‹ L'ÉgypteChapitre 7 sur 20 · LES PYRAMIDES. — MEMPHIS. — LE SÉRAPÉUM · texte numérisé non relu

LES PYRAMIDES. — MEMPHIS. — LE SÉRAPÉUM

C’est à la hauteur de Giseh, au delà du Nil, que se trouvent les grandes pyramides qui font depuis tant de siècles l’admiration du monde. L’impression que produit leur aspect gigantesque est encore augmentée par la transition brusque où l’on passe en venant du Caire. Après avoir traversé le Nil au vieux Caire près de l’île de Roudah , et marché pendant deux heures à travers des prairies verdoyantes et des jardins pleins de fraîcheur, tout à coup, à un quart de lieue des pyramides, la végétation cesse et les sables commencent avec le silence et l’isolement.

Quand on a vu ces monuments, il est impossible de ne pas en conserver une idée grandiose. Dix lieues avaDt d’y arriver on les découvre, et quand on en approche, ils semblent fuir devant le regard. Cependant le véritable sentiment de leurs proportions ne se manifeste que lorsqu’on est près de leur base. Alors seu-

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leraent on peut juger de la grandeur de ces prodigieux monuments. La rapidité de leurs pentes, le développement de leur surface, la mémoire des temps qu’elles rappellent, le calcul du travail qu’elles ont coûté, l’idée que le déplacement des énormes matériaux qui ont servi à leur construction a été l’ouvrage de l’homme, tout saisit l’âme à la fois d’étonnement, d’humiliatftm et de respect, tout contribue à confondre les prétentions du monde moderne , qui n’a rien créé d’égal, pour la grandeur, la force et la durée, à ces merveilles du monde antique.

Les pyramides de Giseh sont assises sur un plateau de roche calcaire, élevé de cent trente pieds au-dessus du niveau du Nil. Trois d’entre elles sont particulièrement importantes. Elles sont sur une ligne diagonale, distantes les unes des autres d’environ cinq cents pas, leurs quatre faces répondant aux quatre points cardinaux. Deux, celles de Chéops et de Chéphren, sont surtout remarquables 'par leur masse et par leur élévation prodigieuse. La grande pyramide, qui porte le nom de Chéops, est la plus septentrionale. Les abords en sont obstrués par des monticules de sable et de décombres qui servent de chemin pour parvenir à l’entrée située à quarante pieds de la base. Cette entrée regarde le nord, et se trouve au niveau delà quinzième assise.

Pour pénétrer dans l’intérieur du monument, il faut, armé de flambeaux et de torches, se laisser glisser, par une galerie étroite et rapide qui semble précipiter les visiteurs dans les entrailles de la terre; puis, remontant par une rampe raide et ascendante, on arrive, non sans peine, sur un palier horizontal. Ces canaux souterrains sont en pierres calcaires, parfaitement unies et appareillées. Comme tous n’ont que trois pieds et demi de hau-

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teur, on n’y peut marcher que courbé, ce qui rend cette visite très-fatigante. A l’entrée delà galerie horizontale se trouve un puits de deux cents pieds de profondeur sur deux pieds de diamètre et entièrement taillé dans le roc. Plus loin et sur le même plan, un corridor toujours étroit et bas conduit à la chambre dite de la Reine. Cette pièce, dont les murs sont en pierres calcaires, est totalement dégarnie, sans ornements, sans inscriptions ni corniches. Elle a dix-huit pieds de long sur seize de large et dix-neuf de hauteur. En dehors de cette chambre et au bout du palier horizontal, continue la rampe ascendante, cette fois plus haute et plus spacieuse, mais aussi plus rapide et plus pénible à gravir. Ses deux côtés sont garnis de banquettes en pierres parsemées de trous. Cette rampe mène à un deuxième palier, et là tout annonce que l’on va voir la pièce mystérieuse et sacramentelle du monument. Une clôture compliquée dans sa construction, et qui porte les traces d’une ouverture violente, mène dans la chambre dite du Roi. Cette chambre est un parallélogramme de trente-deux pieds de long sur seize pieds de large et dix-huit de hauteur. Elle est construite en larges blocs de granit d’un poli admirable. Sept pierres énormes traversant d’un mur à l’autre en formentle plafond. Un sarcophage en beau granit s’y fait remarquer, placé du nord au sud : vide et sans ornements, on voit qu’il a été violé par la main des hommes et que son couvercle a été arraché.

Voilà tout ce que l’on trouve dans cet immense monument : deux petits sanctuaires comme engloutis dans cette masse de pierres. Pour jouir de ce spectacle, le visiteur est obligé d’aspirer durant un heure entière un air rare et méphitique, de se débattre contre des nuées de chauves-souris, qui, se jetant sur les

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flambeaux, étourdissent les curieux par le bruit de leurs pattes ailées , et les suffoquent par leurs exhalaisons fétides.

Quoique la grande pyramide ait été mesurée bien des fois dans l’antiquité et dans les temps modernes, on n’a eu longtemps que des renseignements incertains sur ses proportions : Hérodote lui attribuait 800 pieds de haut sur autant de côté ; Strabon lui en donnait 625 sur 600 ; Diodore de Sicile, 600 sur 700 ; Pline ne s’éloigne de la mesure de ce dernier que de 8 pieds sur la largeur du côté. Les modernes ne diffèrent pas moins entre eux : selon Le Bruyn , la grande pyramide de Chéops aurait 616 pieds d’élévation sur 704 de face ; Prosper Albin veut qu’elle ait 625 pieds de haut et 750 de côté; Thévenot ne lui en donne que 520 sur 682 de face; Niebuhr, 440 sur 710; Graves, 444 sur 648, et Grobert, 448 pieds 2 pouces sur 728.

Cependant, malgré la difficulté d’obtenir une mesure juste de cette masse, des calculs exacts et récents en ont déterminé la hauteur et la largeur véritables.

D’après ces calculs , la plus grande pyramide compte sept cent seize pieds et demi d’un angle à l’autre de sa base, et quatre cent vingt-huit pieds de hauteur verticale. Cette hauteur a dû être autrefois de quatre cent quarante-neuf pieds ; mais la dégradation des assises a tronqué son aiguille supérieure. On compte deux cent trois assises ou gradins de la base au sommet.

Tout porte à croire , d’après l’état des pyrarpides avoisinantes, et d’après le témoignage des anciens, qu’il existait autrefois, sur la pyramide de Chéops, un revêtement extérieur en pierres granitiques , et même en marbre. « La grande pyramide fut revêtue de pierres polies, dont la moindre avait trente pieds de long, dit Hérodote. » Selon Diodore de Sicile, on avait fait venir

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ces marbres des carrières d’Arabie. Mais il est probable que, dans des siècles postérieurs, ces blocs auront été enlevés pour servir à la construction d’autres édifices.

La seconde pyramide, en allant à gauche, est celle de Chafra ou Chephren. Elle a six cent cinquante-cinq pieds de base et trois cent quatre-vingt dix-huit pieds de hauteur. Son sommet est revêtu, des quatre côtés, de granit si bien joint et si poli qu’il forme un glacis inaccessible. Ce second monument, intact à sa pointe, et situé sur un plateau supérieur, paraît plus haut qne le premier, quoiqu’il soit en réalité moins élevé. L’ouverture de cette pyramide a été découverte en 1818 par Belzoni. L’intérieur offre des couloirs moins longs que ceux de la grande pyramide, mais plus dégradés, aboutissant à une chambre où Belzoni dit avoir trouvé des ossements de bœuf, mais qui est aujourd’hui absolument vide.

La troisième pyramide, celle de Mycérinus , a deux cent quatre-vingts pieds de base et cent soixante-deux pieds d’élévation. C’est la plus dégradée des trois. Les blocs qui formaient jadis son revêtement gisent autour d’elle. A l’intérieur, une salle où l’on a trouvé le sarcophage du roi Menkari (Mycérinus) est effondrée en plusieurs endroits, et communique par deux couloirs à une chambre carrée, autour de laquelle sont creusés deux caveaux au fond et quatre sur le côté droit.

Malgré tous les documents que nous ont légués les anciens, et les minutieuses recherches des savants attachés à l’expédition française, l’origine de ces monuments est restée longtemps problématique. Hérodote nous apprend que Chéops, roi d’Égypte, fit élever la plus grande ; que cent mille Égyptiens relevés tous les trois mois y travaillèrent pendant dix ans, et que, sur l’üne de ses faces, on marqua la quantité de raves, d’o-

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gnons et d’ail consommée par les ouvriers. Le même auteur attribue à Chephren etMycérinus, successeurs de Chéops, la fondation de la seconde et de la troisième pyramides. Il ajoute qu’à côté de ces trois pyramides, une autre plus petite fut érigée par la fille de Chéops, qui avait exigé que chacun de ceux avec qui elle avait eu commerce lui fît don d’une pierre pour contribuer à élever cet ouvrage.

