’Hwc“l«v *"*

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Égypte, un monopole absolu qui n’était que l’expression plus silencieuse et moins violente d’un autre despotisme administratif. Il existait bien encore des agriculteurs et des négociants, mais leur action se trouvait à peu près absorbée par celle de l’agriculteur et du négociant unique qui s’était attribué la manipulation de toutes les affaires de l’Égypte. Turcs, Arabes, Juifs et Francs, tous les hommes s’occupant de commerce à Alexandrie et au Caire, passaient pour n’être que les agents plus ou moins directs du pacha.

En retour de ce système onéreux, l’ancien vice-roi a doté l’Égypte d’éléments de force qu’elle n’avait point avant lui. Ainsi, l’Égypte, à l’époque où nous l’avons 0 visitée pour la seconde fois, avait une armée de quatrevingt mille hommes; quatre vaisseaux de ligne, dont deux de cent canons, douze frégates, quatorze corvettes et treize bricks, sans compter les bâtiments d’un ordre inférieur; elle avait une école de médecine à Abou- Zabel, dirigée par un Français d’un mérite distingué, le docteur Clot-Bey; une école d’administration où se formaient les jeunes gens destinés à des fonctions publiques. Aujourd’hui on connaît en Égypte l’imprimerie, les machines et les bateaux à vapeur, les télégraphes et l’éclairage au gaz. C’est à Méhémet-Ali que la vallée du Nil doit le plus incontestable élément de sa richesse actuelle, le coton ; elle lui est redevable encore de ses beaux arsenaux, de ses chantiers, de ses manufactures, du percement de plusieurs canaux et de la mise en état de tous les autres, enfin de ses ponts et de ses routes, bienfait inappréciable dans un pays où chaque caravane se frayait, pour ainsi dire, son chemin. Beaucoup d’industries spéciales à l’Égypte, comme l’éducation des abeilles, la préparation de l’eau de rose et du salmiak, la fabrication des cuirs, des tapis, de la verrerie,

de la poterie, ont été efficacement protégées par lui. Les errements administratifs, laissés jusque là dans le va gue, ont été fixés et précisés. A l’instar de notre système français, les provinces d’Egypte, sous Méhémet-Ali fu rent classées en départements, arrondissements et sousarrondissements. Des assemblées provinciales furent établies, en même temps qu’un divan ou conseil compose de cent quatre-vingts députés des provinces se réunissait au Caire pour délibérer sur les affaires de l’État, sous la présidence du vice-roi. C’est dans ce divan que furent discutées la loi criminelle, qui spécifiait les délits et les peines, et la loi civile qui rendait tous les indigènes également accessibles aux emplois publics. C’est là aussi qu’étaient portés de temps à autre les cas énineux de la fiscalité égyptienne et l’examen des revenus du pays, que quelques évaluations portaient alors à cent millions de francs. Les recensements de la population générale de l’Egypte en portaient le chiffre, à la Se epoque, à deux millions six cent mille âmes.

Cette population, habituée à la main de fer des bevs mamelouks et des pachas ottomans, paraissait s’accommoder du gouvernement, presque régulier d’ailleurs de Méhémet-Ali. Sans doute, la présence d'une armée aguerrie entrait pour quelque chose dans le calme et I obéissance que nous y avons vu dominer; mais en dehors meme de tout appareil de force militaire, l’Égvnte trouve dans le caractère de ses habitants des gages d ordre et de sécurité. 6

Les populations égyptiennes, comme celles de tout Orient, n ont pas la mobilité passionnée des nôtres* elles se résignent facilement et se font au joug d’un maître. Cela vient sans doute de ce que dans l’Orient la J® ®.8t ljr®S(lue intérieure; on n’y connaît pas les émotions bruyantes de la place publiaue, les plaisirs

des grandes réunions, ni ces jouissances scéniques qui mettent en présence pendant plusieurs heures des milliers de spectateurs inconnus l’un à l’autre. Dans l’Orient, la coutume tend à isoler les hommes ; en Europe, elle tend à les rapprocher. En Égypte, il y a peu de distractions, et elles plaisent malgré leur monotonie, ou plutôt à cause de leur monotonie. Quand on a, en fait de divertissements, cité les conteurs, les jongleurs, les aimés, les psylles, en fait de délassements qui occupent les heures oisives de la journée, nommé le harem, la maison de bains ou hamman, la promenade à cheval, le café public, où d’ailleurs les hommes importants ne se montrent pas , on a parcouru à peu près tout le cercle de la vie orientale, de la vie égyptienne. C’est au Caire surtout qu’on peut étudier ces détails des mœurs de l’Égypte, et nous aurons occasion d’y revenir dans notre description de cette capitale.

