LE CAIRE
A l’époque où le musulman Amrou parut sur les rives du Nil, c’est-à-dire dans la vingtième année de l’hêgyre (641 de notre ère), l’Égypte n’avait point, à proprement parler, de capitale. Memphis était déjà dans une décadence complète ; dévastée par Cambyse , elle avait ensuite été délaissée pour Alexandrie; son aspect était une vaste ruine. Maître de la contrée, Amrou voulut lui donner une nouvelle capitale; il fit bâtir une ville au lieu où il avait d’abord campé, et la nomma Fostat (la tente). A ce nom de Fostat, on ajouta celui de Masr, nom complétif attribué tour à tour aux diverses capitales, à Thèbes d’abord, à Memphis ensuite.
Avantageusement placée, et communiquant à la mer Rouge par un canal, Masr-Fostat devint bientôt une cité célèbre. Sous la longue suite des califes abbassides, elle grandit constamment en étendue et en population. Plus tard, Ahmed - ben -Touloun , qui, de simple gouverneur de l’Égypte, était parvenu à s’en rendre souverain à peu près absolu (voy. ci-dessus, page 61), modifia la position de la ville nouvelle, et la transporta à quelque distance du fleuve sous le nom d’El- Katayah. El-Katayah participa à la fortune brillante et rapide de ce chef des Toulounides ; elle se développa dans une vaste étendue, et vint aboutir aux pieds du Mokattam. Quelques historiens arabes attestent qu’elle avait deux lieues de circuit, et qu’elle renfermait trois cent mille habitants. Cet état de choses dura ainsi jus-
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qu’au premier calife fatimite, Moez-el-Dyn-Illah. Mais lorsqu’en l’an 362 de l’hégyre (972), le général des Fatimites, Djouhar, eut enlevé l’Égypte aux Abbassides, un nouveau tracé de capitale vint marquer cette nouvelle prise de possession. Aux environs d’El-Katayah, résidence des Toulonnides, il fit construire un palais magnifique, en ordonnant à ses officiers et aux seigneurs de sa cour de venir loger autour de lui. Bientôt des casernes et des habitations s’élevèrent de toutes parts, et on eut tous les éléments d’une ville nouvelle, qui fut nommée Masr-el-Kahirah ( la capitale victorieuse), dont nous avons fait le Caire.
Cependant Masr-Fostat, la ville d’Amrou, avait survécu à ces deux fondations successives. Située sur le Nil, elle avait conservé une importance commerciale que ses rivales ne pouvaient, à cause de leur position même, lui enlever. Mais, l’an 563 de l’hégyre (1168), les Français, sous la conduite d’Amaury Ier, roi de Jérusalem, firent invasion en Égypte. Maîtres de Belbeys, déjà ils menaçaient Masr-Fostat, qu’ils appelaient la Babylone de l’Égypte, quand Chouar, vizir du dernier calife fatimite, livra cette ville aux flammes pour la soustraire à la domination du vainqueur. Les historiens arabes racontent qu’elle brûla pendant cinquante-quatre jours. Alors toute question de suprématie fut vidée. Le nouveau Caire recueillit la population de la ville incendiée, et prit le nom de Masr, titre des capitales, tandis que Fostat ne s’appela plus que Masr-el-Atikah ( vieille capitale), dont nous avons fait improprement le Vieux- Caire. Ainsi le Vieux-Caire actuel est le Fostat d’Amrou, ou la Babylone d'Égypte de nos chroniques.
Depuis cette époque, l’accroissement du Caire fut des plus rapides. Le célèbre sultan Ayoubite Salah-ed-Dyn iSaladin)- le peupla de monuments et le ceignit de
murailles. Ce fut lui qui, en 1166, fit élever sur la croupe du Mokattam la citadelle qui domine la ville et la contrée. « Ce fils d’Ayoub, dit le géographe El- » Bakou, bâtit les murs qui environnent le Caire et le » château placé sous le mont Mokattam. Celte enceinte » a vingt-neuf mille trois cents coudées de circuit. On » y travailla jusqu’à sa mort. »
Le château dont il est ici question se trouve situé sur un rocher escarpé. La circonférence est de trois Quarts de lieue, et on y monte par deux rampes taillées dans le roc. Le Caire s’étend à ses pieds en forme de croissant, et sa position serait vraiment forte si ce château n’était lui-même dominé par la montagne voisine. On y voit encore une foule de monuments que les Ayoubites y élevèrent, et dans le nombre le divan des Janissaires, le palais, le divan et le puits de Joseph (prénom de Saladin). Le palais de Saladin ne revit plus que par quelques ruines qui témoignent de sa magnificence. Mieux conservé, à l’époque de notre premier voyage, le divan de Joseph était une vaste salle dans laquelle les Ayoubites rendaient la justice. Trente-deux colonnes de granit la décoraient, et ces colonnes, par leurs proportions et par leur style, indiquaient qu’elles appartenaient à des monuments antérieurs. Mais un des travaux les plus étonnants de cette époque est le puits de Joseph, toujours œuvre de Saladin. Taillé dans le roc vif, il reçoit les eaux du Nil, qui, traversant des sables imprégnés de sel , y arrivent un peu saumâtres. Sa profondeur est de deux cent quatre-vingts pieds, et sa circonférence de soixante. Il est coupé en deux parties qui ne sont pas dans la même ligne verticale. Une rampe d’une pente douce, et rendue plus sûre par un parapet de six pouces d’épaisseur taillé dans le rocher, permet d’y descendre à une profondeur de cent cin-
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quante pieds. Des bœufs élèvent les eaux jusque dans la citadelle au moyen d’une double roue à chapelet, d’un système analogue aux sakis dont se servent les fellahs sur les bords du Nil pour faire monter l’eau du fleuve et servir aux arrosements. D’autres citernes et d’autres puits sont disséminés dans le château, et, afin de les alimenter, le sultan circassien Kansou fit construire en 1500 un aqueduc immense qui commence près du Vieux- Caire. Du reste, chaque souverain de l’Égypte contribua pour sa part aux travaux que nécessitait ce grand ouvrage de défense. On y ouvrit deux portes, l’une sur la ville, l’autre sur la montagne (Bab-el-Gebel) , et on les mit en état de résister aux assauts d’une soldatesque indisciplinée ou d’une population en révolte.
D’autres fondations suivirent ce grand travail militaire. On vit tour à tour s’élever des mosquées, chefsd’œuvre de l’art arabe, des portes magnifiques, des palais somptueux, des habitations charmantes, des universités, des hôpitaux, des collèges, des prisons, des entrepôts, des bazars. Dans cette ère de prospérité nouvelle, le Caire était un point central de commerce et d’industrie. Ville intermédiaire entre l’Asie et l’Afrique, elle servait de rendez-vous aux caravanes syriennes et barbaresques, trafiquait avec l’Inde par la mer Rouge, et avec l’Europe par Alexandrie. Cependant peu à peu, sous l’oppression turque, ces éléments de richesse et de grandeur s’affaiblirent, puis disparurent. On laissa se dégrader les vieux monuments sans en reconstruire un seul nouveau. Dans les premiers temps de l’occupation musulmane, un canal existait, réunissant la mer Rouge au Nil; on le laissa s’ensabler à tel point qu’aujourd’hui on en retrouve à peine le tracé. Les sables du désert interceptèrent la navigation; l’igno-
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rance et le fanatisme tuèrent l’industrie. Le dernier coup qui frappa le Caire fut la découverte du cap de Bonne-Espérance. L’Europe ayant trouvé le chemin de l’Inde, l’Égypte fut abandonnée à elle-même.
Aussi , sous les Mamelouks , le Caire était-il arrivé à une complète décadence, et à peine alors comptait- il deux cent mille habitants. Leur nombre était à peu près de deux cent quarante mille à l’époque de l’expédition française. Aujourd’hui, à la suite de la régénération commencée par Méhémet-Ali, et qui est appelée à faire de nouveaux progrès sous l’administration éclairée de son petit-fils Saïd-Pacha , la population doit dépasser trois cent mille âmes. Tout atteste au Caire une splendeur ancienne, facile à ressusciter. Des bazars considérables, des okels (entrepôts) garnis de marchandises, où se trouvent étalés des châles de Kachemyr et d’Égypte, des étoffes et des tapis de Perse, des tissus de Barbarie, des plumes d’autruche, des dents d’éléphant, de la poudre d’or, des milliers de barques se croisant sur le Nil, une population nombreuse encombrant les berges du fleuve, tout ce mouvement et ce bruit signalent encore une capitale puissante, riche d’éléments d’une inépuisable prospérité.
Peu de villes sont plus favorisées que le Caire sous le rapport des monuments. Elle compte soixante et onze portes, trois cents mosquées, des palais innombrables, des écoles publiques et des bibliothèques.
Tous ces monuments, que nous avons souvent visités et longuement étudiés, mériteraient une description à part; nous ferons du moins connaître avec quelque détail les plus importants, en commençant par ceux qui sont compris dans l’enceinte de la citadelle.
Située, comme nous l’avons dit , à l’extrémité de la croupe la plus avancée du Mokkatam, la citadelle du
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Caire préséhte un tel assemblage de tours, de murailles, d’édifices, de cours et de bâtiments d’espèce et d’âges différents, qu’on la prendrait à elle seule pour une grande cité. D’immenses murailles l’entourent dans une circonférence de trois quarts de lieue. Par sa position elle domine la ville, mais elle est dominée à son tour par le Mokattam, colline stérile dont les flancs jaunâtres fatiguent la vue par la réverbération du soleil. AbouT-Féda appelle ce monument le Château des lumières; les habitants le nomment El-Kala. Quoique cette vaste forteresse soit fermée par une même enceinte, elle est cependant divisée en trois quartiers principaux, dont chacun a ses remparts et ses portes. Un de ces quartiers domine tous les autres, c’est celui du sud, appelé Citadelle du pacha, parce qu’il a toujours été la résidence du représentant du sultan. On donne le nom de Citadelle des Odjaklis à celui du nord; enfin le troisième, qui occupe le centre, est appelé Citadelle des Janissaires; il s’avance en double saillie vers la principale chaîne des monts Arabiques à l’opposite du Caire. Un quatrième quartier, nommé El-Azab, est sur le versant de la citadelle qui regarde la ville. Il forme, par son extrémité -inférieure, l’un des côtés de la place de Roumélieh. Cette partie de la forteresse est si escarpée qu’on n’a pu y élever qu’un petit nombre de constructions. Au reste, ce côté ne présente guère que des masures, des rochers et des ruines. Un chemih profond traverse ce quartier dans toute sa longueur. If commence à une esplanade au haut de la citadelle où donnent les entrées intérieures des quartiers du Pacha et des Janissaires, descend vers la ville en zigzags et vient aboutir sur la place de Roumélieh, presque en face de la mosquée du sultan Hassan. Il débouche ddhs cet endroit par une porte en demi-
ogive, exhaussée de quinze à vingt marches taillées dans le roc vif. De chaque côté de la porte s’élève une tour avec des meurtrières dans le genre de celles qui flanquaient les places fortes du moyen âge. L’espèce de sentier qui vient joindre cette porte, nommée Babel-Azab, est étroit, anguleux, et creusé dans le roc. Sa pente était si rapide qu’on avait été obligé d’y pratiquer des gradins à la chute des sinuosités. Il est encaissé entre deux parois de roches abruptes d’une vingtaine de pieds de hauteur; au-dessus de ces parois se dressent des murs de bâtiments servant de casernes ou de magasins, au pied desquels court, ainsi que le long de la crête du rocher, une espèce de terrasse assez large pour que deux hommes puissent y circuler. Ce chemin, qui ne présente plus les mêmes difficultés depuis que Méhémet-Ali en a fait adoucir la pente et aplanir les aspérités, est célèbre par l’extermination des Mamelouks qui eut lieu en cet endroit en 1811. (Voy. ci-dessus, page 91.) C’est la route principale pour arriver à la citadelle. On y pénètre du côté du nord par une porte plus étroite que celle de Bab-el-Azab, et taillée dans le roc; elle est désignée sous le nom de porte des Arabes; la porte des Janissaires est à l’occident. Outre ces portes , il en existe encore deux autres extérieures et cinq intérieurement. La principale entrée est fermée par deux énormes battants ferrés. De larges bandes rouges et blanches sont peintes à la surface extérieure, ce qui se voit également dans les cours des palais et sur les enceintes extérieures des mosquées.
Les murs de la citadelle sont très-élevés et suivent les mouvements du terrain ; la partie la plus ancienne de l’enceinte se distingue par des portions de murs formées de briques et de moellons cimentés avec du mortier; la partie moderne ne paraît pas construite
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avec autant de soin. Des fossés entourent les murailles; ceux du côté du Mokattam ont été creusés dans le roc. Trente-deux tours, tant rondes que carrées, s’élèvent autour des remparts ; elles sont bâties par assises régulières et d’une grande solidité. Quatorze citernes ont été pratiquées dans cette vaste enceinte; celle qu’on appelle Sibil-Kikhich, située derrière la citadelle des Janissaires, est la plus considérable; elle suffit pour conserver la quantité d’eau nécessaire à la consommation de dix mille personnes pendant un an.
Nous avons déjà cité plusieurs des monuments qui furent élevés à diverses époques dans la citadelle du Caire; entre autres les ruines du palais de Saladin et le Puits de Joseph. Nous avons dit aussi quelques mots du Divan de Joseph et des trente-deux colonnes de granit rouge qui le décoraient. Ce dernier édifice, malgré l’état de délabrement où il se trouvait quand nous l’avons visité, était encore extrêmement remarquable. Les colonnes , hautes d’environ vingt-quatre pieds sans les chapiteaux, n’avaient pas toutes la même dimension quant à l’épaisseur du fût; plus ordinairement elles mesuraient trois pieds de diamètre. Cette irrégularité dans les proportions démontrait qu’elles n’avaient pas été faites pour cet édifice. Plusieurs de ces colonnes portaient des caractères hiéroglyphiques , ce qui prouvait qu’elles avaient appartenu à des monuments de l’antiquité égyptienne, et que peut-être elles provenaient de Memphis. De grandes dissemblances existaient aussi dans les chapiteaux. Les sculptures, qui semblaient y avoir été ajoutés par les Arabes, n’avaient presque point de relief ; c’étaient de légers dessins gravés, sans profondeur, et représentant des nœuds, des filets, des palmes lisses avec des volutes dans les angles un peu plus en saillie. Les colQPnes repQSàient sur des bases
en grès d’un travail assez grossier. Elles portaient des arcades de pierre en plein ceintre, surmontées de frises, où l’on remarquait des inscriptions arabes en lettres d’une grandeur extraordinaire. Dans les angles des plafonds, à peu près de la même manière que dans nos pendentifs, on voyait des ornements de bois en forme d’encorbellement, présentant plusieurs étages. Il entrait dans le plan de ce monument une entente plus savante que dans la construction des plus belles mosquées du Caire, bien qu’il n’offrît pas les mêmes dimensions. La date de son érection remontait au règne de Saladin, c’est-à-dire au douzième siècle de notre ère. On pouvait juger par sa disposition du grandiose qu’avait alors l’ architecture arabe. En vain eût-on cherché dans les siècles suivants, excepté dans les beaux monuments des Maures en Espagne, quelque chose qui rappelât ce grandiose et cette sévérité de style. Aussitôt après le règne de Saladin, il y eut décadence. Ni les derniers Ayoubites, ni les Mamelouks Bahrites n'ont rien laissé d’égal à ce que nous avons vu du Divan de Joseph, quoique plusieurs édifices, pleins de magnificence, aient été élevés par ces princes. Peu de monuments au Caire pouvaient être comparés à celui-ci, tant pour la correction que poüi‘ la pureté du goût. La porte de Bab-el-Nasr et la mosquée d’El Hakem, dont nous nous, occuperons plus loin, offraient seules quelque analogie avec ce palais sous le rapport de l’art. Lorsque M. Michaud est venu après nous visiter le Caire, les voûtes du Divan de Joseph s’étaient écroulées, et l’ensemble de l’édifice ne présentait que des ruines ; nous croyons qu’il n’en existe plus rien maintenant.
Douze mosquées sont bâties dans l’enceinte de la citadelle. La plus remarquable est celle du sultan Kalaoun, œuvre de la fin du treizième ou du commence-
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ment du quatorzième siècle. L’édifice affecte dans son plan la forme rectangulaire; il a cent quatre-vingt-neuf pieds sur cent soixante et onze de côté. Chaque face offre le long des murailles deux rangées de dix colonnes; cependant la mosquée n’empossède en tout que soixantedouze à cause du vide laissé devant le sanctuaire de l’adoration. Ces colonnes sont en granit; les quatre que l’on voit aux angles de la cour sont plus grosses que les autres. Comme tous les édifices de ce genre, la mosquée de Kalaoun a une cour au milieu ; elle est simple dans son architecture extérieure, mais les murs intérieurement sont incrustés de mosaïques. Ses deux minarets, d’un galbe élégant, sont bâtis avec solidité et ornés de sculptures gracieuses.
La citadelle renferme aussi le palais du vice-roi, rebâti par Méhémet-Ali. La façade du monument approche beaucoup du style de l’architecture européenne; elle est ornée d’un petit portique léger avec une terrasse élevée dans le goût oriental. Un second portique, décoré de colonnes élégantes, orne la partie où se trouvent les principaux appartements. La salle d’audience, embellie de peintures et de sculptures, est d’une grande richesse. Autour de cette résidence s’étendent de jolies terrasses garnies d’orangers et de fleurs, d’où l’on jouit d’un panorama magnifique. Il y a dans les dépendances du palais une ménagerie. C’est aussi dans la citadelle que siège le divan, que l’on bat monnaie, que se fabrique la poudre et que se fondent les canons. On y trouve en outre les ministères, plusieurs tribunaux, des casernes et des archives. Méhémet-Ali y a fait établir une imprimerie à son usage. C’est là qu’à l’époque de notre voyage se publiait, en turc et en arabe, la Gazette du Caire.
«Sur toute la citadelle domine la cime jaune et nue du
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Mokattam, dont les flancs sont sillonnés par de profonds ravins. On y trouve ça et là d’énormes cavernes, des blocs de rochers détachés par l’effort de l’homme ou par des tremblements de terre. Tout le Mokkatam est une carrière d’où sont sorties Memphis, Héliopolis, le vieux Caire et le grand Caire. Jamais ces sommets arides ne furent habités; jamais on n’y vit croître un arbre, une plante. Cette montagne, qui appartient au désert, n’a point d’histoire. Les Égyptiens, les Arabes, prononcent à peine son nom. Les traditions nous apprennent seulement que l’antiquité allumait des feux sur le Mokkatam en l’honneur du soleil, dans le temps où le soleil était dieu. On trouve sur la cime de la montagne quelques masures parmi lesquelles plusieurs voyageurs ont reconnu les restes d’un observatoire et d’une mosquée; là le calife Hakem allait chaque jour interroger les astres du firmament pour savoir les secrets de Dieu et découvrir les richesses enfouies dans la terre; une fable populaire, répandue parmi les Arabes, répète encore aujourd’hui que le vieux calife avait lui-même caché ses trésors dans une grotte profonde, et qu’ils y restent sous la garde d’un crocodile dont la vigilance ne peut être endormie qu’à l’aide d’un talisman (1). »
Après avoir visité la citadelle nous allons faire parcourir à nos lecteurs la ville du Caire, et décrire la physionomie, les monuments et les mœurs de cette grande cité.
En général, les rues du Caire sont tortueuses et non pavées; quelques-unes sont si étroites que souvent les balcons de deux maisons opposées se touchent. Parfois les rues sont couvertes par le haut , et ce cas est fréquent pour les bazars ; d’autres ont des embranche-
(1) Correspondance d’Orient, par MM. Michaud et Poujoulat, tome VI, page 48.
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ments en zigzag, qui aboutissent à des impasses. Ce dédale de ruelles qui n’ont pas de nom , où vous ne voyez que solitude, ruines et murailles grisâtres qui vous enferment dans un espace de quatre ou cinq pieds de large, donneraient une bien fausse idée de la capitale de l’Égypte, si, au sortir d’une de ces petites rues resserrées et désertes, on ne se trouvait tout à coup au milieu d’une population pressée et active, ou sur des places immenses, dont quelques-unes sont trois ou quatre fois vastes comme celle de la Concorde à Paris. Cependant, il ne faut pas chercher, même dans les quartiers les plus populeux du Caire, une rue tant soit peu large et aérée. Les plus spacieuses n’ont guère que huit ou dix pieds de largeur, ce qui a été calculé à dessein de préserver des trop grandes ardeurs du soleil. En revanche, rien n’y peut garantir des effets terribles du khamsyn. Ce vent, lorsqu’il souffle, remplit l’air d’une poussière subtile et suffoquante, qui, se trouvant enfermée dans ces étroits passages , a les résultats les plus funestes pour la vue ; aussi , plus d’un huitième de la population du Caire est aveugle.
Au premier aspect la ville paraît monotone. Toutes les rues, toutes les maisons s’y ressemblent; cependant, examinée avec plus d’attention, on reconnaît bientôt en elle une cité monumentale. A chaque instant on rencontre des portes sculptées dans le goût arabe, des mosquées aux coupoles hardies, d’élégants minarets, de riches arabesques, qui donnent à cette capitale un air à la fois varié et imposant.
On est étonné, en parcourant ces rues rétrécies, sombres et sinueuses, de voir une foule considérable y circuler sans encombre au milieu des ânes, des mulets , des chevaux , des dromadaires et des chameaux chargés qui s’y succèdent sans cesse. En l’absence de
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voitures , à l’usage desquelles la disposition de la ville ne se prêterait guère, les habitants se servent de baudets de louage pour se transporter d’un lieu à un autre. Le prix de la course d’un âne est de cinquante à soixante paras. Des chevaux sont aussi destinés au même usage; mais les baudets sont préférables à cause de leur force et de la douceur de leur train, qui est ordinairement l’amble.
La ville se divise en cinquante-trois quartiers ou harahs, parmi lesquels on en compte seize principaux. Plusieurs se distinguent et se désignent par la population qui les habite. Ainsi on a le quartier Cophte, le quartier Juif, le quartier Grec, le quartier Franc. Chacun de ces quartiers est fermé par des portes , les unes en pierre, dans le goût de l’architecture arabe, les autres avec un guichet et ressemblant assez à une porte de prison.
Parmi les places , il en est quatre qui méritent ce nom, celles de Kara-Meydand, de Roumélieh , de Berket-el-Fil et d’El-Ezbekieh. Celte dernière est une des plus belles que l’on puisse voir. Sa superficie est presque égale à l’hippodrome intérieur du Champde-Mars. Au mois de septembre, quand la crue du Nil arrive à son maximum, cette place est inondée, et alors on la parcourt en bateau. C’est un curieux spectacle, la nuit surtout, lorsqu’on voit voguer sur ce vaste bassin des barques illuminées, et remplies de promeneurs qui viennent respirer la fraîcheur du soir. Dans les autres saisons de l’année, la promenade d’El-Ezbekieh, plantée d’arbres touffus, coupée d’allées et enjolivée de bosquets, est le rendez-vous de la population la plus distinguée du Caire. Depuis quelques années, sous l’influence des habitudes de l’Occident, qui ont complètement modifié la physionomie de cette ville , on a été jusqu'à établir le soir, sur la place d’El-Ezbekieh,
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des chaises où l’on va s’asseoir en buvant du café et en fumant le narguileh. Quand nous avons visité pour la première fois le Caire, il n’y avait pas une maison où il y eût une chaise. On ne se servait pour s’asseoir que de divans, de carreaux ou de tapis. Nous avons eu le bonheur de voir l’Orient, et particulièrement l’Égypte, avant que les mœurs eussent été altérées par les Européens. A notre premier voyage, les usages du pays étaient encore immuables, et nous pourrions presque affirmer que c’était l’Orient du seizième siècle que nous visitions.
Autour de la promenade d’Ezbekieh s'étend le quartier Franc, où l’on montre encore la maison du général Bonaparte et le jardin où Kléber fut assassiné. Ce jardin dépendait d’une maison habitée par le général en chef, et située sur la place d’Ezbekieh. Comme cette demeure, où était installé le quartier général, avait beaucoup souffert du siège de la ville, Kléber y fit faire des réparations, et, en attendant l’achèvement des travaux, il avait fixé provisoirement sa résidence à Giseh, dans l’ancien palais de Mourad-Bey. Le 2 o prairial an VIII, il était venu au Caire visiter les travaux de sa maison, et il causait avec l’architecte Protain, membre de l’Institut d’Égypte (1), dans la grande galerie du jardin donnant sur la place, lorsqu’un jeune fanatique d’Alep, Soliman-el-Haleby, qui s’était approché de lui , et venait de lui baiser la main comme pour lui demander une grâce, tira tout à coup son poignard et le frappa mortellement. L’assassin fut arrêté à l’instant , et l’instruction du procès établit qu’il avait pour complices Seyd-Abd-el-Kadyr-el-Ghazzy, Mohammed-el-Ghazzy, Abd-Allah-el-Ghazzy et Ahmed-
(1) Nous avons connu M. Protain, qui nous a souvent entretenu de cet événement.
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el-Oualy , tous quatre nés à Gazza , et lecteurs à la grande mosquée d’El-Azhar, au Caire. Le jugement rendu contre les coupables, le 27 prairial, porte ce qui suit : a La Commission a décidé à l’unanimité de choisir un genre de supplice en usage dans le pays pour les plus grands crimes, et proportionné à la grandeur de l’attentat, et a condamné Soliman-el-Haleby à avoir le poignet droit brûlé, à être ensuite empalé, et à rester sur le pal jusqu’à ce que son cadavre soit mangé par les oiseaux de proie. Cette exécution aura lieu sur la butte du fort de l’Institut, aussitôt après l’enterrement du général en chef Kléber, en présence de l’armée et des habitants. Elle a prononcé la peine de mort contre Seyd-Abd-el-Kadyr-el-Ghazzy, contumace; ses biens seront confisqués et acquis à la République française, son jugement sera affiché au poteau destiné à recevoir sa tête. Elle a condamné Mohammed- el-Ghazzy, Abd-Allah-el-Ghazzy et Ahmed-el-Oualy à avoir la tête tranchée et exposée sur le lieu de l’exécution ; leurs corps seront brûlés sur un bûcher dressé dans ledit lieu à cet effet... » Cette sentence fut exécutée le lendemain 28 prairial , après l’inhumation de Kléber, dont l’oraison funèbre fut prononcée par Fourier, secrétaire perpétuel de l’Institut d’Égypte (1).
Les maisons du Caire, comme celles de toute l’Égypte, sont ordinairement en terre et en briques. Leur aspect extérieur est triste ; on dirait des prisons , quoique la plupart aient deux et trois étages. Cependant les habi-
(1) Tous les détails relatifs à l’assassinat du général Kléber, avec les pièces de procédure et le texte du jugement rendu contre les coupables, ont été publiés dans les Pièces officielles de l’armée d’Égypte, seconde partie, page 275, et reproduits pour la plupart dans l’ouvrage intitulé : Tableau de l’Égypte pendant le séjour de l’armée française, par A. Galland, membre de la Commission des Sciences et Arts séant au Caire, Paris, 1807. 2 vol. in-8°.
tâtions des beys se distinguent de celles des particuliers par une construction plus régulière et plus somptueuse. Le rez-de-chaussée est en pierres de taille, et chacune des assises est peinte, tantôt en rouge, tantôt en vert. Au-dessus et à chaque étage, on aperçoit des balcons saillants, ou kiosques, avec des grillages ou des boiseries travaillées au tour. Presque toutes ces habitations ont une grande salle ouverte au rez-de-chaussée , salle que l'on nomme mandar ou belvédère. C’est dans cette pièce que le maître reçoit les visiteurs ordinaires , et d’où il voit tout ce qui entre dans la cour. Ensuite vient , toujours au rez-de-chaussée , une autre grande pièce, pavée en marbre, ornée au centre de jets d'eau, et garnie de divans. Là arrivent les intimes et les personnes reçues avec quelque cérémonie; c'est l’endroit où se tient le propriétaire, et où il consume les heures entre la pipe et le café. Autour de ces appartements principaux sont distribués les salles de bains, les jardins , le harem et les écuries. La maison ou le palais d’Osman -Bey-el-Tanbourgy nous a paru surtout un modèle de cette architecture pleine de richesse qui distingue les demeures des grands du Caire. Ce monument, remarquable par l’élégance de certaines parties, la variété et la commodité des distributions intérieures, est situé près d'une mosquée, dans un quartier méridional de la ville. La façade du côté de la cour forme une galerie soutenue par des colonnes de marbre d’une grande légèreté; les assises de cette galerie, peintes suivant l’usage, sont ornées de sculptures finement travaillées. Des lambris de marbres incrustés, présentant différents dessins , ajoutent encore au luxe de la construction. Les fenêtres ne sont pas moins historiées. Un escalier, circulaire à sa base, conduit dans l’intérieur par une espèce de tour prise à l’angle du
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bâtiment ; des auvents surmontent le faîte et tournent leurs ouvertures vers le nord afin de faciliter l’introduction des vents de la région boréale, qui viennent rafraîchir les corridors et les appartements. L’aspect de ce palais est d’un effet qui plaît à l’œil , plus par la variété des détails que par la majesté de l’ensemble. C’est ordinairement dans la partie de l’édifice donnant sur le jardin que l’architecte déploie le plus de magnificence. Une terrasse dallée de marbre, des murs lambrissés avec des panneaux en marqueterie ou en mosaïque, des kiosques élégants , des colonnes de bois ou de marbre à chapiteaux arabes ouvragés de moulures gracieuses; des salles ouvertes aux brises du nord et ombragées par le feuillage du dattier et de l’acacia d’Égypte, enfin des portes, des balcons richement ornés, donnent à ce côté de la demeure des grands une physionomie aussi luxueuse qu’agréable. Dans toutes les maisons des beys il y a toujours , ainsi que nous l’avons dit, deux salons, l’un de cérémonie, l’autre pour l’usage ordinaire. Comme le maître possède ordinairement quatre femmes , chacune d’elles a aussi un salon entouré d’appartements qui ne communiquent avec les autres pièces de la maison que par des passages à l’usage de leurs domestiques. Ces communications sont fermées avec soin. Quant à l’entrée particulière, le maître seul en a la clef. Afin que les femmes ne soient pas vues, chaque salon a un tour à peu près semblable à celui qu’on pratique dans les maisons religieuses. Les pièces qui communiquent de l’une à l’autre ne sont point de plain-pied comme en Europe; on est toujours obligé de monter ou de descendre quelques marches. Au dedans des appartements se montre toute la somptuosité orientale. Les murs intérieurs n’offrent pas moins d’enjolivements que ceux
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du dehors. De riches tentures , des divans en étoffes brochées de soie et d’or, des tapis magnifiques, et une multitude de coussins de couleur cramoisie, distribués autour des salles, composent l’ameublement, auquel il faut ajouter de grands et beaux vases du Japon qui décorent l’entrée des pièces principales. Quant aux autres meubles à notre usage, ils sont inconnus dans les salons égyptiens.
Les jardins qui accompagnent les demeures des grands du Caire ressemblent bien peu aux nôtres. Là, nulle promenade, point d’allées ni de gazons, mais des bosquets touffus où le figuier-sycomore, l’acacialebbek, le dattier, le grenadier, le mûrier, le myrte, le napeca, croissent pèle-mème et sans distribution. Au milieu de massifs d’orangers et de citronniers, parmi les berceaux de vigne et les feuilles gigantesques du bananier, s’élèvent de charmants kiosques, tantôt couverts en treillages, tantôt surmontés de coupoles où l’on respire un air embaumé. Des cours d’eau limpide murmurent sous les ombrages frais qui vous garantissent pendant toute l’année des ardeurs d’un soleil brûlant. Ces jardins , lieux de repos et de délices pour les habitants des palais dont ils dépendent, se nomment geneyneh ou inghénéné.
Telles sont les maisons des beys; les kachefs, les cheiks, les imans, le muphti, l’aga, l’ouali, le cadi, et les autres fonctionnaires ont aussi des demeures proportionnées à leur fortune, à leur rang ou à leur importance. Dans ces logements on ne trouve jamais des magasins réservés au commerce et ménagés à l’extérieur. Ces magasins ne se rencontrent que dans les quartiers marchands, dans les rues couvertes, dans les bazars. Du reste, ils sont simples au dehors comme au dedans; peu d’étalage, peu d’apparat, et à peine ce
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qu’il faut de montre extérieure pour indiquer le genre du commerce du détaillant. Le Caire compte douze cents cafés, où l’on ne vend absolument que cette boisson, passion de l’Orient.
Rien n’est plus beau que l’architecture des mosquées du Caire. L’art des Arabes semble y avoir épuisé toutes ses richesses, toutes ses dentelles, toutes ses broderies. Depuis la première époque de cette architecture, qui date de l’invasion , jusqu’à son abâtardissement, sous la domination turque, on retrouve toutes les manières, tous les caractères, tous les styles. Sur trois cents minarets, il n’y en a pas un qui ait le même port, le même jet; les trois cents coupoles décrivent toutes une courbe différente. Cependant, parmi ces monuments il en est quelques-uns qu’on doit distinguer particulièrement.