Une autre légende, qui se rapporte à la pyramide de Mycérinus , nous dit que la belle Rhodope, étant arrivée à Naucratis, un aigle enleva une de ses sandales et la laissa tomber dans les plaines de Memphis. Le pharaon qui régnait alors, à la vue des formes élégantes de cette chaussure, s’éprit d’amour pour celle à qui elle avait appartenu. Par son ordre, on se mit à la recherche de Rhodope : il la vit et l’épousa. La belle Grecque, par reconnaissance, fit élever ce monument, au lieu même où sa sandale avait été trouvée. Suivant quelques écrivains modernes, les Arabes appellent encore la pyramide de Mycérinus le monument de la Fille.

« Ni les historiens, ni les Égyptiens eux-mêmes, » remarque Diodore de Sicile, ne sont d’accord sur » l’origine des pyramides. » D’après Diodore, ce serait

Ile roi d’Égypte Chemmis qui aurait édifié la plus grande. Quant aux deux autres, il en attribue aussi la fondation à Chephren et à Mycérinus. D’accord avec Hérodote sur plusieurs points, il indique plus formel-

Ilement que lui la destination de ces monuments. « Ces » deux rois les ont fait construire pour leur sépulture. » Strabon partage son avis. « A quarante stades de Mem- » phis, dit-il, sont un grand nombre de pyramides, » sépultures des rois. » Pline se trouve d’accord avec ces diverses autorités sur la prodigieuse quantité d’ou-

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vriers qui travaillèrent à ces montagnes de main d’hommes.

Aujourd’hui, les progrès de l’archéologie égyptienne ne laissent plus de doute sur les noms des fondateurs des pyramides de Gizeh. Le pharaon qui a bâti la plus grande est Choufou , dont le nom se lit ainsi sur plusieurs cartouches à l’intérieur du monument. C’est le roi qu’Hérodote nomme Chéops. En divers endroits de la seconde pyramide, on a lu le nom de Chafrd, que l’historien grec appelle Chephren. Quant à la troisième pyramide, le sarcophage trouvé dans la salle extérieure et conservé au British Muséum, est celui du roi Menkari, le Mycérinus d’Hérodote. Comme on ne retrouve dans l’inscription de ce monument ni le style ni les formules archaïques, quelques savants pensent qu’un roi bien postérieur aura fait exécuter ce tombeau en l’honneur de Mycérinus. Cette pyramide elle-même, dont l’érection primitive appartient certainement à ce dernier pharaon, paraît avoir été refaite sous un de ses successeurs, en sorte que rien ne s’oppose à ce que le cercueil qu’on y a découvert soit d’une époque comparativement récente.

Mais si la science moderne confirme (sauf une altération de forme qui s’explique parfaitement) le témoignage d’Hérodote sur les noms des fondateurs des pyramides, elle recule de bien des siècles la date de l’érection de ces monuments. D’après Hérodote et les fragments de Manéthon, peut-être mal interprétés, on avait généralement pensé que les règnes de Chéops et de ses successeurs étaient postérieurs à celui de Sésostris ou Rhamsès le Grand, et c’est l’opinion que nous avons rapportée dans notre précis historique (voyez, ci-dessus, p. 54); aujourd’hui que la chronologie confuse des anciens pharaons a été en partie débrouillée par les

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travaux des successeurs de Champollion, on croit avoir trouvé la preuve que Choufou (Chéops) et les deux rois qui régnèrent immédiatement après lui appartiennent à la quatrième dynastie, ce qui, suivant les calculs de quelques égyptologues, ferait remonter la fondation des pyramides de Gizeh à plus de quatre mille ans avant notre ère.

Quant à la destination de ces merveilleux monuments, la tradition la plus probable et la plus rationnelle est celle qui voit dans les pyramides des tombeaux grandioses élevés à la mémoire des rois qui les ont bâties. Si l’on considère la forme intérieure de ces édifices, leurs galeries basses et mystérieuses, leurs clôtures en pierres granitiques, leurs caveaux étroits , propres tout au plus à loger un mort; si l’on compare leur construction à celle des monuments funèbres qui les avoisinent, leur situation dans une lande stérile, près de la plaine des Momies, nécropole de Memphis, on est amené à adopter l’explication de Strabon, d’Hérodote et de Diodore de Sicile. L’imagination pourrait, à la rigueur, se refuser à croire qu’un homme ait eu assez de pouvoir sur tout un peuple pour le forcer pendant vingt ans de sa vie à entasser pierre sur pierre, afin de lui bâtir un tombeau; mais il ne faut jamais , en fait de mœurs et d’usages, juger par analogie. Tous les abus, toutes les tyrannies ont été possibles dans un temps et dans un pays où la royauté constituait une espèce de sacerdoce. Toutefois, des savants ont essayé de donner aux pyramides une autre destination. D'après eux, ces monuments ont été à la fois votifs et scientifiques. Les uns y ont vu une érection destinée à perpétuer le système géométrique des Égyptiens, les autres des observatoires d’astronomie.

A l’appui de ces diverses opinions, des faits ont été

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cités, des remarques minutieuses ont été recueillies; mais rien de positif, rien d’incontestable n’est ressorti de la lutte de ces différents systèmes. Aussi, tant qu’une certitude contraire ne sera point acquise, il sera plus naturel de croire avec tout le monde que Chéops et ses successeurs élevèrent ces pyramides pour leur servir de sépultures.

Plusieurs auteurs arabes s’accordent avec les auteurs grecs pour leur assigner la même destination; voici, entre autres, un fragment curieux emprunté au géographe arabe El-Bakoui, écrivain du xv* siècle. — « Une des choses les plus merveilleuses et les plus remarquables de l’Égypte, dit-il, ce sont les deux grandes pyramides. L’une et l’autre sont bâties de grandes pierres carrées, et leur hauteur est de trois cent dix-sept coudées (cinq cent quarante-huit pieds un pouce neuf lignes). Les quatre faces, qui vont en se rétrécissant vers le haut, sont égales l’une à l’autre, et leur largeur à la base est de quatre cent soixante coudées (sept cent quatre-vingt-quinze pieds cinq pouces.) — On assure qu’autrefois les pyramides étaient couvertes de diverses sculptures, et même qu’on y lisait une inscription portant que la construction de ces monuments attestait la puissance de la nation égyptienne, et qu’il était plus facile aux hommes de les détruire que d’en élever de semblables. Les traditions nous apprennent que ces pyramides renferment des sépultures, et que l’an 123 de l’hégire du prophète (839), on y trouva un livre écrit en caractères inconnus, que cependant un vieillard du monastère chrétien de Kalmoun parvint à lire et à interpréter. Ce livre faisait mention des observations célestes faites pour la construction des pyramides et d’observations plus anciennes encore, desquelles, en comparant les

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divers rapports du ciel et de la terre, il ressortait une prédiction portant que le monde serait un jour submergé et détruit. En conséquence de cette prédiction, un roi d’Égypte, nommé Sound, fils de Salhoug, voulut faire construire un tombeau pour lui , et deux autres pour le reste de sa famille.... — Et lorsqu’on eut examiné et comparé les époques astronomiques consignées dans ce livre, on reconnut que depuis la fondation des pyramides, il s’était passé quatre mille trois cent trente et un ans. On rechercha ensuite 'quel était l’espace de temps écoulé depuis le déluge, et cette période se trouva être de trois mille neuf cent quarante et un ans. Ainsi, ce livre apprit que les pyramides avaient été construites trois cent quatre vingt-dix ans avant le déluge; mais la vérité de ceci n’est connue que de Dieu et de son prophète. »

Nous mentionnerons encore ici quelques opinions singulières sur l’origine des pyramides , sans qu’il soit nécessaire de les réfuter. D’après les traditions des Druses, ces monuments sont l’œuvre de Dieu même, et c’est dans leur sein qu’il garde, pour le consulter au jugement dernier, le livre des actions de chaque créature. — Le seigneur d’Anglure, pèlerin champenois, qui visita les pyramides au quatorzième siècle, mais sans oser y entrer, parce que « c’est un lieu moult » obscur et mal flairant pour les bêtes qui y habitent, » affirme sans hésiter qu’elles furent bâties par Joseph, fils de Jacob, pour conserver à l’abri des pluies les blés qui devaient alimenter l’Égypte pendant les sept années de disette prédites par les songes.

Quant à la nature et à l’origine des matériaux qui ont servi à la construction des pyramides, les auteurs anciens se trouvent d’accord sur ce point avec les observateurs plus récents. Ils se réunissent tous pour

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dire que les pierres calcaires qui composent le massif de ces gigantesques édifices ont été extraites de la chaîne arabique du Mokattam, et que les blocs granitiques proviennent des carrières de la haute Égypte. De vastes souterrains que l’on trouve aux environs du Caire indiquent assez que des fouilles prodigieuses ont été faites dans les flancs de la montagne, ce qui concourrait à établir d’une manière à peu près incontestable l'extraction des blocs employés dans l’érection des pyramides.