Le genre de vie des habitants de l’Égypte semble favorable à la santé, car la vieillesse n’y est liée à aucune de ces infirmités qui l’accompagnent en Europe. Parmi les maladies les plus communes, il faut citer l’ophtalmie, qui, dans les premiers jours de l’occupation, frappa une bonne partie de l’armée française. Ce mal est une véritable endémie. Il n’est pas rare de voir au Caire vingt aveugles sur cent personnes , sans compter celles dont la vue altérée a besoin de l’abri d’un bandeau. Ces ophtalmies si communes semblent provenir de l’état de l’atmosphère et de la fraîcheur humide des nuits. L’œil, fatigué et irrité durant le jour de la réverbération des sables, se trouve, le soir venu, saisi par la moiteur de l’air salin, contraste funeste qui doit altérer l’organe de la vue. A cette cause si l’on joint d’autres causes incidentes, comme l’habitude de coucher sur des terrasses , la mauvaise nourriture, on se rendra suffi-

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samment compte d’un mal qui fait que la cécité est si commune clans toute ville égyptienne.

La petite vérole, qui existe dans la vallée du Nil, y est violente et meurtrière ; on y connait bien l’inoculation mais on ne la pratique point. Pour combattre ce mal qui attaque surtout les enfants, les mères ne connaissent rien de mieux que des amulettes bénies par des santons, et qu’elles attachent au cou de ces petites créatures. Ces amulettes n’empêchent pas une mortalité effrayante de régner en Égypte parmi les enfants du peuple. Une autre infirmité est celle des hydrocèles auxquelles les Cophtes et les Grecs sont plus particulièrement sujets; quelques fièvres malignes signalent le retour du printemps.

Mais de toutes les affections morbides, la plus dévorante, la plus fatale à la population égyptienne, c’est ta peste. La peste est endémique en Égypte. D’ordinaire elle éclate d’abord à. Alexandrie, passe de là à Rosette, et de Rosette au Caire, pour se répandre dans tout le pays. Tantôt c’est Alexandrie qui la réveille à Constantinople, tantôt Constantinople qui la réveille à Alexandrie. Alexandrie et Constantinople sont les deux plu» grands foyers de peste qui existent sous le ciel Avec quelques précautions sanitaires, sans doute, ce beau ne dévasterait bientôt plus l’Orient; mais en demi s meme de leurs habitudes d’insouciance, les musulmans rencontrent leur loi religieuse qui leur interdit toute précaution contre l’épidémie. Allah kerim , Dieu est grand! telle est la sentence fataliste qu’ils opposent

IZ r?ges d,n maK si Dieu a décidé f'ue le voyant

S 5fe,i e T,°yant’ en se Préservant de la peste, Tnr c P re es décrets de Dieu; ainsi raisonnent les , Par 8ulte de ce système, toutes les mesures de lazaret, de quarantaine, pour les individus comme pour

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les marchandises , sont regardées par eux comme autant d’impiétés, de sacrilèges. C’est à peine s’ils se résignent à souffrir que les Francs songent à se garder de la contagion. Cependant, il est passé en force d’usage que, la peste une fois déclarée, les Francs ferment leur khan ou quartier et se tiennent dans une sorte de séquestre volontaire, eux, leurs femmes, leurs commis et leurs domestiques; dès ce moment ils ne communiquent plus avec le dehors. Les vivres, déposés à la porte du khan, y sont reçus par un portier qui les saisit avec des tenailles de fer, et les plonge soit dans l’eau, soit dans le vinaigre. Quand on veut parler avec des interlocuteurs du dehors, on maintient toujours une certaine distance pour empêcher le contact du vêtement ou de l’haleine. Grâce à ces précautions, la peste atteint rarement les Européens ; mais il faut qu’ils sachent observer rigoureusement, pendant cinq ou six mois , cette espèce d’arrêts forcés. Depuis quelques années la peste apparaît moins souvent en Orient, mais le choléra semble l’avoir remplacée.

On a vu ci-dessus (p. 102), que l'Égypte se partageait en trois grandes divisions : la basse Égypte ou Delta (Bahari), l’Égypte moyenne ou Heptanomide (Ountani) , la haute Égypte ou Thébaïde (Saïd), qui comprennent une superficie totale de 367,000 mètres carrés. Ces divisions principales sont encore en usage, et nous les suivrons dans la description que nous allons donner des diverses parties de l’Égypte. Sous les Mamelouks, tout le pays était considéré comme formant quinze provinces. La basse Égypte en contenait neuf : Bireh ou Baïreh, Rosette, Garbieh, Menouf, Damiette, Mansourah, Charkieb, Kelyoub et Giseh; la moyenne, trois : Atfeh, Fayoum et Benisouef; la haute, trois : Syout, Girgeh et Thèbes. Ces divisions furent mainte-

l’égypte.

Dues par Napoléon. Méhémet-Ali les changea et soumit l’Egypte à de nouvelles -classiflcations administratives, propres à centraliser l’action du pouvoir. Tout le pays a été divisé par lui en sept gouvernements principaux, régis par des intendants nommés Mou dyirs. Ces gouvernements CMoudyrlicksJ sont divisés en départements, et les départements en cantons. Chaque canton renferme dans sa circonscription plusieurs villages.

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