La mosquée de Touloun , vaste édifice qui date du neuvième siècle, est peut-être le plus beau monument de ce genre qui existe en Égypte, malgré l’état de ruine dans lequel il se trouve. Elle fut bâtie l’an 238 de l’hégire (850 de J. C.) par Ahmed-ben -Touloun , qui mit trois ans à l’achever. 11 dépensa à cette construction cent vingt mille dynâr ou un million huit cent vingt mille francs. L’architecte chargé de ce travail fut un chrétien, le même qui construisit l’aqueduc et la fontaine. Comme on manquait de colonnes, il fit supporter les portiques par des piliers de forme carrée, en sorte que la beauté du monument résulta de l’ordonnance du massif, exécuté, suivant quelques-uns , sur le modèle de la mosquée de Smarrah, ou, selon d’autres, sur celui de la mosquée de la Mecque. Ne voulant pas que l’édifice pût être altéré par l’humidité ou détruit par le feu, Touloun prescrivit de n’employer dans les constructions d’autres matériaux que
la chaux et la brique; il désigna lui -même le mont Yechkar pour l’emplacement du monument ; un minaret, séparé de la mosquée par une espèce d’enceinte, fut bâti d’après ses idées et sur ses plans. Quoique dénaturé par des réparations postérieures, ce minaret, encore existant aujourd’hui, conserve sa forme originale. On y montait au moyen d’un escalier extérieur pratiqué en spirale. Selon un auteur arabe, qui nous a laissé beaucoup de détails sur Touloun, ce prince aurait fait faire les corniches en ambre pétrie, pour flatter l’odorat de ceux qui viendraient prier dans le temple; mais ce n’est là qu’une fiction digne des Mille et une Nuits. L’Inauguration de la mosquée se fit avec une magnificence extraordinaire ; pendant la cérémonie, l’enceinte fut jonchée de pastilles d’ambre qui enveloppèrent tout à coup les fidèles dans un nuage odorant. La porte principale du monument est percée à peu près en face du minaret dont nous venons de parler, elle est placée sous une arcade transversale tournée vers le nord-ouest. Deux autres portes latérales, ouvertes entre les deux angles, partagent la façade en trois parties égales où l’on voit trente-trois petites fenêtres terminées en ogive et aussi larges que hautes, formant comme un attique au-dessus des portes. Leurs ouvertures correspondent dans les galeries intérieures à dix-sept entrecolonnements. Ces galeries tournent autour d’une cour carrée, sur laquelle elles s’ouvrent par un grand nombre d’arcades. Tout l’édifice, c’est-à-dire la mosquée avec son enceinte, peut avoir environ deux cent quarante pieds de long sur deux cent vingt-huit de large. La masse extérieure est très-imposante dans son ensemble. Vu de dehors, le dôme n’a rien de bien remarquable, mais intérieurement les parois sont d’un riche travail. Quand nous avons visité cette mosquée, les frises,
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les arceaux des voûtes étaient encore couverts de sculptures, d’arabesques et de versets du Coran en relief; des lampes d’airain suspendues aux arcades des galeries illuminaient le temple ; au-dessous du plafond étincelaient des étoiles d’or, tandis que le pavé était formé d’une précieuse mosaïque recouverte de nattes de Samana ; un magnifique jet d’eau jaillisait en gerbe au milieu du parvis, sous un pavillon élégant. Comme accessoire à la mosquée, Touloun y fit encore bâtir un réservoir pour les ablutions et une pharmacie pour les indigents. Il chargea ensuite un médecin de régler le choix et l’application des remèdes. Dans les premiers temps de sa fondation, la mosquée de Touloun possédait un collège comprenant un grand nombre de chaires; le sultan mamelouk Hoceyn-ed-Dyn, qui régnait en 1297, y établit neuf autres chaires dont une pour l’astronomie et plusieurs pour la médecine et l’étude des lois. Depuis notre voyage, la mosquée de Touloun, spécimen admirable de l’architecture arabe de la première époque, a été convertie par Ibrahim-Pacha en hôpital militaire ; on a démoli la fontaine de la cour, on a construit des refends entre les colonnes, on a fait des murs dans les galeries, on a morcelé et déshonoré ce beau monument.
Une autre mosquée non moins célèbre et presque aussi ancienne, est celle du calife El-Hakem, vaste édifice orné autrefois avec la plus grande richesse; elle est située au nord-est de la ville, non loin de la porte Bab el-Nasr. On la nomma d’abord Gâmah-Ennoreh , la Mosquée lumineuse. Elle est à peu près de forme carrée, ayant environ cent soixante-cinq pieds de côté. Ses voûtes ne retentissent plus de la prière des fidèles, qui venaient jadis frapper de leurs fronts les dalles de ce sanctuaire; aujourd’hui elle est déserte et abandonnée;
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ses arceaux tombent en ruines. Une grande partie de la frise, qui formait le couronnement des galeries, n’existe plus ; les murs s’écroulent, et chaque jour cette détérioration augmente. Cependant on peut juger encore, par le dôme et par les minarets qui subsistent, du goût qui a présidé à cette imposante construction. Le minaret, surtout, est d’un fort beau travail; sa forme est octogone; une profusion d’ornements sont distribués sur ses faces et font regretter vivement la dégradation dont il est menacé, et qui déjà attaque sa base. Les autres parties de la mosquée d’Hakem n’offrent plus que des salles sans plafond, des galeries écroulées.
La mosquée des Fleurs, ou El-Azhar, est une des plus importantes dans le culte islamite. En effet, en dehors de son beau style d’architecture, de sa coupole hardie et noble, El-Azhar a un but d’utilité scientifique et religieux que les autres mosquées du Caire n’ont point au même degré. Là se trouvent des corps de logis tout entiers destinés à offrir un asile aux pèlerins qui font le voyage de la Mecque; là sont aussi les écoles auxquelles accouraient jadis vingt mille élèves de toutes les contrées mahométanes , écoles célèbres par le choix scrupuleux de leurs professeurs, les premiers docteurs de l’Islamisme. De ce collège, illustredans l’Orient, etauquel était jointe une des plus riches bibliothèques de l’empire turc, sortaient chaque année une foule de nouveaux docteurs de la loi, fiers d’avoir puisé leurs grades à une source aussi respectée.
L’enseignement donné dans cette université mahométane comprend encore aujourd’hui tous les degrés de l’instruction , et ses cours sont suivis par toutes les personnes qui se destinent aux professions religieuses ou civiles. 11 suffit pour y être admis de savoir lire, écrire et réciter le Coran. La partie de la mosquée consacrée
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aux études est divisée en un certain nombre d’appartetements ou corps de logis ( riwaks ), dont chacun est occupé par des étudiants du même pays ou de la même province. Chaque riwak, aujourd’hui, a sa bibliothèque particulière. Les cours comprennent la grammaire , la syntaxe, la rhétorique, la versification, la théologie, l'explication du Coran, ses Commentaires, les traditions du Prophète, la législation religieuse, civile et criminelle, l’arithmétique, l’algèbre. On y fait des lectures publiques dans les livres des différentes sectes mahométanes. La plupart des étudiants étant nés au Caire sont de la secte des Shahs , et le cheik placé à la tête de la mosquée appartient toujours à cette secte. Aucun étudiant ne paye l’instruction qu’on lui donne; presque tous sont pauvres, et la plupart reçoivent pour leur subsistance une rétribution journalière prise sur le revenu d’immeubles donnés à cet effet par de pieux bienfaiteurs. Mais, à l’époque où nous visitions le Caire, ils ne jouissaient plus de cette rente que pendant les fêtes du Ramadan , parce que Méhémet-Ali s’étant emparé de toutes les terres cultivables appartenant aux mosquées, les revenus d’El-Azhar se trouvaient considérablement réduits. Rien, dans ce grand collège, n’est à la charge du gouvernement , à l’exception des frais de réparation des bâtiments et des appointements des principaux officiers. Les professeurs ne sont point salariés, et, à moins qu’ils ne possèdent une fortune personnelle, ils n’ont d’autres moyens d’existence que de donner des leçons dans les maisons particulières ou de copier des manuscrits. Quelquefois les personnes riches leur font des dons. Tout homme apte à enseigner peut être admis comme professeur sur la simple autorisation du chef de la mosquée. Les élèves qui ne reçoivent pas de rente ne vivent qu’en allant réciter le Coran chez les personnes
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aisées ou prier sur les tombeaux. Quand leurs études sont suffisamment avancées, ils deviennent cadis, muftis, imans, ou maîtres d’école, soit au Caire, soit dans leur ville natale; d’autres, en petit nombre, se livrent au commerce. Il y en a enfin qui passent leur vie à étudier dans la mosquée d’El-Azhar, et quelques-uns obtiennent un rang élevé parmi les ulémas. Depuis la confiscation des biens appartenant à ce grand établissement, le nombre de ses élèves avait beaucoup diminué ; il n'était plus que de quinze cents à l’époque de notre voyage. Dans les dépendances de la mosquée d’El-Azhar, et à l’angle oriental du principal bâtiment, se trouve un hospice appelé la chapelle des aveugles [Zawiet el Omyari). Trois cents aveugles de tout âge, parmi lesquels il y a beaucoup de jeunes gens , y sont nourris et entretenus aux frais de la mosquée. Ils ont des esclaves pour les servir et les conduire , et chaque jour on leur lit quelques pages du Coran. Ainsi, la mosquée d’El-Azhar, malgré sa décadence, réalise encore aujourd’hui, comme celle de Soliman à Constantinople, cette grande et pieuse pensée qui , autrefois , dans l’Orient, plaçait toujours auprès des monuments religieux les collèges, les bibliothèques, et des asiles pour les pauvres, les infirmes et les pèlerins.
Pour la beauté extérieure, la mosquée des Fleurs cède le pas à celle du sultan Hassan ou Haçan, la plus remarquable de toutes les mosquées du Caire par la grandeur et l’élévation de sa coupole, par le luxe et la variété des marbres qu’on y a prodigués, par ses ornements en arabesques, travaillés sur la pierre dure, sur le bois et sur le bronze, enfin par la légèreté gracieuse, par l’élévation merveilleuse des deux plus beaux minarets du Caire. C’est en montant sur les galeries aériennes de ces minarets que l’on peut avoir une idée
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générale de la ville et de la campagne qui l’environne. Du haut de ces observatoires aériens, l’œil embrasse tout un monde ; d’un côté le Mokattam avec ses rochers calcaires, la citadelle et ses monuments; de l’autre le désert libyque dans un rayon de cinq lieues, solitude muette que dominent les pyramides de G izeh ; puis, sur un plan plus rapproché, l’île de Roudah et son nilomètre, Boulak et ses entrepôts, le vieux Caire et son aqueduc; la ville des Tombeaux, nécropole immense ou chaque mort a son monument; enfin , aux pieds même de cet observatoire, la capitale de l’Égypte, hérissée de flèches aiguës et pavée de terrasses unies, laissant à peine entrevoir sur quelques places et dans les carrefours une longue fourmilière d’habitants.
La mosquée d’Hassan, située sur la vaste place de Roumélieh , en face de la citadelle du Caire , a été érigée l’an 1356 de notre ère par le sultan Hassan Malekel-Nasry, qui régna deux fois et mourut en 1360. On évalue les dépenses nécessitées par sa construction , à près de mille mitkals d’or ou quinze mille francs par jour, pendant l’espace de trois ans qu’on travailla, ce qui formerait l’énorme total de seize millions de francs. Un des minarets s’étant écroulé peu de temps après l’achèvement de l’édifice, trois cents orphelins occupés à l’étude y furent écrasés ; cet événement fut regardé comme un présage funeste pour le fondateur, et, en effet, suivant l’opinion populaire, Hassan périt trente- trois jours après la prédiction.
L’édifice est de forme quadrangulaire. Sa plus grande longueur est de quatre cent cinquante pieds, et la hauteur de son grand minaret de deux cent quarante pieds environ. L’entrée, du côté de la rue Souk-el-Selah , le marché des armes, est d’un caractère fort imposant, malgré son irrégularité, qui provient sans doute de la
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difficulté du terrain sur lequel l’architecte a été obligé de bâtir.
La richesse et l’originalité du style arabe éclatent partout dans cette belle mosquée. On ne peut s’empêcher d’admirer la hardiesse de la coupole, les vastes proportions de l’édifice. Les murs intérieurs et les pavés y sont incrustés de marbre d’une grande beauté. De tout côté les ornements, répandus avec prodigalité, offrent cette simplicité élégante qui est le caractère de ce genre d’architecture; des dessins d’arabesques, des versets du Coran, en lettres gigantesques, sont les seules peintures qu’on y voit. Ces dessins, ordinairement de couleurs variées, présentent surtout, par la combinaison du bleu, du vert, de l’or et du rouge, un effet très-pittoresque. Quant aux sculptures, il n’y en a point d’autres que des figures capricieuses exécutées en pierre dure, en bronze et en bois, dans le goût arabe.
Les faces extérieures du monument sont aussi incrustées en marbre de différentes couleurs, et couronnées d’une corniche dont la saillie est considérable; elles ont des inscriptions comme celles que nous avons décrites plus haut, et des sculptures imitant des feuillages , des enroulements de formes variées empruntés des végétaux ; un art exquis se fait remarquer dans le travail des grillages et des portes ; tout décèle dans l’exécution des moindres choses le goût qui régnait alors. On arrivait à la mosquée par plusieurs marches qui n’existent plus. Comme dans les temps de révolte elle servait d’asile au peuple, on en a muré les portes principales. Sa position est si forte qu’on y entretenait constamment une garnison de janissaires dont les casernes, contiguës au bâtiment, existent encore. Intérieurement, les tribunes, les piscines et les bassins
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ont une perfection qui correspond à la beauté de l’édifice. Quoique d’une décoration simple, le sanctuaire est plein de majesté. Cette multitude de lampes , qui, dans les grandes cérémonies, projettent de la voûte du dôme une lumière éclatante sur toutes les parties de la mosquée, produisent un spectacle qui tient de la féerie orientale. Des nattes du Kordofan couvrent partout les dalles ; une portière noire, surchargée de dessins dorés, tombe devant l’escalier du mimber ou mimbar (de la chaire), en haut duquel flottent les étendards consacrés. La niche du kebla est enrichie d’incrustations de nacre et d’écaille. A droite du mimber s’ouvre une salle nue et dégradée, dans laquelle est le tombeau du fondateur, le sultan Hassan ; ce petit monument, d’un style simple, de forme oblongue, est tourné vers la Mecque, et défendu par une balustrade en fer. Aux pieds du sultan est placé un livre à fermoir d’argent ; c’est un Coran que Hassan copia tout entier de sa main.
Il est regrettable que la place de Roumélieh n’entoure pas l’édifice de tous côtés. De misérables habitations basses et étroites gâtent, par leur voisinage, l’effet grandiose de cette belle architecture. On voit adossées contre les murs de la mosquée de sales cahutes arrondies de six pieds de diamètre sur quatre pieds de haut, dans chacune desquelles une famille entière vient s’entasser. Construites en terre mêlée de quelques pierres, ces étroites cahutes étaient , il y a quelque temps, ouvertes par le haut pour recevoir le jour et laisser échapper la fumée ; aujourd’hui la plupart ont des fenêtres, et présentent un aspect moins misérable, quoique non moins choquant.
Sur le côté oriental de la grande place de Roumélieh, qu’on appelle aussi place du Sultan Hassan, à cause de la célèbre mosquée que nous venons de dé-
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crire, est une autre mosquée plus petite, mais d’une architecture élégante, celle de Mahmoudieh , au sud de laquelle s’élèvent les deux tours de la porte conduisant à la citadelle, et dont nous avons parlé. Sur la place du Sultan Hassan se réunissent les faiseurs de tours, les marchands ambulants et les oisifs en groupes plus compactes que ceux qui encombrent quelquefois les rues de Paris. Des fragments de rochers formant saillie au milieu de la place servent d’appui aux boutiques ambulantes des petits marchands qui débitent du tabac, des cannes à sucre, du vieux fer, etc. C’est également sur ce vaste emplacement que les jeunes gens riches vont s’exercer à lancer le djérid ou essayer leurs chevaux. C’est le lieu le plus animé et le plus pittoresque de la ville.
A une certaine distance de la même place de Roumélieh et à l’extrémité de la rue Khourbarieh , l’une des plus grandes du Caire, s’élèvent les deux menezehs ou minarets jumeaux des mosquées d’ÉmirYacoub et Ibrahim Aga. A quelques différences près dans l’ornementation, ces deux minarets sont semblables et composés de trois rangs de galeries. La coupole de la mosquée d’Émir Yacoub est décorée d’incrustations profondes qui donnent à la pierre l’aspect d’un voile de dentelle jeté sur le tombeau de l’émir, placé dans ce temple. A l’intérieur le monument répond au luxe qu’annonce le dehors. Il est splendidement enrichi de marbre, de mosaïques, de lampes et d’œufs d’autruche. Son éloignement du centre de la ville le rend très -propre aux méditations des écrivains arabes et des commentateurs du Coran, qui fréquentent particulièremen cette mosquée.
Celle de Barkouk est située près du bazar des fabricants de chibouks , un des plus fréquentés du Caire ;
aussi la cour de la mosquée de Barkouk est-elle incessamment visitée par une multitude d’oisifs qui rêvent ou dorment en attendant que les chibouks qu’ils ont commandés soient terminés, ou par ceux qui, ayant enfin en leur possession cette inséparable compagne de tout vrai musulman , veulent immédiatement en faire l’essai sous les portiques, à l’ombre d’un frais sycomore, en écoutant le bruit cadencé et argentin de quelque fontaine, ou le chant des oiseaux qui viennent, comme les hommes , chercher un refuge contre la chaleur dévorante du milieu du jour. Deux menezehs, d’une architecture élégante et simple, se dressent parallèlement de chaque côté de la porte d’entrée principale; le menezeh de gauche possède une issue réservée par laquelle on peut, dans les instants de foule, sortir de l’enceinte de la mosquée. Le monument est de forme carrée, et la vaste cour placée au milieu mesure environ cent vingt pieds de côté. Au centre de cette cour on trouve un bassin octogone et le tombeau d’un santon. Deux pavillons avec dôme occupent les extrémités de la façade. Dans celui de gauche on voit la salle qui renferme la tombe du sultan Barkouk : dans l’autre, à droite, sont placées celles de sa famille. Une double galerie intérieure, soutenue par des piliers, lie les deux pavillons des extrémités. Un autre petit pavillon en dôme s’élève au milieu, c’est la niche de i’adoration. Deux entrées facilitent les communications de la mosquée. A côté de la porte principale est une fontaine publique audessus de laquelle on a installé une école de jeunes garçons. Le sommet de la mosquée de Barkouk est terminé en terrasse. Au dehors, les parois des murailles sont ornées de bandes horizontales rouges et blanches alternées. Des dessins ingénieux et élégants, exécutés en mosaïques, recouvrent les murs intérieurs. Ces ban-
des horizontales, qu’on retrouve à Constantinople dans l’admirable église de Sophie, devenue mosquée, sont une imitation de l’architecture bysantine, qui elle-même avait imité les constructions romaines. Les peuples de l’Occident en ont fait usage en Italie, particulièrement dans le nord; on les retrouve aussi dans les monuments romans de la France et de l’Allemagne.
La mosquée de Kait-Bey, une des plus gracieuses du Caire, est située à l’est de la ville et hors des murs ; sa fondation date de l’an 870 de l’hégire (1463 de notre ère), et on peut la considérer comme un type parfait de l’architecture arabe de cette époque. Son ensemble est complet ; la porte d’entrée, le dôme et le minaret sont d’une proportion agréable dans les formes et d’une recherche exquise dans les ornements. La porte est précédée d’une enceinte qui lui donne l’apparence d’une cour de justice; à droite et à gauche sont des bancs qu’on couvre de tapis pour les principaux officiers ; au fond on reconnaît la niche et le banc où se plaçaient le sultan et son vizir, qui arrivaient à cette espèce de trône par plusieurs rangs de marches. Cet usage de rendre la justice à la porte des mosquées était probablement pratiqué par les Arabes pendant leur domination en Espagne, car, à Valence, peut-être par imitation de cette coutume, on peut voir chaque semaine, à la porte de la cathédrale, trois juges nommés par les communes, qui, assis sur les bancs du portail, rendent la justice dans toutes les causes qui ne relèvent pas des grands tribunaux. Enfin, nous ne devons pas oublier que, dans notre moyen âge, en France, les causes ecclésiastiques étaient jugées à la porte des églises. Le jugement portait ordinairement : Datuminter leones, parce que deux lions étaient sculptés de chaque côté du portail. A gauche, en entrant dans la mosquée de Kait-Bey, est une fontaine,
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et au-dessus une école pour les jeunes garçons; à droite se trouve l’entrée de la mosquée, qui a une disposition semblable à celle d’Hassan dont nous avons parlé. Au milieu de cette entrée s’élève une construction légère en bois, ornée avec goût, et disposée de manière à laisser pénétrer la fraîcheur et le jour; on pourrait supposer que cette partie de l’édifice était originairement ouverte. L’intérieur est orné avec une merveilleuse richesse.
Dans la salle qui contient le tombeau du fondateur, sont deux cubes de granit, l’un gris, l’autre rose. Sur le gris, on voit une empreinte qui, s’il fauten croire la tradition reçue, est celle des deux pieds du prophète; sur le rose, est gravé l’empreinte d’un pied seulement. Ces deux cubes sont renfermés dans de petits monuments , l’un en bois, de forme pyramidale, sculpté et peint, l’autre en marbre surmonté de quatre petites colonnes qui portent une coupole en bronze décorée de ciselures dorées. On prétend que Kait-Bey les apporta de la Mecque. On les plaça à côté de son tombeau, où il sont visités et révérés par les pieux musulmans.
Nous pourrions aussi parler des mosquées d’Émir Khour, de Setti Zayneb, d’El Mouyed, de Hamed, de Scander-Pacha , de Gourieh et de beaucoup d’autres que nous avons visitées et admirées, mais elles ne diffèrent pas assez des précédentes pour qu’il soit nécessaire d’en donner une description spéciale. Il y a encore au Caire, près de l’hôpital de Morislan, où les aliénés et les malades se trouvent réunis, une mosquée curieuse par l’ancienneté de sa construction; elle date de l’an 1282 de notre ère, et doit sa fondation au sultan Kalaoun, qui a son tombeau dans une salle attenant à ce monument. Le style de l’architecture et le plan de l’édifice rappellent exactement la mosquée que le même prince fit bâtir dans la citadelle, et dont nous avons parlé ci-
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dessus. La salle du tombeau de Kalaoun est décorée ayec une grande magnificence. Ses longues arcades reposent sur des piliers qui rappellent ceux de nos églises. On y remarque de nombreux chapiteanx à feuilles refendues et des boiseries sculptées d’un beau travail. On conserve dans cette salle le caftan de soie et la ceinture de cuir de Kalaoun, et on leur attribue des vertus talismaniques. Moyennant une rétribution donnée au gardien, les malades, hommes et femmes, se couvrent de ce caftan usé par les siècles , et passent la ceinture autour de leurs reins. Ensuite ils font trois fois le tour du tombeau en prononçant quelques prières, et se retirent guéris, dit-on, de leur maladie.
En général les mosquées du Caire sont, avec la célèbre Caaba de la Mecque, la grande mosquée d’Omar, à Jérusalem, les ruines de celles de Koniah dans l’Asie Mineure, la grande mosquée de Damas et celle de Cordoue en Espagne , les plus beaux monuments religieux que l’islamisme ait élevés. Les minarets y sont plus nombreux et plus remarquables qu’en aucune autre ville de l’Orient; on en distingue surtout onze, qui sont les minarets des mosquées d’Hassan, d’El Azhar, de Kalaoun, de Barkauk, de Touloun, de Kait-Bey, d’El-Mouyed, de Hamed , de Scander Pacha , de Gourieh et celui de la mosquée d’Amrou au vieux Caire. Rien de plus intéressant et de plus curieux à étudier que ces édifices élégants dont nous possédons en Europe un admirable spécimen dans la Giralda de Séville. C’est en observant l’architecture arabe dans les monuments religieux du Caire qu’on est surtout frappé de l’analogie qu’elle présente avec l’architecture ogivale des peuples de l’Occident au moyen âge; dans plusieurs des mosquées que nous avons décrites , mais surtout dans la mosquée de Kalaoun, cette ressemblance est frappante. De longues
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arcades servant de contreforts entre lesquelles sont d’autres arcades plus petites supportées par des colonnes; point de corniches, point d’entablement; un portail servant de décoration à la porte d’entrée, présentant plusieurs arcades les unes dans les autres, soutenues par des groupes de colonnettes de différentes grandeurs; tout cet ensemble qui s’offre dans la mosquée de Kalaoun, élevée au treizième siècle, est ce qui caractérise les églises que l’on construisait à la même époque en France, en Allemagne et dans le nord de l’Italie, et dont les types les plus achevés sont plusieurs de nos cathédrales et la Sainte-Chapelle de Paris. Si l’on ajoute à l’architecture arabe ce que demandaient dans l’Occident nos usages religieux et ce qu’exigeait notre climat froid et pluvieux, on aura les statues, les bas-reliefs, les combles élevés, les pignons pointus, les cbochetons, les gouttières avancées, tout ce qui forme la décoration obligée de nos églises de style ogival. Une telle similitude ne peut être fortuite et il est très -probable que par suite des rapports que les croisades établirent entre les peuples de l’Orient et ceux de l’Occident, ceux-ci auront imité l’architecture des Arabes commé les Arabes eux-mêmes avaient imité celle du bas-empire.
Nous n’achèverons pas celte description des édifices religieux du Caire sans parler des tekiehs ou couvents de derviches, qui s’y trouvent en assez grand nombre. Le plus considérable et le mieux approprié à sa destination est celui de la rue Habbanieh dont la fondation primitive est très-ancienne, mais qui fut reconstruit sons le sultan Sélim, par Mustapha- Aga. Le plan offre à peu près les mêmes dispositions qu’on rencontre dans les couvents de capucins de l’Italie : une cour entourée de portiques avec des cellules, un petit oratoire en pierres bien appareillées. Le couvent est prin-
cipaîement destiné à donner asile aux derviches voyageurs, qui n’y reçoivent que la ration de pain et l’éclairage. Ces derviches vivent habituellement d’aumônes' et s’introduisent dans les maisons des riches aux heures des repas, sans aucune invitation. Nous avons même vu un derviche couvert de haillons entrer dans la salle où Méhémet-Ali donnait une de ses audiences publiques et s’asseoir sur un divan, à côté du vice-roi, sans qu’aucun officier tentât de s’y opposer ou que le prince témoignât le moindre mécontentement.
Parmi les monuments remarquables du Caire, on doit distinguer plusieurs des portes de la ville, surtout celles de Bab-el-Fotouh et de Bab-el-Nasr, qui sont les deux plus importantes. Toutes deux appartiennent à une vieille enceinte que le visir Bedhr-el-Gemâli fit construire pour entourer la partie septentrionale de la cité, et qui se trouve aujourd’hui à l’intérieur. La porte Bab-el- Fotouh ( Porte de Secours ), bâtie sous le règne de Saladin, s ouvre, dans cette enceinte, près de la mosquée de Hakem. Les tours crénelées qui la flanquent de chaque côté sont d’une forme elliptique, mais trop saillante pour concourir avantageusement à sa défense. Les sculptures dont elle est ornée paraissent négligées, et l’ensemble de l’édifice est d’un style un peu lourd, quoique d’un effet assez imposant. Ta hauteur de la baie, mesurée sous la clef de voûte, est à peu près de trente-quatre pieds; on compte soixante -six pieds pour l’é|pvation totale du monument. Les inscriptions qu’op y remarque sont en caractères kou tiques.
; flirte Bab-el-Nasr (Porte de la Victoire) , qui s’ouvre dans la même enceinte, de l’autre côté de la mosquée de Hakem , est beaucoup plus belle que la porte de Bab-el-Fotouh. On peut la considérer comme une des constructions les plus parfaites du Caire sous
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le rapport du style et du goût. C’est un monument du onzième siècle de notre ère, qui a peu d’analogie avec le caractère de l’architecture arabe telle qu’on la conçoit ordinairement. Son style est plus régulier, plus pur; il rappelle quelque chose des édifices mauresques de l’Espagne. Les deux tours qui s’élèvent de chaque côté de l’entrée sont carrées ; les faces planes et lisses qu’elles présentent reposent agréablement l’œil , et le charment par la distribution bien entendue des parties. Tous les ornements s’aperçoivent sans fatigue, et concourent ainsi à relever l’effet de l’ensemble. Le travail des moulures et des corniches est plein de délicatesse. On y remarque des écus et des armes sculptés par une main habile, et des inscriptions en caractères koufiques. L’ouverture est un peu plus haute que celle de la porte Bab-el-Fotouh, et moins large, ce qui lui donne plus de grâce. L’élévation totale du monument, depuis le sol jusqu’au faîte, est d’environ soixante-dix pieds. A la base des murs de Bab-el-Nasr, on voit à droite des tombeaux musulmans, dont quelques-uns se distinguent par leur élégance. C’est par cette porte que Napoléon fit son entrée triomphale dans la capitale de l’Égypte, en 1799, suivi de toute son armée. Jamais la ville n’avait eu sous les yeux spectacle plus magnifique. Le héros de l’Orient fut accueilli par des transports unanimes. Les terrasses, les kiosques, les minarets étaient encombrés d’une foule brillante, parée de rubans de toutes couleurs.
Les fontaines ( sebil ) et les citernes qui, dans l’Orient, diffèrent totalement des nôtres par leur architecture, ont surtout au Caire un caractère particulier annonçant la grande ville, la cité métropolitaine. Dans la capitale de l’Égypte les fontaines sont plus grandes et plus ornées que celles de Constantinople même, si on en excepte le belle fontaine du sultan Ahmed, daûs la
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cour du sérail. Dissemblables entre eux pour la forme extérieure, ces monuments ont tous, à peu près, les mêmes distributions intérieures. Ils sont composés ordinairement de trois étages ; le premier, situé audessous du sol, est un vaste réservoir destiné à contenir l’eau. On a soin de l’alimenter constamment au moyen d’outres que l’on va remplir sur les bords du Nil, et que l’on transporte à dos de chameaux. L’étage au-dessus de ce bassin est soutenu par un grand nombre de colonnes et de piliers en granit, provenant souvent d’anciens monuments. Cet étage forme le rez-de-chaussée. Il est orné extérieurement de belles fenêtres en arcades, flanquées de colonnes de marbre blanc travaillées en Italie. La plupart de ces colonnes sont d’un riche travail, les unes lisses, les autres torses ou cannelées ; quelquefois elles réunissent les deux genres à la fois avec des ornements en bronze doré. Des grillages également en bronze garnissent les fenêtres; ils sont d’une exécution trèsrecherchée, ainsi que tous les détails de la façade. Assez souvent, un autre étage surmonte les fontaines et sert de local à une école gratuite ( kouttab ). Les fontaines et les écoles qu’on y annexe sont en général fondées et entretenues par des legs, que des princes ou de riches particuliers ont laissés à cet effet. Des inscriptions gravées sur les murs consacrent la mémoire des fondateurs. Ces donations, d’une si grande utilité pour les habitants du Caire, sont respectées religieusement. Dans aucune ville d’Europe, excepté à Rome, peutêtre, on ne trouve autant de fontaines publiques; non-seulement les réservoirs intérieurs sont à la disposition du peuple, qui peut en toute saison et gratuitement y puiser l’eau dont il a besoin, mais des espèces de syphons, établis dans les réservoirs avec une bran*
che en forme de biberon qui sort au dehors, servent aux passants à se désaltérer. Dans beaucoup de citernes on étanche sa soif en puisant de l’eau à travers le grillage des fenêtres avec un bol en cuivre suspendu à une chaîne. La fontaine d’Ismaël-Bey, sur la place Soukel-Asr, est surtout remarquable par sa forme extérieure, par les colonnes et les ornements des façades, les grillages des fenêtres et par le couronnement supérieur qui est à la fois original et de bon goût. Il faut citer aussi, pour son élégance, celle de la rue Habbanieh, voisine du couvent de derviches dont nous avons parlé. On trouve toujours ces fontaines dans les environs des bazars. Il y a perpétuellement des gens qui viennent y chercher l'ombre et la fraîcheur.
C’est ordinairement dans le voisinage des citernes que sont placés les abreuvoirs appelés hôd dans le pays. Ces sortes d’établissements n’ont aucune ressemblance avec ces bassins à ciel ouvert que l’on voit dans nos villes et nos villages, où les chevaux et les bestiaux peuvent se plonger tout entiers. Le principal abreuvoir public du Caire est celui du quartier el Sou har, près de la porte de Tourbeh. C’est un bâtiment plein d’élégance, avec des colonnes de marbre surmontées d’un dôme orné de sculptures et de niches. Des auges en pierre y sont maintenues à une hauteur convenable pour que les baudets et les chameaux puissent s’y désaltérer facilement. De même que les citernes cf les écoles, c’est par des fondations particulières que 1 s abreuvoirs sont entretenus ; on comprend combien ces constructions ont d’importance et d’utilité dans une contrée placée sous un ciel brûlant et entourée par le désert.
Les éléments dont se compose la population du Caire sont très-hétérogènes. C’est la ville d’Égypte où l’on voit les bigarrures les plus singulières. Parmi les habitants.
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on rencontre des Turcs, des Arméniens, des Grecs, des Cophtes, des Juifs, des Nubiens, des Arabes. Les Européens y sont en très -petit nombre. Naturellement une pareille agglomération doit présenter une foule de différences notables dans les mœurs. En effet, si l’on jugeait des habitants du Caire par le Turc, on n’aurait certes aucune idée du Cophte, du Grec, du Juif ni du Nubien, dont le caractère et les habitudes sont tout opposés. On ne serait pas moins éloigné d’une appréciation exacte si l’on choisissait comme type un des autres indifféremment. Le Turc est fier, grave et indolent ; l’Arménien est l’homme du commerce; le Grec est fin et rusé; le Cophte a les mœurs monacales; le Juif est avide et rampant; le Nubien est, par profession, servile ; quant aux Arabes mahométans , qui forment le fond de la population égyptienne, ils tranchent d’une façon particulière au milieu de tous les autres.
Toutefois, il y a un point où tous ces éléments divers s’harmonisent dans la capitale de l’Égypte; c’est sous le rapport de l’élégance des manières et de la corruption des mœurs. A voir ces groupes d’hommes parés avec recherche, parcourant les rues ou causant entre eux avec dignité et politesse, on croirait être, au premier abord, au milieu de la civilisation raffinée des hautes classes de l’Europe. Mais, il faut bien l’avouer, ce n’est là qu’une apparence. Quand on étudie un peu la population du Caire, on ne tarde pas à s’apercevoir qu’elle continue les mœurs du Bas-Empire, qui se sont perpétuées en Orient jusqu’à nos temps modernes.
Chaque classe, chaque habitant originaire d’une contrée différente s’y distingue par des habitudes spéciales.
Les personnes aisées parcourent les rues de la ville sur des ânes. A chaque instant on rencontre des Arméniens montés sur des mulets couverts de riches tapis,
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des femmes voilées, des Tores à cheval précédés de leurs esclaves, qui ne cessent de crier dans ce dédale de rues étroites et encombrées : In bara! in baral (Garde à vous, garde à vous 1 ) Une foule de nations, de peuples divers se heurtent, se coudoient ou s’injurient parmi des fdes de chameaux ou de dromadaires. Le Motoualis, l’Albanais, armés de leur grand sabre courbe et-de leurs pistolets, affectent un air important, toisent la foule avec insolence, tandis que le Bédouin se prosterne devant le mufti au riche cortège et que la populace maltraite un pauvre Juif qui n’a pas eu le temps de se réfugier dans un bazar.
Si nous passons aux classes ouvrières, nous trouvons un nombre de quinze mille travailleurs à la journée, divisés en trois catégories : la première, composée de dix mille ouvriers, comprend les plus misérables; à peine le prix modique de leur salaire suffît à leurs besoins les plus pressants; la seconde se compose de trois mille individus, un peu moins malheureux quoique presque aussi mal rétribués. Us sont considérés comme des sous-conducteurs de travaux. Enfin, la troisième catégorie, qui réunit environ deux mille ouvriers, est la plus aisée de toutes. Ces derniers remplissent le rôle de chefs d’ateliers.