11 est difficile de préciser la date de la violation de ces monuments. Un seul fait paraît prouvé, c’est qu’elle eut lieu sous les califes. Les historiens arabes qui en ont parlé l’ont tous fait avec leur exagération ordinaire. Suivant les uns, ce serait le calife Al-Mamoun qui, ayant vu les pyramides, aurait voulu en connaître l’intérieur. Après de longs travaux et de longues peines, il pénétra, dit la tradition, dans une chambre où se trouvait une statue en pierre, renfermant un corps liumain, qui portait sur la poitrine un ornement d’or enrichi de pierreries, et sur sa tête une escarboucle de la grosseur d’un œuf, éblouissante comme le soleil, avec des caractères que nul homme ne put lire. D’autres attribuent l’ouverture de la grande pyramide à Haroun-al- Raschyd, ou à Saladin ; mais il n’existe aucune concordance ni sur la manière dont on força l’entrée, ni sur les objets que l’on trouva à l’intérieur. D’après les écrits des Arabes, c’est tantôt un réduit mystérieux, espèce de sanctuaire sacerdotal, chargé de mystiques inscriptions et de signes cabalistiques ; tantôt ce sont des monuments scientifiques ; d’autres fois enfin des sépultures royales, dont les flancs étaient remplis de momies, et la partie supérieure de statues en pierres étincelantes, de vases d’or et d’instruments de guerre. Dans tous ces

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récits merveilleux perce l’imagination arabe, écrivant l’histoire d’après les contes qui se transmettaient d’une famille à l’autre, d’une génération à une autre génération, et qui se racontaient dans les veillées. Il est toutefois naturel de croire que l’intérieur des pyramides fut toujours nu et dégarni, et que la profane avidité des califes demeura trompée par le résultat des fouilles. Celte opinion acquiert un grand degré d’évidence quand on songe que les rois d’Égypte qui les firent élever pour leur sépulture, tenant par-dessus tout à ce qu’elles demeurassent à l’abri de toute profanation, n’auraient pas voulu tenter par un luxe d’ornements inutiles l’avarice de leurs successeurs.

Autour des pyramides principales se groupent quelques monuments du même genre, moins élevés, et que le temps ou la main des hommes ont mis dans un état complet de dégradation. Saladin en démolit plusieurs, et fit servir leurs matériaux à la construction des murs et de la citadelle du Caire.

Non loin d’une de ces pyramides secondaires, à peine haute comme un obélisque, se trouve le célèbre sphinx du désert libyque, le plus grand que l’on ait sculpté, et qui, si l’on en croit Pline, a cent quarante pieds de hauteur. Avant que des travaux récents l’eussent mis à découvert, ce monolithe était englouti dans le sable, quarante pieds étaient à peine hors de terre, et l’on ne pouvait guère mesurer que la tête, haute de vingt-sept pieds, et accusant le type éthiopien. Le nez est écrasé, les lèvres sont épaisses ; mais l’expression de l’ensemble est douce, gracieuse et paisible. Les Arabes ont défiguré le visage du sphinx à coups de lance. El-Bakoui dit qu’ils le nommaient Abou-el-Houl , le père de la terreur, à cause de son aspect monstrueux. Vers 1816, un voyageur anglais, M. Sait, en déblayant la base du

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sphinx, trouva un escalier qui aboutissait à la porte d’un petit temple placé entre les pieds du colosse ; depuis, cet escalier a disparu de nouveau sous les sables. Mais tout récemment, de 1851 à 1853, des fouilles plus complètes, très-habilement dirigées par M. Mariette, ont produit des résultats importants. Ce jeune archéologue a trouvé une statue colossale d’Osiris appuyée contre le flanc droit du sphinx ; il a mis au jour, au sud-est de ce monument, le seul temple antérieur aux Pasteurs que l’on ait encore rencontré.

Ce temple, qui paraît dater de la quatrième dynastie, consistait en une énorme enceinte carrée, renfermant une foule de chambres et de galeries construites en blocs d’albâtre et de granit. Selon M. Mariette, cet édifice religieux aurait été consacré par les premiers pharaons à Osiris et à Horus, son fils. Le voisinage de la statue d’Osiris, formée de vingt-huit morceaux qui rappellent en combien de parties son corps avait été divisé, annoncerait le culte de cette divinité de l’Égypte, dont le grand sphinx lui-même ne serait qu’un simulacre naturel. Déblayé en entier par M. Mariette, le merveilleux colosse n’est, aux yeux de ce savant, qu’un véritable rocher auquel la nature avait donné la forme grossière d’un sphinx. Les Égyptiens se seraient contentés de lui sculpter la tête et de boucher les cavités qui nuisaient à l’illusion. Cette opinion sur la véritable nature du sphinx, si elle se trouvait confirmée, contredirait le témoignage des anciens et servirait à modifier les notions qu’ils nous ont laissées à ce sujet.

Dans ce lieu si célèbre depuis les premiers âges du monde s’est donnée, à la fin du siècle dernier, une bataille qui décida de la conquête de l’Égypte par un nouveau César, le plus grand capitaine des temps modernes.

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Le général Bonaparte, débarqué sur la côte d’Égypte le premier juillet 1798, s’était, en deux jours, rendu maître d’Alexandrie, où il n’avait passé que le temps nécessaire pour organiser le gouvernement. Il avait résolu de pénétrer dans l’intérieur du pays et de marcher sur le Caire par le chemin le plus court, malgré les difficultés et les dangers que présentait le désert. Précédé d’une avant-garde sous les ordres de Desaix, le général en chef partit d’Alexandrie le 9 juillet, et il arriva le 10 à Damanhour, où toute l’armée se trouva réunie. Dans leur marche au milieu des sables brûlants, les Français eurent à soutenir, le 14 juillet, près du village de Chebreis, une attaque des mamelouks, qui furent mis en déroute après avoir perdu quatre cents cavaliers. Ce fut le 19 juillet, au moment où le soleil paraissait sur l’horizon , que l’armée ayant fait halte à Omm- Dinar, à cinq lieues du Caire, aperçut pour la première fois les pyramides. A l’aspect de ces masses gigantesques, elle s’arrêta saisie d’admiration. On séjourna le 20 à Omm-Dinar, et nos soldats reçurent l’ordre de se préparer au combat. L’armée se remit en marche le 21, et à neuf heures du matin elle découvrit la ligne de bataille de l’ennemi, qui avait pris position sur la rive gauche du Nil, vis-à-vis du Caire, entre Embabeh et Gizeh. Une flottille de trois cents voiles, parmi lesquelles il y avait ! une frégate et soixante bâtiments armés, protégeait | son camp. La flottille française, d’ailleurs très-inférieure en nombre, était restée en arrière. Le Nil étant trèsbas, il fallut renoncer au secours de toute espèce qu’elle portait et aux services qu’elle pouvait rendre.

La droite de l’armée ennemie, composée de vingt mille janissaires, spahis et milices du Caire, était placée en avant d’Embabeh, en face de Boulak, dans un camp retranché, défendu par quarante pièces de canon.

Le centre et la gauche étaient formés par un corps de cavalerie de douze mille mamelouks, agas, cheiks, et autres notabilités de l’Égypte, tous à cheval et ayant chacun trois ou quatre sais à pied pour le servir, ce qui formait une ligne de cinquante mille hommes. Vingt beys les commandaient et obéissaient à Mourad-Bey, le plus intrépide et le plus redouté d’entre eux. L’extrême gauche était formée par huit mille Arabes Bédouins a cheval, et s’appuyait aux pyramides. Cette ligne avail une étendue de trois lieues. Le Nil, d’Embabeh à Boulak et au Vieux Caire, était à peine suffisant pour contenir la flottille égyptienne, dont les mâts apparaissaient comme une forêt. Sur la rive droite, à Guez , s’étendait le camp d’ibrahim- Bey, rival influent et quelquefois heureux de Mourad. Sa maison était de douze cents mamelouks et de trois à quatre mille sais. Entre son camp et la ville se pressait toute la population du Caire, hommes, femmes et enfants , qui étaient accourus pour voir cette bataille d’où allait dépendre leur sort.

Dès que Napoléon eut reconnu la position de l’ennemi, il rangea les cinq divisions de l’armée française en carrés qui se flanquaient mutuellement. C’est à cette disposition, inspirée par le génie de ce grand capitaine, qu’on dut la victoire. La division Desaix formait la droite, appuyée à Bechetyl, hors delà portée du canon du camp retranché. La division Régnier la suivait. Au centre était le général en chef avec la division Dugua et la réserve. Les divisions Bon et Menou formaient la gauche ; cette dernière, commandée par le général Vial, s’appuyait au Nil, près de Geziret-el-Mohammed.