Au-dessous de ces ouvriers journaliers, on trouve encore les domestiques, qui se recrutent en général chez les Nubiens et sont de race mulâtre. Us ont une espèce de gouvernement exercé par un chef qu’ils élisent entre eux. Ce chef se charge de placer les nouveaux venus et les soutenir de son argent lorsqu’ils sont malades ou hors de condition. Toujours ses déboursés lui sont fidèlement rendus par ses obligés, dès que ceux-ci sont en état de s’acquitter. On compte au Caire près de trois mille personnes de cette classe, savoir : les sais,
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les farrachyn et les kaouas. Le sais est un palefrenier ; il dort auprès des chevaux confiés à ses soins ; un ou deux paras par jour et une ration de pain, c’est tout ce qu’on lui donne ; mais en revanche il se procure une foule de petits bénéfices par des moyens détournés; en outre, il reçoit très -fréquemment des étrennes. Toutes ces ressources réunies rendent sa place lucrative et lui procurent une existence assez aisée. Peu de ces valets se marient; le grand nombre reste dans le célibat ou vise à amasser un pécule afin de vivre ensuite avec une sorte d’ostentation. Propres, bien vêtus , ils se distinguent surtout par leur adresse à manier le cheval. Leur caractère est emporté, mais jamais leur humeur n’éclate qu’entre eux. Naturellement arrogants et entêtés, ils ont cependant la plus grande soumission pour leur maître. Quelquefois le sais cumule les fonctions de coureur avec celle de palefrenier; comme coureur, il précède les calvacades et écarte les curieux qui encombrent les rues. Un châle blanc roulé autour de la tête compose sa coiffure, qui contraste avec la teinte basanée de son visage ; il est vêtu du jubbeh ou gebbeh, espèce de blouse serrée autour du corps par une ceinture jaune dans laquelle il aime à placer un poignard ; ses jambes sont nues et ses pieds chaussés de sandales.
Presque tous les Européens établis au Caire sont des marchands. Leur existence est assez agréable. Après avoir donné la matinée aux affaires, ils emploient le reste du jour à se promener à cheval dans les jardins et dans les champs situés au nord de la ville. À l’épo que de la crue du Nil, ceux que les affaires laissent libres se rendent dans leurs maisons de plaisance au Vieux-Caire, et sont charmés d’y recevoir les étrangers.
C’est surtout dans les bazars du Caire qu’on est frappé
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de la variété de costumes et de types des divers peuples qui habitent l’Égypte ou qui viennent y trafiquer. On voit aller et venir sans cesse, devant la boutique des marchands , le Syrien couvert de son abaïe noire ou blanche ou à grandes raies brunes, les Turcs gênés dans leur nouveau costume officiel; les Fellahs, vêtus d’une simple tunique bleue ; les Bédouins de la Libye, enveloppés de leurs grands manteaux de laine d’un blanc gris-jaunâtre et sale, les pieds entourés, comme dans l’antiquité, de linges retenus par des cordes ; les Arabes du Sinaï, couverts de haillons, et dont quelques-uns portent encore des fusils à mèches ; les nègres du Seniraar, les Maugrabins drapés de leurs burnous, et quelquefois enfin des Persans que l’on distingue facilement à leurs bonnets coniques en astracan.
Quoique les femmes des classes moyennes et les femmes des classes élevées diffèrent entre elles par la mise, leur habillement n’en est pas moins également beau et élégant. Leur chemise est très-ample, semblable à celle des hommes, mais un peu plus courte. Elle ne descend pas tout à fait jusqu’aux genoux. Elle est aussi généralement de la même étoffe que les chemises d’homme. Quelquefois elle est en crêpe de couleur ou bien absolument noire. Un très-large pantalon en soie, et plus ordinairement en coton rayé, est attaché d’une part autour des hanches sous la chemise avec un dikkeh, et de l’autre au-dessous du genou avec des cordons. Ainsi fixé il est assez long pour pendre sur le pied, et même pour traîner par terre.
Chez les personnes riches, ce pantalon, appelé shintiyen, est en mousseline blanche unie, imprimée, ou brodée. Par-dessus la chemise et le pantalon, les dames mettent encore un yelek, espèce de long habit de la même étoffe que le pantalon. Cet habit ressemble â
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celui des hommes appelé kouftan, seulement il est plus juste au corps et aux bras. Les manches sont aussi plus longues. Il est fait de manière à boutonner devant dans la partie qui s’étend du sein à la ceinture; le reste tombe en s’écartant également de chaque côté depuis la hauteur des hanches.
En général, le yelek est coupé de manière à laisser à nu la moitié du sein, sans autre voile que la chemise; mais beaucoup de dames la portent très-ample dans cet endroit. La mode exige maintenant que cet habit soit assez long pour tomber jusqu’à terre, et même on le laisse traîner de trois ou quatre pouces. On porte souvent, au lieu du yelek, une veste courte appelée antery, qui ne descend pas plus bas que le milieu du corps. Un cbàle carré, ou un voile brodé plié en pointe, est attaché d’une manière lâche autour de la taille en guise de ceinture. Les deux coins liés ensemble pendent par derrière. Sur le yelek on ajoute aussi un gebbeh, espèce de surtout de drap, de velours, ou de soie, brodé généralement en or ou en soie de couleur. Il diffère pour la forme du gebbeh des hommes, principalement en ce qu’il n’est pas si large. La partie antérieure est différente aussi. La plupart au lieu du gebbeh portent une jaquette appelée saltah, qui n’est ni moins riche ni moins bien travaillée.
Quant à la coiffure, elle consiste en un tarbouch surmonté d’un voile carré de crêpe, de mousseline imprimée ou peinte, qu’on serre autour de la tête. Deux ou plusieurs de ces voiles se portent à la fois et forment une espèce de turban.
Au Caire, comme dans toute l’Égypte, les danses et les chants des aimées ou des gawazy sont un des spectacles les plus recherchés par le peuple. La plupart des voyageurs confondent les ghawazy avec les aimées;
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selon d’autres, les aimées seraient uniquement des chanteuses. Nous qui avons visité deux fois l’Orient, nous nous sommes convaincus que les aimées chantaient et dansaient. Le costume qu’elles portent en public ne diffère pas essentiellement de celui des femmes égyptiennes des classes moyennes. Dans l’intérieur de leurs maisons, elles sont vêtues du yelek et du shintiyen, dont nous avons parlé. Des colliers, des bracelets, des bijoux de toutes sortes relèvent leur parure; des sequins d’or, disposés en couronne ou en guirlande ornent leurs cheveux; quelquefois elles s’attachent un anneau au bout du nez. Leurs paupières sont peintes en noir pour donner plus de vivacité aux yeux. Les extrémités de leurs doigts, la paume de leurs mains, leurs oreilles, sont teints en rouge suivant la coutume pratiquée par les femmes égyptiennes. Il est rare qu’elles ne soient pas accompagnées de musiciens appartenant à la même tribu qu’elles.
Il n’est point de fête complète sans ces bayadères de l’Égypte. D’ordinaire elles viennent assister aux festins des grands et circuler dans la salle en récitant des moals ou chansons nouvelles. Après le repas, quand les chants ont cessé, elles dansent. Les cheveux nattés , la robe transparente et le visage découvert contre la coutume de l’Orient, elles commencent leur rôle de chorégraphe, dont la perfection consiste à reproduire dans toute leur vérité les gradations des sentiments de l’amour. Une musette dissonante et un tambour de basque composent leur orchestre; mais, pour ajouter quelque chose à son harmonie, elles-mêmes, en dansant, agitent dans leurs mains, soit des castagnettes, soit de petites cymbales de la même dimension. Le principal mérite d’une aimée, c’est de savoir nouer ou dénouer à propos une ceinture flot-
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tante qui dessine leurs contours; il faut qu’en la faisant voltiger autour d’elles et en la drapant avec grâce, elles ne manquent jamais leur rhythme musical. Quand elles commencent, le mouvement est lent et leur danse seulement voluptueuse; mais quand elles sont sur le point de finir, les instruments redoublent de vitesse, et alors on les voit, jouant l’ivresse et le délire, agiter tous leurs membres avec une sorte de frénésie. Cependant, en d’autres occasions, ces femmes conservent une certaine décence. Souvent on les appelle dans l’intérieur des harems pour donner des leçons de danse et de déclamation aux femmes des grands ; elles figurent, comme conviées, aux fêtes et aux mariages. L’usage habituel qu’elles font de la poésie rend, en général, leur langage correct et sonore, et parfois elles jouent entre elles des espèces de comédies, qui, sans briller par l’invention, ont pourtant le don de charmer les orientaux, auxquels les combinaisons de la scène sont inconnues. A côté de ces aimées de bonne compagnie, il y a d’autres aimées de bas étage, bacchantes de carrefours. S’adressant à des sens plus grossiers, n’ayant d’ailleurs ni la grâce ni l’instruction des autres, elles cherchent à les vaincre en indécence. Sur les places et devant les cafés, on les voit, buvant des liqueurs fortes malgré les interdictions de la loi religieuse, provoquant les passants attroupés, et renouvelant leurs saturnales à chaque coin de rue.
Après les aimées et les ghawazy se placent naturellement les psylles. Les psylles, ou conjurateurs de serpents, sont une classe de jongleurs toute spéciale à l’Égypte. Dans l’antiquité la plus reculée, les psylles de la vallée du Nil eurent une réputation fort étendue. Ces jongleurs prétendent avoir reçu en tradition le don de charmer les serpents et de conjurer leurs morsures. Ils ajoutent que tout homme qui n’est pas descendu d’un
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psylle prétendrait en vain exercer cette périlleuse profession. De temps immémorial ils ont été constitués en une espèce de communauté industrielle exploitant la crédulité et vendant assez cher ses services. Le fond du métier consiste à évoquer les serpents qui peuvent se glisser dans une habitation et à les chercher, car les couleuvres sont le grand fléau des habitations égyptiennes. Pour cela, les psylles imitent, dit-on, le cri d’amour du serpent, et parviennent ainsi à les faire sortir de leurs retraites. Quand un habitant soupçonne qu’un de ces reptiles a pu se glisser chez lui, il appelle un psylle, et celuici, au milieu de grimaces sans nombre, joue son jeu de conjurateur, quelquefois inutile, quelquefois heureux.
Outre cet emploi ordinaire, les psylles ont le soin de se ménager quelques occasions de se produire d’une manière éclatante. Dans les rues, ils ne marchent jamais que le corps enlacé de reptiles. En les tenant par le cou et en les serrant avec force, ils évitent leurs morsures, et passent ainsi aux yeux du peuple pour des êtres surnaturels. Quand arrive une procession ou une fête solennelle, ces jongleurs s'empressent d’y accourir et d’y figurer comme acteurs essentiels. Des serpents autour du cou, autour des bras et des jambes, les cheveux hérissés, les yeux hors de la tête, ils soulèvent au plus haut degré l’émotion du peuple; d’autres fois, presque nus, affectant des poses d’insensés et portant de vastes besaces dans lesquelles ils entassent un grand nombre de serpents , ils se font piquer et déchirer la poitrine et le ventre; puis, comme par représailles, hurlant un cri sauvage, ils se jettent sur l’animal et le déchirent à belles dents. Le serpent que préfèrent les conjurateurs est la couleuvre que l’on nomme hajé.
Le général Bonaparte, à son arrivée au Caire, voulut voir les psylles. Il manda chez lui les plus célèbres, et,
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après avoir assisté à leurs mystères il les questionna d’une manière vive et caustique sur les relations qu’ils pouvaient avoir avec les serpents. Ces hommes ne se découragèrent point; ils répondirent d’une manière hardie et intelligente. Des questions , on passa à une expérience. « Pouvez-vous savoir, leur dit le général, s’il y a des serpents dans ce palais, et, s’il y en a, pouvez-vous les obliger à sortir de leur retraite? » Les psylles répondirent affirmativement. Suivis du général et de quelques officiers, ils parcoururent le palais, et au bout de quelques minutes de recherches, ils déclarèrent qu’il logeait un serpent. Mais où? là était la difficulté. Enfin, à la suite de quelques mouvements convulsifs, ils s’arrêtèrent devant une jarre placée dans le coin d’une chambre. « Là-dessous, dirent-ils, il y a un serpent. » On regarda par derrière : l’animal s’y trouvait. Sans doute il y eut, en tout ceci, quelque tour d’escamotage, mais au moins fut-il bien joué.
Les escamoteurs et les charlatans du Caire passent pour plus habiles et sont plus aimés du peuple que dans toute autre cité mulsumane. Rarement on traverse une place publique sans voir la foule assemblée autour d’eux. Ceux qui se trouvent sur la place Roumélieh ont ordinairement des singes, des ours et d’autres animaux dressés aux tours d’adresse. Ces jongleurs ne diffèrent pas beaucoup de nos escamoteurs; des gobelets, des muscades, quelques vases de fer-blanc, quelques morceaux d’étoffe, voilà les grandes machines de leur théâtre. Presque toujours les serpents sont aussi pour quelque chose dans ces spectacles.
Les Égyptiens, les habitants du Caire surtout, ne sont pas dépourvus de divertissements d’un genre plus relevé que ceux dont nous avons parlé jusqu’ici. Les conteurs fréquentent les principaux cafés, particulière-
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ment le soir des fêtes religieuses , et procurent au public un plaisir intellectuel avidement recherché. Placés sur une estrade devant le café, ils reçoivent du propriétaire de l’établissement une petite rétribution parce qu’ils y attirent la foule. Les auditeurs ne sont point obligés de les rémunérer, et la plupart ne leur donnent rien.
La classe la plus nombreuse de ces conteurs est celle qu’on désigne sous le nom de shoara (au singulier shaër, poète). Ils sont appelés aussi Abou-Zeydieh, à cause du sujet invariable de leurs récits , qui est le roman populaire intitulé Abou-Zeyd. Il y a, au Caire, environ cinquante de ces shoara, qui jamais ne récitent autre chose que les aventures d’ Abou-Zeyd.
Les événements mis en scène dans ce roman se rapportent, dit-on, au troisième siècle de l’hégire, c’est-àdire au neuvième siècle de l’ère chrétienne. On croit qu’il fut écrit peu de temps après cette époque, mais nous pensons qu’il a été composé beaucoup plus tard, à moins que le texte primitif n’ait été altéré dans les transcriptions successives qu’on en a faites. Cet ouvrage forme ordinairement dix petits volumes in-4°, et quelquefois plus. C'est un mélange de prose et de vers, moitié narration, moitié drame. Comme composition littéraire, il a peu de mérite, du moins dans son état actuel , mais comme monument des mœurs et des usages des Arabes- Bédouins, il n’est ni sans valeur ni sans intérêt. Les héros et les héroïnes de ce roman sont nés pour la plupart dans l’Arabie centrale et dans l’Yémen. Leurs monologues, leurs apostrophes sont en vers, ainsi que les passages qui expriment les passions, les sentiments les plus vifs. Ces vers n’ont point de mesure; mais, suivant l’opinion de quelques savants du Caire, ils étaient originairement soumis au rhythme ordinaire, et ce sont les copistes qui les ont altérés. Quant on les récite, non pas
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comme les lettrés, mais àla manière populaire, ils offrent à l’oreille une certaine harmonie. Presque tous ces morceaux de poésie commencent et finissent par une invocation à Dieu et une bénédiction pour le prophète.
Les shoara racontent toujours de mémoire et sans livre. Ils chantent les passages versifiés, et, après chaque vers , ils jouent quelques notes sur le monocorde, instrument qu’on appelle aussi viole d'Abou-Zeyd, à cause de l’usage auquel on l’emploie exclusivement.
Pour mettre nos lecteurs en état d’apprécier ce roman célèbre, nous donnerons ici une analyse rapide du premier volume.
Abou-Zeyd, plus connu sous le nom de Barakai, était un Arabe de la tribu des Beni-Hilal. Avant sa naissance, son père, l’émir Rizck, avait épousé dix femmes , dont il n’avait obtenu d’autre postérité mâle qu’un enfant sans bras et sans jambes. Désespéré, il prend une onzième épouse, Khoudra, fille du schérif delà Mecque. Bientôt celle-ci devient enceinte. Un jour qu’elle se promenait avec une des femmes de Sarhan, roi des Beni-Hilal, elle voit un oiseau noir qui fond sur un groupe d’autres oiseaux , en tue un grand nombre et disperse les autres. Émue à ce spectacle, elle prie Dieu, de lui donner un fils aussi fort et aussi vaillant que cet oiseau, dût-il être noir comme lui. Son vœu est exaucé. Elle donne le jour à un enfant noir. L’émir, qui attendait avec une joie impatiente la naissance de cet enfant, avait convoqué ses amis pour fêter son bonheur. On se figure sans peine son désappointement et ses soupçons; la vive tendresse qu’il avait pour Khoudra l’empêcha tout d’abord de la punir ; mais le septième jour des réjouissances, l’enfant est montré aux convives. Ceux-ci exhortent leur hôte à chasser la femme infidèle qui a mis au monde un enfant témoignage vivant de
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sa honte. L’émir cède à regret , et renvoie Khoudra à son père le schérif de la Mecque, sous la conduite du cheik Mounia, avec une nombreuse suite d’esclaves.
Pendant le voyage, la caravane fait halte dans une vallée. Khoudra prie son conducteur de permettre qu’elle n’aille pas plus loin, car elle redoute la colère de son père. Pendant sa conversation avec Mounia, arrive, suivi d’une troupe de cavaliers, l’émir Fudl-Ibn- Beysem, chef de la tribu d’Ez-Zahlan ; il écoute le récit des aventures de Khoudra, est touché de compassion, > la recueille et élève son fils comme les siens. Barakat (c’est le nom que le jeune noir reçoit de son père adoptif) donne, dès sa plus tendre enfance, des preuves de force extraordinaire et d’indomptable courage, et dès l’âge de onze ans il possède toutes les sciences divines et humaines qu’on étudiait alors chez les Arabes, y compris l’astrologie, la magie et l’alchimie.
Arrivé à l’adolescence, Barakat fait la guerre aux tribus voisines et s’illustre par de nombreux triomphes. Un jour, il interroge sa mère sur son histoire, et celle-ci, pour se venger de l’époux qui l’a honteusement chassée, lui dit que l’émir Rizck est l’auteur de tous ses malheurs, le meurtrier de son père, le destructeur de sa tribu. Altéré de vengeance, le jeune héros cherche Rizck, lui fait la guerre, le bat et va le tuer, lorsque Khoudra prévient un parricide en dévoilant à son fils la vérité. Rizck et Barakat se reconnaissent, Khoudra rentre dans le harem de son époux, qui lui rend tous ses honneurs avec son ancien amour, et Barakat reprend le nom d ’Abou-Zeyd, qui lui avait été donné à sa naissance.
Telle est en substance la première partie du roman d’Abou-Zeyd, où l’on trouve d’autres aventures trèsnombreuses et très-compliquées. Le morceau le plus populaire de l’ouvrage est le récit de l’expédition connue
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sous le nom deriyadieh. Abou-Zeyd, déguisé en esclave, accompagne ses trois neveux , qui ont pris le costume des conteurs. Ils parcourent ensemble l’Afrique septentrionale, et se signalent par d’incroyables exploits contre la tribu arabe d’Ez-Zenatyeh.
Après les shoara, viennent, sous le rapport du nombre, les conteurs du roman d 'Ez-Zahir, appelés rnoadditin (conteurs d’histoires) . Il y en a une trentaine au Caire.
Ce roman a pour sujet l’histoire du célèbre sultan Ez-Zahir Bibars, qui régna sur l’Égypte depuis l’an 658 jusqu’à l’an 676 de l’hégire (1260 à 1277 de notre ère). On trouve très-rarement des copies complètes de cet ouvrage; il forme six volumes in-quarto, divisés nominalement en dix parties. On ne sait ni le nom de l’auteur, ni l’époque précise où il a vécu. La vie d’Ez-Zahir est écrite dahs le dialecte vulgaire des Arabes égyptiens. Comme ce poëme s’adresse au peuple, il est probable que les copistes en ont successivement altéré le style pour le rendre plus moderne.
Les événements racontés dans le premier volume de ce roman peuvent se résumer ainsi :
Un marchand, nommé Ali, ayant été chargé par le célèbre sultan d’Égypte Malek- Saleh de lui procurer des esclaves de Syrie, rèncontra dans ce pays le fils captif du roi de Khouaresm, le jeune Mahmoud Bibars, principal héros du roman. Il l’acheta pour le sultan, mais bientôt après il fut obligé de le livrer en payement à l’un de ses créanciers de Damas. Celui-ci le donna à sa femme, qui chargea le nouvel esclave de prendre Soin de son fils, enfant idiot et difforme. Un jour que Mahmoud était cruellement battu par sa maîtresse pour avoir laissé l’idiot tomber d’un banc sur lequel il était assis, la sœur de son maître, Fatmeh-Bint-
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el-Ackwasi, étant entrée dans la chambre pour rendre visite à sa belle-sœur, fut frappée de la fière contenance de l’esclave, et surtout de sa ressemblance frappante avec un fils qu’elle venait de perdre. Touchée de compassion, elle racheta sur-le-champ le jeune Mahmoud, l’adopta, en lui donnant le nom de Bibars, qui était celui de ce fils dont elle pleurait la mort, et lui fit donation de tous ses biens, dont le nombre et la valeur étaient immenses. Bibars se montra digne de tant de générosité. Il donna des preuves du plus noble caractère, et signala son génie et son courage en exécutant les entreprises les plus extraordinaires et les plus difficiles. Ses succès lui valurent l’admiration générale; mais ils l’exposèrent à la jalousie et à l’inimitié du pacha de Syrie, qui ourdit en vain plusieurs complots pour le faire périr. Quelque temps après, Negm-ed-Din, vizir du sultan d’Égypte Malek -Saleh, beau-frère de Fatmeh, vint à Damas comme ambassadeur du sultan et pour visiter sa bellesœur. A son retour, Bibars l’accompagna ; accueilli avec faveur par Malek-el-Saleh , il parvint aux plus hautes dignités, et devint le favori du premier vizir Shahi-el- Afram. Les événements qui suivirent la mort du sultan sont ainsi racontés dans le roman :
« Après la mort du sultan Malek-el-Saleh-Ayoub , le vizir Eybek convoqua une assemblée dans sa maison , et invita l’émir Khalaoun et ses partisans à y assister. Il dit à Khalaoun : « Demain nous irons au divan avec nos troupes, et là l’un de nous deux sera proclamé sultan. Soit, répondit Khalaoun. De son côté, le premier vizir Shahi-el-Afram appela près de lui l’émir Eydems avec ses troupes , ainsi que tous les amis et adhérents de l’émir Bibars , et leur dit : « Demain prenez les armes et rendez-vous au divan; nous voulons faire reconnaître pour sultan l’émir Bibars, car Malek-el-Sa-
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leh, avant de mourir, a signé un firman qui le déclare héritier du trône. » Et ils répondirent : « Sur notre tête et sur nos yeux, nous le jurons. Le lendemain matin ils allèrent au divan , où ils trouvèrent le vizir Evbek, l’émir Khalaoun et l’émir Ala-ed-Din , qui s’y étaient aussi rendus avec leurs troupes, de sorte que le palais était tout rempli de soldats. Alors le premier vizir Shahi prenant la parole : « Lève-toi, ô Bibars, dit-il, assieds-toi sur ce trône, et règne sur l’Égypte comme sultan , car tu as été appelé à la souveraineté par un firman solennel. » L’émir Bibars répondit : « Je n’ai aucun désir d’exercer le pouvoir souverain; voici le vizir Eybek, voici Khalaoun, choisissez l’un ou l’autre pour sultan. — Cela ne peut-être, dit le premier vizir, aucun autre que toi n’occupera le trône. — Sur ma tête, répliqua Bibars, je ne régnerai point. — Comme il lui plaira, dit le vizir Eybek; la souveraineté ne peut être conférée par force. — Mais , dit le premier vizir, le trône doit-il rester inoccupé, et personne ne veutil être sultan? » Le vizir Eybek répondit : « Me voici et voici l’émir Khalaoun; nous acceptons l’un et l’autre la souveraineté ; choisissez l’un de nous deux pour sultan. » Alors l’émir Ezz-ed-Din-el-Hili , s’adressant au premier vizir : « O vizir Shahi, dit-il, le fils de Malekel-Saleh est vivant. — El-Saleh a laissé un fils? demanda Bibars. — Oui , répondirent les Kourdes (1), son nom est Malek-Isa , et il demeure à El-Karak. — Et pourquoi, dit le premier vizir, ne nous avez-vous jamais parlé de lui ? » Ils répondirent ?■« C’est parce qu’il boit du vin. — Il boit du vin? s’écria Shahi. — Oui. — Dieu l’amènera au repentir, » dit l'émir Bibars. Alors les soldats dirent : « Nous allons chercher Isa à El-Karak;
(1) Le sultan Malek-el-Saleh était de la maison d’Ayoub et de race kourde.
nous le conduirons ici et le proclamerons sultan. *> Le premier vizir leur proposa d’emmener avec eux l’émir Bibars ; mais Eybek et Khalaoun s’offrirent pour aller au-devant d’Isa et l’accompagner jusqu’à son arrivée, et l’émir Bifears dit : « Qu’il soit fait ainsi. »
» Eybek, Khalaoun et Ala-ed-Din avaient formé un complot pour perdre Bibars, qui, averti par son ami le premier vizir, se retire à Damas, chez sa mère, pour y attendre la suite des événements. Les conjurés, suivis de leurs troupes, vont trouver Isa au château de Karsk, et lui annoncent qu’ils viennent le chercher pour le proclamer sultan au Caire. « Malek -el-Saleh , mon père, ne règne-t-il plus? demanda Isa. — Votre père est mort; il a été empoisonné par un traître. — Qui lui a donné le poison? — C’est un émir nommé Bibars. — Où est-il? — Il n’est pas ici. » Le premier vizir Sahi arrive à son tour à Karak, et salue le nouveau sultan, qui lui demande aussitôt où est Bibars , le meurtrier de son père. — Votre père, répond le vizir, est allé, par une mort naturelle, recevoir sa récompense dans le sein de Dieu. Qui vous a dit que Bibars l’ait empoisonné? — Ce sont les émirs et les soldats. — Bibars , dit le vizir, est à Damas; allez-y; accusez -le dans le divan du crime qu’on lui impute, et fournissez des preuves contre lui.
» Malek -Isa, les vizirs et leur armée, se rendent à Damas; le sultan, informé par le roi de Syrie 1) de la demeure de Bibars , va le trouver et l’accuse. « Je suis innocent dit l’émir, et je m’en rapporte au jugement du cadi. On fait comparaître devant ce juge Bibars et ses accusateurs; mais ceux-ci ne pouvant alléguer aucune preuve contre lui, l’accusé est renvoyé
(1) Le roi de Syrie est désigné sous le nom de pacha de Syrie dans d’autres passages dn roman.
absous et la calomnie confondue. Convaincu de l’innocence de Bibars, Isa fait apporter un cafetan et veut proclamer l’émir commandant en chef de son armée; Bibars refuse cette dignité, et comme le sultan lui demande l’explication de son refus : « C’est, répond-il, parce que j’ai appris que vous buvez du vin. — Il est vrai, dit Isa, qqe j’en ai bu quelquefois, mais j’éprouve un sincère repentir de cette faute. — A la bonne heure, reprit 1 émir ; mais j’oserai, prince, faire une convention avec vous, c'est que s’il vous arrivait encore de boire du vin, j’aurais le droit de vous infliger le hadd (1). » Malek-Isa ayant accepté et stipulé par écrit cette condition , Bibars est revêtu du cafetan , insigne du commandement suprême de l’armée, et, pendant trois jours, le sultan donne en son honneur des fêtes splendides dans la ville de Damas.
» Le nouveau maître de l’Égypte quitte la Syrie pour se rendre au Caire, où il est proclamé sultan sous le nom de Malek-el-Moazz (2), et l’un de ses premiers soins est de publier un firman qui confère la souveraineté, après lui, à l’émir Bibars.
» Dès le lendemain , Malek-el-Moazz fut infidèle à la promesse qu’il avait faite à Bibars. Dans son palais, au milieu de sa cour, il se fit apporter une bouteille dans laquelle on met ordinairement de l’eau, mais qui était ■mplie de vin, et il la but tout entière. Le premier vizir hahi, qui seul avait remarqué sur les lèvres du sultan le re de 1 ivresse, avertit l’émir. Le jour suivant, celui-ci :ant venu au palais, baisa la main du sultan et s’assit à | place qui lui était réservée. Presque aussitôt Malek- 1-Moazz, s’adressant à un de ses esclaves : « Aboul-
■ l) La bastonnade , punition ordinaire des musulmans qui S’enivrent.
(2) El-Moazz ou Moazzum , signifie le magnifique.
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Kheyr, dit-il, donne- moi à boire. » L’esclave apporta une bouteille, et le sultan en but une partie. Bibars, tendant la main vers la bouteille, demanda aussi à boire. « C’est une eau médicinale, dit l’esclave. — N’importe, reprit Bibars, je voudrais y goûter. — Mais c’est de l’eau de rose. — Très-bien. » Et l’émir, prenant la bouteille, se fit apporter une coupe où il la vida, et H vit que c’était du vin. Alors, se tournant vers le sultan : « Dieu, qui vous a donné la puissance souveraine, ne vous a-t-il pas défendu de vous enivrer? Ne m’avez-vous pas juré de renoncer à l’usage du vin, et n’avez-vous pas signé, à Damas, un firman qui m’autorisait à vous infliger le hadd s’il vous arrivait de retomber dans cette faute? » Malek-el-Moazz répondit : « O Bibars , c’est une habitude que je ne puis vaincre. — Je prends Dieu à témoin, » s’écria l’émir; et, en présence des vizirs et de l’armée, il administra au sultan la bastonnade; mais Malek-el-Moazz s’en aperçut à peine, tant sa raison était obscurcie. »
Le second volume raconte les aventures fâcheuses qui furent pour Bibars la conséquence de sa conduite envers le sultan ; on y voit aussi comment il rentra en grâce auprès de ce prince, ce qui lui arriva sous les règnes suivants, c’est-à-dire sous les sultans Khalil-el-Aschraf, Es-Saleh le jeune, Eybek (son mortel ennemi), et El- Moduffar, enfin dans quelles circonstances il parvint lui-même à la souveraineté.
Dans les autres volumes on trouve le récit des guerres du sultan Bibars en Syrie, de ses merveilleuses prouesses et des exploits des fedawis de son temps. Le terme de fedawi, que les Arabes emploient aujourd’hui pour désigner un guerrier d’un courage et d’une habileté extraordinaires, signifie spécialement un homme qui donne ou qui est prêt à donner sa vie pour racheter
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celle de ses compagnons ou pour défendre leur cause. Dans le roman d’Ez-Zahir, que nous analysons ici, on donne cette dénomination à une classe de guerriers qui ne reconnaissent d’autre souveraineté que celle du chef dont ils ont fait choix. Ce sont les mêmes guerriers que nos historiens des croisades appellent les Assassins, mot qui, selon l’opinion du savant orientaliste de Sacy, est une corruption du nom de hashishin, qu’on leur donnait parce qu’ils avaient l’habitude de s’enivrer de hashish. Le roman d’Ez-Zahir confirme l’étymologie reconnue par M. de Sacy. Les fedawis sont généralement représentés dans le poème comme faisant usage du beng (substance qu’on mêle souvent au hashish et qui aies mêmes effets). Leur chef est Shihah, sur nommé le sultan des châteaux et des forteresses , que le poète nous montre constamment engagé, et presque toujours avec succès, dans des entreprises ayant pour but d’obliger les fedawis à reconnaître son autorité et celle de Bibars. C’est un personnage rusé, espèce de Protée habile à tramer des complots et à prendre pour chaque aventure un costume nouveau. Un autre caractère singulier de ce roman est celui de Gouan (ou Jean), chrétien d’Europe, qui par une étude approfondie des lois musulmanes, a réussi à obtenir, et exerce pendant quelques années , l’emploi de cadi du Caire, et qui intrigue perpétuellement contre Bibars, Shihah et les autres chefs mahométans.
Le plaisir que procure le récit de ce poème dépend en grande partie du talent des conteurs, qui ajoutent par le geste à l’intérêt du drame, et souvent même y introduisent avec esprit des incidents de leur invention.
Il existe au Caire une troisième classe de conteurs appelés anatirehou antarieh; ils sont bien moins nom-
breux que les autres, et à l’époque de notre voyage, on n’en aurait pas trouvé plus de six dans toute la ville. Leur nom vient du sujet ordinaire de leurs récits, le célèbre poème d’Àntar [ÿiret Antar). Les conteurs de l’histoire d’ Antar récitent le livre à la main ; ils chantent les vers et lisent la prose à la manière populaire. Comme le rhythme de ce, poème est imparfaitement compris du vulgaire, les auditeurs sont presque toujours des personnes d’une certaine éducation.
Le poème d’ Antar est, à nos yeux, le plus beau et l’un des plus anciens monuments de la littérature des Arabes. Antar ou Antara, fils de Schédad, le chantre et le héros de cette célèbre épopée , peut être considéré à la fois comme l’Açhille et l’Homère de l’Arabie. On croit qu’il vivait au sixième siècle de notre ère, environ cinquante ans avant Mahomet. Ses exploits firent l’admiration de ses contemporains, et le poème qu’il avait composé pour célébrer ses hauts faits et ses amours mérita d’être écrit en lettres d’or sur des feuilles de byssus, et suspendu, comme un ouvrage achevé, à la porte de la Caaba de la Mecque, parmi les moallacas (I). On dit que sa renommée inspira au fondateur de l’islamisme le regret de ne l’avoir pas connu, et l’on çite de Mahomet ces paroles : « Le seul Bédouin que sa réputation m’eût fait
(1) Ce mot arabe signifie suspendu. Voici la liste des sept poètes dont les œuvres forment la collection des moallacas: Amral-Kaïs ou Amrou-el-Kaîs, Tharasah, Zobeîr, Lebid, Antar, Amrou-ben- Kaltoun ou Kelthoum et Hareth. Plusieurs fragments des moallacas ont été publiés à Londres, par Jones, en 1782. Mais ce savant n’avait fait connaître qu’une très-petite partie des vers d’Antar. Les œuvres de quelques autres de ces poètes ont été publiées depuis cette époque. On peut consulter sur ce sujet un savant travail de M. Sylvestre de Sacy intitulé : Notice des anciens poèmes arabes connus sous le nom de moallacas.
l’égypte.
désirer de voir, c’est Antar (1) . » Le poëme qui a pour sujet la vie de ce héros est écrit d’un style noble et élevé, partie en prose, partie en vers. C’est le tableau le plus complet des mœurs et des usages des Arabes du désert, avant la venue du prophète. Leur hospitalité, leurs vengeances, leurs amours, leur libéralité, leur ardeur pour le pillage, leur goût naturel pour la poésie, tout y est décrit avec la plus frappante vérité. Aucun livre n’offre sur ce sujet des renseignements plus abondants et plus dramatiques. Malgré le grand nombre de personnages qui y figurent et la multiplicité des événements qui s’y enchaînent les uns aux autres, ce poëme est facile à comprendre, et jamais les épisodes ne font oublier le sujet principal. Indépendamment de nombreuses beautés d’invention et de style, on trouve dans cette œuvre admirable le développement d’une grande pensée morale. On y voit un homme, privé des avantages de la figure et de la naissance, mériter par sa force d’âme, par la puissance de l’esprit et par un indomptable courage, d’occuper le premier rang parmi les hommes. « Les Mille et une Nuits , disait un Arabe, amusent les femmes et les enfants, Antar est le livre des hommes; on y puise des leçons d’éloquence, de grandeur d’âme, de générosité et de politique. »
On croit généralement parmi les Arabes que les matériaux du poëme d’Antar ont été recueillis d’après les écrits de ce guerrier poète, par Asmaï, grammairien delà cour d’Aaroun-al-Raschid ; et telle est l’opinion que nous avons souvent entendu exprimer parles lettrés du Caire et par ceux des provinces syriennes, où cet ouvrage est particulièrement populaire. Cependant, plusieurs sa-
(1) Kitab et Aghani, recueil de poésies arabes conservé en manuscrit à la Bibliothèque impériale, tome II, fol. 167, et Journal Asiatique, août 1833, p. 98.
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vants d’Europe, entre autres, M. de Hammer, quia publié dès 1812 plusieurs fragments de l’histoire d'Antar, et en a fait récemment une traduction française non encore publiée, sont d’un sentiment différent quanta l’origine de ce poëme. D’après eux, l’histoire d’Antar serait un roman composé au onzième siècle de notre ère, du temps de Louis VII et de saint Bernard, par un médecin d’Alep, Aboul-Moyyad-Ibn-Alsayegh, qui fut surnommé El Antarieh. Quelques-uns de ces savants même croient retrouver dans l’ensemble du récit l’influence des idées chevaleresques de l’Occident, que les guerres des Croisades introduisirent alors chez les Orientaux. Pour nous, qui avons souvent entendu raconter le poëme d’Antar en Syrie et en Égypte, et qui en avons rapporté un manuscrit traduit sous nos yeux pendant que les conteurs nous en faisaient le récit, nous croyons, avec les lettrés arabes, que sa composition remonte, au moins dans sa forme primitive, à une époque bien plus reculée, et qu’il ne peut avoir été imité de nos romans de chevalerie. C’est, à nos yeux, un ouvrage exclusivement empreint des idées de l’Orient ; la pensée générale qu’on y voit dominer, celle d’un esclave noir qui s’élève au premier rang par son courage et son talent, nous paraît appartenir bien réellement au temps et au pays où vivait Antar, et n’a rien de commun avec nos mœurs féodales du moyen âge. Si dans les détails du récit on trouve des points de ressemblance avec les scènes de nos romans chevaleresques, nous croirions plutôt que c’est le poëme d’Antar qui, connu des Européens au temps des croisades, aurait inspiré nos trouvères et nos poètes de l’Occident. Il nous semble impossible de douter que l’histoire d’Antar soit une œuvre originale, composée, pour la plus grande partie du moins, d’après les ouvrages du héros lui-même, et mo-
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difiée d’âge en âge par les écrivains et les conteurs. Nous n’ignorons pas que les ulémas du Caire font peu de cas de cette histoire et dédaignent de la lire ; mais il ne faut pas oublier que ce livre, tout empreint des mœurs antérieures à la venue du prophète, et où l’on voit à chaque page les héros vider leurs coupes pleines d’un vin généreux, a été mis à l’index dans les conciles de l’islam. Cette répugnance des ulémas s’explique donc parfaitement et ne prouve rien contre l’ancienneté ou la valeur poétique de cet ouvrage populaire.
Un savant anglais du dernier siècle, W. Jones, est le premier qui ait appelé l’attention des orientalistes sur cette grande composition, dont il a fait un magnifique éloge. Une version anglaise de la première partie de l’ouvrage a été donnée par M. Terrick Hamilton, secrétaire de l’ambassade anglaise à Constantinople, sous le titre de : Antar , a Bedoueen romance, Londres, 1817, 4 vol. in-8°, et cette version a été traduite, ou plutôt imitée librement en français, deux ans plus tard, dans une publication anonyme qui n’a point été achevée (1). C’est aussi sur la traduction anglaise qu’a été fait l’extrait publié par M. de Lécluse dans la Revue française du mois de mai 1830. D’autres extraits du texte arabe ont été ensuite donnés dans le Journal asiatique par MM. Caussin de Perceval, Cardin de Cardonne, Gustave Dugat et de Hammer ; enfin, M. de Lamartine a récemment publié une brillante analyse du poème d’ Antar (2).
Nous croyons être agréable à nos lecteurs en exposant ici, d’après ces divers travaux, le sujet de cette
(1) Antar , roman bédouin , traduit de l’arabe par Terrick Hamilton... imité de l’anglais. Paris, Arthus Bertrand, 1819, 3 volumes in 12.
(2) Vie des Grands Hommes , par A. de Lamartine, Paris, 1855. Tome I, p. 207-345,
belle épopée et en citant quelques-uns de ses morceaux les plus remarquables.
Zobéir, chef ou roi de la tribu d’Abs, une des plus nombreuses et des plus guerrières de l’Yémen, était venu vénérer à la Mecque la sainte Caaba, premier temple bâti par Abraham. Ce puissant chef, campé avec sa tribu aux environs de la ville, cherchait une épouse parmi les filles de sa race, et la renommée lui avait désigné comme la plus belle une jeune vierge nommée Thémadour, fille du cheik Amrou. Zobéir n’osait demander Thémadour à son père, de peur d’un refus motivé sur d’anciennes haines de famille. Dans cette appréhension, il a recours à la ruse. Il invite Amrou à une fête sous ses tentes, et pendant que le cheik sans défiance se livre aux douceurs et aux honneurs de l’hospitalité, Zobéir donne secrètement l’ordre à des guerriers d’une tribu voisine d’attaquer la nuit les tentes d’Àmrou et de disperser ses troupeaux, sans faire pourtant le moindre outrage à sa femme ni à sa fille. L’ordre s’exécute; les cavaliers apostés fondent sur le camp d’ Amrou, font fuir ses esclaves et chassent ses troupeaux devant eux dans la montagne. A la nouvelle de cet attentat prémédité, Zobéir s’élance à la tête de ses plus braves guerriers, poursuit les faux ravisseurs et ramène les chameaux et les esclaves aux tentes de son ami. Il voit Thémadour, « dont les joues étaient rouges comme la pivoine, la chevelure noire et épaisse comme les ténèbres de la nuit, » et il est enflammé d’amour. Amrou, qui, pendant ce simulacre de combat et de délivrance, était accouru lui -même au secours de sa famille et de sa tribu, est témoin de la générosité de Zobéir et le prie d’accepter l’hospitalité dans sa tente. Au milieu du festin offert à son libérateur, le cheik lui dit ; « Je n’ai rien de plus précieux que ma fille
l’égypte.
Thémadour; je te la donne pour esclave! — Je l’accepte, non comme esclave, répliqua Zobéir, mais comme épouse. » Les jeunes filles de la tribu amenèrent Thémadour voilée devant Zobéir, puis, lui enlevant son voile, laissèrent éclater sa beauté aux yeux de son époux. Zobéir emmena sa conquête dans sa tribu et s’enivra de sa félicité. Cependant Thémadour, quoique heureuse de l’amour qu’elle inspirait à Zobéir et qu’elle ressentait elle-même pour lui, souffrait dans son orgueil d’avoir été conquise comme une esclave au lieu d’être payée par de riches présents à son père, comme une fille libre, selon la coutume des Arabes. 1,’imprudent Zobéir lui avait avoué son subterfuge, et elle s’était promis de punir la ruse par une autre ruse et de forcer son mari à payer à son père le prix de sa dot. Une nuit qu’elle lui reprochait familièrement la feinte qu’il avait employée pour la conquérir, Zobéir se courrouça contre elle et, se levant avec colère, lui dit qu’elle était bien hardie de blâmer son maître et son époux. « Eh bien! répondit Thémadour en souriant, sachez donc que votre ruse a été trompée par une ruse plus habile. Je ne suis point cette Thémadour dont vous avez convoité les charmes ; je ne suis que sa sœur et son ombre. La merveilleuse beauté à laquelle on m’a substituée pour vous satisfaire repose, à l’abri de vos désirs et de vos armes, sous la tente de mon père Amrou. » Zobéir se trouble et doute encore. « Si vous ne me croyez pas, reprend Thémadour, envoyez chez ma mère quelque femme âgée porter un message ; le voile de ma sœur se lèvera sans difficulté pour elle, et vous en croirez son rapport. — C’est par ses propres yeux qu’il faut voir, dit Zobéir. J’irai moi-même; je revêtirai le costume d’un marchand d’aromates , je serai admis dans la tente, et je jugerai jusqu’à quel point je dois vous croire. » Le
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lendemain, le roi s’habilla en marchand ambulant, prit sous son bras une boîte de parfums, et, les pieds nus, les reins serrés d’une ceinture de cuir, il sortit avant le jour sans être .aperçu et prit le chemin du camp d’Amrou.
Dès qu’il fut parti, Thémadour se leva précipitamment, pris des habits de guerrier, sortit de la tente, délia les jambes du cheval le plus rapide de son mari, et fuyant à toute bride vers le camp d’Amrou son père, dépassa sans être reconnue le faux marchand d’aromates et arriva avant lui dans la tente de sa mère. Elle se hâta de confier à son père et à ses frères le plan qu’elle avait conçu pour venger l’honneur de la famille. Elle les plaça en embuscade dans un bois de dattiers voisin des tentes; elle leur dit d’accourir à sa voix, de se saisir de Zobéir désarmé, et de ne lui rendre la liberté que lorsqu’il aura promis de payer à son père Amrou une dot digne de sa fille. Ayant alors quitté ses habits d’homme, Thémadour se couvrit le visage du voile des vierges, se noircit les paupières avec l’antimoine, et attendit l’arrivée du faux marchand. « Entrez , vendeur de parfums , lui cria la mère dès qu’elle l’aperçut rôdant comme un renard autour des tentes ; voyez si vous avez quelques aromates qui puissent plaire à ma fille Thémadour. » Au nom de Thémadour, Zobéir se crut réellement trompé par Amrou. Avez-vous donc une autre fille ? demanda-t-il à la mère. « Oui , » dit-elle, « nous en avons une autre appelée Klida, beaucoup moins belle que Thémadour. Nous avons changé son nom et nous l’avons donnée, sous ce faux nom de Thémadour, à Zobéir, pour nous venger de l’injure qu’il faisait à notre famille en acceptant de nous une épouse sans en payer le prix. Nous avons gardé la véritable Thémadour. merveille de l’Arabie,
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pour la marier à un guerrier de l’ Yémen, qui nous offre des richesses immenses.
A ces mots, Zobéir rougissant de honte, se préparait à enlever par la violence la beauté qu’on lui avait dérobée, lorsque Amrou et ses fils , sortant du bois de dattiers où ils s’étaient retirés, paraissent à l’entrée de la tente, se jettent comme des lions sur Zobéir, lui lient les pieds et les mains et le garrottent , mais sans le blesser. Thémadour, son épouse vengée, laissant alors tomber à ses pieds son voile, sourit avec une fierté mêlée de tendresse à Zobéir enchaîné ; elle se glorifie d’avoir surpassé la ruse par la ruse. Zobéir, humilié et heureux à la fois de n’avoir été vaincu que par sa femme, convient de donner à Amrou mille chameaux, vingt chevaux de la plus noble race, cinquante esclaves mâles et autant de jeunes filles pour servir sa femme. A ce prix , il est délivré et reconduit par la famille d’ Amrou à sa tente.
Dix fils, forts comme des lions, naquirent de l’union de Zobéir avec Thémadour, et devinrent les chefs de la tribu d’Abs, dont Antar fut le héros.
Schédad, fils de Carad, un des enfants de cette tribu, surpassait en valeur les plus illustres guerriers. On l’appelait ordinairement le maître de Sirwet, du nom d’une jument célèbre dont il était le possesseur. Plus d’un roi avait voulu la lui acheter, mais il refusa leurs offres et leurs présents , et souvent il répétait ces vers qu’il avait faits pour elle:
« Ne cherchez pas à acquérir ma cavale, car Sirwet n’est ni à vendre ni à louer. Sur elle je suis un roc ; ses bonds sont pleins de noblesse et de fierté; je ne m’en séparerais pas»quand on m’offrirait mille chameaux suivis de leurs conducteurs. Elle n’a point d’ailes, et cependant elle franchit les déserts et devance les vents.
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lendemain, le roi s’habilla en marchand ambulant, prit sous son bras une boîte de parfums, et, les pieds nus, les reins serrés d’une ceinture de cuir, il sortit avant le jour sans être t aperçu et prit le chemin du camp d’Amrou.
Dès qu’il fut parti, Thémadour se leva précipitamment, pris des habits de guerrier, sortit de la tente, délia les jambes du cheval le plus rapide de son mari, et fuyant à toute bride vers le camp d’Amrou son père, dépassa sans être reconnue le faux marchand d’aromates et arriva avant lui dans la tente de sa mère. Elle se hâta de confier à son père et à ses frères le plan qu’elle avait conçu pour venger l’honneur de la famille. Elle les plaça en embuscade dans un bois de dattiers voisin des tentes; elle leur dit d’accourir à sa voix, de se saisir de Zobéir désarmé, et de ne lui rendre la liberté que lorsqu’il aura promis de payer à son père Amrou une dot digne de sa fille. Ayant alors quitté ses habits d’homme, Thémadour se couvrit le visage du voile des vierges, se noircit les paupières avec l’antimoine, et attendit l’arrivée du faux marchand. « Entrez , vendeur de parfums , lui cria la mère dès qu’elle l’aperçut rôdant comme un renard autour des tentes; voyez si vous avez quelques aromates qui puissent plaire à ma fille Thémadour. » Au nom de Thémadour, Zobéir se crut réellement trompé par Amrou. Avez-vous donc une autre fille? demanda-t-il à la mère. « Oui, » dit-elle, « nous en avons une autre appelée Klida, beaucoup moins belle que Thémadour. Nous avons changé son nom et nous l’avons donnée, sous ce faux nom de Thémadour, à Zobéir, pour nous venger de l’injure qu’il faisait à notre famille en acceptant de nous une épouse sans en payer le prix. Nous avons gardé la véritable Thémadour. merveille de l’Arabie,
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pour la marier à un guerrier de l’ Yémen, qui nous offre des richesses immenses.
A ces mots, Zobéir rougissant de honte, se préparait à enlever par la violence la beauté qu’on lui avait dérobée, lorsque Amrou et ses fils , sortant du bois de dattiers où ils s’étaient retirés, paraissent à l’entrée de la tente, se jettent comme des lions sur Zobéir, lui lient les pieds et les mains et le garrottent , mais sans le blesser. Thémadour, son épouse vengée, laissant alors tomber à ses pieds son voile, sourit avec une fierté mêlée de tendresse à Zobéir enchaîné ; elle se glorifie d’avoir surpassé la ruse par la ruse. Zobéir, humilié et heureux à la fois de n’avoir été vaincu que par sa femme, convient de donner à Amrou mille chameaux, vingt chevaux de la plus noble race, cinquante esclaves mâles et autant de jeunes filles pour servir sa femme. A ce prix , il est délivré et reconduit par la famille d’ Amrou à sa tente.
Dix fils, forts comme des lions, naquirent de l’union de Zobéir avec Thémadour, et devinrent les chefs de la tribu d’Abs, dont Antar fut le héros.
Schédad, fils de Carad, un des enfants de cette tribu, surpassait en valeur les plus illustres guerriers. On l’appelait ordinairement le maître de Sirwet, du nom d’une jument célèbre dont il était le possesseur. Plus d’un roi avait voulu la,lui acheter, mais il refusa leurs offres et leurs présents , et souvent il répétait ces vers qu’il avait faits pour elle :
« Ne cherchez pas à acquérir ma cavale, car Sirwet n’est ni à vendre ni à louer. Sur elle je suis un roc; ses bonds sont pleins de noblesse et de fierté; je ne m’en séparerais pas»quand on m’offrirait mille chameaux suivis de leurs conducteurs. Elle n’a point d’ailes, et cependant elle franchit les déserts et devance les vents.
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tude, Antar chantait, et le sujet habituel de ses vers était sa cousine Abla. Toutes les images poétiques du désert étaient empruntées par le poète pasteur pour rendre l’impression que lui faisaient la présence, la voix ou le souvenir de celle qu’il aimait. Mais, bien que ces premiers vers d’Antar, répétés par les Arabes sous la tente, rendissent déjà son nom célèbre entre tous les enfants de la tribu d’Abs, un accent de mélancolie et de découragement attristait toujours la fin de ses chants. L’esclave noir ne se dissimulait pas que son amour pour Abla était, aux yeux des Arabes, une sorte de sacrilège, et que Malek n'accorderait jamais sa fille à un homme marqué de la couleur de la servitude. Ce fut cette passion pour Abla qui lui inspira de bonne heure l’idée de tenter des prodiges d’héroïsme capables de vaincre la destinée, et de conquérir la main de celle dont il avait conquis le cœur.
« Je me précipiterai dans la mêlée, disait-il, je m’élèverai au sommet de la gloire, ou je tomberai sous la flèche des ennemis de ton père, ô Ablal Alors tu pleureras sur mon corps étendu et percé de coups à tes pieds, ou bien ton père t’accordera en récompense à ma main libératrice. >»
Humiliés et irrités de ce qu’un vil esclave ose lever les yeux sur leur parente, les oncles d’Abla tendent mille pièges à l’adolescent pour le faire succomber, tantôt contre les guerriers, tantôt contre les bêtes féroces du désert. Sa force surnaturelle et son indomptable courage déjouent toujours leurs embûches.
« A chaque instant, » dit M. de Lamartine, « on crok relire l’histoire de Joseph haï et persécuté par ses frères. »
Chantre lui-même de ses propres exploits, Antar se vante avec la naïve fierté de l’Arabe de l’incomparable
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vigueur de son bras : « Me voici dans mon élément, s’écrie-t-il en apostrophant ses ennemis couchés dans leur sang à ses pieds ; c’est du sang que je respire. Ma force est célèbre; mon sabre frappe comme la foudre, nul guerrier ne peut l’éviter; l’arc et le sabre ont été les jouets de mon berceau. J’étancherai ma soif avec du vin, du vin aussi vieux que le monde. J’entendrai la voix que je préfère au bruit du fer dans la mêlée, quand les guerriers s’entre-choquent et tombent en vidant la coupe de la mort, la voix d’Abla I Abla ! tu es le seul rêve de mon cœur, et je ne cherche la renommée que pour ne pas être méprisé un jour par toi ! Je suis noir, oui; mais, j’en suis sur, j’écraserai l’eDvie, j’anéantirai tout ce qui osera me résister! »
Antar se signala dans la guerre de Zobéir contre les autres tribus de l’Yémen. Au retour des combats, le roi le faisait asseoir à ses festins, et le héros poète célébrait à la table du prince les victoires de sa tribu et ses propres triomphes, mêlant toujours le nom d’Abla à ses accents de guerre.
Des chants nombreux du poème d’Antar sont consacrés au récit des prodiges de son courage pendant ces années d’épreuves où Schédad et Malek son frère lui refusent le don de sa maîtresse. Ses vers, à cette époque, sont des gémissements plaintifs et quelquefois terribles sur sa destinée.
Quoique comblé d’honneurs et d’affection par le roi Z obéir, Antar ne pouvait obtenir le titre de fils reconnu et légitime de son père Schédad. « Vil bâtard, lui dit Schédad, oses-tu bien prétendre au rang de mes autres fils, toi fils d’une esclave, toi qui portes la honte de ta naissance écrite sur ta peau! » Antar, désespéré à ces cruelles paroles, baisse la tête, s’enfonce seul dans le désert et déplore ainsi son infortune :
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« En vai j je me débats contre mon malheur. J’ai servi les hommes, j’ai cru que mes parents seraient mes protecteurs, et ils ont été pour moi plus dangereux que les serpents. Sur le champ de bataille, j’égale les enfants des rois, disent-ils; mais dans la paix, je ne suis plus pour eux que le fils de Zébéha, l’esclave noirel Ahl sans l’amour qui me consume, supporterais-je de tels outrages? 0 Abla! que ton image me console et me soutienne I Si ta demeure était au ciel, ma main envahirait les étoiles pour te mériter et te conquérir! »
Antar s’enfonça dans le désert, errant au hasard, sans amis, sans compagnons. Un jour, après une longue marche, il fut rejoint par quelques cavaliers de Zobéir, et s’étant réuni à eux, il attaqua la tribu de Cathan, immola ses guerriers, et s’empara de ses immenses troupeaux, riche dépouille qui allait égaler sa fortune à celle des Arabes pasteurs les plus opulents. Mais l’instinct du héros l’emporte en lui sur l’amour et l’orgueil des richesses; il échange tout ce butin contre un cheval persan fameux dans le désert sous le nom d’Abjer, et ce coursier sans égal est désormais associé dans l’histoire à tous les dangers et à tous les triomphes de son cavalier.
La colère de Schédad ne résiste pas à cette nouvelle preuve de la valeur de son fils. Il se glorifie des exploits d’Antar, et Malek lui-même feint d’être disposé à lui accorder sa fille. Il demande un jour au héros quel don il prétendait lui donner en échange d’Abla. « O mon » oncle! répondit le jeune homme, loin de moi l’affront » de mettre un prix à ce visage de lumière, à celte taille » de palmier, à cette perle de l’Océan 1 Dites vous-même » ce que vous désirez, et ne me demandez qu’une dot » supérieure à ce que tous les rois et tous les guerriers » de l’Arabie et de la Perse seraient impuissants à lui
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» donner. » Malek lui demanda mille chamelles acéfyr, les plus rares et les plus estimées des Arabes. Antar les lui promit, chargées de plus de toutes les richesses de leurs maîtres; puis il partit pensif pour accomplir sa promesse et payer ainsi le prix d’Abla.
Un vieillard l’avertit que les chamelles acéfyr ne se trouvent que dans les terres du roi Moundhir, qui règne entre l’Arabie et la Perse, et dont les Persans et les Arabes redoutent également la puissance. Le lendemain Antar prend la route de l’Irak, pays soumis au roi Moundhir. La description qu’il fait dans ses vers de la terre d’Irak révèle en lui un poète descriptif de premier ordre. Nous donnons la traduction de ce passage d’après M. Dugat :
«Là, dit- il», s’offrirent à mes yeux des maisons nombreuses et pleines comme des ruches , de vastes prairies, des parterres éclatants de fleurs, arrosés de sources jaillissantes ; des chevaux arabes , au poil varié, bondissaient çà et là dans la plaine, comme des vagues dans la mer au vent du matin. Ils réjouissaient la contrée et faisaient frémir les feuilles d’arbre par leur hennissement. De jeunes chameaux s’offraient aussi à mes yeux avec leurs mères , des dromadaires , rapides comme la poussière sous le vent, des esclaves, de jeunes garçons, de jeunes filles noires aux cheveux bouclés. Là s’ouvrait une vallée, la plus riante que les génies aient jamais embellie; l’eau y débordait de toutes parts, semblable à de l’argent liquide; les parfums des herbes y répandaient l’odeur du musc; des milliers d’oiseaux, bulbuls, merles, passereaux, colombes à collier, perdrix, cailles, tourterelles, chantaient dans les sillons ou exaltaient sur les rameaux le nom de Dieu. Les paons y déployaient l’éclat de leur robe, comme si le Créateur les eût habillés des plus
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rayonnantes couleurs et eût versé sur eux le corail et l’hyacinthe (1). »
Le récit de l’expédition d’Antar dans l’Irak remplit plusieurs chants du poëme. Le héros est exposé d’abord au plus grand péril; après un long combat contre une foule innombrable de cavaliers, il tombe épuisé de fatigue sur le champ de bataille et devient le prisonnier du roi Moundhir. Mais bientôt après son bras délivre ce prince de tous ses ennemis , parmi lesquels il faut citer surtout le satrape Kosrouan et le Romain Baramouth ; il réconcilie le roi de l’Irak avec le roi de Perse Chosroès, dont il était tributaire, et Moundhir reconnaissant lui donne, avec la liberté, les mille chamelles qu’il était venu conquérir et auxquelles Chosroès luimême joint de magnifiques présents. Antar revint triomphant; Malek, son oncle, lui accorda sa fille, et l’esclave noir, enrichi des dons de Moundhir et de Chosroès, devint le plus puissant et le plus opulent des Arabes de la tribu d’Abs. Les années s’écoulèrent dans la paix, dans la guerre, dans de nouveaux exploits et dans une constante félicité auprès de la belle Abla, enviée de toutes les femmes de l’Hedjaz et de l’Yémen.
Nous passons sur ces nombreuses années de la vie d’Antar pour arriver à la mort du héros, un des plus beaux chants lyriques de toutes les langues. En voici la traduction que nous empruntons à un excellent article de M. Caussin de Perceval, publié dans le Journal asiatique du mois d’août 1833 :
Pour l’intelligence de ce dernier épisode du poëme, nous devons d’abord rappeler que, dans le cours de ses exploits, Antar avait vaincu un de ses ennemis
(t) Hernie asiatique. Fragments d’Antar, publiés par M. Gustave Dugat.
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nommé Ouézar ou Djézar, et que, pour le punir de ses agressions contre son peuple, il l’avait privé de la lumière du jour en faisant passer un sabre rouge devant ses yeux ; puis il lui avait laissé la vie, la liberté et même le rang suprême dans sa tribu.
« Ouézar, fils de Djaber, dit le continuateur du poëme, méditait en secret sa vengeance. Quoique ses yeux fussent privés de la lumière, il n’avait rien perdu de son adresse à tirer des flèches. Son oreille, exercée par un long apprentissage à suivre les mouvements des bêtes féroces sur le bruit de leurs pas , suffisait pour guider ses coups, et jamais le trait qu’il avait lancé ne manquait son but. Sa haine, toujours attentive, écoutait avidement les nouvelles que la renommée lui transmettait de son ennemi. Il apprend qu’Antar, après une expédition périlleuse et lointaine, vient d’arriver couvert de gloire, apportant avec lui un butin immense, des trésors aussi riches que ceux qu’il avait reçus autrefois de Moundhir et de Chosroës. A ce récit, Ouézar pleure d’envie et de rage. Il appelle Nedjm, son esclave fidèle. « Trop longtemps , lui dit-il, la fortune a pro- » tégé celui dont les succès me désespèrent. Depuis ce » jour où un fer brûlant ravit la lumière à mes yeux, dix » ans se sont écoulés, et je ne suis pas encore vengé! » Mais enfin le moment est venu où je laverai ma honte, » où j’éteindrai dans son sang le feu qui dévore mon » cœur. Antar est campé au bord de l’Euphrate; c’est » là que je veux l’aller chercher. Je vivrai caché dans » les buissons, dans les roseaux, jusqu’à ce que le ciel » livre sa vie entre mes mains. » Il ordonne à son esclave de lui amener sa chamelle, dont la course est aussi rapide que celle de l’autruche légère. Il s’arme de son arc et de son carquois , rempli de flèches empoisonnées. Nedjm fait agenouiller la chamelle, aide
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son maître à monter, et prend la bride de l’animal docile, dont il doit diriger la marche. »
« Lorsqu’ils se furent enfoncés dans les espaces immenses du désert, Ouézar exhala en ces mots le ressentiment qui l’animait : « Mes paupières mutilées ne peu- » vent plus se fermer au doux sommeil; une nuit éter- » nelle m'environne. Trois fois vaincu, j’ai roulé sur la » poussière , et ma tribu m’a repoussé de son sein » comme un ennemi. Malheur à toi, fds de Schédad, » toi qui as causé mes tourments et ma honte! L’envie » a consumé mon cœur et exténué mon corps. Puisse » enfin la fortune, favorable à mes vœux, te faire tom- » ber sous mes coups! »
« Après plusieurs journées d’une marche pénible, ils sortent des déserts arides et entrent dans le pays qu’arrose l’Euphrate, pays fertile, orné d’arbres et de verdure. Ils parviennent au bord du fleuve. Nedjm jette les yeux sur l’autre rive; il aperçoit des tentes richement décorées, de nombreux troupeaux, des chameaux errants dans la plaine, des lances plantées en terre, des chevaux harnachés et attachés devant l’habitation de leur maître; il entend les chants des jeunes filles et le son des instruments de musique. Une tente plus belle et plus haute que les autres était dressée à peu de distance du rivage; devant la porte s’élève une longue lance de fer, auprès de laquelle est un cheval plus noir que l’ébène. Nedjm reconnaît le noble coursier d’Antar et sa lance terrible; il fait arrêter la chamelle qui porte son maître, et se place avec lui derrière des buissons qui les dérobent à tous les regards. »
« Lorsque la nuit eut étendu sur la terre ses ombres sinistres, Ouézar dilà son esclave : «Quittons ce lieu; les » voix qui frappent mon oreille me semblent éloignées.
» Rapproche-moi du fleuve. Mon cœur me dit qu’un
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» coup signalé va illustrer à jamais mon nom. » Nedjm le conduit par la main, le fait asseoir sur la rive, en face de la tente d’Antar, et lui présente son arc et son carquois. Ouézar choisit la plus acérée de ses flèches, la place sur son arc, et, l’oreille attentive, il attend le moment de la vengeance. »
« Antar, dans une sécurité profonde, se livrait au plaisir de revoir Abla, sa bien-aimée, après une longue absence. Quoique séparé de la tribu des Bénou-Abs et isolé avec sa famille sur une terre étrangère, il ne croyait avoir à redouter aucun ennemi, parce que la terreur de son nom, imprimée dans le cœur des Arabes, était un boulevard qui défendait ses tentes contre les attaques de tous les habitants du désert. Abla, fi ère d’avoir pour époux le héros de l’Arabie, redoublait pour lui de tendresse, et l’amour d’Antar pour elle, loin de s’être affaibli par le temps, semblait n’avoir fait que prendre de nouvelles forces. Il oubliait dans les bras de cette compagne chérie et ses travaux et ses dangers, lorsque les hurlements lugubres des chiens, fidèles gardiens du camp, succédant à leurs aboiements prolongés, viennent jeter dans son âme un trouble inconnu. Inquiet, il se lève et sort de sa tente. Le ciel était sombre et nuageux. Antar erre quelque temps dans l’obscurité ; il entend de nouveaux aboiements qui lui paraissent venir du rivage du fleuve. Poussé par la fatalité, il s’avance au bord des eaux, et soupçonnant la présence de quelque étranger, il appelle son frère Djérir pour l’envoyer reconnaîlre l’autre rive. A peine il a élevé sa voix puissante, qui fait retentir les vallons et les montagnes, qu’une flèche l’atteint au côté droit et pénètre dans ses entrailles. »
« Aucune plainte, aucun gémissement indigne de son courage ne trahit sa douleur. 11 arrache le fer de sa blessure et s’écrie : « O toi dont la main perfide s’est guidée
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» sur le son de ma voix pour me frapper dans les ombres » de la nuit, que ne puis-je te connaître, pour te poursuivre jusqu’au fond des déserts et faire servir de pâ- » ture aux animaux sauvages 1 Traître, qui n’as pas osé » m’attaquer à la clarté du jour, tu n’échapperas pas à ma » vengeance; tu ne jouiras pas du fruit de ta perfidie ! » « Ouézar entend ces paroles, et la crainte s’empare de son cœur. Il croit que sa flèche a mal servi son ressentiment, et à l’instant l’idée de la colère d’ Antar, l’image des tourments qu’il lui prépare saisissent son esprit d’épouvante ; ses forces l’abandonnent, il tombe privé de sentiment. L’esclave Nedjm, voyant que son maître n’est plus qu’un corps froid et sans vie, monte sur la chamelle et se hâte de s’éloigner de ces lieux. »
« Cependant Djérir était accouru à la voix de son frère. Antar l’instruit qu’il a été blessé d’un trait décoché de l’autre bord du fleuve par une main inconnue; il lui ordonne de poursuivre le traître qui l’a frappé, et retourne à sa tente à pas chancelants. Djérir se dépouille de ses vêtements et s’élance dans les ondes; bientôt il arrive au rivage opposé. Il cherche dans l’obscurité, et trouve gisant jir le sable un corps inanimé, auprès duquel sa ma.n rencontre un arc et un carquois. Incertain si ce corps sans mouvement peut être rappelé à la vie, mais espérant tirer quelque éclaircissement de la vue de sa figure, il charge le cadavre sur ses épaules et le porte à la tente de son frère. »
« Antar, étendu sur le lit de douleur, environné de ses amis désolés, était en proie aux plus cruelles souffrances. La tendre Abla mettait un appareil sur sa blessure, qu’elle arrosait de ses larmes. Dans ce moment Djérir entre, et dépose aux pieds de son frère le corps d’Ouézar, avec son arc et ses flèches. A peine Antar a-t-il jeté les yeux sur ce visage mutilé, où la férocité est
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encore empreinte, qu’il reconnaît l’implacable ennemi qui avait tant de fois conjuré sa perte. Il ne doute pas que le coup fatal ne soit parti de sa main, et que la flèche qui l’a blessé ne soit empoisonnée. Alors la douce espérance abandonne son cœur, et l’image de la mort se présente seule à ses yeux. Il l’envisage avec résignation, et, plongé dans de profondes pensées, il garde un moment le silence. Les combats où il a vaincu Oùézar sans pouvoir dompter son âme de fer, la persévérance de ce traître à poursuivre sa vengeance» enfin la justice céleste qui n’a pas permis qu’il survécût à son crime, viennent se retracer dans son esprit. Bientôt, sortant de sa rêverie, il s’écrie : « Le mal- » heur de mon ennemi a satisfait mon cœur ; sa mort » me console de ma fin prochaine, dont il ne sera pas » témoin. Oui, l’on doit remercier le destin quand on » survit à son ennemi d’un jour, ou même d’un in- » stant. » Ensuite, s’adressant au cadavre d’Ouézar: « Misérable, dit-il, tu n’as pas savouré le plaisir de la » vengeance, et j’ai survécu à ton trépas. Mais vous » jouirez de mon triste sort, vous, guerriers jaloux de » ma gloire, rivaux que j’ai terrassés, et dont le cœur » rongé par l’envie ne peut oublier la honte de votre » défaite. Triomphez donc aujourd’hui, puisque telle » est la volonté immuable de l’Être immortel dont les » humains ne peuvent prévoir ni éviter les décrets. »
« Fils de mon oncle, lui dit Abla, pourquoi renoncer » à l’espoir? Pourquoi laisser abattre ton courage? Une » légère blessure de flèche doit-elle t’inquiéter, toi qui, » méprisant les coups de sabre et de lance, as sup- » porté sans te plaindre tant de blessures larges et pro- » fondes, dont les cicatrices couvrent ton corps? »
« Abla, répond Antar, ma vie touche à son terme, la » flèche qui m’a atteint est empoisonnée. Reconnais
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» dans ce cadavre les traits d’Ouézar, et cesse de te » flatter d’une fausse espérance. »
« A ces mots, Abla fait retentir l’air de ses gémisse- » ments; elle déchire ses vêtements, arrache ses longs » cheveux et se couvre la tête de poussière. Les femmes » qui l’entourent imitent sa douleur; bientôt tout le » camp répond à leurs cris plaintifs, et au silence de la » nuit succèdent le tumulte et les accents du désespoir. »
« Alors Antar dit à ses amis qui fondaient en larmes : « Cessez d’inutiles pleurs. Le Très-Haut nous a tous » assujettis à sa loi, et personne ne peut se soustraire » aux arrêts du destin. » Puis, se tournant vers Abla: « Chère épouse, dit-il, qui défendra ton honneur et tes » jours après la mort d’ Antar?... Je sais trop que la » tribu des Bénou-Abs, privée du secours démon bras.* » va être accablée par ses nombreux ennemis, écrasée » par toutes les tribus de l’Arabie que la vengeance «réunira contre elle!... Un second époux, un autre » moi-même peut seul t’éviter les horreurs de l’escla- » vage. De tous les guerriers du désert, Amer et Zéid-el- » Khaïl (1) sont ceux dont la valeur protégera le mieux » ta vie et ta liberté. Choisis donc l’un des deux et va lui » offrir ta main... Pour retourner vers la terre qu’habi- » tent les enfants d’Abs, pour assurer ton passage dans » le désert, tu monteras mon coursier Abjer, tu revêtiras » mes armes : sous ce déguisement, ne crains pas d'être » attaquée; marche avec assurance, sans daigner don- » ner le salut aux guerriers des tribus qui se trouveront » sur ta roule. La vue du cheval et des armes du fils de » Scliédad suffira pour intimider les plus audacieux.»