Chaque division formait un seul carré sur six hommes de hauteur, d’environ cent cinquante mètres de front et vingt -cinq de flanc. Elles se protégeaient

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entre elles à demi-portée de canon. Dans chacune d’elles on avait placé un peloton de cinquante cavaliers, montés avec les mauvais chevaux qu’on avait amenés de France ; le reste, au nombre de trois mille hommes à pied, était à bord de la flottille. Six ou huit pièces de canon accompagnaient chacune des divisions ; elles étaient placées aux angles et entre les brigades. La force totale de l’armée française ne s’élevait pas au-dessus de dix-huit mille hommes de toutes armes, dont seize mille en infanterie. La chaleur était accablante, les mouvements des troupes lents et difficiles. On mit près de trois heures pour terminer cet ordre de bataille.

Les officiers d’état-major reconnurent le camp retranché. Il consistait en simples terrassements et en boyaux qui pouvaient être de quelque effet contre la cavalerie, mais étaient nuis contre l’infanterie. Le travail avait été mal tracé, à peine ébauché. L’artillerie se composait de grosses pièces, la plupart en fer, sur affûts marins; elle était fixe et ne pouvait pas se déplacer. L’infanterie paraissait mal en ordre et incapable de se battre en plaine. Son projet était de combattre derrière son retranchement. On ignorait quelle serait sa contenance, mais on connaissait et on redoutait beaucoup l’habileté et l’impétueuse bravoure des mamelouks; aussi les dispositions de Napoléon furent-elles spécialement dirigées contre eux.

Telle était la situation respective des deux armées, qui depuis quelques instants s’observaient en silence. Ce fut en ce moment que le général Bonaparte , avant d’engager le combat, s’adressant à ses soldats et regardant les pyramides, s’écria : « Vous allez combattre les dominateurs de l’Égypte, songez que du haut de ces monuments quarante siècles vous contemplent! »

La division Desaix reçut l’ordre de se diriger sur le

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centre de la ligne des mamelouks, afin de la couper sans être exposée au feu du camp retranché. Régnier, Dugua, Bon, Yial, suivirent à distance.

Un village, Mit-Okbeh, se trouvait vis à vis du point principal qu’on voulait percer. Il y avait une demiheure que l’armée s’avançait silencieusement dans cette direction, lorsque Mourad-Bey, qui commandait en chef l’armée égyptienne, devina l’intention du général français, quoiqu’il n’eût aucune expérience des manœuvres des batailles. La nature l’avait doué d’un grand caractère, d’un brillant courage et d’un coup d’œil pénétrant. Il saisit le plan du combat avec une habileté qui aurait fait honneur au général européen le plus consommé. Il sentit qu’il était perdu s’il laissait l’armée française achever son mouvement. Il partit comme l’éclair avec sept ou huit mille chevaux, passa entre le carré de Desaix et celui de Régnier et les enveloppa. On craignit un moment pour les troupes de Desaix, dont l’artillerie se trouvait embarrassée au passage du bois de palmiers de Bechetyl ; heureusement les premiers cavaliers qui arrivèrent sur lui étaient peu nombreux ; une décharge en jeta la moitié par terre. C’étaient deux ou trois cents kachefs ou mamelouks conduits par Sélim- Bey, un des plus beaux et des plus intrépides chefs de cette redoutable milice. Au milieu de cette décharge meurtrière, trente à quarante d’entre eux se précipitèrent dans les rangs des soldats français, et ne pouvant les culbuter, retournèrent leurs chevaux avec fureur, les firent se cabrer, et se renversèrent avec eux sur les baïonnettes. Percés de coups, ils expirèrent; mais ils avaient ouvert une brèche par où pénétrèrent une trentaine de mamelouks qui tous périrent dans le carré.

Si la masse ennemie était arrivée dans cet instant, c’en était fait de la division Desaix; mais quelques mi-

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mites d’intervalle suffirent à ce général pour reformer son carré , et lorsque les assaillants se trouvèrent en présence des Français, ils furent mis en désordre par la mitraille et la fusillade engagées sur les quatre côtés avec une extrême violence. Se précipitant alors sur la division Régnier, qui avait pris position , ils se trouvèrent exposés aux feux croisés de ces deux divisions. Pendant ce temps, la division Dugua, où était le général en chef, avait changé de direction et s’était portée entre le Nil et le général Desaix ; coupant par cette manœuvre l’ennemi du camp d’Embabeh et lui barrant le fleuve, elle se trouva bientôt à portée de commencer la canonnade sur les derniers rangs des mamelouks.

I Alors le désordre devint effroyable ? quarante à cinquante hommes des plus braves, beys, kachefs, mamelouks, moururent dans ces carrés; le champ de bataille

[fut couvert de leurs morts et de leurs blessés. Ils s’obstinèrent pendant une demi-heure à caracoler et à charger à portée de mitraille, passant d’un intervalle à l’autre au milieu de la poussière, des chevaux, de la fumée, de la fusillade, des cris des mourants ; mais enfin, ne gagnant rien, ils s’éloignèrent et se mirent hors de por- : tée. Mourad-Bey, avec trois mille cavaliers, opéra sa retraite sur Gizeh, route de la haute Égypte, et fut ainsi 1 séparé, vers le milieu de la bataille, des principales forces de son armée.

Le reste, se trouvant sur les derrières des carrés, appuya sur le camp retranché, au moment où la division Bon marchait pour l’aborder, et la division Vial pour couper la retraite à ceux qui l’occupaient.

Aussitôt que ces généraux furent à portée, ils ordonnèrent à la première et à la troisième division de se former en colonnes d’attaque, tandis que la deuxième

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et la quatrième, toujours en carrés , recevaient l’ordre de s’avancer pour les soutenir.

Le camp retranché des Égyptiens et des mamelouks s’appuyait à un canal dont les digues, assez élevées, interceptaient la communication entre Embabeh et Gizeh. Un mauvais pont servait à le franchir et. formait un étroit défilé dont il importait de s’emparer. Le général Marmont, avec un bataillon et demi de la 4e demi-brigade légère, s’y porta au pas de course. En même temps, le général Rampon , avec les compagnies d’élite de la division Bon, se jetait sur les retranchements avec impétuosité, malgré le feu de l’artillerie.

Une nombreuse cavalerie sortit à sa rencontre et le cerna de toutes parts, en même temps qu’à l’intérieur d’autres mamelouks s’élancaient pour exterminer ceux de nos soldats qui avaient déjà franchi les retranchements. La colonne eut le temps de faire halte, de les recevoir à la baïonnette et par une grêle de balles. De nouveaux combattants venant les soutenir, ils renouvelèrent leur attaque avec furie ; ils se précipitaient sur nos grenadiers, ébréchaient avec leurs sabres les canons des fusils et les baïonnettes; les blessés eux-mêmes se traînaient expirants pour couper les jambes de nos soldats, tandis que quelques-uns, dont les vêtements s’étaient embrasés sous le feu de nos armes , mouraient au milieu des flammes. Dans le même instant, des mamelouks en fuite se portèrent en foule sur la gauche pour s’ouvrir un passage; mais le bataillon du 4e léger, appuyé par la division Dugua , les reçut par un feu à bout portant qui en fit un effroyable carnage, et les obligea, après une longue hésitation, à se jeter dans le Nil.

La confusion régnait dans tout le camp d’Embabeh. Pendant que des mamelouks en sortaient à la rencontre

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de nos colonnes d’attaque, d’autres y rentraient poursuivis par elles etvse jetaient sur leur infanterie;, qui, voyant la cavalerie battue et perdant toute confiance, se précipita sur les djermes, caïques et autres bateaux pour repasser le Nil.

L’avant-garde des mamelouks, qui jusque-là s’était tenue à la droite du camp retranché pour le protéger, n’avait pu prendre aucune part à la bataille. Attaquée à son tour par des colonnes de la division Vial, ne pouvant rentrer dans le camp, où arrivaient déjà celles de la division Bon, elle résista peu et fut précipitée dans le fleuve, où un millier d’hommes se noyèrent. Dix d’entre eux seulement purent rejoindre le camp d’Ibrahim sur la droite du Nil.

Mourad-Bey avait fourni plusieurs charges dans l’espoir de rouvrir la communication avec son camp et de lui faciliter la retraite : toutes ces charges manquèrent. Blessé, couvert de sang, il fut obligé d’abandonner définitivement le champ de bataille, et il donna le signal de la retraite par l’incendie de la flotte. Sur ces navires étaient les richesses de l’Égypte, qui périrent au grand regret de notre armée.

Mais bientôt la division Bon, débarrassée des ennemis qui l’entouraient, entra dans le camp à la suite de ses colonnes. Ce fut le coup de grâce pour les malheureux mamelouks qui l’encombraient encore. Coupés partout, repoussés de toutes parts, ils hésitèrent longtemps, et enfin ils se jetèrent dans le Nil, qui en engloutit plusieurs milliers. Aucun ne put gagner l’autre rive. Retranchements, canons, chameaux, bagages, tout tomba au pouvoir des Français.