« Ensuite Antar prit la main d’Amrou Zoulkelb(2;, et
(1) Zéid-el-Khaïl, fils de Mouhalhil, vécut jusqu’à l’institution de la religion musulmane, qu’il embrassa.
(2) Guerrier de la tribu de Kadaa, et ami d’Antar. Kitab-el-Aykani , vol. IV, fol. 304,
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la pressant contre son cœur : « Ami, lui dit-il, je te confie » le jeune fils d’Arouè. Que cet aimable enfant, élevé » par toi et formé par ton exemple, devienne un jour un » héros, et que tes soins acquittent pour moi la dette » d’amitié que j’ai contractée envers son père. »
« Cependant le rideau des ténèbres s’était levé ; l’aube parut en souriant et commença à colorer le sommet des montagnes. Antar se fit porter hors de sa tente, et là il distribua à ses parents et à ses amis les nombreux troupeaux, les chameaux et les coursiers qu’il possédait, et tout le butin qu’il avait rapporté de sa dernière expédition, réservant pour Abla la portion la plus considérable. Après ce partage, il fil ses adieux à Amrou et l’engagea à retourner dans sa tribu avant que le bruit de sa mort se répandît dans l’Arabie et enhardît leurs ennemis communs à venir l’attaquer. Vainement Amrou protesta qu’il ne le quitterait point et qu’il voulait escorter Abla jusqu’à la tribu des Bénou-Abs. « Non, lui dit » Antar, tant que j’aurai un souffle de vie, Abla n’aura » d'autre bras que le mien pour la défendre. Pars, et si » tu veux exposer tes jours pour l’amitié, va combattre
les Bénou-Nebhan, va venger ma mort sur la famille » d'üu’w. »
« Amrou cMe àregret; il lui jure d’exécuter ses volontés, et les deux am ' : confondent leurs larmes dans un dernier embrassement. Aine ordonne les préparatifs du départ. Bientôt on abat les tentes. on les plie, on les charge sur des chameaux. La triste Abla se laisse revêtir des armes pesantes de son époux ; ceinte de son large sabre, tenant dans la main sa lance redoutable, elle monte sur Abjer, tandis que des esclaves font asseoir Antar dans la litière où Abla avait coutume de se placer dans des temps plus heureux, lorsqu’elle traversait les déserts. » « On part : Amrou prend le chemin qui conduit à la
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tribu de Kadaa; Antar et sa famille se dirigent vers la terre de Chourbé. Ses esclaves chassaient en avant les troupeaux et les chameaux qui portaient les bagages; à leur suite venaient les cavaliers; la marche était fermée par Abla et Antar, accompagnés de l’infatigable Djérir, qui précédait Abjer, et de son neveu Khadrouf, qui guidait la chamelle chargée de la litière. »
« A peine ils avaient perdu de vue les bords fortunés de l’Euphrate et commençaient à s’enfoncer dans l’immensité des déserts, qu’ils aperçurent au loin des tentes qui paraissaient comme des points obscurs à l’horizon, ou comme une bordure noire de la draperie azurée des cieux. C’était une tribu riche et puissante. Les guerriers qui la composaient égalaient en nombre les grains de sable de l’Irak, et en courage les lions des forêts. Aussitôt que leurs yeux vigilants eurent distingué dans le lointain la faible caravane qui s’avançait, trois cents des plus braves s’élancèrent sur leurs chevaux, saisirent leurs lances et volèrent à sa rencontre. Aussi rapides que les gazelles légères, leurs coursiers franchissent l’espace, et bientôt ils sont à la portée de la flèche. Alors ils reconnaissent la litière et le guerrier qui l’accompagne : « C’est Antar, se disent-ils » les uns les autres; oui, c’est lui qui voyage avec son » épouse. Voilà ses armes, son cheval, et la magnifique » litière d’Abla. Retournons vers nos tentes , et ne » nous exposons pas à la colère de cet invincible guer- » rier. »
« Déjà ils avaient tourné bride et allaient reprendre leur course vers leur tribu, lorsqu’un d’entre eux les arrêta. C’était un vieux cheik, dont l’esprit fin et rusé pénétrait les événements les plus secrets et perçait les voiles du mystère : « Mes cousins, leur dit-il, c’est » bien la lance d’ Antar, c’est bien son casque, sa cui~
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» rasse el son coursier, dont la couleur ressemble à » la nuit, mais ce n’est ni sa taille ni sa contenance » fière; c’est la taille et le maintien d’une femme ti- » mide. Croyez -moi, Antar est mort, ou bien une ma- » ladie dangereuse l’empêche de monter à cheval ; et » ce guerrier que porte Abjer, cet Antar prétendu, » c’est Abla, qui se sera revêtue des armes de son époux, » pour nous intimider, tandis que le véritable Antar » est peut être couché mourant dans cette litière. »
« Ses compagnons, frappés de ses observations, reviennent sur leurs pas. Aucun d’eux cependant ne se sent l’audace de commencer l'attaque; mais ils se déterminent à suivre de loin la caravane, dans l’espoir de voir naître quelque circonstance qui puisse fixer leur incertitude. » « Cependant la main délicate d’Abla ne pouvait plus supporter le poids de la lance de fer; elle est obligée de la remettre à Djérir. Bientôt , lorsque le soleil parvenu à la moitié de son cours eut échauffé les sables de toute l’ardeur de ses feux, épuisée de fatigue, accablée par la pesanteur de ses armes, Abla voulut s’arrêter et prendre un instant de repos. Djérir s’avance vers elle, la soutient et l’aide à descendre de cheval. »
« A ce spectacle, les cavaliers, qui observaient tous leurs mouvements, ne doutent plus de la réalité de leurs soupçons; ils mettent leurs lances en arrêt et pressent les flancs de leurs coursiers pour fondre sur cette troupe qu’ils jugent trop faible pour leur résister. Antar était étendu dans la litière, presque privé de sentiment. Les cris des ennemis, les hennissements des chevaux viennent frapper son oreille et le retirer de cette léthargie. Le danger lui rend des forces; il se soulève, montre la tête et pousse un cri terrible qui porte l’effroi dans tous les coeurs. A ce cri semblable au tonnerre, le crin des coursiers se hérisse, ils reculent,
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ils fuient et emportent au loin dans la plaine leurs cavaliers glacés de la même terreur, et qui se disaient entre eux : « Malheur à nous! Antar respire encore. Il » a voulu éprouver les habitants du désert et connaître » quelle serait la tribu assez hardie pour ambitionner la » conquête de son épouse et de ses biens. » En vain le vieux cheik qui leur avait déjà inspiré sa confiance cherche encore à les rassurer; la plupart sont sourds à sa voix et poursuivent leur course vers leur tribu. Trente seulement consentent à rester avec lui et continuent à observer la caravane. »
« Malgré ses douleurs que chaque instant rendait plus cuisantes, Antar avait voulu reprendre ses armes et remonter sur son coursier. Il fait replacer Abla dans la litière et marche à ses côtés : « Sois tranquille, lui » dit-il, Antar veille encore sur toi; mais ce sont » ses derniers moments qu’il consacre à ta défense. » Abla attache sur lui un regard de tristesse. « Antar, lui disent ses compagnons en voyant son attitude souf- » frante, n’épuise pas les forces qui te restent, remonte » dans la litière. Longtemps tu nous a protégés par ta » valeur, c’est à nous aujourd’hui de combattre pour » toi. »I1 leur répond : « Je vous remercie, mes cou- » sins, vous êtes braves, mais vous n’êtes point Antar. » Marchez, j’espère encore vous conduire heureuse- » ment jusqu’à notre tribu. »
« Au déclin du jour, ils arrivèrent dans une vallée peu éloignée des lieux où campaient les Bénou-Abs- Elle se nommait la vallée des Gazelles, et les montagnes qui la formaient ne laissaient d’autre issue du côté de la terre de Chourbé qu’une gorge étroite où trois cavaliers pouvaient à peine se présenter de front. Antar fit passer en avant les troupeaux et la chamelle qui portait Abla. Quand il eut vu toute la caravane défiler
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devant lui, il s’avança lui-même à l’entrée de la gorge. En cet instant ses douleurs augmentent; ses entrailles sont déchirées, et chaque pas de son coursier lui fait éprouver des tourments pareils aux supplices des enfers. Il arrête Abjer, plante sa lance en terre, et, s’appuyant dessus, il demeure immobile. »
« Les trente guerriers qui suivaient ses traces, en le voyant dans cette position , firent halte à l’autre extrémité de la vallée. « Antar, se disaient-ils les uns aux » autres, s’est aperçu que nous observions sa marche; » sans doute il nous attend dans ce défilé pour nous » exterminer. Profitons de la nuit qui va nous envelop- » per dans ses ombres pour regagner nos tentes et re- » joindre nos frères. — Mes cousins, leur dit le cheik, » n’écoutez pas les conseils de la crainte; l’immobilité » d’ Antar est le sommeil de la mort. Hé quoi! ne con- » naissez-vous pas son courage impétueux? Antar at- » tendait-il son ennemi? S’il était vivant, ne fondrait-il » pas sur nous comme le vautour sur sa proie? Avan- » cez donc, ou si vous refusez de poursuivre votre mar- » che, du moins, restez en ce lieu jusqu’à ce que l’au- » rore vienne éclaircir vos soupçons. »
« Persuadés de nouveau par ces discours, ses compagnons demeurent; mais toujours inquiets et alarmés, ils passent la nuit sur leurs chevaux, sans se livrer aux douceurs du sommeil. Enfin le jour commence à paraître et à dissiper les ombres qui couvraient la vallée. Antar est toujours à l’entrée du défilé dans la même attitude, et son coursier docile est immobile comme ui. A cette vue les guerriers étonnés se consultent entre eux; toutes les apparences leur montrent qu’Antar est mort, et cependant aucun d’eux n’ose l’approcher, tant est grande la crainte qu’il inspire. Le vieux cheik fixe bientôt leur irrésolution. Il descend de sa jument ,
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et, la piquant avec le fer de sa lance, il lui fait prendre sa course vers le fond de la vallée. A peineelle est parvenue au pied des montagnes, que Tardent Abjer, la sentant approcher, s’élance vers elle en poussant de bruyants hennissements. Antar tombe comme une tour qui s’écroule, et le bruit de ses armes fait retentir les échos. »
« Les guerriers qui aperçoivent sa chute s’empressent de voler vers lui. Ils s’étonnaient de voir étendu sans vie sur la poussière celui qui a fait trembler l’Arabie, et ne pouvaient se lasser d’admirer sa taille gigantesque. Renonçant à l’espoir d’atteindre la caravane, qui avait dû arriver pendant la nuit à la tribu des Benou-Abs, ils se contentèrent de dépouiller Antar de ses armes pour les emporter chez eux comme un trophée. En vain ils voulurent saisir son coursier. Après la mort de son maître, Abjer n’aurait plus eu de cavalier digne de lui. Plus rapide que l’éclair, il disparaît à leurs yeux et s’enfonce dans les déserts. »
« On dit qu’un de ces hommes, touché du sort d’un héros qu'avaient illustré tant d’exploits , pleura sur son cadavre, le couvrit de terre, et lui adressa ces paroles : « Honneur à toi, brave guerrier, qui, pendant ta vie, » as été le défenseur de ta tribu, et qui, même après ta » mort, as protégé les tiens par la terreur qu’imprimait » ton aspect! Puisse ton âme vivre heureuse à jamais! » Puissent les rosées bienfaisantes humecter le lieu où » tu reposes! »
Telle est la fin de ce magnifique poème oriental qui rappelle quelquefois les grandes images de la Bible, et qui égale en beauté le style et les admirables créations d’Homère, de nos merveilleux romanciers du moyen âge, et de l’Arioste et du Tasse.
Les antarieh ne se bornent pas toujours au récit du poème d’ Antar, ils racontent aussi des fragments du
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roman appelé Siret-el-Mogahiddin ( l’Histoire des Guerriers), et plus communément Siret-Delhemeh , ou Zol- Himmeh, du nom de l’héroïne qui y joue le rôle principal. Il y a quelques années les mômes conteurs récitaient également des morceaux tirés soit du poëme de Seyf-Zoul-Yezen, soit des Mille et une Nuits. Il est devenu si difficile de trouver des copies de ces deux derniers ouvrages, qu’on ne les raconte plus aujourd’hui ; et lorsqu’on réussirait à rencontrer un exemplaire complet des Mille et une Nuits, le prix en serait trop élevé pour qu’un conteur pût l’acheter. Les romans d'Abou- Zeyd, d’Ez-Zahir, d ’Antar et de Delhemeh sont choisis de préférence aux Mille et une Nuits comme sujets des récits populaires; il est certain que les musulmans de l’Égypte moderne conservent encore assez des mœurs des anciens Arabes pour prendre un plus grand plaisir à écouter ces chants guerriers.
Pour achever de donner au lecteur une idée des ouvrages où puisent aujourd’hui les conteurs du Caire, nous esquisserons quelques-unes des aventures relatées dans le roman de Delhemeh. Ce poëme est encore plus rare que ceux dont nous avons parlé ci-dessus. On nous avait dit que les copies complètes formaient cinquantecinq volumes. Après delongues recherches, nous sommes parvenu à nous procurer seulement les trois premiers volumes , contenant ensemble 302 pages , et les tomes XLYI et XLVII. Les trois premiers volumes présentent un bon spécimen de tout le roman; malheureusement l’écriture en était défectueuse. Nous n’avons pu nous faire lire complètement, par les conteurs, que les deux premiers volumes. M. Lane, qui pendant son long séjour en Égypte a écrit un excellent livre sur les mœurs modernes des Arabes et des Égyptiens, et qui possède également ces trois volumes, dit n’en avoir traduit que le
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tome premier. Le sujet principal de l’ouvrage est, ainsi que l’annonce la préface, l’histoire des exploits des Arabes du désert, sous les califes Ommiades et Abbassides. Il a été composé d’après les récits de divers auteurs. Neuf de ces écrivains sont désignés; il n’en est aucun qui ne soit aujourd’hui oublié; leurs œuvres et l’époque où ils ont vécu sont également inconnues, mais on voit au style de leurs récits qu’ils ne sont point modernes. Voici quelle est, selon les antarieh, l’origine de ce roman. Lorsque El-Asmai ou El-Asmoi composa ou compila l’histoire d’Anlar, cet ouvrage devint aussitôt si populaire et il excita un tel enthousiasme pour les hauts faits des guerriers arabes, qu’on rechercha de toutes parts avec empressement les contes du même genre; on en recueillit plusieurs, et c’est d’après ces matériaux que fut composé le Siret-el-Mogahiddin ou Delhemeh, par un écrivain inconnu qui, ne pouvant égaler l’auteur d’Antar par le talent, voulut le surpasser par l’étendue de la narration, en écrivant son livre en cinquante-cinq volumes, tandis que le poème d’Antar n’en a que quarante-cinq.
Le roman de Delhemeh offre de grandes beautés poétiques et en même temps beaucoup de défauts, qui, selon toute apparence, doivent être attribués , pour la plupart, aux copistes.
La partie de l’ouvrage qui nous a été lue dépeint un des principaux personnages du roman. Nous allons en donner une traduction abrégée.
Au commencement du poème, nous voyons que, du temps des califes Ommiades, aucune des tribus de l’Arabie ne surpassait en puissance, en courage, en hospitalité, celle desBenououBeni-Kilab, dont le territoire était situé dansl’Hedjaz. Cependant le vice-roi ou lieutenant, placé par le calife à la tête de toutes les tribus
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du désert , était le chef des Beni-Souleym , qui s’enorgueillissaient de celte distinction et en même temps de leurs immenses richesses. « El-Haris, chef des Beni- Kilab, le plus habile cavalier de son temps, dans une de ces expéditions si fréquentes que font les Arabes contre les tribus voisines, emmena captive une jeune fille d’une éclatante beauté, nommée Er-Rabah, et l’épousa. Bientôt Er-Rabah se vit sur le point d’être mère, et une nuit elle rêva qu’une flamme la brûlait intérieurement, et, se répandant ensuite au dehors, consumait ses vêtements. Troublée de ce songe, elle en parla à son mari, qui, saisi lui-même d’une vive inquiétude, s’empressa de chercher quelqu’un qui pût l’interpréter. Un vieux cheik lui dit que Er-Rabah était en danger de perdre la vie en devenant mère, mais qu’elle donnerait le jour à un fils d’une grande renommée, lequel à son tour serait père d’un fils plus illustre encore. Le cheik répéta cette prophétie à la femme d’El-Haris, et, à sa prière, il écrivit les lignes suivantes sur une amulette qui devait être attachée au bras droit de l’enfant aussitôt après sa naissance : « Cet enfant est le fils d’El-Haris, fils de Khalid, fils d’Amir, fils de Sasah, fils de Kilab. Telle est sa généalogie parmi les Arabes de l’Hedjaz , et il est vraiment de la famille des Beni-Kilab. » Peu de temps après, El-Haris tomba malade et mourut. Un grand nombre d'Arabes des tribus voisines qu’il avait soumis et réduits en esclavage se réjouirent de sa mort, et se préparèrent à se venger en pillant toutes ses propriétés. Informée de ces menaces, la jeune veuve résolut de retourner dans sa famille, et détermina un esclave noir à l’accompagner. Us partirent secrètement, et, au milieu de la nuit, ils se trouvaient près du camp des Arabes soumis à l’émir Darim, lorsque l’esclave noir, entraînant Er-Rabah loin de la
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route, lui déclara impudemment qu’il éprouvait pour elle une vive passion et qu’elle devait y céder. La jeune femme refusa avec indignation; mais l’émotion avait précipité sa délivrance, et, au milieu de ces angoisses, elle donna le jour à un fils. Elle prit, pour laver l’enfant, de l’eau du ruisseau qui coulait au pied de la montagne ; elle déchira son voile pour l’envelopper, et, après lui avoir attaché l’amulette au bras droit, elle le plaça sur son sein. A peine avait-elle achevé, que l’esclave, furieux de ses dédains, tira son sabre, lui coupa la tête et s’enfuit. »
« Par un décret de la Providence, il arriva que, dans le même temps , la femme du roi ou émir Darim venait de mettre au monde un fils qui mourut en naissant. L’émir, cherchant à dissiper son chagrin, était allé à la chasse le lendemain du meurtre d’Er-Rabah. Suivi de quelques cavaliers, il arriva près du lieu où le corps de la jeune femme était étendu, et il vit l’enfant pressant encore de ses lèvres le sein de sa mère. Au-dessus de sa tête une nuée de sauterelles , de l'espèce appelée gondob,\e préservait des ardeurs du soleil. Saisi d’étonnement, l’émir dit à son vizir : «Regarde cette femme décapitée, vois cet enfant protégé par les insectes et encore allaité par sa mère. Par la foi des Arabes , si tu ne me dis pas quelle est cette femme et qui l’a tuée, tu seras traité comme elle! » Le vizir répondit : « O prince! personne ne peut pénétrer les secrets de Dieu (dont le nom soit loué) ! Je n’ai jamais vu cette femme, je ne la connais point; mais, si vous m’en accordez la permission , je vous dirai ce que je pense de cet événement. — Parle, je te le permets, dit le roi. — Sachez, prince (mais Dieu seul sait tout), que cette femme est la fille de quelque roi; elle a eu commerce avec un esclave, elle est devenue mère, et sa famille, informée
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de sa honte, l’a tuée. Telle est mon opinion. — Chien des Arabes! s’écria Darim, oses -tu bien parler contre l’honneur de cette dame ! Tu es bien heureux que je t’aie autorisé à dire ton avis , sans cela je te trancherais la tète avec mon sabre ! Si elle eût commis ce crime, Dieu aurait-il permis qu’elle pût, après sa mort, allaiter son enfant? aurait- il envoyé ces insectes pour ombrager de leurs ailes l’innocente créature? » Et l’émir, après avoir fait laver et envelopper le corps de la jeune femme, lui fit donner une honorable sépulture. »
« L’enfant fut nommé Gondobah, du nom des sauterelles qui volaient au-dessus de sa tête. Darim le prit, l’apporta à sa femme, et le fit élever comme son propre fils. Quand il eut sept ans, on l’envoya aux écoles, où il resta jusqu’à ce qu’il eût appris le Coran. Arrivé à l’âge d’homme, il ne connaissait pas de rivaux dans l’art de dompter un cheval ; c’était un héros accompli , « amer comme une coloquinte, dangereux comme une vipère, redoutable comme une calamité (1). »
«L’émir Darim, son père adoptif, partit un jour avec cent cavaliers pour une expédition dans le voisinage de sa tribu. N’ayant pas trouvé de butin, il s’avança jusqu’au territoire de Shumta [la Grise), femme extraordinaire que les guerriers les plus courageux redoutaient pour sa force et sa vaillance, et qui possédait d’immenses richesses. A l’approche de cet ennemi , Shumta vint à sa rencontre. Après un combat sanglant qui dura une heure, l’héroïne tua un grand nombre des cavaliers de Darim, et mit le reste en fuite, à l’exception de l’émir lui-même, dont elle s’empara, et qu’elle fit conduire, honteux et désespéré, dans sa forteresse.
(1) Chez les Arabes, ces comparaisons n’impliquent aucune idée défavorable. Ce sont, au contraire, les plus grands éloges qu’on puisse donner.
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Ceux qui avaient pu s’échapper rejoignirent leur tribu et y apportèrent la nouvelle de ce désastre. L’émir Darim avait dix fils. Ils partirent tous ensemble, suivis d’une troupe nombreuse, pour délivrer leur père; mais Shumta les fit tous prisonniers après avoir tué ou dispersé leurs cavaliers. Alors Gondobah se détermina Il prendre lui- même les armes contre l’héroïne. »
« Il sortit secrètement, sans se faire connaître à personne de la tribu, excepté à sa nourrice, et bientôt il arriva au but de son voyage. Quand Shumta, du haut des tours de son château , vit approcher ce cavalier aux fières allures , elle se hâta de descendre, et vint à cheval à sa rencontre, en jetant un cri terrible dont le désert retentit. Gondobah n’en fut point ému; on se défia de part et d’autre, et le combat s’engagea avec acharnement; la lutte dura une heure entière; à la fin la lance de Gondobah perça le sein de Shumta, et la pointe acérée traversa de part en part le corps de l’héroïne, qui tomba expirante et baignée dans son sang. Ses quarante esclaves, voyant leur maîtresse morte, se réunirent pour attaquer le vainqueur; mais il n’eut pas de peine à les désarçonner, et, après leur avoir reproché de servir une femme, il leur ordonna de se soumettre à lui. Tous le reconnurent pour leur maître. Gondobah partagea entre eux les trésors de Shumta; ensuite il délivra son père et ses frères adoptifs, et reprit avec eux le chemin de sa tribu. »
« Cet exploit répandit au loin la renommée de Gondobah chez les Arabes du désert, mais il fit naître l’envie dans le cœur de Darim, qui pria le jeune guerrier d’aller chercher loin de lui une autre résidence. Gondobah, après avoir fait d’inutiles instances pour rester, se prépara à partir. Il était sur le point de s’éloigner, lorsque Darim lui demanda la permission d’ouvrir l’a-
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mulette suspendue à son bras pour lire l’inscription qu’elle contenait. Gondobah y consentit; l'émir, en achevant la lecture de l’inscription , jeta un cri; et les Arabes qui l’entouraient lui ayant demandé la cause de cette exclamation , il leur dit : « Ce jeune homme est le fils de votre ennemi El-Haris, le Kilabite ; saisissez-vous de lui et tuez -le. » Gondobah insista pour combattre seul à seul tous les Arabes de la tribu. Darim se présenta le premier , et le défia en lui adressant ces paroles :
« Je t’ai sauvé de l’abandon et de la mort, toi, le rejeton d’une race perverse, et tu voudrais, vil enfant trouvé, t’élever au-dessus des plus grands de notre tribu et y prendre la première place ! Mais tes projets orgueilleux sont déjoués, ton espérance est déçue, car maintenant nous connaissons ton nom détesté. Ton père, altéré de sang, nous a opprimés; nos enfants, nos biens ont été souvent sa proie. C’est aujourd’hui le jour de la vengeance, et tous nos guerriers vont me voir effacer leur affront. Ne crois pas échapper à la mort; ma redoutable lance va te percer sur l’heure; c’est moi qui ai introduit un ennemi dans notre tribu, c’est à moi de l’en délivrer. »
« Gondobah lui répondit : « O mon père, vous m’avez toujours traité avec tendresse, n’en ayez point de regret. Laissez-moi me retirer en paix , et ne détruisez pas le bien que vous avez fait. — Ne cherche point à prolonger ta vie, cria Darim, tu vas mourir! » Gondobah reprit:
« Écoute- moi, ô Darim, reviens sur tes pas tandis qu’il en est temps encore, et ne hâte pas l’accomplissement de ton destin ! tu n’as jamais trouvé en moi l’instinct du mal; toujours j’ai prononcé ton nom pour le glorifier et le bénir. Mon bras et ma lance ont anéanti la puissance de Shumta, qui te retenai t captif. Est-ce parce que je t’ai délivré de l’esclavage que nous nous trouvons
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maintenant face à face, armés l’un contre l’autre? Dieu est juge entre nous; il est juste, et il saura faire voir qui de nous deux est bon, qui de nous deux est méchant. »
« A peine avait-il achevé de parler, que Darim fondit sur lui. Après un combat qui dura une heure entière, Gondobah traversa de sa lance la poitrine de l’émir. Les fils de Darim, voyant tomber leur père, accoururent tous ensemble pour le venger ; Gondobah les reçut comme une terre altérée reçoit quelques gouttes de pluie; il en tua deux et mit en fuite les autres, qui allèrent annoncer à leur mère les événements dont ils avaient été témoins. A cette nouvelle, la veuve de Darim arriva, la tête et le sein découverts , et dit à Gondobah, en versant des larmes :
« O Gondobah, ta lance homicide vient d’accomplir d’affreux ravages; mon mari, mes enfants ont péri; les voilà baignés dans leur sang, et parmi eux je reconnais l’aîné de mes fils. Ils ont été justement punis; mais, maintenant, je t’implore pour que lu pardonnes à ceux qui survivent. Si tu as pitié de moi, mets des bornes à ton ressentiment, arrête le carnage. Par les soins que j’ai pris de ton enfance, par ce sein qui t’a nourri , je t’en conjure, noble jeune homme, épargne-nous. Dans cette lutte déplorable, les torts, je le sais, ne sont point de ton côté. Je t’aime comme si tu étais mon fils, et, jusqu’à mon dernier jour, je regretterai de t’avoir perdu.»
« Gondobah l’écoutait avec respect; lorsqu’elle eut fini de parler, il répondit :
« O ma mère, par Celui que tous les hommes adorent, par son saint prophète Mahomet, je déplore l’action que j’ai été forcé de commettre; elle était loin de ma pensée, et c’est contre ma volonté qu’elle s’est accomplie. Mais Dieu , à qui je dois la victoire, avait décidé que ces événements arriveraient. Pour l’amour
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de vous je pardonne à vos fils, et je voudrais quele sur lances eussent fait couler tout mon sang. M’éloigner de ces lieux , rompre les liens d’affection qui m’y avaient attaché, c’est pour moi une cruelle épreuve. Tant que je vivrai je souhaiterai pour vous une paix inaltérable, un bonheur sans mélange. »
« Après avoir prononcé ces paroles , Gondobah dit adieu à sa mère d’adoption , et partit seul pour la forteresse de Shumta. Les esclaves, le voyant approcher, vinrent à sa rencontre, et, pour satisfaire à leurs questions, il leur raconta ce qui lui était arrivé. Ensuite il leur demanda si quelques-uns d’entre eux voulaient l’accompagner pour aller à la recherche d’un territoire plus favorable, où ils pourraient arrêter les caravanes et vivre de butin. Tous s’étant déclarés prêts à le suivre, il en choisit un certain nombre, et laissa les autres dans le château. Gondobah et sa suite se mirent en route, et arrivèrent dans une contrée aride, sans verdure et sans eau. Les esclaves, craignant d’y mourir de soif, conspirèrent contre la vie de leur maître. Gondobah, s’apercevant de leur mécontentement et pénétrant leur dessein, poursuivit son voyage jusqu’à une région fertile, abondante en eaux et en pâturages. On fit halte pour y demeurer. Gondobah attendit que les esclaves fussent endormis , les tua l’un après l’autre à coups de sabre, et continua son chemin pendant la nuit. A la pointe du jour, il se trouva dans une vallée verdoyante, traversée par de rapides torrents et couverte d’arbres épais où le chant des oiseaux célébrait les louanges du Tout-Puissant. Au milieu de ce beau vallon il aperçut une tente arabe près de laquelle un cheval était attaché à une lance fichée en terre. Un personnage d’un extérieur distingué, couvert d’armes étincelantes, sortit de cette tente, s’élança sur le cheval, accou-
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rut au galop vers le fils d’El-Haris, et, sans prononcer un seul mot , se prépara au combat. « Mon frère, dit Gondobah,ilest d’usage, parmiles guerriers, d’échanger un salut avant de se frapper; » mais il n’obtint aucune réponse. Les deux cavaliers combattirent jusqu’à ce qu’ils eussent brisé leurs lances. Ils tirèrent ensuite leurs épées, et, après un longue lutte, la victoire res- !ait encore incertaine, lorsque Gondobah, ayant réussi a saisir les vêtements que portait son adversaire sous s a cotte de mailles, l’enleva de la selle et le fit tomber à terre. Alors le vaincu, élevant son épée, dit d’une v oix douce qui allait au cœur : « Héros de l’Arabie, prends pitié de ta captive. — Êtes-vous un homme ou une femme? s’écria Gondobah saisi de surprise.— Je suis une jeune fille, répondit-elle, et, levantson litam(ï), elle laissa voir un visage d’une beauté éclatante comme celle de la pleine lune. A la vue de ces traits enchanteurs, Gondobah fut ébloui, transporté d’amour. « O reine de beauté! étoile du matin 1 confiez-moi votre secret, faites- moi le récit de vos aventures. — Modèle des guerriers de ce siècle, répondit-elle, voulez-vous que je vous raconte mon histoire en proseou en vers? — Perle du désert, je ne saurais entendre de votre bouche autre chose que des vers.» Alors elle lui raconta ainsi les événements de sa vie :
« Noble héros, guerrier magnanime, sans égal dans les combats, écoute mon récit. Je suis la fille de Malek - Kabous (2). Ma renommée comme guerrière s’est éter due au loin, et mon habileté à manier la lance et l’ép m’a valu le surnom d’héroïne. Beaucoup de prétendait'
(1) Le litam est un morceau d’étoffe dont les Bédouins se couvre;): souvent la partie inférieure du visage pour éviter d’être reconrir par d’autres Arabes qui pourraient avoir à exercer une vengeanc contre eux.
(2) Les chefs des tribus les plus puissantes prenaient ordinaire ment le titre de matek ou roi.
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m’ont recherchée en mariage, mais aucun n’a pu me décider à partager son amour, et j’ai juré à Dieu, le Tout-Puissant, le Miséricordieux, et à son noble prophète Mahomet, de ne prendre pour époux qu'un guerrier accompli, qui me donnerait une preuve de sa vaillance en combattant contre moi, sans montrer ni frayeur ni faiblesse. Après avoir réuni mes prétendants, je les ai défaits l’un après l’autre en présence de toute notre tribu. Mon triomphe sur ces braves guerriers m’a fait justement appeler Kattalet la Victorieuse (1), et je n’avais jamais rencontré personne qui pût me vaincre. Mais, dans la crainte que mon père ne finît par me contraindre à accepter un mari indigne de moi, j’ai pris la fuite, et je suis venue avec quelques cavaliers dans cette solitude, pour y demeurer. Là nous attendons le passage des caravanes, et le butin que nous faisons satisfait à tous nos besoins. Tu as épargné ma vie après m’avoir vaincue: accorde-moi une faveur plus chère encore, accepte-moi pour épouse, car tu as maintenant sur ta captive des droits que je suis heureuse de reconnaître. »
« La Victorieuse , ayant achevé son récit, conduisit Gondobah dans son camp, où il fut accueilli avec joie et fêté pendant trois jours. Le quatrième jour elle assembla | les Arabes de sa tribu et donna, en l’honneur de Gon- ! dobah, un splendide festin, ou tous, grands et petits, furent admis. Après le repas la conversation s’engagea entre les convives. On pria d’abord Gondobah de raconter son histoire. Il rappela ce qui lui était arrivé avec l’émir Darim, comment il l’avait délivré de sa captivité, et comment il en avait été payé par la plus noire ingratitude. Dix personnes étaient assises près de Gondobah ; neuf d’entre elles firent le récit de leurs aventures;
(1) Littéralement la meurtrière des héros.
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ensuite ce fut le tour du dixième convive, qui était un esclave. Il raconta qu’il avait été autrefois au service de l’émir El-Haris, dont il avait tué la veuve. Gondobah écoutait avec impatience le récit du meurtrier de sa mère; dès que l’esclave eut fini de parler, il tira son sabre et lui trancha la tête en s’écriant ; « J’ai exercé enfin ma vengeance sur ce traître ! » Les Arabes présents à cette scène saisirent aussitôt leurs armes en poussant de grands cris. Kattalet, qui ne se trouvait pas en ce moment avec eux, entendit de loin ces clameurs et vint en demander la cause. Les Arabes lui expliquèrent ce qui s’était passé, et la prièrent de leur livrer Gondobah pour le mettre à mort. La Victorieuse les prit à part et leur représenta que, l’étranger ayant mangé dans sa tente le pain et le sel , elle ne pouvait permettre qu’on attentât à sa vie, mais qu’il devait partir le lendemain , et que quand il se serait éloigné du territoire de la tribu, ils pourraient faire ce qu’ils désireraient. Elle les quitta ensuite et alla trouver Gondobah pour lui dire ce qui se tramait contre lui, et comme il lui demandait ce qu’il fallait faire : « Marionsnous sur-le-champ, répondit-elle, et abandonnons cette tribu. » Gondobah y consentit avec joie. »
« Leur mariage se fit donc immédiatement, et n’eut d’autre témoin que Dieu seul ; ils partirent pendant la nuit et voyagèrent jusqu’au matin, en rendant grâces au Créateur. Pendant cinq jours ils parcoururent ainsi le désert , et, à la fin de la cinquième journée, ils arrivèrent à l’entrée d’une fraîche vallée couverte d’arbres et arrosée par de nombreux ruisseaux. Il faisait déjà nuit lorsqu’ils y pénétrèrent. Apercevant quelque chose qui s’agitait parmi les arbres, ils s’en approchèrent; c’était un cheval blanc comme le camphre. Ils restèrent dans ce lieu jusqu’au matin , et, dès que le jour parut,
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ils se virent au milieu d’un camp arabe; des tentes, des pavillons étaient dressés de tous côtés ; les chevaux, les chameaux paissaient l’herbe épaisse, et, au milieu des groupes d’Arabes, quelques jeunes filles dansaient en jouant du tambourin. Toute la tribu paraissait dans l’abondance et dans la joie. En se promenant au milieu de cette heureuse vallée, Gondobah et sa jeune épouse sentaient croître leur amour; ils échangeaient de douces paroles. Ce fut alors que Kattalet, ayant demandé pour la première fois à son mari pourquoi il avait tué l’esclave, Gondobah lui raconta l’histoire de son enfance. Pendant qu’ils s’entretenaient ainsi en admirant la beauté de ces lieux, ils virent à l’horizon un nuage de poussière d’où sortit bientôt une troupe de Bédouins galopant vers la vallée. Gondobah crut que c’étaient les Arabes de la tribu de Kattalet, qui s’étaient mis à leur poursuite ; mais il se trompait. Les nouveaux venus se préparèrent à attaquer les Arabes campés dans la vallée, et ceux-ci prirent les armes en criant : « Amir 1 Kilab ! Kilab ! » En entendant ce cri , Gondobah ému dit à sa femme : « Cette tribu est celle de mon père! C’est ma chair, c’est mon sang! Je vais la secourir. » Sa jeune épouse se joignit à lui , et tous deux, se précipitant sur les assaillants, en tuèrent un grand nombre, et aidèrent les Kilabites à mettre le reste en déroute. Délivrés de leurs ennemis, les Arabes de la vallée voulurent savoir le nom de leur libérateur, et, lorsque Gondobah eut achevé le récit de ses aventures, ils s’écrièrent : « La vérité triomphe, justice est faite, le glaive doit rentrer dans son fourreau ! » Et, à l’instant, ils reconnurent Gondobah pour leur chef légitime. Cependant, après la mort d’El-Haris, les Kilabites s’ôtaient choisi pour chef un émir nommé Gabir, qui haïssait El-Haris et sa famille. Ce Gabir voulut dispu-
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ter à Gondobah le premier rang, et le provoqua à un combat seul à seul; mais, quoique ce fût un vaillant guerrier, Gondobah le vainquit, et, après un nouveau triomphe sur les partisans de Gabir, qui avaient essayé de venger sa mort, le fils d’El-lIaris fut définitivement proclamé chef de la tribu des Beni-Kilab (1).
Ce n’est pas seulement dans les poèmes et dans les récits des conteurs que brille l’imagination féconde des Arabes. Elle se retrouve aussi dans un grand nombre de leurs compositions historiques, où le récit des événements réels est fréquemment mêlé à des traditions et à des aventures merveilleuses. Nous citerons pour exemple, comme se rapportant plus spécialement au sujet que nous traitons ici, un ouvrage singulier, l’Égypte de Murtadi, fils du Gaphiphe, écrit en l’année 992 de l’hégire (1584 de notre ère), et traduit en 1665 par Pierre Valtier, sur un manuscrit de la bibliothèque du cardinal Mazarin (2). C’est un exposé fort curieux des
(1) M. de Hammer a commencé à publier à Vienne une Histoire de la Littérature des Arabes qui doit s’étendre jusqu’à la fin du douzième siècle de l’hégire, mais dont il n’a paru encore que six volumes s’arrêtant à l’année 538 de l’hégire. Ün y trouve, sur les Moallacas et sur toute la littérature arabe , les notions lés plus savantes et les plus curieuses. Nous y renvoyons nos lecteurs. On trouve aussi d’intéressants détails sur le même sujet dans un ouvrage anglais qui a pour titre : An account of the manners and cusloms of the modem Egyplians , writtcn in Egypt during the years 1833, 1834 and 1835, parlly from notes made during a former visit lo thaï country in the years 1825, 1826, 1827 and 1828, by Edward- William Lane. London, Ch. Knight, 1836. 2 vol. iu-80.
(2) Nous croyons devoir transcrire ici le titre complet de ce livre peu connu : L’Egypte de Murtadi, fils du Gaphiphe , où il est traité des Pyramides, du débordement du NU et des autres merveilles de cette province, selon les opinions et traditions des Arabes , de la traduction de M. Pierre Vattier, docteur en médecine, lecteur et professeur du Roy en langue arabique, sur un manuscrit arabe tiré de la bibliothèque de feu Monseigneur le cardinal Alazarin.
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traditions arabes sur l’Égypte. Murtadi explique, dès les premières pages, le plan de son travail. «Voici, dit-il, un livre dans lequel j’ai recueilli les excellences de la ville d’Alexandrie, ses merveilles et ses avantages; où je fais mention de la ville de l’ Aigle-Noir, de la cause pour laquelle elle a été bâtie et de ce qu’elle contient aussi de prodigieux; où j’expose l’excellence de l’Égypte et de ses Coptes, de son Nil, des aliments qu’elle produit, de ses fruits et de leur usage dans chaque mois de l’année, de son étendue. Je prie Dieu de me faire la grâce de pouvoir raconter ce que ses sages et ses pharaons, ses magiciens et ses prêtres ont fait de merveilleux, ce qu’ils ont établi de talismans et de choses extraordinaires. Je parlerai de leurs richesses; je dirai comment ils les ont conservées dans leurs Pyramides, comment ils ont passé et les ont laissées, afin que ceux qui désirent s’instruire puissent en découvrir les vestiges, et que ceux qui enseignent les autres y trouvent des avertissements à leur donner. »
Au début de son livre, l’auteur s’occupe d’abord de l’histoire des Pmis -Prêtres qui gouvernèrent l’Égypte dans les premiers âges. Il raconte que l’un de ces prêtres, nommé Gancam, de la race de Gariac, fils d’Aram, qui régnait avant le déluge, ayant prévu par sa science magique ce grand cataclysme, se fit bâtir par les démons un palais de bronze, au-delà de la ligne équinoxiale, où la ruine du monde ne le pourrait atteindre. Ce palais s’éleva sur le penchant du mont de la Lune, et sous ses portiques se dressèrent quatre-vingt-cinq statues
Paris, Thomas Joly, 1666 ; in-12 de LIV-304 pages. Il y a des exemplaires où le nom du libraire Thomas Joly est remplacé par celui de Louis Billaine; mais l’édition est la même, ainsi que la date. Le privilège du roi, publié à la suite de la préface, explique ce double nom. On y voit que Thomas Joly avait fait part de son privilège à Louis Billaine, pour en jouir conjointement.
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d’airain , de la bouche desquelles sortirent les sources du Nil pour arroser l’Éthiopie et l’Égypte. « Ce roi Gancam, ajoute Murtadi , passe pour l’auteur des livres des Cophtes, où sont inscrits les événements de l’histoire et tout ce qui doitarriverjusqu’àlafin des temps.» C’est tantôt à ces livres merveilleux, tantôt aux traditions des anciens Égyptiens que l’historien arabe prétend avoir emprunté toute la suite de son récit. Nous ne répéterons pas ici ce qu’il dit de la prêtresse Borsa, qui rendait la justice au peuple, assise sur un trône de feu, et demeurait dans un palais d’aimant, ni du Roi-Prêtre Gariac, fils de Gancam, et de son arbre en métal de cuivre, aux mille branches, où venaient s’accrocher d’eux-mêmes les méchants et les prévaricateurs. Si nous passons au déluge, nous trouvons le trône d’Égypte occupé alors par le roi Pharaan, qui envoya le prêtre Philémon versleprophète (Je Dieu Noé pour disputer contre lui sur le culte des idoles, et qui périt avec tout son peuple, dans l’abîme des eaux. Après lui régnèrent Masr, fils de Bansar ou Misraïm, fils de Cham, qui donna son nom à l’Égypte, Cophtarim, Cophtim, père des Cophtes, et Bardesir. Celui-ci, grand astrologue, publia de sages lois, et établit pour idoles les figures des astres. De son temps, Savan.l’Asmonéen, fonda « sur la montagne orientale de l’Égypte » la ville d 'Outiratis, nommée aussi de l’Aigle- Noir. Murtadi expose ensuite avec de grands développements toutes les traditions arabes et cophtes qui se rattachent à la fondation des pyramides. Suivant les uns, ces monuments furent bâtis par le roi Bardesir, dont nous venons de parler ; suivant d’autres, parmi lesquels il nomme Armélius, auteur du livredes Illustres, et Abou- Masr l’astrologue, leur fondateur fut le roi-prêtre Saurid, fils de Sahaloc, qui régnait trois siècles avant le déluge. Nous citerons plus loin, en parlant des pyramides,
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quelques-unes des fables imaginées par lesArabessurla destination de ces gigantesques monuments et sur les richesses qu’il y croient enfouies. Le quatorzième descendant du roi Bardesir fut Totis, qui reçut à sa cour le bien aimé de Dieu Abraham, et voulut lui enlever sa femme Sara. Murtadi raconte cette histoire d’après les livres cophtes et d’une manière assez conforme au récit de la Bible, puis il revient aux traditions arabes, suivant lesquelles le pharaon Totis fit creuser le canal du Nil à la mer Rouge, pour fertiliser le désert où s’était retirée Agar avec son fils Ismaël. Charobe , fille de Totis, empoisonna son père et régna après lui. Elle honora les prêtres et les sages, fit grand cas des magiciens et releva les temples. Pendant qu’elle occupait le trône, le roi Gébir le Mutaphe, qui campait dans la terre de la Balque, vint en Égypte. C’était un géant de la race des Gadites. Quand il était assis sur le rivage, les navigateurs qui se trouvaient en pleine mer l’apercevaient de plusieurs lieues. Il vidait d’un seul trait une coupe, ou plutôt une cuve de trente coudées de tour, remplie de vin. Gébir amenait avec lui quatre mille Gadites, dont chacun portait une pierre de la largeur du Nil. Son dessein était de demander la reine d’Égypte en mariage, et si elle le refusait, d’arrêter et de détourner avec ces pierres le cours du fleuve pour faire mourir les Égyptiens de faim et de soif. Charobe, très-savante en magie, essaya de déjouer par la ruse les projets de ce redoutable prétendant. Elle lui envoya de riches présents et l’invita à bâtir une ville sur les bords de la mer romaine, au lieu où fut depuis Alexandrie; mais à mesure que les ouvriers construisaient les murs de la nouvelle cité, des esprits invisibles, sortis du fond de la mer pendant la nuit, y précipitaient tout ce qu’on avait élevé. Une divinité, que le traducteur appelle une
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nymphe marine, parce qu’elle résidait aussi au fond de Æ mer, vint au secours de Gébir; elle lui donna le moyen de conjurer les démons, et lui fit trouver, au milieu d’antiques tombes royales situées près du rivage, d’innombrables trésors, au moyen desquels il acheva sa ville. La reine, voyant son stratagème déjoué, s’abandonna aux conseils de sa nourrice, qui commença par se débarrasser des soldats de Gébir, en leur faisant servir dans un festin des viandes empoisonnées; ensuite Charobe elle-même et sa conseillère vinrent trouver le géant dans son palais , et tandis que la reine lui adressait de douces paroles, la nourrice lui souffla au visage une fumée qui le fit tomber évanoui, puis elle lui ouvrit les veines. Comme il respirait encore, elle lui demanda s’il désirait quelque chose avant de goûter la mort. « Oui, répondit-il, je veux te prier de faire graver ces mots sur une des colonnes de mon palais. « Moi, Gébir, fils de Gévir le Mutaphe, qui ai possédé des trésors, assemblé des armées, coupé des montagnes, élevé des monuments de marbre et de porphyre, avec toute ma vaillance et tout mon pouvoir, j’ai été vaincu par les ruses d’une femme faible et impuissante, qui a dissipé mes armées et m’a ôté la vie. Quiconque veut prospérer, quoiqu’il n’y ait point de prospérité dans ce monde, doit se tenir en garde contre les tromperies des femmes. »
Cet épisode curieux de l’ouvrage prétendu historique de Murtadi contient beaucoup d’autres incidents merveilleux qui rappellent nos romans de chevalerie, et que nous ne pouvons qu’indiquer ici. Il faut lire surtout dans ses détails l’histoire de la nymphe marine, et comment il arriva qu’elle aida le roi Gébir à bâtir la ville d’Alexandrie. Cette nymphe apparut un jour à un berger gadite qui gardait, sur le rivage, les troupeaux du roi, et lui proposa de lutter contre lui, à condition
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que, s’il était “vainqueur, elle serait à lui, et que, s’il était vaincu, elle pourrait prendre une de ses brebis. Le berger accepta et fut terrassé. Chaque jour, au coucher du soleil, le combat recommençait, et toujours la dame triomphante emportait au fond de la mer une brebis, prix de sa victoire. Ainsi le troupeau diminuait, et le pâtre se consumait d’amour pour la belle nymphe. Un jour le roi Gébir, qui s’était aperçu de la tristesse du berger, l’interrogea, et ayant appris cette merveilleuse histoire, il eut l’idée de prendre les habits du conducteur de son troupeau pour combattre lui-même la nymphe de la mer. Cette fois , l’enchanteresse fut vaincue. «Vous n’êles pas, dit-elle au roi, mon adversaire de chaque jour. Remettez moi entre ses mains, car il m’a traitée courtoisement, et je partage l’amour que je lui ai inspiré. Vous êtes le roi Gébir, et si vous faites ce que je vous demande, je vous donnerai le moyen de conjurer les enchantements des esprits de la mer et d’achever vos bâtiments. Gébir accepta la proposition , remit la nymphe à l’heureux berger, et, en suivant les conseils qu’elle lui donna, il parvint, comme nous l’avons dit, à bâtir sa ville. Murtadi ajoute cependant que Gébir n’eut pas le temps d’achever la tour d’Alexandrie. Il prétend que ce monument fut terminé par Charobe, après la mort du géant, et qu’elle y fit graver son nom à côté de celui de Gébir.
Après l’histoire de Charobe, Murtadi termine la première partie de son ouvrage par une nomenclature fabuleuse des pharaons qui régnèrent sur l’Égypte jusqu’au temps de Joseph, fils de Jacob. La seconde partie est une suite d’extraits de divers auteurs arabes sur le Nil, ses sources, Ja cause de son débordement, les qualités du sol de l’Égypte, et sur quelques-uns des anciens rois dont il a déjà été question dans la première partie.
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On trouve à la fin du volume de nombreux détails relatifs à la conquête de l’Égypte par les Musulmans et à la fondation de la mosquée d’Amrou au vieux Caire.
Ce que l’auteur rapporte de l’établissement des soldats d’Amrou n’est pas toujours d’accord avec les écrits des autres historiens arabes. Ainsi, il ne présente pas ce conquérant comme le fondateur de la ville de Masr (Postât), aujourd’hui le vieux Caire. Selon Murtadi, cette ville existait auparavant, et il prétend qu’Amrou vint faire le siège de Masr, accompagné du Syrien Quisias (1). « Quisias, fils de Calthom, l’un des enfants de Som (Dieu lui fasse miséricorde), vint de Syrie à Masr avec Gamrou (Amrou), fils du Gase,et entra dedans avec cent hommes de sa nation, amenant leur équipage sur des chevaux... Gamrou et lesMusulmans s’étant ensuite résolus d’assiéger le chasteau, Quisias choisit un lieu où il se pust arester luy et les siens, et y fit dresser son pavillon, suivant ce que nous raconte Abngamrou Mahommet, fils de Joseph, et y demeura pendant tout le siège du chasteau, jusqu’à ce que Dieu l’eust mis en leur puissance. Après cela , Quisias fut avec Gamrou à Alexandrie, laissant ses gens et son bagage en ce lieu -là, et après qu’ Alexandrie eut aussi esté prise par les Musulmans, comme Gamrou revint à Masre après avoir ordonné aux Alexandrins le tribut qu’il devaient payer, et signé les articles de leur accommodement, Quisias revint aussi en son quartier à Masre et y logea encore. Les Musulmans se marquèrent des lo gis, et Gamrou fit marquer le sien vis-à-vis de ces amas! de sable, où Quisias s’estoit arresté. »
(1) Dans les extraits que nous donnons ici du livre de Murta^ nous citons textuellement la vieille traduction de Vattier, où s noms arabes ont une forme très-différente de celle qui a été ad par les savants modernes.
Après ces particularités sur l’installation des conquérants à Masr, Murtadi arrive à l’histoire de la mosquée d’Amrou. Nous reproduirons plus loin, en décrivant ce monument célèbre, les détails qu’il donne à ce sujet.
L’histoire rapporte ensuite plusieurs mots mémorables attribués à Amrou. Certains cophtes, ayant fait au conquérant de l’Égypte des rapports défavorables sur quelques personnes pour oblenir de lui des faveurs, il leur dit : « Sachez que quand l’un de vous viendra devant moi accuser son frère, j’éleverai son frère en plus haute dignité, et je rabaisserai le médisant, car celui qui parle mal d’un autre médit de lui-même. » Il disait à ses capitaines : « Ne vous servez pas de mon nom comme d’un poignard pour commettre des meurtres. Soyez bons et bienfaisants. Ne disputez point aux faibles les choses qu’ils possèdent, de peur que Dieu ne vous punisse. »
Dans les dernières pages de son livre, Murtadi cite quelques-unes des sentences morales et des paroles célèbres attribuées à Mahomet et à d’autres sages de l’ismisme. L’auteur ne manque pas de rappeler que le Prophète a dit : « La bénédiction de Dieu est sur l’Égypte , » et qu’il avait ordonné qu’on l’ensevelît dans une robe de lin d’Égypte. Il assure avoir ouï dire à un prêtre égyptien qu’un jour Mahomet parla ainsi : « Personne ne peut rien manger de meilleur en ce monde que ce qu’il a gagné par le travail de ses mains. Car David, le prophète de Dieu , vivait du travail de ses mains. » On raconte, ajoute- t-il, que le Bara, développant la même pensée, disait : « Les prophètes et les saints ont toujours cherché à gagnerde quoi vivre par les voies permises. Adam a été laboureur; Seth, tisserand; Édrise, couturier; Noé, charpentier; Cadar, muletier; David, fourbisseur; Abraham, semeur ou, selon d’autres, faiseur de crêpes; Saliche, marchand; Moïse, Saquile et
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Mahomet, bergers; Le Kenan, couturier; Jésus, fils (le Marie, pèlerin; Abubecre, Omar, Otliman, Gali (Ali), Gabilorrachaman , fils de Guphe, Talche, Maimoune, fils de Meharam, et Mahomet, fils de Siriu, marchands de crêpes; leZébir, fils du Gavame, Gamrou (Amrouy, fils du Gase, et Gamer, fils de Carire, ont été marchands de soie; Job, pelletier; Sagad, fils d’Abuvacase, marchand de pastel; Othman, fils de Mahomet le Lachamien, était couturier, et Malique, fils de Dinare, écrivain. » Ainsi, le mahométisme aime à rappeler que son prophète, et la plupart des hommes qui se sont fait un nom parmi les enfants de l’islam , ont été des artisans. On peut ajouter que les plus célèbres d’entre eux étaient en même temps des hommes de guerre, et que c’est par le sabre qu’ils ont propagé leur religion. Le christianisme, lui aussi, eut pour premiers apôtres des hommes d’une naissance obscure, de pauvres pêcheurs; mais ces apôtres étaient des hommes de paix, et c’est par la parole seule qu’ils ont répandu la foi chrétienne dans toutes les contrées de la terre.
On voit par ces extraits que l’ouvrage de Murtadi, au milieu des traditions et des légendes fabuleuses dont il est rempli, offre quelques renseignements curieux pour l’histoire de la domination musulmane en Égypte.
On trouve sur ce sujet des notions plus précieuses encore dansles écrits d’un autre historien arabe, Aboul- Mehacin ( Djemal-Eddin-Youssef) , né en Égypte, ou peu têtre à Alep, dans les premières années du quinzième siècle de notre ère, et qui, après avoir étudié au Caire sous le célèbre Makrisi , se distingua à la fois dans les armes et dans les lettres, et mourut le 5 juin H70. Parmi ses nombreux ouvrages, le plus intéressant est celui dont M. Juynboll, professeur de langues orientales à l’université de Leyde, vient d’entreprendre la pu-
blication, et dont le titre signifie : les Étoiles brillantes , ou histoire des rois de Fostat et du Caire (1) . Ce sont les annales de l’Egypte depuis sa conquête par les Arabes, en 639 de J. C., jusqu’à l’année de l’hégire 856 (1452 de J. C.) Mais l’auteur ne se renferme pas dans les limites de cette contrée, comme paraît l’indiquerson titre. Il raconte nombre de faits arrivés ailleurs, surtout dans les pays soumis à l’islamisme. Plusieurs passages intéressants se rapportent à l’histoire des Arabes d’Espagne et à leurs guerres contre les chrétiens des Pyrénées et de la Septimanie. Aboul-Mehacin parle même quelquefois d’événements survenus dans l’empire bysantin, dans l’Asie centrale ou la Chine. Il commence par donner une notice biographique sur chaque souverain ou chaque gouverneur de l’Egypte, sous la date de son avènement au pouvoir; puis il expose le récit des faits accomplis durant son gouvernement. Le chapitre consacré à chaque année se termine par l’indication des personnes remarquables, hommes ou femmes, mortes dans le courant de cette année. La plupart de ces personnages sont l’objet de notices plus ou moins détaillées. La publication de cet ouvrage important témoigne de l’intérêt que continue de porter aux progrès de la littérature orientale, l’université de Leyde, à laquelle on devait déjà d’avoir fondé, en Europe, au dix-septième siècle, l’élude de la langue arabe.
La littérature des Arabes compte bien d’autres compositions historiques d’un caractère également sérieux,
(1) 1\ n’a paru encore que le tome Ier du texte arabe publié par M. Juynboll, avec la collaboration de M. Matthes. Voici le titre de ce volume : Abùlmahasin ihn Tagri bardii Annales quibus titulum est : Annodjoûm azzahiret fy molouc misr oualkahiret, c codd. inss , nunc primum arabice edili. Tomum primum ediderunt E. J. J. Juynboll et B. F. Matthes. Lugduni Batavorum, apud E. J. Brill, 1855 1 vol. ih-8" de 54 et 794 pages.
et qui sont plus célèbres, notamment les écrits si estimés de Makrisi , d’Aboul-Féda et d’ Abou 1-Faradj , que nous avons eu occasion de citer plusieurs fois; elle est riche aussi en livres de sciences et d’arts. Toutes ces productions du génie de l’Orient ont été souvent l’objet de notre étude lorsque, pendant notre séjour au Caire, nous nous entretenions chaque soir, soit avec des ulémas ou des lettrés égyptiens, soit avec quelques anciens beys éloignés de la cour de Méhémet-AIi, et qui avaient connu les généraux et les savants de l’expédition française, soit encore avec des Francs, qu’une longue résidence en Egypte avait familiarisés avec la langue et la littérature du pays. Mais ce n’est qu’en Syrie que nous avons pu compléter nos recherches sur les livres les plus connus parmi les orientaux, et nous nous réservons de traiter ce sujet avec plus de développement lorsque nous aurons à parler de notre voyage à Damas.
Le sentiment musical est très-peu développé chez les Arabes, quoiqu’ils paraissent beaucoup aimer la musique. On pourrait dire qu’en Égypte toutes les classes ont leur chant particulier. Si vous longez les bords du Nil, vous entendez le matelot chanter sa chanson familière en agitant la rame; au désert, le chamelier vous distrait ou vous berce par un chant favori qu’il redit au milieu des sables. Peuple, ouvriers, tous ont leurs chansons propres qu’ils ne changent jamais. Creuse-t-on un canal, élèvet-on un édifice, les travailleurs entonnent par groupes l’air consacré, le refrain vulgaire qui les charme et soutient leur activité. Toutefois, il n’en est pas de l'Égypte comme de l’Italie. Ici l’oreille du gondolier qui chante sa barcarolle est exercée et musicale ; le simple batelier vénitien ou napolitain a tout le goût, toutes les délicatesses du virtuose. L’Arabe égyptien ne fait entendre qu’un chant dur, privé de mélodie et d’expression.
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Tl n’existe pas moins de différence entre les musiciens arabes et les musiciens italiens. Malgré les prétentions des premiers, qui croient à leur musique le pouvoir de disposer l’âme à la joie, de provoquer la tristesse ou le sommeil , on peut dire qu’elle n’a rien de cette magie. Le musicien arabe ne sait point exécuter un air simplement et avec précision. Dans un concert, il n’y a jamais ni accord ni ensemble; c’est à qui renchérira sur les autres exécutants pour les broderies et les fioriture. Chacun s’efforce de faire distinguer son jeu par-dessus son voisin ; en sorte que le résultat général de cette prétention est une cacophonie barbare au milieu de laquelle il est quelquefois impossible de distinguer le chant principal.
Les Égyptiens ont une grande variété d’instruments de musique ; plusieurs de ces instruments sont très-anciens, ainsi que les airs qu’ils exécutent, car depuis fort longtemps on n’en a pas composé de nouveaux. Parmi les instruments le plus ordinairement employés dans un concert, nous nommerons le kemangeh, le kanoun, Yéoud et le nay.
Le kemangeh est une espèce de viole, dont le nom signifie, en persan, instrument à archet ; sa longueur totale est de trente- huit pouces. Le coffre est formé d’une noix de coco, dont on a retranché la moitié, ou d’une sébile de bois; il est percé de petits trous. Sur la partie antérieure du coffre, on a collé un morceau de peau d’un poisson nommé bayad, et c’est par-dessus qu’est placé le chevalet; le manche est en ébène incrusté d’ivoire et de forme cylindrique. Un morceau d’ivoire plus ou moins façonné en termine l’extrémité. La partie du manche dans laquelle les chevilles sont enchâssées est de la même matière. Ces dernières sont en bois de hêtre avec les fêtes en ivoire. Une tige de fer qui se pro-
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longe à travers le coffre de l’instrument, et pénètre dans l’intérieur du mancheàuneprofondeurde quatreoucinq pouces, sert de pied au kemangeh. Chacune des deux cordes consiste à peu près en soixante crins de cheval. A leur extrémité inférieure, elles sont attachées à un anneau en fer placé au bas du coffre; l’autre extrémité est allongée par un morceau de boyau d’agneau, et roulée après la cheville. Sur les cordes, un peu au-dessous de la jonction des bouts de hoyau, est une double bande de cuir qui fait le tour du manche de l’instrument.
L’archet a trente- quatre pouces de longueur. Sa baguette est généralement en frêne. Les crins dont il est garni passent à travers un trou percé à la tête de la baguette, où ils sont fixés par un nœud, et viennent s’attacher à l’autre extrémité à un anneau de fer : on les serre ou on les relâche au moyen d’une bande de cuir qui passe à travers cet anneau.
Dans un concert, le joueur de kemangeh s’assied ordinairement à la droite du joueur de kanoun ou en face de lui ; à la gauche de celui-ci s’assied le joueur â'éoud, et près de ce dernier est placé le joueur de nay. Quelquefois il y a encore d’autres musiciens, et souvent deux chanteurs.
L’éoud est une espèce de guitare dont on joue en pinçant les cordes avec les doigts comme chez nous. Il est aussi un autre instrument qui se rapproche beaucoup de l’éoud, et qu’on appelle le kebir-turki : c’est la grande mandoline turque. Celle-ci se joue avec le plectrum ; sa longueur est ordinairement de vingt-trois pouces. Le corps de l’instrument est en beau sapin avec des bords en ébène, orné d’une bordure de bois. Toute la table de l’instrument est recouverte d’une peau de poisson collée sur le bois pour l’empêcher d’être détérioré par le plectrum. L’instrument a sept doubles
cordes ; deux pour chaque note : les cordes sont en boyau d’agneau.
L’instrument appelé kanoun est une sorte de tympanon. On donne le nom de nay à une espèce de flûte. Il est encore une foule d’instruments dont les principaux sont le kitar ou la lyre éthiopienne; le rebab, ou la viole; 1 ezamr, hautbois égyptien; le zoukarah, sorte de cornemuse, et une espèce de clavecin appelé sautir. Les musiciens, en général, sont peu riches, et ont le plus souvent un air fort misérable.
Les usages les plus remarquables des Egyptiens modernes doivent être particulièrement étudiés dans les fêtes périodiques qui se célèbrent au Caire. Ces fêtes ont lieu à des époques déterminées de l’année mahométane; les plus caractérisques sont celles du Moharram.
Les dix premiers jours du Moharram (premier mois de l’année lunaire mahométane) (1) sont considérés comme des jours de bénédiction, et célébrés par toutes sortes de réjouissances. Le dixième jour surtout est fort en honneur ; on l’appelle Ashoura. Ce jour est saint à beaucoup de titres ; c’est le jour où Noé sortit de l’arche.
Avant l’apparition du prophète, les Arabes avaient coutume de jeûner à cette époque. Mais le principal titre de cet anniversaire à la vénération des hommes religieux, c’est que ce jour-là le petit-fils de Mahomet, appelé El-Hoseyn, fut tué à la bataille de Kurbela. On
(1) L’année mahométane consiste en douze mois lunaires. Chacun de ces mois parcourt en rétrogradant les différentes saisons de l’année solaire, durant une période d’environ trente -trois ans et demi ; conséquemment ils ne peuvent servir qu’à fixer les anniversaires des fêtes religieuses et les dates des événements historiques, mais ils ne sont jamais employés en mariée de travaux agricoles et d’administration. Dans ces derniers cas, on fait usage des mois cophtes.
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ne saurait imaginer les coutumes bizarres et les pratiques superstitieuses qui ont lieu encore tous les ans au Caire le jour de l’Ashoura. Mille actes contraires aux usages reçus sont commis dans ce jour de saturnales par les plus graves personnages de la ville.
La mosquée d’El-Hassan est surtout le théâtre des plus grands désordres. C’est là qu’a été déposée la tête ; du petit-fils du prophète, El-Hhoseyn, le saint, le héros de la fête. La foule encombre le grand portique de la mosquée. Le pavé du sanctuaire est dépouillé des nattes qui le recouvrent habituellement, et chaque fidèle entre faire ses ablutions. Aussi en peu d’instants le pavé de la mosquée est tout souillé de boue. Les femmes sont bousculées dans îa foule, pêle-mêle avec les hommes; les enfants crient et se poussent; enfin les derviches s’apprêtent à exécuter le Zikr.
Ceux que nous avons vus étaient de différentes nations et de différents ordres. Quelques-uns portaient le turban et l’habit ordinaire des Égyptiens ; d’autres étaient coiffés à la turque ; le plus grand nombre avait de hauts bonnets en forme de pain de sucre, appelés turtours. L’un d’eux se distinguait entre tous par un bonnet blanc en cône, sur lequel étaient tracées en lettres noires des invocations aux quatre califes : à El- Hassan, à El-Hhoseyn, et à d’autres saints, fondateurs de différents ordres de derviches. La plupart de ces religieux étaient Égyptiens. Il se trouvait parmi eux quelques Turcs et quelques Persans. Au moment de commencer les exercices , des derviches font ranger la multitude en agitant leurs bâtons. Tout à coup un grand rond est formé par une quarantaine de ces moines, qui, les bras étendus et se tenant par la main, font la révérence en prononçant le nom de Dieu. Alors le cercle des derviches s’étend et enveloppe quatre co-
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lonnes de marbre du portique : Allah ! allah ! répètent les derviches, et ils inclinent leur tête et leur corps, et se mettent à marcher en tournant à droite avec rapidité. Aussitôt un autre derviche, qui se tient au milieu du rond, commence à pirouetter les bras étendus; il tourne avec une extrême vitesse jusqu’à ce que sa robe, en s’étendant, fasse l’effet d'un parapluie ouvert. Au bout de dix minutes d’une pareille rotation, il va s’agenouiller devant son supérieur, qui se tient avec lui dans le rond. Ensuite, sans montrer la moindre apparence de fatigue ou de vertige, il se mêle aux autres derviches qui forment le grand rond, et qui, en ce moment, crient le nom de Dieu avec la plus grande véhémence en sautant et tournant à droite. Dans ce moment, six derviches forment un petit rond dans le milieu du grand; ils placent leurs bras sur les épaules les uns des autres, et, ainsi disposés, ils exécutent une évolution semblable à celle du grand rond, mais d’une manière bien plus rapide, en criant comme le grand rond : Allah! allah! avec un accent beaucoup plus fort. Cet exercice dure environ dix minutes, après quoi tous les derviches s’asseyent par terre, et se reposent durant l’espace d’un quart d’heure, pour recommencer après comme la première fois.