Telle fut l’issue de cette grande bataille, qui ouvrit, au général Bonaparte les portes du Caire et lui assura la soumission de toute l’Égypte. Le génie de Napoléon ne

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brilla peut-être jamais avec plus d’éclat que dans cette mémorable journée; il excita au plus haut degré l’enthousiasme de l’armée; et le souvenir des Pyramides, aussi bien que la victoire d’Aboukir, arracha à Kléber un transport d’admiration, lorsqu’il s’écria, après ce dernier triomphe : « Général, vous êtes grand comme le monde 1 »

Un peu au delà des plateaux sur lesquels sont assises les pyramides de Chéops ou de Gizeh paraissent les pyramides de Sakkarah, qui, bâties en briques crues, le cèdent de beaucoup en élévation à celles de Gizeh. M. Msara a découvert d’immenses galeries sous la plus grande, et en 1821, le général Minutoli pénétra dans une autre, à l’intérieur de laquelle il rencontra deux chambres, l’une couverte d’hiéroglyphes en relief, l’autre d’hiéroglyphes tracés en noir. En 1851, M. Mariette a fait exécuter des fouilles considérables près de l’une des pyramides de Sakkarah, celle qui est à gradins, et il y a trouvé plusieurs sphinx ensevelis sous les sables. Toutes ces pyramides, au nombre de quinze, sont ouvertes. Elles n’ont point de revêtement, et quelques-unes , tout à fait déformées et en ruines , ressemblent de loin à de hauts tumulus.

Autour de Sakkarah se développe la plaine des Momies, nécropole égyptienne qui renfermait dans ses catacombes les corps embaumés des habitants de Memphis. Ces tombes ont conservé les momies qui leur étaient confiées avec une fidélité telle, qu’aujourd’hui les fellahs des environs continuent à faire commerce de cadavres desséchés sous leurs bandelettes. C’est là que se trouve aussi le puits des Oiseaux , ainsi nommé parce qu’il servait à l'inhumation des oiseaux sacrés. On descend dans ces puits à l'aide d’une corde, et, parvenu au fond, on découvre plusieurs galeries souter-

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raines, destinées à recevoir les objets de l'ancien culte égyptien. Presque toutes ces sépultures ont été violées. Les Arabes, préoccupés de l'idée que cette terre renfermait des trésors, ont successivement forcé les tombes, brisé les vases funéraires, fouillé dans quelques monuments jusqu'à la bouche des morts , dans l’espérance d’en extraire l'obole à Caron. Il est rare que cette profanation leur ait procuré des objets d’une valeur réelle, et leurs peines eussent été perdues, si la curiosité européenne n'eût attribué un prix idéal à des objets insignifiants pour eux, les momies d'animaux.

C’est entre les pyramides de Gizeh et celles de Sakkarah que s’étendait autrefois Memphis, ainsi placée entre deux nécropoles. Effacée du sol par la conquête de Cambyse, puis envahie par les sables du désert, Memphis n’est plus aujourd’hui qu’un souvenir historique. Ce que son enceinte contenait de ruines, à l’époque de l’invasion arabe, fut employé pour la construction des palais de Fostat et du taire. Du temps d’Abdallatif, ces vestiges n’avaient pas tous disparu. « Les ruines de Memphis, dit ce géographe, occupent une demi-journée de chemin dans tous les sens. » Et il ajoute qu’on y voyait un sanctuaire monolithe nommé Chambre verte , sanctuaire orné de figures d’astres, de sphères, d’hommes et d’animaux. Il fut brisé, selon le même auteur, en 1349 de notre ère, par le cheik El-Omary. Des figures d’idoles , une entre autres de trente pieds, en granit rouge, et des statues de granit que les fellahs sciaient 1 pour en faire des meules, se voyaient en outre, du temps d’Abdallatif, sur l’emplacement de Memphis.

Misérables débris quand on se reporte à ce que disait Diodore de Sicile de cette magnifique capitale ! Suivant lui, Memphis avait cent cinquante stades de circonférence ; on y voyait le palais des pharaons qui s étendait

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dans toute la longueur de la ville; le temple de Yulcain avec ses beaux portiques et sa statue monolithe, haute de soixante-quinze pieds; le temple où le bœuf Apis était nourri; celui de Sérapis, avec sa merveilleuse avenue de sphinx, déjà engloutis par les sables quand Strabon les visita.

De toutes ces gloires monumentales, on n’avait retrouvé à la surface du sol, jusqu’à ces dernières années, que des décombres informes. C’est à peine si les savants de l’expédition française purent découvrir auprès des bourgs de Mit-Rahineh et d’El-Manout, quelques monticules de débris, cachés au sein d’une forêt de palmiers. Ils y virent « une longue chaîne de ruines, cou- » vertes d’arbres et de pierres brisées, les unes en gra- » nit, les autres en pierres calcaires. Une petite plaine » sépare ces monticules, et un canal la traverse. » Des blocs énormes de grès et de granit semés çà et là sur le terrain et couverts de sculptures hiéroglyphiques, indiquaient la place de monuments disparus. Au milieu de ces ruines, M. Jomard, membre de la commission d’Égypte, retrouva les restes d’une statue colossale en granit rose et d’un poli admirable. Le poignet gauche était le fragment le plus intact; et en calculant d’après ses proportions, la statue pouvait avoir cinquante-cinq pieds de France. Aux environs de Mit-Rahineh, ce savant reconnut aussi des vestiges d’anciennes constructions en briques, des fragments sculptés, des éclats de granit. Toute cette plaine, silencieuse aujourd’hui, réveille la pensée d’une grande existence éteinte qui a marqué sa place entre les villages de Mit-Rahineh, d’Abousir, de Redra-Chein, et qui est surtout caractérisée par les pyramides encore debout à Midoun, à Bakah-el-Kebir, à Metanieh, à Sakkarah et au village de Dachour, l’ancienne Acanthus dont parlent Strabon

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et Diodore, ville célèbre par un temple d’Osiris et par un bois sacré, formé d’acanthes ou acacias épineux, arbre vénéré des Égyptiens parce qu’il défendait le littoral du Nil contre l’envahissement des sables du désert.

Il y a plus d’un demi- siècle, cet immense espace où s’éleva Memphis fut parcouru et étudié avec le plus grandsoin par M. Jomard, qui, dans un mémoire très-développé, déterminal’emplacement de cette antique capitale de l’Égypte, et, comme nous venons de le dire, décrivit les ruines qu’on y voyait encore. Mais à Memphis, comme ailleurs, les explorations des savants de la commission d’Égypte, dont faisait partie M. Jomard, étaient nécessairement restées incomplètes faute de temps; elles avaient besoin d’être continuées surtout depuis les progrès de l’érudition moderne appliquée à l’interprétation des monuments égyptiens. Dans ces dernières années, un jeune savant, dont nous avons déjà parlé, M. Mariette, a fait exécuter sur l’emplacement de Memphis des fouilles considérables, qui ont eu pour principal résultat la découverte du Sérapéum ou temple de Sérapis. Ces travaux de M. Mariette ont enrichi notre musée de plusieurs monuments précieux, et fait faire un nouveau pas à l’étude de l’histoire et des arts de l’ancienne Égypte. Il a rencontré au Sérapéum de Memphis des monumens du temps des premières dynasties égyptiennes, et il en a rapporté plusieurs au Louvre. Neuf statues, dont deux sont maintenant exposées dans le musée Charles X, nous montrent quelle était la perfection de l’art à cette époque. Les figures, qui n’ont rien de la raideur des monuments du second empire égyptien, c’est-à-dire des temps postérieurs à l’invasion des pasteurs, contredisent la théorie, si généralement admise, de l’immobilité de l’art en Égypte.

Ces statues sont peintes, et les couleurs seules rappel-

lent le style convêntionnel qui préside à la distribution des couleurs sur les hiéroglypes peints. Le sable a merveilleusement conservé ces figures, dont la plupart soni en calcaire; deux seulement sont en granit. Les bas-reliefs, les inscriptions des tombeaux qui se rencontrent à Abousir, à Dachour ou aux environs des pyramides, attestent encore le degré de perfection où l’art était parvenu à Memphis. La plupart de ces monuments appartiennent, suivant M. Mariette et M. Lepsius, à la quatrième et à la cinquième dynastie. On est émerveillé de la perfection du style, de la vérité et du naturel des figures, de celles des animaux surtout. Les scènes de la vie égyptienne y sont représentées avec une richesse de détail qui en fait de vrais tableaux de mœurs; ce sont des travaux agricoles, des scènes domestiques, des payements de tributs et de dîmes, des offrandes aux dieux. Dans les tombeaux de cette époque reculée, on n’observe aucun de ces sujets religieux qui caractérisent les monuments funéraires postérieurs aux Pasteurs ; tout est simple, tout est réel dans ces représentations. Les découvertes de M. Mariette dans les plaines de Memphis ont fourni, en outre, des éléments propres à éclaircir diverses époques de la chronologie égyptienne; mais les importantes fouilles du Sérapéum ont jeté surtout de nouvelles lumières sur le culte du dieu Sérapis, qui n’est autre qu’Apis mort , identifié avec Osiris ou le soleil. Le culte d’Apis demeura longtemps propre à Memphis ; car on sait que chaque grande ville et chaque nome ou province avait son animal sacré. L’an 30 du règne de Rhamsès II, son fils préféré, Cha-em-Djom, fit commencer à Memphis une longue galerie, destinée à servir de sépulture aux Apis, et cette nécropole resta en usage jusqu’à la vingtième année du règne de Psamméticusl. Alors on creusa un vaste souterrain, exécuté sur