Une autre cérémonie curieuse que nous avons observée au Caire est celle qui se célèbre à l’occasion de la circoncision des enfants. C’est à l’âge d’environ cinq ou six ans, et d’autres fois plus tard, que l’enfant est circoncis au Caire et dans les autres villes d’Égypte, tandis que dans les campagnes on ne pratique guère la circoncision que vers l’âge de douze ou treize ans. Avant l’accomplissement de cette solennité, les pères des jeunes garçons, à moins qu’ils n’appartiennent à des familles absolument indigentes, les promènent en
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procession dans les rues qui avoisinent leur demeure.
Généralement on saisit l’occasion d’une procession nuptiale pour diminuer les dépenses de la cérémonie. Dans ce cas, les parents et l’enfant conduisent la procession. Ce dernier porte ordinairement un turban de kachmir rouge. Quant au reste du costume, il est vêtu connue une jeune fille, avec le yalek, le saltah, et autres ornements de femme. Toutes ces parures sont le mieux possible. On les emprunte souvent à quelque dame de connaissance, aussi sont-elles toujours beaucoup trop grandes pour l’enfant. Dans la main de ce dernier est un mouchoir brodé qu’il appuie continuellement sur sa bouche avec sa main droite. Il est précédé par un garçon barbier chargé de faire l’opération , par trois musiciens et quelquefois davantage. Les instruments dont jouent les musiciens dans cette circonstance sont communément le zamr ou hautbois et le tambour.
La première personne de la procession est, selon l’usage, le garçon barbier, portant son heml, espèce de case de bois de forme quadrangulaire, avec quatre courtes jambes. La partie supérieure du heml est couverte de petits miroirs et d’ornements de cuivre en relief. Un rideau recouvre la partie inférieure. C’est tout simplement l’enseigne de sa boutique que porte le garçon barbier. Les musiciens viennent après lui. Il est des cas pourtant où ils précèdent le heml. Derrière les musiciens s’avance l’enfant, dont le cheval est conduit par un sais. A sa suite marchent plusieurs femmes de ses parentes ou de ses amies. On y voit souvent aus sj des gawazy ou des aimées qui exécutent des danses .
L’étiquette observée à table et la manière de man gt.r au Caire sont pour l’Européen un sujet d’étude as sez curieux. Le souper doit être regardé comme le pri Q cipal repas. La coutume générale est de préparer jes
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mets pour le soir, et de manger le lendemain au dîner ce qui reste, quand il n’y a pas d’étrangers conviés dans la maison. Le chef de famille dîne et soupe ordinairement avec ses femmes et ses enfants. Mais , dans les hautes classes, beaucoup de gens sont trop fiers, ou trop occupés dans les affaires , pour manger ainsi en famille. Le repas en commun n’a lieu alors qu’à certaines occasions. Dans les dernières classes, quelquesuns aussi ne mangent que très - rarement avec leurs femmes et leurs enfants.
Lorsqu’un Égyptien fait visite à un ami, si l’heure du dîner ou du souper arrive, le maître de la maison est obligé de faire servir le repas ; il en est de même quand le visiteur est étranger.
Chaque personne, avant de s’asseoir à table, lave ses mains et quelquefois sa bouche avec de l’eau et du savon , ou seulement se fait verser un peu d’eau sur la main droite. A cet effet, un domestique apporte à chaque convive un bassin et une aiguière d’étain ou de cuivre. Le bassin a un couvercle percé de trous avec un récipient élevé dans le milieu pour le savon. L’eau qu’on répand sur les mains passe à travers ce couvercle et tombe dans le fond ; de cette manière, lorsqu’on présente le bassin à une seconde personne, l’eau qui a servi à la première a disparu. Il est d’usage de donner à chacun une serviette.
Un plateau rond en étain ou en cuivre, ayant ordinairement trois pieds de diamètre, sert de table; ce plateau est placé sur un tabouret d’environ quinze pouces de haut, fait en bois, et couvert souvent en nacre de perle, en é aille de tortue ou en os. Ces deux pièces composent le soufrah. Des pains ronds coupés par le milieu sont rangés autour du plateau avec des moitiés de citron et des cuillers de buis, d’ébène nu d’écaille de tortue
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pour chaque personne. Quelquefois on se sert d’un morceau de pain en guise d’assiette. Plusieurs plats d’étain ou de porcelaine, contenant différentes espèces de viandes et de légumes, sont placés ensemble sur le plateau, selon la mode du pays, ou bien on ne sert qu’un seul plat à la fois , selon l’usage de la Turquie.
Les personnes qui doivent prendre part au repas s’asseyent à terre autour du plateau. Toutes ont leur serviette sur les genoux. Si le plateau est placé près du bord d’un divan peu élevé, ce qui se fait souvent, quelques-uns des convives s’asseyent alors sur le divan et les autres sur le plancher. Mais si la société est nombreuse, le plateau est posé au milieu de la chambre, et les convives se rangent autour en mettant un genou en terre et tenant l’autre élevé : de cette manière, douze personnes peuvent se placer autour d’un plateau de trois pieds de large. Chacun doit découvrir son bras droit jusqu’au coude, ou retrousser la partie pendante de sa manche.
Avant de manger, tout le monde dit Bi-Smillah (ce qui signifie au nom de Dieu). On dit ces paroles à voix basse, mais d’une façon intelligible; c’est le maître de la maison qui les prononce le premier. Ces mots sont considérés comme une prière à Dieu afin qu’il bénisse les mets, et comme une invitation aux conviés d’y prendre part.
Lorsque le maître de la maison dit à quelqu’un Bi- Smillah ou Tafaddal, ce qui est une offre de partager le repas, cette personne, si elle ne peut accepter, doit répondre : Hancé-an, c’est-à-dire qu’il vous profite! ou quelque autre expression semblable; autrement on craindrait qu’un mauvais œil ne fût jeté sur la nourriture.
Le maître de la maison commence le premier à man-
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ger; les convives suivent immédiatement son exemple. On ne se sert ni de couteaux ni de fourchettes : le pouce et deux doigts de la main droite tiennent lieu de ces deux instruments. Cependant on a des cuillers pour la soupe, le riz et les autres mets qui ne peuvent se manger facilement sans cela.
S’il y a plusieurs plats sur la table, on peut prendre de l’un et de l’autre ce qu’on aime, ou de tous successivement; s’il n’y a qu’un seul mets, chacun en prend tour à tour quelques bouchées jusqu’à ce qu’il soit fini. Choisir un morceau délicat et le présenter à un ami, est un acte de politesse.
Il ne faut pas croire que la manière de manger avec les mains , telle qu’elle est pratiquée en Egypte et dans les autres pays de l’Orient, soit aussi malpropre que le pensent les Européens. On rompt un petit morceau de pain qu’on plonge dans le plat , et on le porte à la bouche chargé d’un peu de viande, ou des autres ingrédients qui entrent dans la composition des mets. Le morceau de pain est généralement double, ce qui permet de saisir ce qu’on veut prendre.
Du reste, la nourriture est apprêtée de façon à être mangée facilement de la manière décrite; elle consiste en grande partie en viande étuvée avec des oignons hachés ou d’autres légumes, en concombres et aubergines farcis , et en petits morceaux de mouton ou d’agneau rôtis à la brochette. Beaucoup de plats se composent entièrement de choux, de pourpier, d’épinards, de fèves, de pois-chiches, de courge coupée en petits morceaux, etc. Le poisson apprêté avec de l’huile est aussi un mets fort commun. La plupart des viandes sont cuites avec du beurre clarifié, à cause du manque de gras; elles sont ainsi d’un goût exquis. Le beurre, dans la saison chaude, est tout à fait liquide.
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Quand une volaille est placée entière sur le plateau, on se sert généralement des deux mains pour la divise r et en séparer les membres; autrement deux personnes, se servant chacune de leur main droite, accomplissent ensemble l’opération. Il y a des Égyptiens qui s’en tirent tout seuls, et avec une seule main, de la manière la plus adroite. Beaucoup d’Arabes ne souffriraient pas que l’on touchât à la nourriture de la main gauche, excepté quand la droite est estropiée. Une volaille désossée, farcie de raisins, de pistaches, de mie de pain et de persil, est un mets ordinaire. On farcit ainsi également un agneau entier. On mêle souvent avec la viande étuvée des jujubes, du sucre, etc. Un plat de riz bouilli avec du beurre, et assaisonné de sel et de poivre termine, la plupart du temps, le repas. Dans les maisons riches, ce plat est suivi d’un bol de khoushaf, boisson douce qui consiste en eau bouillie avec des raisins et sucrée. Après l’avoir laissée refroidir, on y mêle quelques gouttes d’eau de rose. La pastèque remplace souvent cette boisson. Le seul breuvage, dans les repas, c’est l’eau du Nil, ou quelquefois, chez les riches, des sorbets. En général, on boit l’eau dans une bouteilie de terre appelée bardaque, ou dans une coupe de cuivre.
Les Égyptiens mangent avec beaucoup de modération, quoique très -vite. Chaque personne, aussitôt qu’elle a fini, dit : Elhham’ douli-llha (gloire à Dieu), et se lève sans attendre que les autres aient achevé de manger. Un domestique lui apporte le bassin et l’aiguière comme avant le repas , et elle lave ses mains et sa bouche avec de l’eau de savon.
Il ne nous a pas paru sans intérêt de donner ici des détails sur quelques-unes des mille industries dont la diversité frappe l’étranger dans la capitale de l’É— gypte.
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Rien de curieux comme la boutique d’un barbier au Caire. Des dalles de marbre, un plafond historié par des dessins bizarres, des miroirs et des rasoirs tout autour des murs ; de chaque côté de la salle des stalles étroites et serrées où se place la pratique qui confie sa tête aux mains de l’opérateur; des fenêtres en colonnade et en arcades dentelées, surmontées d’un grillage avec des ouvrages de sculpture; enfin, un divan devant la fenêtre pour jouir de la fraîcheur de l’air du dehors; voilà rapidement quel est l’aspect de cet établissement, dont l’importance ne saurait être comprise dans nos villes du nord de l’Europe. L’enseigne de la boutique du barbier est aussi une pièce très-remarquable, dont nous avons donné la description en parlant des cérémonies de la circoncision. L’habileté du barbier égyptien est étonnante; il vous rase la tête en beaucoup moins de temps que n’en mettent nos barbiers européens pour raser le menton. Une des principales qualités de son talent consiste à arranger la barbe de chaque personne selon son âge, sa figure et sa condition. Il a coutume, lorsque l’opération est terminée, de parfumer celle des gens riches avec des eaux aromatiques. Une longue bande de cuir est constamment suspendue à sa ceinture pour repasser ses rasoirs, qui coupent toujours très-bien. C’est aussi le barbier qui fait les ongles des mains; il se sert pour cela du rasoir avec une grande dextérité. Presque tous les barbiers, en Orient, font de la médecine et de la chirurgie. C’est chez eux que se débitent les nouvelles, que la médisance et la chronique scandaleuse ont leur cours; mais, en cela, ils ne diffèrent point des barbiers des autres pays. Ils vendent une pommade épilatoire dont les deux sexes font un grand usagée On assure qu’elle fait tomber le poil trèspromptement et sans douleur, quelle que soit la partie
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du corps où on l’applique. C’est une composition de chaux vive et d’oxyde d’arsenic.
Une douzaine de fabriques sont occupées au Caire par l’industrie du vinaigrier. On fait deux sortes de vinaigres en Égypte, celui du raisin et celui qu’on obtient des dattes. Dans la manipulation du vinaigre de raisin, on emploie le raisin sec de Chypre ou des îles de la Grèce. Celui que l’on récolte dans certaines localités de l’Égypte est mangé sur les lieux mêmes pendant qu’il est frais, ou bien les Cophtes en font un vin qui, ne pouvant être gardé, est consommé aussitôt. Pourfaire du vinaigre, on commence d’abord par écraser le raisin sous la meule. On se sert pour cela d’un moulin d’une construction très-simple, sorte de bassin fait en maçonnerie légèrement couvert à sa partie supérieure , dans lequel on tourne la meule. Des dalles parfaitement jointes forment le fond de ce bassin où l’on jette le raisin destiné à être écrasé. Quant à la meule, elle mérite quelques détails. Au lieu d’être cylindrique comme chez nous, on lui donne la forme d’un cône tronqué, dont le plus grand diamètre est de deux pieds six pouces et le plus petit de deux pieds trois pouces; son épaisseur est d’un pied; elle a son plus grand diamètre tourné vers le pilier vertical auquel elle est fixée; sacirconférenceest cannelée. On emploie généralement un tronçon de colonne de granit scié et travaillé, pour lui donner cette disposition. La forme conique a cela de particulier, que la meule dans sa rotation est aussi douée d’un mouvement de transport. Ce double mouvement a cet avantage, que par la rotation la meule foule la matière, tandis qu’en frottant par le transport, elle la chasse devant elle, la soulève, et renouvelle sans cesse les points de contact. lien résulte que le raisin se trouve beaucoup mieux écrasé, et qu’on estdispensé de réitérer l’opération, ainsi
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qu’on y est forcé par le système de nos pressoirs. Dans certaines fabriques, ces sortes de meules sont mues par un cheval ou par un buffle ; celle dont nous parlons ici, un seul homme peut la faire mouvoir. Après que le raisin a été écrasé , on le jette dans des jarres pleines d’eau, et on l’y laisse fermenter l’espace de quinze jours plus ou moins, selon la température de l’atmosphère, qui ne doit pas être au-dessous de quinze à dix-huit degrés. Ces jarres ont environ cinq décimètres de diamètre sur sept de hauteur. Quand le vinaigre est suffisamment fermenté, on le passe à travers un tamis de crin, d’où il coule dans de grands vases appelés gourmah. Ces vases sont enterrés dans la fabrique jusqu’au deux tiers de leur hauteur. On ajoute du miel à la liqueur, et on la laisse achever de fermenter durant une dizaine de jours ou davantage, si la température est froide. Ces opérations terminées, on décante le vinaigre, et on le conserve dans de très-grandes jarres qu’on De remplit qu’aux trois-quarts. Afin de bien égoutter le marc, on le passe sous un pressoir à vis que l’on tourne à bras. L’espèce de vinaigre qui résulte de cette fabrication est la plus chère et la plus estimée; elle se vend à peu près le double de l’autre. Une mesure équivalente vaut environ douze médins. Il est encore une autre sorte de vinaigre que l’on obtient du vin de Chypre ou de Smyrne. On n’en fait qu’en très-petite quantité, et il vaut le même prix que le plus cher.
La fabrication de l’eau-de-vie de dattes est la principale occupation du distillateur du Caire. On commence par réduire les dattes en pâte au moyen d’une macération dans l’eau de dix à quinze jours en été, et de quarante en hiver ; on les mêle avec de Yyonsoun ou anis, que l’on fait bouillir ensemble pendant une demi-journée; on l’introduit ensuite dans l’alambic et l’on procède
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à la distillation. L’eau-de-vie qui résulte de ce mélange est très-blanche, fortement imprégnée de l’odeur d’anis, mais inférieure en qualité à l’eau-de-vie de vin. On appelle les fabriques d’eau-de-vie malbakh araki. Quand on examine quels sont les moyens et les instruments de distillation , on est étonné de trouver une pratique si grossière dans une contrée où presque toutes les sciences sont nées, et d’ou sont sortis les premiers traités de chimie. L’alambic est tout simplement en terre. C’est une espèce de cloche d’environ dix-huit pouces de diamètre sur seize pouces de haut. Le chapeau a environ quatorze pouces. En tout, l’appareil peut avoir de deux pieds à deux pieds et demi de hauteur. L’alambic pose à terre, et c’est sous la cloche qu’on place le combustible en guise de fourneau. Des morceaux de roseau lutés grossièrement font l’office de tubes. Une terrine pleine d’eau dans laquelle est plongé le vase où se rend l’eau-de-vie tient lieu du serpentin ou réfrigérant dont on se sert dans nos ateliers. Il résulte de l’emploi de moyens aussi imparfaits une perte considérable de chaieur et de vapeur d’alcool dans le laboratoire. Cette manière de procéder établit une grande différence entre les distilleries du Caire et les nôtres. On compte douze fabriques de ce genre dans la ville. La fabrique de l’okel de Soliman Tchaaouch est la plus grande de toutes; elle ■mploie onze alambics. Il se fait aussi en Égypte, outre l’eau-de-vie , une grande distillation d’eau de rose, notamment dans le Fayoum. On distingue l’essence pure de l’autre en ce qu’elle se fige en hiver.
Les ceinturonniers forment au Caire une corporation assez nombreuse. Les ouvriers de cet état travaillent debout. Le métier est monté sur deux rouleaux qui sont placés aux deux extrémités. Celui de droite porte les fils de la chaîne ; c’est sur l’autre que se roule la ceinture à
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mesure qu’elle est fabriquée. Ces ceintures sont de différentes largeurs; elles ont depuis quatre jusqu’à six ou huit doigts. Les fils de la chaîne sont partagés en deux parties au moyen des lisserons et des lames mises ! en mouvement par des marches qui sont sous les pieds 3 de l’ouvrier.
1 L’ouvrier ceinturonnier tient la navette de la main gauche, et la conduit à peu près comme nos tisserands. A chaque fois qu’il fait passer la trame, il serre le tissu avec un large couteau en bois de forme plate. Les fils de la chaîne se trouvent retenus au moyen d’une corde passée autour d’une cheville, et tendue par un poids.
On fabrique des ceintures en coton , en soie tissue d’or et en laine avec des fils de couleurs diverses , dont l’arrangement produit des dessins très-variés. Ces différentes espèces de ceintures se nomment kamar. Leur longueur est suffisante pour tourner deux fois autour du corps. Elles se ferment avec des boucles. C’est dans la ceinture que les Egyptiens placent leur argent, leurs papiers, leur pipe; ils la font servir encore à une foule d'autres usages. Tout le monde en porte sans exception. Celles du peuple sont en laine.
Ce sont les ceinturonniers qui fabriquent aussi les sangles pour les chevaux, les chameaux, les mulets et les ânes. La largeur de ces sangles n’excède pas trois ou quatre pouces. Elles sont tressées en coton et en laine d’une manière très-solide. On les appelle hâzam; elles se serrent au moyen d’un anneau fixé à un bout, et d’une courroie attachée à l’autre.
Comme l’eau des puits au Caire est un peu saumâtre, un grand nombre de sakkas (porteurs d’eau) gagnent leur vie en fournissant de l’eau du Nil aux habitants. Pendant la saison de l’inondation, ou plutôt pendant la période d’environ quatre mois après l’ouverture du ca-
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nal qui coule à travers la métropole de l’Égypte, les sakkas tirent leur eau de ce canal ; dans les autres temps ils vont la puiser au fleuve. Elle est transportée dans des outres par des chameaux, des ânes, ou parle sakka lui-même quand la distance n’est pas grande. Le chameau porte l’eau dans une paire de larges sacs en peau de bœuf, appelés rei. L’âne porte l’eau dans une peau de chèvre appelée kirbeh : c'est aussi une peau semblable que porte le sakka lorsqu’il n’a pas d’âne à son service. Le rei contient trois ou ou quatre kirbehs. Le cri général du sakka est ya'ow’wud allah! que Dieu m’assiste ! Toutes les fois que Ton entend ce cri, on sait que c’est un porteur d’eau qui passe. Pour une outre en peau de chèvre pleine d’eau , portée à une distance de plus d’un mille et demi, on ne lui donne guère plus de deux sous. Un grand nombre de sakkas vendent de l’eau aux passants dans les rues. Cette espèce particulière de porteurs d’eau est appelée sakka surbeh. Le kirbeh de ceux-ci a un long bec de cuivre au moyen duquel il verse l’eau dans une tasse en cuivre ou en terre, dont se sert pour boire celui qui veut se désaltérer.
Il y a encore une classe beaucoup plus nombreuse de porteurs d’eau qu’on nomme hemalys : ce sont presque tous des derviches de Tordre des Riidys ou de celui de de Beiyou mya. Us sont exempts de la taxe appelé fir ded. Le hemaly porte sur son dos un vaisseau en terre grise et poreuse , auquelle on donne le nom d'ibryk. Ce vaisseau a la propriété de rafraîchir l’eau par l’évaporation. Quelquefois le hemaly a une tasse en terre parfumée avec de l'eau de fleurs d'oranger : cette eau est préparée avec des fleurs d’un oranger aux fruits amers nommé naring; celte attention est réservée pour les meilleures pratiques. En général, le porteur d’eau de cette espèce est muni d’une besace qu’il tient suspen-
due à son côté. Il reçoit des personnes des classes élevées et des classes moyennes depuis un jusqu’à cinq fuddahs (1) pour une tasse d’eau. Les pauvres donnent en payement un morceau de pain, de viande, ou quelques comestibles que le hemaly met dans sa besace. La multitude des hemalys et des sakkas porteurs de l’outre en peau de chèvre, assiste ordinairement aux cérémonies religieuses pratiquées au Caire et aux environs pour fêter les anniversaires de la naissance des saints. Souvent le riche qui visite la tombe du saint auquel on rend hommage, paye le hemaly pour qu'il distribue gratis son eau à tous ceux qui lui en demandent. Celte œuvre de charité est appelée tesbyl, et se fait en l'honneur du saint fêté ce jour-là. Les porteurs d’eau qui sont employés de la sorte ont la permission de remplir leurs outres aux fontaines publiques, parce qu’alors ils ne demandent rien en retour de leur distribution. Pendant qu'ils donnent ainsi l’eau gratuitement, ils psalmodient sur un air de musique une espèce d’invitation à ceux qui ont soif, de profiter de la charité qui leur est offerte au nom de Dieu.
Les Shurbetlys ou marchands de sorbet , de même que les vendeurs d'infusion de réglisse que nous appelons à Paris marchands de coco, portent sur le côté gauche une urne en terre rouge , assujettie et retenue à la hauteur de l’épaule au moyen de cordes et de courroies. C'est dans cette urne que se trouve contenu le sorbet, que l'on fait de plusieurs manières. Tantôt c’est une simple infusion de raisins, tantôt un mélange de citron, de sucre et d'ambre.
Le marchand de sorbet tient ordinairement dans sa main gauche un vaisseau ou verre de zebyd, et dans sa main droite une cruche d’étain ou de cuivre remplie du
(1) Le fuddah vaut un peu plus d’un quart de centime.
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même liquide. Quelques-uns d’eux portent sur la tête un baquet de cuivre avec des vases en verre contenant une boisson provenant de figues ou de dattes infusées dans l’eau. Ils colportent de même une espèce de gelée claire faite avec de la pâte de froment , du sucre et de l’eau bouillis ensemble, qu’ils assaisonnent.de cannelle et de gingembre. Quelquefois la gelée est faite sans pâte; dans ce cas, elle est vendue sous la forme liquide et sert de boisson.
Il est encore une autre espèce d’infusion faite avec des tranches de melon trempées dans l’eau et adoucies avec du sucre. On remplace parfois les tranches de melon par du riz. Le marchand est muni de plusieurs coupes en verre à l’usage des consommateurs. Elles sont placées en général dans une espèce d’auge en étain qu’il porte attachée par un ceinturon au milieu du corps.
L’usage des voitures ou des charrettes n’existant pas en Égypte, il est remplacé par le chameau. C’est ce dernier qui transporte tous les fardeaux; il sert à la fois de monture au cavalier et de bête de charge. Un chameau bien dressé devient plus précieux que le cheval pour les longues courses à travers le désert. Plus en état de supporter la fatigue, la faim et la soif, il réunit la douceur à l’agilité, la docilité à la force. A la voix du chamelier qui l’a habitué à lui obéir, il se baisse pour recevoir le fardeau, ou faciliter à son cavalier le moyen de mettre pied à terre.
Nourri en ville avec de la paille, des fèves ou du trèfle, sa manière de vivre n’est plus la même une fois en course. Quelques jours avant d’entreprendre un voyage dans le désert , Je chamelier l’habitue à se contenter d’une moindre ration et à ne plus boire que tous les deux jours. Une simple corde liée autour de sa tête suffit pour le conduire. Elle est disposée de façon à ne
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point gêner le museau ni les mâchoires. Avec le soin d’un ou de plusieurs chameaux, le chamelier est aussi chargé de tout l’attirail nécessaire au transport des marchandises.
Malgré la conformation de cet animal, qui semblerait le dispenser de porter toute espèce de fardeaux , l’homme est parvenu , au moyen d’une selle particulière , à se le rendre aussi commode que le cheval ou le mulet. Cette selle consiste en deux barres longitudinales et parallèles, liées à deux fourches supportées par ‘ des coussins bourrés qui garantissent le chameau du i frottement. Le chamelier fixe la charge aux barres de la selle à l’aide de cordes ou de filets à larges mailles ,
’ et par ce moyen l’animal peut porter de très- grands poids. En général la profession de chamelier est exer- ' cée par les Sais.
Quand on promène ses regards autour du Caire, on i est frappé des contrastes que présentent les environs de I cette métropole. Des sabtes arides, le désert étreignant une végétation puissante; une cité silencieuse, morte, auprès d’une ville animée, pleine de bruits, des monuments magnifiques au milieu de huttes et de masures; la richesse unie à la pauvreté , et ce qu’il y a de plus grand à côté de ce qu’il y a de plus mesquin; tels sont les alentours de la capitale de l’Égypte; telle estl’Égypteellemême, qui se résume parfaitement dans ce coin de terre.
A quelque distance du Caire proprement dit, et sur les bords mêmes du Nil, sont le Vieux-Caire et Bouiak,
^ que l’on regarde comme les deux ports de cette capitale.