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les proportions les plus grandioses. Le temple ou mausolée qui surmontait ces caveaux, et que M. Mariette a misa découvert, fut agrandi. L’an 52 du même roi, on inaugura cette troisième nécropole, qui demeura celle des Apis jusque sous les empereurs romains. Elle se distingua des deux précédentes par la magnificence et la grandeur des sarcophages, qui ont tous ce caractère somptueux dont Amasis donna le premier l’exemple, et que Cambyse a imité. Les Grecs commençaient alors à pénétrer en Égypte par leurs factoreries de Naucratis. Suivant M. Mariette, Psamméticus, désirant obtenir leur alliance, chercha à flatter leurs idées. Sérapis, dans l’opinion de ce voyageur, fut donné par le roi d’Egypte et par les prêtres qui l’entouraient pour la même divinité que Bacchus, représenté souvent avec des cornes de bœuf. Les Grecs accoururent en foule adorer leur divinité sur le sol égyptien, et beaucoup ne doutèrent plus qu’ils ne dussent à ce pays le bienfait de son culte. Tqutefois, on ne voulut pas laisser à ces étrangers 1 accès du temple de Sérapis, pour y enseigner leurs proscynèmes (adorations), et un propylée spécial fut réservé aux adorations des Hellènes; tandis que le véritable Sérapéum ne devait recevoir que des adorations écrites dans la langue et accomplies selon le rite des Egyptiens. Tel est le résumé des faits établis et des observations développées par M. Mariette dans son Mémoire sur le Sérapéum, présenté à l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. Nous croyons utile de faire remarquer que l’opinion de ce savant est contraire à celle qui avait prévalu jusqu’ici sur l’origine du culte de Bacchus. Le même voyageur a retrouvé à Memphis le Sérapéum grec, joint au Sérapéum égyptien par une longue galerie de sphinx servant d’avenue au véritable temple des Apis, que précèdent une

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construction du roi Amyrtée et une sorte de péristyle décoré de statues de philosophes et de poètes grecs. Les recherches de M. Mariette sur le culte d’Apis com- : plètent les renseignements que nous avaient antérieurement donnés sur ce point divers mémoires publiés par M. de Rougé. Nous ajouterons que les fouilles du f Sérapéum de Memphis ont mis le Louvre en posses- ! sion de plus de cent cinquante textes démotiques ' sur papyrus, qui fournissent de précieux matériaux à l’étude de cette écriture populaire des anciens Égyptiens (1).

SUEZ. JONCTION DE LA MER ROUGE A LA MÉDITERRANÉE J PERCEMENT DE L’iSTHME.

De retour au Caire après notre excursion aux pyramides et aux ruines de Memphis, nous avons visité Suez et les bords de la mer Rouge. Le voyage se faisait alors en moins de deux jours, avec des chameaux ou des dromadaires. On campait ordinairement en dehors du Caire, près de la ville des Tombeaux, pour partir le lendemain au lever du soleil. La route que nous avons suivie était celle des caravanes de la Mecque, et nous avons vu, à moitié chemin, entre le Caire et Suez, un arbre aux branches duquel les pèlerins avaient attaché des ex-voto, soit pour obtenir un voyage favorable, soit

(1) Un intéressant article, intitulé : Des Travaux modernes sur l’Égypte ancienne, a été publié par M. Alfred Maury, sous-bibliothécaire de l’Institut, dans la Revue des Deux-Mondes du 1er septembre 1855. Nous avons emprunté à cet excellent travail quelquesuns des détails que nous donnons ici sur les fouilles du Sérapéum de Memphis. On peut encore consulter l’ouvrage que M. Mariette lui-même a publié dans le Bulletin archéologique de l’Athenæum français, sous le titre de Renseignements sur tes soixante-quatre Apis trouvés dans les souterrains du Sérapéum ,

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pour remercier Dieu de le leur avoir accordé. Si l’on avait de bonnes montures, on arrivait le soir à peu de distance de Suez. Nous passâmes la nuit dans le fort d’Hadjérout, où se trouve une source d’eau saumâtre, et le lendemain matin, aux premières lueurs du jour, nous aperçûmes les murs de la ville. Aujourd’hui ce voyage se fait tout autrement. Depuis que les Anglais traversent l’Égypte pour se rendre aux Indes, le nombre de ces voyageurs, amis du comfort et de la dépense, s’est accru à un tel point, que la spéculation européenne est venue envahir le désert. Dans le récit d’un pèlerin, entièrement livré comme nous le sommes aux grands et poétiques souvenirs de cette vieille terre historique, on ne devrait pas rencontrer le mot de diligence ; il faut bien le dire pourtant, c’est en diligence que se fait maintenant le trajet du Caire à Suez. La civilisation européenne a pour avant-garde en Egypte des administrations de messageries, qui, elles-mêmes, vont être remplacées par les chemins de fer ; et qu’èst-ce encore que les chemins de fer en comparaison de cette grande voie de communication creusée par l’antiquité entre la mer Rouge et la Méditerranée, et qui bientôt, il faut l’espérer, sera rétablie avec les puissants moyens de l’industrie moderne? Heureusement pour les fervents admirateurs du monde antique, il reste encore, il restera toujours au delà du Caire et de Suez, jusqu’à la troisième cataracte, une Égypte que ni diligences ni chemins de fer ne pourront jamais sillonner.

La ville de Suez ne fait pas essentiellement partie de l’Égypte, puisqu’elle est en dehors de la vallée du Nil, mais elle en dépend et lui sert de port sur la mer Rouge.' Suez ( Soueys en arabe) paraît avoir porté d’abord le nom d’Arsinoé, comme plusieurs autres ci tés égyptiennes, et plus tard celui de Gléopâtride. Le géographe Gos-,

selin et M. Rozière, un des ingénieurs de l’expédition française en Égypte, pensent que cette ville occupe l’emplacement d’Héroopolis , tandis que d’autres auteurs, notamment d’An ville, placent Héroopolis beaucoup plus avant dans l’isthme, sur un point aujourd’hui éloigné de la mer; et cette opinion a prévalu chez les savants modernes. Dès l’antiquité, la situation de ce port en avait fait un point de transit pour le commerce de l’Asie méridionale, et lui avait donné une certaine importance. Mais depuis bien des siècles, et jusqu’à ces derniers temps, le port de Suez n’avait guère de relations suivies qu’avec des villes maritimes des côtes de la mer Rouge, ou avec l’Arabie; on n’y remarquait un peu de mouvement qu’aux époques du passage des caravanes qui venaient et viennent encore s’y embarquer pour la Mecque. Quand nous l’avons visitée, la ville n’avait pas plus de mille cinq cents habitants. Depuis quelques années l’établissement de la ligne des paquebots des Indes a donné au port de Suez beaucoup d’activité. Il est très-fréquenté maintenant par les voyageurs anglais, et un consul de cette nation y réside. Le chemin de fer qui déjà relie Alexandrie au Caire se continue en ce moment entre le Caire et Suez. Mais l’importance et la prospérité de cette dernière ville sont appelées à s’accroître dans des proportions immenses par l’exécution prochaine de la grande voie de communication maritime projetée entre la mer Rouge et la Méditerranée.

Cette vaste et féconde entreprise intéresse trop vivement les progrès de la civilisation du monde pour que nous n’essayions pas d’exposer ici avec quelque développement les tentatives faites à diverses époques, depuis les Pharaons, pour la jonction des deux mers, et les projets que la science moderne a conçus pour résoudre

ce grand problème à l’aide des puissants moyens dom elle dispose.