Le Vieux-Caire, ou la Babylone d’Égypte, dont nous ■ avons précédemment indiqué, en peu de mots, la fondation et les vicissitudes, a perdu dans l’incendie qui le dévasta, les monuments qui faisaient son orgueil. On voit cependant les greniers vulgairement dits de Josep A
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ce sont sept tours carrées dont les murs en brique ont quinze pieds de haut; ils renferment des montagnes de blé d’une hauteur prodigieuse. Mais ce qu’il y a de plus remarquable au Vieux-Caire, ce sont les restes de la mosquée célèbre qu’Amrou, le lieutenant d’Omar, fit bâtir sur le lieu même où il avait planté sa tente. Cette mosquée passe pour le plus ancien temple qu’ait élevé l’islamisme, et elle était désignée autrefois sous les noms de vieille mosquée ou de couronne des mosquées. C’est en l’année 21 de l’hégire qu’Amrou en jeta les fondements. La longueur primitive de l’édifice était de50 coudées sur 30 de largeur. Quatre-vingts d’entre les compagnons de Mahomet assistèrent à l’érection de ce temple et à l’établissement du Kibla ou sanctuaire, dirigé vers la Mecque. Dans l’origine, on n’y voyait point de mehrab (niche), dont l’usage ne fut introduit que plus tard sous Omar-ben-Abd-el-Aziz. L’an 53del’hégire, le peuple s’étant plaint de l’exiguité de cette mosquée vénérée, Moavia la fit élargir et couvrit de nattes tout le sol, qui n’était alors qu’en gravier. Mouslema, fils de Mohklid, gouverneur d’Égypte, étendit l’enceinte de l’édifice du côté de l’est, et plaça, aux quatre angles, des tourelles pour les muezzins. Dans le premier siècle de l’hégire, principalement dans les années 79 et 92, d’autres agrandissements furent jugés nécessaires ; on éleva une nouvelle chaire ; on pratiqua quatre portes, au lieu de deux qui s’y trouvaient primitivement; on construisit un Beit-el-Mal ou trésor public. Sous le premier des califes Abbassides, on fit une cinquième porte, et au temps du calife Mahmoun, la mosquée avait déjà 290 coudées de longueur sur 150 de largeur. Endommagé en l’an 275 de l’hégire, par un incendie qui consuma entre autres ornements la table verte, l’édifice fut restauré par Khamarouieh. fils de Ben-Touloun. Cette
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restauration qui coûta 6800 dynars, eut lieu sous la direction d’un architecte nommé El-Adjifi. Un portique de neuf coudées fut ajouté en 357. Un jet d’eau, le premier qu’on ait vu dans les mosquées, fut construit pour celleci sous le calife Aziz-Billah. Tous les murs furent peints et couverts de dorures en 387 par ordre de l’eunuque Bardjevan. On fit transporter dans cette mosquée, l’an 403 de l’hégire, douze cents quatre-vingt-dix exemplaires du Coran, dont un grand nombre étaient écrits en lettres d’or. Hakem y fit placer, dit-on, un poêle d’argent, ce qui altira dans ce sanctuaire une affluence encore plus grande qu’au paravant. Les sultans Kalaoun et Biljars qui firent construire tant d’autres monuments au Caire, ne négligèrent pas de réparer et de restaurer la mosquée d’Amrou. On dit que de leur temps, les voûtes de ce temple célèbre étaient éclairées par une si grande quantité de lampes, que l’on brûlait chaque nuit, pour leur entretien, onze mille quintaux d’huile épurée. Tel est le résumé de ce qu’ont écrit les historiens arabes sur l’origine et l’état ancien de ce monument. On trouve sur ce sujet des détails beaucoup plus circonstanciés dans l’ouvrage de Murtadi sur l’Égypte. L’intérêt qui s’attache à l’histoire de cette célèbre mosquée nous engage à reproduire ici ce passage, d’après la traduction de I Vàttier. « Les Musulmans (après avoir pris possession de Nasr (le vieux Caire) tinrent conseil pour résoudre du bastiment d’une mosquée, où ils se peussent assem- ! hier, et en escrivirent au commandeur des fidelles, Omar 1 (Dieu luy fasse paix), qui leur fit response en ces termes: « f ay receu les nouvelles de la résolution que vous avez prise tous ensemble pour le bastiment d’une mosquée où vous puissiez célébrer le jour du vendredy, et faire vos assemblées. C’est sans doute une chose qui vous est nécessaire, et vous suivez en cela l’exemple de vostre Pro -
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■p hèle (Dieu luy fasse paix et miséricorde ). Car la première marque par laquelle il commença de signaler la religion musulmane, et le premier fondement sur lequel il la voulut affermir , fut de faire bastir sa mosquée dans le lieu de sa retraite. Assemblez donc là-dessus vos commandeurs et prenez conseil de vos anciens, qui sont des compagnons de l’apostre de Dieu ; car la bénédiction de Dieu est dans les anciens. Ce qu'ils auront résolu d’un commun consentement, trouvez le bon, ô Gamrou, et ne vous y opposez point. Car l’assemblée du conseil attire la miséricorde de Dieu, qui protège cette nation en faveur de son Prophète. Jamais ils ne demeureront d’accord d’une chose où il y ait de V erreur par la grâce Dieu et par sa miséricorde. Dieu vous maintienne dans l'union et fasse prospérer vos affaires, et vous affermisse dans la possession de vos conquestes , et nous assiste de ses grâces vous et moy, et bénisse Mahomet et sa famille.» Les Musulmans ayant veu la response d’Omar (Dieu luy fasse paix et miséricorde), tinrent conseil sur l’affaire du bâtiment de la mosquée, et trouvèrent à propos de la situer au lieu où estait logé Quisias, fils de Calthom. Gamrou le fit venir là-dessus et luy en demanda son avis, disant : ô Abugabdorrhachaman, je vous marqueray un logis au lieu de cettui cy, là où il vous plaira. Sur quoy Quisias parla ainsi : « Je vous ay desjà fait connoître, ô musulmans qui estes icy assemblez, que ce logement m’agrée fort, et qu’il est à moy ; mais je le donne de bon cœur à Dieu et aux Musulmans. » Il quitta donc cette place, et fut se loger avec ceux de sa nation, qui estaient les enfans de Som, etpristson quartier parmy eux. Sur quoy Abucainan, fils de Magamar, fils de Rabagui le Nachesien, en mémoire de ces avantures et pour honorer ces victoires, fit les vers suiva.ns: Et nous avons eu le bon-
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heur de conquérir Babylone, où nous avons choisi du butin en abondance pour Omar et pour Dieu. Le bon Quisias, fils de Calthom, a cédé et livré sa demeure et le logis qui luy apartenoit , à la divine prière. Tous ceux qui feront leur prière dans notre bastiment, sçauront, avec les habitans de Masre, ce que je dis, et le publieront. Abumansor le Balavien a fait sur le mesme sujet ces vers, où il parle à Gabdorrhachaman , fils de Quisias, fils de Caltbom: Et ton père a cédé et livré son logement à l’assemblée des gens de la prière et de l’adoration. Le Lithe, fils de Sagad, jurisconsulte de Masre, parle en ces termes de l’ancienne grande mosquée de cette ville. Nostre mosquée n’estoit que des jardins et des vignes. Abugamrou, fils de Serrage, en dit cecy qu’il tient de Saguide, qui le tenoit des vieillards de son temps. « La place, dit-il, de nostre grande mosquée de Masre, n’estoit autrefois que des jardins et des palmerages; mais les Musulmans l’acquirent, et y firent bastir une mosquée pour, s’y assembler (Dieu leur fasse paix à tous !) » Guemare, fils de Zebire le Crieur, dit que son père en parlait ainsi : « J’ay ouy, disoit-il, nos anciens du nombre de ceux qui avoient esté présens à la conqueste, qui parloient ainsi. Il y eut quatre-vingts des compagnons du prophète de Dieu, présens à la fondation de la grande mosquée de Masré, le Zebire, fils de Gavame, Mecdade, fils de l’Asoüah, Guebade, fils de Samet , Abuldarda, Phedale, Gamrou, Gaquebe, et les autres, tant du nombre des réfugiez que de celuy des protecteurs. » Jézide, fils de Chebibe, en parle ainsi :
« Nostre mosquée qui est icy, a esté fondée par quatre des compagnons du Prophète, Abudar, Abunasre, Ma- ? homet, fils de Gerou le Zébirien, et Manbebe, fils de . Derare. » Gabidolle, fils de Gegafar, en parle en ces termes : « Nostre temple, que voicy, a esté élevé par
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Guebade, fils de Samet, et par Rapheque, fils de Malique, qui estoient deux capitaines des protecteurs. » Abudaoude dit que Gamrou, fils du Gase, envoya Rabigas , fils de Sergile, et Gamrou , fils de Galcamas le Carsien, le Guédavien, pour y déterminer de quel costé devoit estre tourné le devant de la mosquée, et qu’il leur parla ainsi : « Tenez -vous debout sur le haut de la montagne, quand le soleil se couchera, et, quand il y en aura la moitié de caché sous l’horizon, tournez-vous en sorte qu’il soit sous vos sourcils, et prenez le plus exactement que vous pourrez le vray costé où le temple doit estre tourné. Je prie Dieu qu’il vous en fasse la grâce. « Ils firent ce qu’il leur avoit ordonné. » « J’ay appris, dit le Lithe (Dieu luy fasse miséricorde), que Gamrou, fils du Gase, monta sur les montagnes , et observa exactement les heures , et l’ombre du soleil couchant, jusques à ce que le costé auquel devoit estre tourné le devant de la mosquée fust déterminé. »
«Guemarem’a raconté qu’il avait ouy dire à son père que Gamrou, fils du Gase, disoit à ses compagnons : « Tournez le devant de la mosquée vers l’orient, afin de la mettre droit vis à vis de la Mecque. Elle fut tournée, adjoustoit-il, bien fort vers l’orient ; mais, après cela, Corras, fils de Corise, la fist un peu biaiser vers le midy. » « J’ai ouy, dit Masgab, le fils d’Abachebibe, qui parloit ainsi sur ces paroles de Dieu tout puissant et tout bon : « Nous verrons de quel costé tu tourneras ton visage dans le ciel , et nous t’ ordonnerons une situation que tu agréeras. » « Cetle situation, dit Iezide, que l’apostre de Dieu observoit dans sa prière, et que Dieu tout puissant luy commandoit d’agréer, consistoit k avoir le visage tourné vers le canal ; et c’est la situation des Égyptiens et des Occidentaux. » « J’ai ouy le
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mesme Abuchebibe, adjoustoit Masgab, lire ce passage d’une autre manière, mettant la première personne au lieu de la seconde, en cette sorte. « Et nous t’ordonnerons une situation que nous agréerons. » Un des protecteurs dit que Gabriel vint trouver l’apostre de Dieu, et luy dit : « Dispose la situation de ta Mosquée de telle sorte, que tu ayes le visage tourné vers le temple quarré. » Alors il prist ses allignemens sur toutes les montagnes qui estaient entre luy et le temple quarré, et fist en sorte qu’il traça le plan de la mosquée, ayant la face tournée vers le temple quarré, ce qui se rencontra du costé du canal. Malique dit que le devant de la mosquée du prophète de Dieu, est situé vis à vis du canal. Plusieurs autheurs rapportent que dans la mosquée de Gamrou, fils du Gase, il n’y avoit point de jubé voûté, ny dans celuy que Muslemas fist bastir, ny dans celuy qui fut fait bastir par Gabdolguezize, fils de Meroüane; et que le premier qui y fist faire le jubé, fut Corras fils de Masquine. L’on dit que le fils de Seriche en parle ainsi : «Dans la grande mosquée que Gamrou fils du Gase, fist bastir, il ny avoit point de voûte, c’est à dire, de jubé voûté. » Saguide fils de Sérielle, en parle aussi en ces termes : « Abusaguide m’a raconté cecy. Le Chemirien, qui est le plus aagé de ceux que j’ay rencontrez, leur disoit : « J’ay trouvé cette mosquée, où vousvous assemblez, et qui a esté bastie par Gamrou, fils du Gase, de cinquante coudées de long, sur la largeur de trente coudées. » Gamer fils d’Omar, fils de Chebibele Crieur, en parle ainsi : « Gamrou, fils du Gase, parla à nous, et fist une rüe qui tournoit alentour de sa mosquée de tous costez, puis il y fist deux portes, vis à vis de la maison de Gamrou, fils du Gase, et deux portes du costé d’Orient, et deux portes du costé d’Occident, si bien que quand le monde sortait de la petite rue de la Lampe, il trouvoit le coin oriental de la mos-
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quée vis à vis du coin occidental de la maison de Gamrou, fils du Gase, et, cela, avant que l’on eust pris de la maison de Gamrou ce que l’on en prit depuis. La longueur de la mosquée, depuis le devant jusques au derrière, estoit pareille à la longueur de la maison de Gamrou. Le toict en étoit fort plat. En esté le monde s’asséoitde tous costez dans la place qui étoit à l’entrée.» Abusaliche en parle ainsi : « Le Lithe parlant un jour à moy, me dist: « Sçavez vous combien il y avoit d’espace entre la mosquée que Gamrou fist bastir, et en tre sa maison? « Non,» dis-je. «Nos anciens m’ont dit, repliquat-il, qu’il y avoit sept coudées, et cela avant que l’on eust pris delà maison de Gamrou ce que l’on en a pris depuis, et qu’on l’eust fait entrer dans la mosquée. » Cela veut dire que la porte orientale estoit vis à vis de la grande maison de Gamrou. Le fils de Lahigue nous a raconté, comme une chose qu’il avoit apprise du fils deHabire, qu’Abutemime le Cliisanien luy avoit dit qu’il avoit ouy Gamrou, fils du Gase, parlant en ces termes : «Un des compagnons del’apostre de Dieu m’a dit qu’il avoit ouy le Prophète parler ainsi : « Dieu tout puissant et tout bon vous recommande encore une prière outre les ordinaires ; faites la prière du soir jusques au point du jour. » Ce fut Abunasre le Gopharien qui le rapporta, et Abutemime en parle ainsi : « Comme nous estions assis, Abudar et moy, Abudar me prist par la main, et nous fusm.es ensemble trouver Abunasre, que nous rencontrasmes à la porte qui est du costé de la maison de Gamrou, où Abudar luy parla ainsi : » O Abunasre, avez ouy l’apostre de Dieu, parler en ces termes : « Dieu vous a encore ordonné une prière, faiteslà dans le temps qu’il y a entre le soir et le grand matin. » Il luy répéta cela trois fois, et il répondit toujours, ouy. lachi, fils de Saliche, rapporte ce qui ensuit, comme le tenant de Cadras, qui le tenoit de son père,
et luy de Gamer, fils d’Omar. « Muslemas, dit-il, fit faire dans la grande mosquée quatre chapelles aux quatre coins. Car il est le premier qui les a mises là, et elles n’y estoient point auparavant... Après luy, Gabdolguezize, fils deMeroüane, fils du Chacam, y fist travailler, suivant le rapport de Gamer, fils d’Omar, fils de Chebibe le Raguinien, qui dit que Gabdolguezize, fils de Meroüane, démolit la grande mosquée entièrement, et qu’il l’augmenta du costé d’Occident, en sorte qu’il ne laissa entre elle et entre la maison du Sable et la maison du fils de Gerou et les autres, qu’une petite rue qui est aujourd’huy la rue du Pavé, et fist entrer dedans la place qui estait du costé du septemtrion. Mais du costé d’Orient il ne trouva point de lieu où il la peust estendre. Cela se fist en l’an 79. »
«Pour parler des augmentations qui se sont faites en la grande mosquée ancienne, après que Gamrou, fils du Gase, l’eut fait bastir, il faut remarquer que Gamrou fit faire cet ouvrage après son retour d’Alexandrie au lieu de sa tente, et qu’il avoit'pris Masre au mois Mucharram de l’an 20 de la retraite du Prophète (de l’Hégire). Abusaguidele Chemirien, en parle aussi : «Après Gamrou, dit-il, Muslemas, fils de Muchalled, fist à cette mosquée quelques augmentations sous le règne de Mégavie, fils d’Abusophian, en l’an 35. Puis ensuite Gabdolguezize, fils de Méroüane, en l’an 77, et après luy Corras,fils de Serique, de la part du Valide fils de Gabdolmelic. Celuy-ci se mist à démolir ce que Gabdolguezize avoit fait bastir, et fit son bastiment en suite. Il donna la conduite de ces ouvrages à Iachi, fils 'de Chandelas, et pardessus luy à Gamer, fils de Levi. Il démolit la mosquée entièrement; de sorte que le peuple s’assembla au vendredy dans la Quisariène des bons, jusques à ce que son bastiment fut achevé. Il fit dresser la tribune neufveà haranguer dans la grande mosquée,
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l’an 94-. L’on dit qu’il n’y en a pas aujourd’hui au monde une plus belle ny plus noble que celle là, après la tribune du prophète de Dieu. Après cela il y eut des augmentations faites par Saliche, fils de Gali, fils de Gabdolle, fils de Guebase, de la part du commandeur des fidelles, Abulguebase, qui ajoustaau derrière de la mosquée quatre colomnes. Il y en eut aussi de faites par Gabdolle, fils de Tahar, fils du Chasan, commis du commandeur des fidelles. Gabdolle en dit cecy, comme l’ayant apris de son père : « Abutahar vint d’Alexandrie, et entra' dans la Fustate (Fostat), qui est Masre, où il fit juge Guise, fils de Moncader, et adjousta à la mosquée une partie de la maison de Gamrou fils du Gase. Le fils de Remathe y adjousta la maison de Gabidolle, fils du Charethe, fils de Gerou, et la maison de Gabelan, affranchi d’Omar, fils du Chettabe, et la maison du Phadal. Le Phadal, fils du Tahar, en sortit ensuite un mardy, cinq jours avant la fin du mois Regebe, l’an 212. Après luyAbubecre Mahommet, fils de Gabidolle, fils du Charethe, fils de Masquine, l’augmentadu costéde la grande place, et prist pour cela la porte et la cour de la maison des Monnoyes, avec ce qui les joignoit jusques à la muraille occidentale de la mosquée, ce qui augmenta la grande place de telle sorte, que la mosquée futquarrée. Il y adjousta aussi une colomne, qui estcelledu costédu midy. Il commença à démolir et à bastir le jeudy, quatriesmejour du mois Regebe, l’an 357, et mourut avant que d’avoir achevé son dessein, mais son fils Gali, fils de Mahommet, eut sa charge après sa mort, et acheva les augmentations qu’il avoit commencées, si bien que le peuple y fist la prière après le mercredy vingt troisiesme jour du mois Ramadan, l’an 358. LePhalal, fils du Guebase, m’a dit ce qui ensuit : « J’ay interrogé, dit-il, l’architecte, nommé Gali le Chemirien, qui est celui qui a eu la charge de ce bastiment, et il m’a dit
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que ce qui est entré de la maison des Monnoyes dans l’augmentation de la grande place, est de neuf coudées de long à la grande mesure. » Sophian, fils de Gobdolle dit, citant pour autheur Naphegue, fils d’Othman, qu’il ne se récitait point d’histoire dans la mosquée du temps de l’apostre de Dieu, ny du temps d’Abubecre, ny d’O-
imar, ny de Gali (Ali), et que cela ne commença à se pratiquer que sous le règne deMégavie, fils d’Abusophian.» « Nous ajousterons icy une copie de ce qui se trouve
Iescrit sur les tables vertes dans l’ancienne grande mosquée de Masre. Celuy qui l’a escrit, est Abulcaseme Moyse, fils de Guise, fils de Moyse, fils de Muhadi l’Escrivain, (Dieu tout puissant lui fasse miséricorde!) «Am nom de Dieu clément et miséricordieux. Dieu a tesrnoigné qu’il n’est point d’autre Dieu que luy. Jusques à ce qu’il dit, dans la justice. Il n'est point d’autre Dieu que le vray Dieu seul et sans compagnon ; il donne la vie et la mort , et il peut toutes choses. C’est luy qui a envoyé son Apostre avec 'la bonne conduite et la vraye religion -, (et le reste du verset.) Le messie ne dédaignera point; (et le reste du verset.) Grand Dieu , donnez vostre bénédiction à Mahomet vostre serviteur, et vostre prophète , donnez luy la paix. Faites le la plus honorée de vos créatures devant vous , et la plus chérie de vous, et la plus puissante en faveur auprès de vous ,
| et la plus proche de vous en dignité. Grand Dieu exaucez les prières que Mahomet vous fait pour sa nation, et faites descendre les siens en sa piscine sans confusion et sans affliction. GabdoleleValide, commandeur des fidelles, a fait accroistre et augmenter cette mosquée. Grand Dieu, donnez vostre bénédiction au commandeur des fidelles ; vous et vos anges amplifiez sa récompense, et le faites un de vos plus grands serviteurs en bonheur ; faites le un des compagnons de Mahomet dans le Paradis ; aidez luy à h'ry. gouverner ce que vous avez mis
sous son obéyssance de vos serviteurs et de vos provinces, en le faisant rostre lieutenant; faites jouyr ses sujets du bonheur de sa bonne conduite en seureté et en asseurance. Celuy qui a eu le soin du bastiment a esté Corras, fils de Serique, et le temps qu'il a esté achevé , est le mois Ramadan de l’an quatre-vingt-douze de la Retraite bénite. « J’ay ouy Abugamrou parler en ces termes « Le premier qui fit les jubez voûtez tut Omar, fils de Gabdolguezize (Dieu luy fasse paix et miséricorde), l’an 100; elles mosquées furent faites en cette manière après luy, ayant esté auparavant seulement sans voûte. Le premier des prélats qui fit prononcer la bénédiction et glorification du nom de Dieu par les crieurs après luy, fut le prélat de Chasine, dont le fils est aujourd’hui connu sous le nom du fils de Gali le Prélat; avant cela il n’y avoit que les prélats qui prononçoient cette bénédiction au peuple. Je l’ay oüy parler en ces termes. «Ces colomnes de bois qui sont dans la cour, furent posées en la mesme année que fut fait le canal. Les voiles avant cela estaient au milieu des lambris de la grande mosquée. » L’on raconte que sous l’empire du Mamune, il y avoit des coffres, dans la grande mosquée, où l’on mettait ce qui restait des portions des pauvres et indigents, de ce que recueilloient ceux qui passoient chemin, et de toutes les autres cueillettes qui se faisoient. L’on ouvroit ces coffres au vendredy,et l’on appelloità haute voix ceux qui voudroient prendre ces aumosnes. Mais il ne se trouvoit que rarement personne qui en voulust. Puis l’on appelloit celuy qui les avoit recueillies, et il respondoit en ces termes : « L’aumosne est entrée dans les coffres ; elle ne reviendra jamais à moy; je la laisse à Dieu tout puissant et tout bon. » Le nilomètre fut basty des restes de ces aumosnes, ne se trouvant personne qui les voulust prendre du temps du. Marnene. Un des grands d’É-
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gypte m’a raconté, que l’on mettait autrefois dans la rue des Lampes à Masre, le jour de la feste d’après le grand jeusne du mois Ramadan, des marmites pleines de viande et des cophins pleins de pain, et que l’on appelloit à haute voix ceux qui en auroient besoin, comme l’on appelle à l’eau sur le chemin, et qu’il arrivoit quelquefois que la plus grande partie en demeuroit toute la nuit sur la place, sans que personne en vint prendre. On portoit le reste aux prisonniers, et ils respondoient: « Nous avons suffisamment de quoy vivre , grâces à Dieu, nous vous remercions. » Le pays d’Égypte estoit alors le plus abondant qui fust au monde, le plus peuplé, le mieux cultivé, et où il y avoit le plus de commodités pour y vivre et pour y faire sa demeure. Le Masiche rapporte dans ses Annales, et d’autres que luy le disent aussi, que les Égyptiens, quand ils voyoient le cours du Nil pleinement enflé, faisoient des aumosnes, délivraient des esclaves, revestoient les orphelins, assistaient les veufves et ceux qui estoient dénués de secours, pour remercier Dieu de la grâce qu’il leur faisoit de donner âu Nil son cours plein et entier. »
La description que nous allons donner de la mosquée d’Amrou la représente telle que nous l’avons vue lorsque nous visitions le vieux Caire.
Cette mosquée forme une vaste cour avec des galeries de quatre côtés, appuyés sur un nombre immense de colonnes inégales, noires, vertes, grisâtres, les unes de porphyre, les autres de granit, dont la plupart ont appartenu à des temples de la vieille Égypte. Le plan général de l’édifice nous a frappé par sa ressemblance avec celui de la belle mosquée de Cordoue, qui fut élevée de l’an 787 à l’an 808 de l’ère chrétienne, par Abdérame, et dont nous avons donné la description dans notre Voyage en Espagne. L’ensemble de la mosquée d’Amrou est d’une grandeur imposante et
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en même temps d’une simplicité remarquable. On n’y voit aucun indice apparent de cette richesse d’ornements de peinture et de dorure que lui attribuent les auteurs arabes. Le sanctuaire a six rangs de colonnes ou nefs où l’on remarque la' «niche, la chaire, la tribune et les pupitres sur lesquels sont placés les exemplaires du Coran. Les portiques latéraux sont moins larges que les autres. Celui du midi n’a que deux rangées de nefs, mais celui du nord en a trois, vraisemblablement parce qu’il est exposé du côté du soleil. Ces portiques sont destinés actuellement à servir d’asile aux pauvres , aux voyageurs ou aux musulmans qui s’y retirent pour quelques jours afin de se livrer avec plus de recueillement à la prière. Au milieu de la cour carrée, qui a deux cent quarante pieds de côté, se trouve la fontaine pour les ablutions. En avant de l’enceinte destinée à la prière, est une autre cour ayant des deux côtés des bâtiments affectés à quelques usages particuliers; l’un, à droite, renferme des bains, un abreuvoir et un manège pour recevoir l’eau nécessaire à cet établissement; l’autre, à gauche, est un okei où logent les voyageurs. 11 y a là des cours, des portiques, des chambres et des écuries.
Les colonnes qui forment les portiques sont toutes d’un seul morceau, et, comme nous l’avons dit, de grandeur inégale et de marbres différents. Les chapiteaux, les bases, les piédestaux y ont été ajustés comme au hasard, afin de leur donner une hauteur régulière de quinze pieds. Sur chaque chapiteau sont des dés composés de trois assises en pierre, dans lesquelles sont scellés des tirants en bois, horizontalement placés, qui tiennent l’écartement des voussures en arcades, à double courbure. Ces arcades sont en pierres très-bien appareillées, quelques-unes en briques ; elles portent un
mur en moellons recouvert d’un enduit de stuc, sur lequel posent les solives du plancher qui forme en même temps la terrasse des portiques.
Parmi les colonnes de la mosquée, il en est une qui, selon la tradition, vint d’elle-même de la Mecque, à travers les airs, se placer là pour soutenir l’édifice. Cette colonne, assure-t-on, est inébranlable; Dieu seul pourrait l’abattre et alors la mosquée s’écroulerait.
Nous ne connaissons en Orient aucun monument aussi ancien où l’ogive se trouve employée ; mais comme cette mosquée a été restaurée en divers temps, ainsi que nous l’avons dit, il serait difficile de donner une date précise à cette forme ogivale.
A l’exception des quinze cents lampes suspendues entre les colonnes, des pupitres où sont placés les exemplaires du coran, de la tribune du muezzin et de la chaire, on ne trouve dans l’intérieur de la mosquéed’Amrou, aucun objet qui offre de l’intérêt pour l’étude de l’art chez les Arabes. Les minarets, dont la construction est postérieure à celle du reste de l’édifice, sont d’une élégance remarquable.
De nos jours cette belle mosquée est presque abandonnée, et plusieurs parties tombent en ruines faute d’entretien. Les deux corps de bâtiments de la première cour sont totalement détruits.
Lorsque la crue du Nil est tardive et qu’une disette est à craindre pour l’année suivante, le vice-roi d’Égypte invite les ulémas, les cheiks, et même les rabbins, les prêtres cophtes, grecs et catholiques, à se rendre -à la mosquée d’Amrou avec leurs co-religionnaires. Les musulmans placés dans l’intérieur du temple et les rayas en dehors de son enceinte, réunissent leurs prières pour implorer une crue abondante et conjurer les malheurs qui menacent le pays.
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On remarque encore au Vieux-Caire le couvent de Saint-Georges, celui de la Propagande, et surtout le monastère appelé Deïr-el-Nassar, dont l’église, desservie par les Cophtes, est dédiée à saint Sergius. C’est une pauvre chapelle décorée extérieurement dans le goût turc et ornée à l’intérieur de peintures grecques et de quelques sculptures sur bois, où se retrouve le poisson, qui, dans l’opinion de quelques archéologues, est le symbole anagrammatique de Jésus-Christ. Des lampes de différentes grandeurs , les unes en bois , les autres en verre, sont suspendues à la voûte avec des cordes. Des cloisons d’un genre bizarre séparent le grand autel des autres qui l’avoisinent. Au-dessous de l’église s’étendent des cryptes bien conservées, et évidemment fort anciennes, où la sainte famille se réfugia, suivant la tradition, pendant la fuite en Égypte. Autour de l’église s’élève une enceinte, assez vaste, dont les murs sont hauts de plus de soixante pieds ; quelques voyageurs ont supposé que ce pouvait être une des forte resses de la Babylone d’Egypte. A peu de distance de cette église, en tournant vers le Sud, on rencontre une belle porte construite en pierres de taille, et de chaque côté de laquelle on voit encore les moulures de deux fenêtres carrées actuellement masquées. Ces moulures sont profilées avec beaucoup d’art, et l’ensemble de ce monument d’architecture se distingue par une élégante simplicité.
Plusieurs beys possédaient autrefois au Vieux-Cain1 de petites maisons charmantes, où ils allaient ensevelir leur nonchalance et leurs loisirs. C’étaient des lieux de plaisance délicieux, réservés à la sensualité des maîtres. Aujourd’hui, ces villas n’existent plus ; des ruines les ont remplacées. Les seuls inghénéné ou jardins qui s’y trouvent encore, appartiennent à des Cophtes et à des Grecs.
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Au nord du Vieux-Caire, entre cette ville et la ville moderne, on rencontre un très-bel aqueduc qui servait autrefois aux besoins de l’ancienne capitale et à l’arrosement de ses magnifiques jardins. Il alimentait aussi la citadelle. Sa direction s’étend de l’ouest à l’est, dans une longueur d’environ mille soixante toises. Il entrait dans le Caire par la porte de Karafeh et arrivait près de la cour du Pacha. Son architecture est d’un caractère rustique. On y compte deux cent quatre-vingt neuf arches , et trois cent vingt selon quelques voyageurs. Ces arches ont depuis dix jusqu’à quinze pieds d’ouverture; celles du côté du fleuve sont plus basses à cause du terrain qui est plus élevé. Cet ouvrage , dirigé par un architecte chrétien, date de la tin du neuvième siècle de notre ère. On l’attribue à Touloun, qui dépensa pour le construire plus de cinquante mille dynars. Le bâtiment de la prise d’eau est situé sur la route qui borde le petit bras du Nil , à l’est de l’île de Roudah. C’est une tour très-élevpe, de forme octogone, au haut de laquelle on faisait arriver l’eau au moyen d’un chapelet à pots que des buffles mettaient en mouvement. Cette machine n’existe plus depuis longtemps. A la base de la tour on remarque plusieurs inscriptions dont une est en caractères koufiques. Lors de l’occupation de l’Égyte par les Français, une batterie fut dressée par eux à la partie supérieure de cette tour. Ils construisirent aussi une espèce de tambour sur le prolongement de l’ancien chemin, en sorte qu’on est obligé aujourd’hui de passer sous la première arcade. Afin de pouvoir observer les Arabes qui, abrités par les monticules voisins, s’approchaient fréquemment, on avait établi un poste sur le haut de la tour. Le chemin qu’on trouve en sortant par la dernière arcade , vers la partie orientale, conduit directement au Caire en longeant en
grande partie le canal, qui en est séparé par un tertre.
L’île de Roudah (dont le nom signifie jardin) , située en face du Caire, est une délicieuse oasis couverte d’ombrages et semée de ruines monumentales. Elle est jointe au vieux Caire par un pont de bateaux établi visà-vis d’un des bastions de l’ouvrage à cornes d’Ibrahim- Bey. Cette branche du Nil se trouve pendant une grande partie de l’année à sec. Deux belles routes ont été tracées dans l’île par les Français , lors de l’expédition d’Égypte; ils y ont aussi construit un moulin à vent à six ailes, situé à la pointe septentrionale de l’île. Vers l’autre extrémité se trouve le célèbre nilomètre ou Mékyas, que la politique des souverains de l’Égypte entourait jadis d’une mystérieuse obscurité. Sa destination était de mesurer officiellement la hauteur de la crue du Nil. Du temps des Pharaons, l’Égypte comptait déjà plusieurs monuments semblables; mais le Mékias de Roudah n’appartient point à une époque reculée : tout dans cet édifice accuse plutôt une fondation arabe et moderne. C’est une simple colonne octogone en marbre blanc , élevée au milieu d’un bassin carré dont le fond se trouve de niveau avec le lit du Nil. Elle est divisée en coudées qui diffèrent de la coudée habituelle ; à son tour la coudée est divisée en doigts. Au sommet du Mékias figure un chapiteau corinthien, et une galerie règne autour du bassin circulaire. Lorsque l’inondation commence et que les eaux se font jour dans le bassin , le cheik du Mékias vient chaque matin examiner à quel degré elles s’élèvent, et des crieurs publics annoncent dans les rues la crue du fleuve. Cette proclamation officielle n’est toutefois ni exacte ni véridique ; entre la crue proclamée et la crue observée, il existe toujours des différences en plus ou en moins, modifiées suivant le besoin des gouvernants. Quand le fleuve est
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parvenu à son maximum , c’est pour les habitants un jour de fête : on coupe une digue qui ferme le khalig ou canal du Prince des Fidèles , et le Nil s’y frayant un , passage , parcourt et couvre une portion des quartiers \ du Caire. Ce khalig est le même qui liait autrefois le Nil à la mer Rouge. Mais, comblé de sable en grande partie, il n’a plus aujourd’hui que quatre lieues de longueur, et , après avoir traversé la ville , il va se perdre dans le lac des Pèlerins (Birket-el-hadj) .
Un petit bourg est joint au nilomètre de Pile de Roudah ; on y remarque une belle place carrée , au sud de laquelle on voit un ancien temple de Sérapis et une mosquée en ruines , qui passe pour avoir été bâtie peu de temps après la conquête de l’Égypte par les Musulmans. Cette mosquée est maintenant si délabrée qu’on n’en devine presque plus la forme. Un minaret et le pavillon de la niche où l’on faisait les prières , sont les seules parties assez bien conservées pour qu’on puisse juger de l’architecture du monument. Tout le reste n’offre que des pans de murs et des décombres ; derrière la mosquée est une immense et célèbre allée de sycomores, dont l’étendue va depuis le Mékias ou nilomètre jusqu’au milieu de Pile. Elle a trois mille six cents pieds de longueur, sur un seul rang d’arbres fort mal alignés. L’espace couvert par l’ombrage de ces arbres a plus de cent pieds de largeur, ce qui forme une avenue magnifique et impénétrable aux rayons du soleil. Quelques-uns de ces beaux sycomores n’ont pas moins de cent trente pieds d’élévation et huit à dix pieds de diamètre. C’était autrefois une des promenades les plus délicieuses des environs du Caire. Quand nous avons visité l’Égypte , cette avenue était comprise en partie dans les jardins qu’Ibrahim-Pacha faisait exécuter à l’imitation de nos parcs européens. Un phénomène
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curieux que présentent plusieurs de ces arbres, c’est la réunion de quelques-unes de leurs branches, qui se sont greffées naturellement par le frottement.
Le faubourg de Boulak, vers le nord du Caire, sur les bords du Nil, n’est séparé de la capitale que par une plaine de peu d’étendue. On y trouve un établissement d’imprimerie très-important ; un bel hôtel des douanes ; des bains magnifiques ; un vaste bazar construit par Ali-Bey; et un grand nombre d’okels ou magasins, dans lesquels se déposent les denrées venues de la Basse- Égypte. Rien de plus animé, de plus actif que l'intérieur de ces magasins et les berges des quais où s’accumulent les marchandises. Le mouvement alternatif des hommes de peine, l’affluence des marchands et des courtiers, le passage des barques, tout contribue à donner au port de Boulak une physionomie plus vivante que celle du Caire. Parmi les okels, celui des Francs est surtout le centre d’une activité merveilleuse. Ce faubourg doit à ses édifices et à ses jardins un aspect riant et pittoresque. Avant 1799, Boulak possédait de beaux monuments religieux , dont les plus remarquables ont été la proie des flammes, pendant le siège du Caire par les Français. La mosquée qui subsiste encore peut donner une idée de l’élégance et de la majesté de celles qui ont péri. Le style brillant de l’architecture arabe s’y développe dans toute sa richesse. Ses nombreuses coupoles ondulant à la base de la rotonde comme un feston de broderie, ses galeries découpées en arcades légères, son dôme gigantesque qui s’élève du milieu de l’enceinte, son minaret délié, lancé dans les airs comme une flèche , seraient dignes sans contredit d’embellir la capitale de l’Égypte. La population de Boulak est évaluée à vingt mille âmes ; une grande partie de ses habitants vivent du produit des dattes qu’ils cultivent.
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Au sud-ouest de la moderne capitale de l’Égypte, en avançant vers le désert, du côté opposé aux pyramides, on rencontre une cité monumentale, cité muette et solitaire, ville des morts, vaste nécropole où vous ne voyez que le marbre et la pierre qui vous font oublier la cité des vivants. De nombreux tombeaux, des édifices élevés sur des colonnes couronnées de dômes, des minarets de marbre blanc, des palanquins soutenus dans les airs et embellis de riches sculptures, où se mêlent des peintures gracieuses et l’éclat de l’or, présentent à l’imagination une de ces villes féeriques, une de ces fictions orientales qui vous font douter de la réalité.
Rien de plus beau à la fois et de plus triste que le spectacle de cet immense cimetière. Il y a là des rues et des places publiques, des édifices et des mosquées, ainsi que dans la cité qui bourdonne à côté ; mais pas une voix ne s’y fait entendre , personne , pas même un arbre, pour couper la. monotonie de la pierre. Silencieuse et immobile , la ville des tombeaux est bien morte comme les cendres qu’elle recèle. Un seul jour de la semaine elle a sa population vivante, sa foule qui circule dans les rues et vient prier dans les mosquées. Tous les vendredis, les familles du Caire ne manquent pas de la visiter. C’est surtout le rendez-vous des femmes , qui s’y ménagent quelquefois des rencontres galantes.
On y arrive par la porte voisine de la citadelle, après avoir traversé un terrain couvert de décombres et rempli d’excavations. L’espace que la ville des tombeaux occupe est resserré, d’un côté par une suite de monticules grisâtres formés des déblayements du Caire, et de l’autre par la chaîne jaunâtre et aride du mont Mokattam. Son étendue est presque égale à celle du vieux Caire. On n’y trouve aucun reste d’antiquité, mais des
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monuments appartenant à toutes les époques des temps barbares et des temps modernes. Cependant, bien que ces monuments aient été produits dans l’âge de décadence du style arabe, on ne voit point là cette dégénérescence qu’on remarque ailleurs dans les autres édifices. En général, l’architecture des siècles antérieurs à l’occupation ottomane s’est conservée pure dans les minarets et les tombeaux.
Plusieurs des monuments funèbres de la cité des morts se distinguent entre tous les autres. Les plus considérables sont ceux des beys mamelouks et des califes, construits en marbre avec des ornements peints et dorés. Quoique leur architecture soit d’un goût plus agréable que régulier, elle offre néanmoins dans les masses une grâce et une magnificence très-remarquables. Autrefois des legs pieux étaient affectés à l’entretien de ces édifices; depuis que le gouvernement s’en est emparé, ils tombent en ruines. Les minarets aux formes si variées se détruisent, les dômes élégants s’écroulent ; la mosquée du sultan Barkouk et celle du sultan Bibars sont peut-être les seules intactes. Toutes les autres constructions élevées dans le voisinage paraissent à moitié ruinées.
Les tombeaux des califes datent du dixième siècle. Ils sont situés hors des murs du Caire, à l’est de la ville. Les mosquées qui les renferment ont des proportions gigantesques. Ruinées aujourd’hui, elles montrent encore toute l’élégance et l’originalité de l’architecture arabe. Légères dans leurs masses, riches de détails, il y règne un goût exquis. La mieux conservée est celle du sultan Amyr ; elle se distingue par la grâce de sa coupole et par la belle flèche de son minaret. Les ogives des portes et des voûtes sont aussi d’une forme très-élégante.
Ces monuments funèbres offrent un ensemble qui
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n’a jamais été égalé par aucun édifice de ce genre. Les peintures, l’or qui les décoraient, disparaissent chaque jour. Bientôt le chiffre de Mahomet et celui des califes n’existeront plus. Ces somptueux sépulcres de jaspe qui contiennent leurs cendres sont abandonnés. Personne ne vient plus prier au milieu de leurs vastes ruines; on les oublie avec le souvenir de ces princes galants et magnifiques qui remplirent le monde de leur célébrité.
Dans les vallées désertes et arides du mont Mokattam , et au pied de la citadelle du Caire , est un cimetière, mais moins vaste, moins splendide que la grande ville des tombeaux qu’on trouve plus au sud. Les monuments qui gisent dans cette solitude sont en briques, en pierres ou en marbre. On n’y voit guère que de simples tables horizontales de quelques pieds de hauteur, où l’on a pratiqué une ouverture cintrée pour y introduire les corps, que l’on dépose sur une terre douce et tamisée. Au-dessus de ces tombes s’élève une pierre tumulaire, surmontée du turban. En face de cette pierre en est une autre, portant le nom, les titres, et quelquefois le panégyrique du mort.
Ces villes des tombeaux , ainsi que les appellent les Arabes, occupent une surface égale à celle du quart de la grande cité qu’elles entourent à l’orient et au sud. Sur d’autres points un peu plus éloignés, les environs du Caire ont un aspect beaucoup moins sévère, surtout vers le nord, dans la partie voisine du Nil. Sur la rive . qui fait face à l’île de Roudah s’étendent des vergers, des bois où croissent pêle-mêle des arbres de haute et de petite futaie coupés par quelques ruisseaux, semés de berceaux et de kiosques , et projetant avec vigueur une végétation puissante. Le vent du désert, si brûlant au dehors, arrive frais et pur dans ces retraites favorisées. Là, on se sent vivre, on se laisse aller à une exis-
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tence molle et paresseuse. C’est dans une retraite de ce genre, à Choubra, délicieuse maison de plaisance, que Méhémet-Ali passait une partie de la saison des chaleurs. Rien n’était plus élégant que les constructions modernes exécutées dans cette villa égyptienne. Nous y avons vu un kiosque d’environ trois cents pieds de circonférence, orné, au centre, d’une magnifique fontaine en marbre de Carrare. Les harems, résidences charmantes, sont bâtis au milieu des jardins. Dans le voisinage de Choubra se trouvaient l’hôpital et l’école de médecine d’Abouzabel. Ces établissements, dirigés avec succès par un savant médecin français, M. Clot-Bey, ont été transférés, il y a quelques années, à Kasr-el-Aïn, ancien collège situé entre le Vieux Caire et Boulak.