L’isthme de Suez , qui joint le continent de l’Asie à celui de l’Afrique et sépare la Méditerranée de la mer Rouge, est une étroite langue de terre dont les deux points extrêmes sont Suez et Péluse. Elle forme, dans un espace de trente lieues, une dépression longitudinale , résultat de l’intersection des deux plaines, descendant1 par une pente insensible, l’une d’Égypte, l’autre des premières collines de l’Asie. La nature semble avoir tracé elle-même dans cette ligne la communication entre les deux mers. L’état géologique du terrain donne à penser que dans les temps primitifs la mer couvrait la vallée de l’isthme. On y trouve en effet de vastes bassins, dont le principal (les lacs Amers), conserve des traces évidentes du séjour des eaux de la mer. Au delà, et à égale distance, entre Suez et Péluse, on remarque un autre bassin, le lac de Timsah, qui communique avec le Delta par une vallée étroite, appelée par les Arabes Ouady-Tomilab. La longueur de cette vallée est de dix lieues. C’est un désert inculte; mais ce désert fut autrefois la fertile terre de Gessen de la Bible, la « terre des pâturages, » que la munificence d’un pharaon assigna aux Hébreux, sur les instances de son premier ministre Joseph, fils de Jacob. Cette vallée reçoit encore aujourd’hui, dans toute son étendue, le débordement du Nil. Le lac de Timsah et l’Ouady-Tomilat sont séparés du lac Menzaleh par un rameau étroit détaché de la chaîne arabique, et dont le point le plus bas, placé en jace du lac de Timsah, n’a pas plus de quarante-cinq pieds au-dessus du niveau de la mer. Une fois ce col franchi, on se trouve sur les bords du lac Ballah, affluent du lac Menzaleh, c’est-à-dire au niveau de la Méditerranée, dont on n’est plus séparé que par la plaine de Péluse,

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Les premiers travaux entrepris pour la canalisation de l’isthme remontent à une époque très-reculée; la tradition arabe les reporte au temps d’Abraham, et la tradition grecque attribue à Sésostris l’honneur de cette tentative. On doit remarquer que la communication directe de Suez à Péluse, qui paraissait la plus naturelle, si elle a été tentée, n’a pas été menée à fin, tandis que la jonction a été exécutée à plusieurs reprises et avec succès en employant le Nil comme intermédiaire. Cette préférence pour la direction la plus longue tient sans doute à des erreurs de nivellement ou à des craintes d’invasions étrangères. Les textes anciens qui sont relatifs à cette question peuvent se résumer en peu de mots.

Suivant Hérodote, ce canal aurait été entrepris d’abord par Nécos, fils de Psamméticus, le même qui fit faire, dit-on, par des navigateurs phéniciens, le tour de l’Afrique. Nécos, d’après le même historien, aurait fait discontinuer son œuvre, sur la réponse d’un oracle qui l’avertit qu’il travaillait pour les barbares, et le canal , dont la construction avait coûté la vie à cent vingt mille ouvriers, n’aurait été terminé qu’après la conquête persane par Darius. « La longueur de ce canal, dit Hérodote, est de quatre journées de navigation, et sa largeur est suffisante pour que deux trirèmes puissent y passer. L’eau dont il est rempli vient du Nil, et y entre un peu au-dessus deBubastis; il aboutit à la mer Erythrée (mer Rouge), près de Patumos, ville d’Arabie. Il commence dans la plaine, se dirige d’abord d’occident en orient, passe par les ouvertures de la montagne, et se porte, au midi, dans le golfe d’Arabie. »

Aristote dit que les pharaons et Darius, qui s’étaient promis de grands avantages de l’exécution de ce canal, le laissèrent inachevé après avoir reconnu que la mer Rouge était plus haute que l’Égypte.

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Diodore de Sicile parle dans les même termes de cette interruption du travail sous Darius. Mais, selon lui, la communication entre les deux mers aurait été terminée par Ptolémée II, qui fit placer dans l’endroit le plus favorable du canal « des barrières très- ingénieusement construites, qu’on ouvrait quand on voulait passer et qu’on refermait ensuite très-promptement. » D’après Strabon, qui précise avec plus de détails la disposition du tracé, le canal aurait été creusé par Sésostris avant la guerre de Troie, suivant quelques-uns, et selon d’autres, commencé par Psamméticus le fils, et continué par Darius, qui l’abandonna quoiqu’il fût presque achevé, « parce qu’on lui avait persuadé à tort que la mer Rouge était plus élevée que l’Égypte. Les Ptolémées, qui en reprirent l’exécution, firent construire une euripe ou barrière qui permettait une navigation facile du canal intérieur dans la mer, et réciproquement. Le même géographe donne au canal cent coudées de largeur et une profondeur suffisante pour le passage des plus grands bâtiments. 11 ajoute : « Le canal se jette dans la mer Rouge à Arsinoé, que d’autres appellent Cléopatris, et coule à travers des lacs dont les eaux, qui étaient amères, sont devenues douces par la communication avec le fleuve. L’origine du canal est au bourg de Phacusa, près de Philon, vers la pointe du Delta, à l’ouest de Rubastis. »

Pline prétend que le canal, projeté par Sésostris ou par Darius, fut exécuté seulement sous Ptolémée II, qui lui donna cent pieds de largeur, trente pieds de profondeur et trente-sept mille pieds de longueur jusqu’aux lacs Amers, où l’on s’arrêta, de peur d’inonder le pays, la mer Rouge ayant été trouvée en cet endroit supérieure de trois coudées au sol de l’Égypte. « Quelques auteurs, dit-il, en donnent une autre raison : on craignait de

gâter, par cette communication, les eaux du Nil, fleuve qui, seul en Égypte, donne des eaux potables. »

Les savants modernes ont interprété ces textes trèsdiversement. Les uns soutiennent que le canal a été non-seulement entrepris, mais achevé sous Sêsostris ; les autres, qu’il n’a point été complété et qu’il n’a jamais servi. Les auteurs qui l’attribuent à Sêsostris (Rhamsès II, le Grand, Meiamoun) sont en petit nombre. Cette opinion est toutefois soutenue par un des plus profonds égyptologues de notre temps, par sir Gardner Wilkinson. Ce savant a apporté à cette opi nion l’appui d’un fait nouveau, en découvrant dans les ruines d’Abou-Keycheid, à l’ouest des lacs Amers, un monument consacré à Rhamsès Meiamoun, et qu’il suppose se rattacher à l’exécution du canal par ce pharaon. Ces ruines d’Abou-Keycheid, lieu appelé aussi par les Arabes Tel-Masrouta, paraissent marquer l’emplacement de la ville de Rhamsès citée dans la Bible, laquelle est peut-être la même que l’Héroopolis des Ptolémées.

L’opinion d’Hérodote, qui attribue les premiers travaux de cette communication à Nécos et son achèvement à Darius, fils d’Hytaspe (521-435 ans avant J.-C.), est la plus généralement adoptée. Cet historien, qui voyageait en Égypte cinquante ans seulement après' Darius, ne dit rien de la prétendue différence de niveau qui aurait arrêté ce prince et ses ingénieurs. II n’a pu se tromper en affirmant que le canal débouchait dansle golfe Arabique. L’entreprise était donc terminée; un * présomption de plus en faveur de cet achèvement, c’est ; le monument si remarquable reconnu sur la rive’ occidentale du bassin des lacs Amers, pendant l’expédition de 1799, par MM. de Rozières et Devilliers. Ce monument, ou plutôt les débris qui en restent, se compose v

de blocs de granit et de poudingue. Quelques-uns des blocs de granit portent des inscriptions cunéiformes bien conservées, et qui font remonter l’origine de cet édifice au temps de l’occupation de l’Egypte par les rois de Perse. Il est naturel de la rapporter aux travaux exécutés par Darius dans l’isthme ; et la position qu’occupe le monument prouverait que le canal a été poussé, dès cette époque, jusqu’à la mer.

On peut conclure aussi de ce qui précède que, dans son tracé primitif, ce canal était une dérivation de la branche Pélusiaque, sous les pharaons et les rois de Perse. Sa plus ancienne prise d’eau se trouvait près de Bubaste. On rencontre en effet des vestiges d’un canal, dont la direction aboutit au lac Menzaleh, et qui paraît être l’ouvrage de Nécos.

Cette communication du Nil à la mer Rouge, achevée sous Darius, aura sans doute été abandonnée plus tard pendant les longues guerres ou les invasions multipliées qu’a subies l’Égypte; mais il est certain, d’après les témoignages cités plus haut, qu’elle a été rétablie par les Ptolémées, et complétée au moyen de barrières ou euripes, qui empêchaient l’eau de la mer Rouge de se mêler à celle du canal.

On lit, à la vérité, dans Plutarque, qu’Antoine, arrivant à Alexandrie peu après la bataille d’Actium , trouva Cléopâtre occupée à faire franchir aux navires de la flotte l’espace étroit qui sépare les deux mers, en les faisant charrier par-dessus l’isthme; mais ce fait ne prouve en aucune façon que le canal n’ait pas été achevé deux cent cinquante ans auparavant. Il prouverait seulement qu’on l’avait négligé et laissé ensabler, ou bien que l’opération du passage de la flotte de Cléopâtre aurait coïncidé avec l’époque des basses eaux du Nil, par lequel il était alimenté.

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On est d’accord que sous Trajan, ou peut-être sous Adrien (120 ou 130 ans après J. C.), un canal fut commencé, partant du lieu où est aujourd’hui le Caire et se dirigeant vers l’Ouady-Tomilat, dans la pensée de rétablir, avec une nouvelle prise d’eau placée sur le fleuve et non sur une de ses branches, la communication du Nil avec la mer Rouge. Il est probable que l’encombrement de la branche pélusiaque fut la cause première de cette tentative, dont les résultats sont mal connus. Le nouveau canal, commencé près du lieu où s’éleva depuis la Babylone d’Égyple (le vieux Caire), fut exécuté jusqu’à Pharbœtis (Belbeys).

Tous les historiens arabes constatent que le canal de communication des deux mers par le Nil fut recreusé, pour la première fois dans la période arabe, sous le calife Omar, surnommé le Prince des fidèles, par Amrouben-Asr, qui fit la conquête de l’Égypte l’an 639 de notre ère; qu’il est resté ouvert à la navigation pendant cent vingt-cinq ans environ, jusqu’au règne du calife abbasside Abou-Jafar-al-Mansour, qui le fit combler vers 767, et que depuis cette époque il est resté fermé et abandonné à partir du lac Timsah ; mais que la section entre le Caire et ce lac est restée longtemps en activité. Voici ce que l’historien Schems-Eddin rapporte au sujet de ce canal, dont il attribue l’origine à un pharaon qu’il nomme Tarsis-ben-Malia sous le règne duquel il prétend qu’ Abraham vint en Égypte. «Le canal venait jusqu’à la ville de Kolzoum en passant près de Suez, et les eaux du Nil se déchargeaient en ce lieu dans la mer Salée. Les vaisseaux chargés de grains descendaient par là dans le golfe Arabique. Omar fit nettoyer et recreuser ce canal , qu’on nomme, depuis ce temps, canal du Prince des fidèles. Il demeura en cet état pendant cent cinquante ans, jusqu’au règne du ca-

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life Abou-Jafar-al-Mansour (l’an 159 de l’hégire), qui fit fermer l’embouchure de Kolzoum. » L’historien Makrisi est encore plus explicite; voici ce qu’il dit: « Ce canal est situé hors de la ville de Postât et passe à l’occident du Caire. Il a été creusé par un ancien roi d’Égypte pour Khadjar (Agar), mère d’Ismaël, lorsqu’elle demeurait à la Mecque. Dans la suite des temps, il fut creusé une seconde fois par un des rois grecs qui régnèrent en Égypte après la mort d’Alexandre. Lorsque le Très-Haut accorda l’islamisme aux hommes, et qu’Amrou-ben-el-Asr fit la conquête de l’Égypte, ce général, d’après les ordres d’Omar, prince des fidèles, s’occupa de faire recreuser le canal dans l’année de la mortalité. Il le conduisit jusqu’à la mer de Kolzoum, d’où les vaisseaux se rendaient dans l’Hedjaz, l’Yémen et l’Inde. On y passa jusqu’à l’époque où Mohammedben-Abi-Thaleb se révolta dans la ville du prophète (Médine) contre Abou-Jafar-al-Mansour, alors calife de l’Irak. Ce souverain écrivit à son lieutenant en Égypte pour lui ordonner de combler le canal de Kolzoum, afin que l’onne s’en servît pas pour porter des provisions à Médine. Cet ordre fut exécuté, et toute communication fut interrompue avec la mer de Kolzoum. Les choses sont restées dans l’état où nous les voyons maintenant (839 de l’hégire, 1435 depuis J. C.) »

Enfin, la tradition arabe sur le canal des deux mers est résumée d’une manière très-curieuse et très-complète dans le témoignage suivant, fourni par un négociant de Suez à un savant architecte de la commission d’Égypte, M. Lepère (1). « Dans les premiers temps de l’ère chrétienne, l’emplacement de Soueys (Suez) n’était occupé que par quelques Arabes qui vivaient de la

(1) Mémoire sur le canal des deux mers , par M. Lepère. Description de l'Égypte , tome II.

pêche et de la contrebande. La ville de Kolzoum se trouvait placée sur le monticule situé au nord de la ville, près du bord de la mer. Là existait un châteaufort dont on voit encore, enfouie sous les décombres, une porte voûtée appelée porte Consul. Le port se trouvait au nord et au pied de la ville, bâtie en amphithéâtre sur cette éminence, dans une étendue circulaire que l’on reconnaît encore, quoique les sables l’aient comblée. Le canal qui communiquait au Nil venait s’y décharger; l’eau douce se trouvait contenue par deux fortes digues. L’eau du Nil, dans ce bassin formé au milieu de la mer, se trouvait au-dessus de son niveau dans les plus grandes marées; les bâtiments qui venaient du large s’approchaient de la digue du port et faisaient leur eau de l’autre côté. On voit encore les restes de ces digues, courant du nord-nord-est au sudsud-ouest, sur cinq ou six cents toises ; une très-petite partie s’élève au-dessus des sables. Ces digues laissaient une entrée dans le port, qui s’appelait porte de la mer et qu’on trouvait en face de celle appelée de Cherker (petit pays dans les montagnes, à cinq lieues de Suez). Cette porte doit se retrouver dans un monticule de décombres qui forment une île à marée haute. La porte occidentale de la ville, qui s’appelle Bab-el-Maor, existait où l’on voit encore une mosquée, sur le chemin de Bir-Soueys. Alors les eaux du Nil fécondaient cette contrée ; quelques arbres arrêtaient l’œil, qui se perd ^aujourd’hui à l’horizon des déserts; les jardins entouraient la ville, et le commerce la faisait fleurir. »

Ces témoignages si nombreux de l’existence du canal des deux mers sont pleinement confirmés par l’exaànen attentif des lieux dans leur état actuel. En effet, dans le fond du golfe de Suez, on voit de nombreux vestiges de digues en maçonnerie qui devaient renfer-

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mer le canal pour empêcher que ses eaux ne fussent mêlées aux eaux de la mer. Ces maçonneries, que les Arabes n’ont jamais su faire en Égypte, sont d’une telle dureté, d’une telle cohésion, qu’on les prend pour des roches naturelles. Puis, en sortant du golfe pour traverser l’isthme, on rencontre, pendant un espace de sept à huit lieues, des digues en terre, parfaitement visibles, qui s’élèvent en quelques endroits jusqu’à dixhuit pieds au-dessus de la plaine, et, à chaque pas qu’on fait dans l'isthme, on trouve des traces de travaux exécutés anciennement, tant pour le canal que pour les approvisionnements des ouvriers en vivres et en eau potable.

L’importance du canal des deux mers fut certainement diminuée, à la longue, par suite de la découverte du cap de Bonne-Espérance; cependant, il a fallu tous les efforts des Portugais, après cette découverte, pour arrêter le commerce et la navigation de la mer Rouge. Le roi de Portugal y envoya une flotte qui détruisit toute la marine marchande des Turcs, des Vénitiens, et plus tard celle que Soliman II avait fait établir dans le port de Suez en 1538.

Si des préjugés de religion ont amené la Porte à défendre l’accès de la mer Rouge aux bâtiments étrangers, comme on le voit par un firman du Grand Seigneur cité dans l’ouvrage de Rook, officier anglais, publié en 1782, on trouve aussi des princes de l’islamisme mieux éclairés sur leurs intérêts, tels que le sultan Mustapha III. Voici ce que dit à ce sujet M. de Tott dans ses Mémoires sur les Turcs , IIIe et IVe parties : « Sultan Moustapha traita avec un grand intérêt le projet de jonction des deux mers par l’isthme de Suez. Il voulut même ajouter aux connaissances que j’avais à cet égard celles de différents commissaires qui avaient voyagé en Egypte;

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et, si Moustapha avait assez vécu pour entreprendre ce travail, il eût trouvé dans le local des facilités qui l’auraient mis à même d’opérer la plus grande révolution dont la politique soit susceptible. Ce sultan, dont l’esprit commençait à s’éclairer, m’a fait faire un travail sur cet objet important, dont il réservait l’exécution à la paix. Dans les différents travaux qui ont illustré l’ancienne Égypte, le canal de communication entre la Méditerranée et la mer Rouge mériterait la première place, si les efforts du génie en faveur de l’utilité publique étaient secondés par les générations destinées à en jouir, et si les fondements du bien social pouvaient acquérir la même solidité que les préjugés qui tendent à les détruire. Sans ces continuelles destructions, la position la plus heureuse aurait dicté des lois immuables, et le canal de la mer Rouge eût été constamment la base du droit public des nations. »

Napoléon, dès son arrivée en Égypte, chargea une commission d’ingénieurs d’étudier les moyens de couper l’isthme de Suez. Cette commission, présidée par le savant Lepère, lui présenta un mémoire célèbre qui a été publié dans le grand ouvrage sur l’Égypte. M. Lepère proposait, il est vrai, un tracé de canal de Suez au Caire et du Caire à Alexandrie ; mais son opinion sur le tracé direct par l’isthme de Suez se trouve exprimée en ces termes : « Nous avons expressément motivé le » choix de l’ancienne direction par l’intérieur du Delta » vers Alexandrie, sur des considérations commerciales » particulières à l’Égypte , et sur ce que la côte vers » Pélusene paraît pas permettre d’établissement mari- » time permanent. Néanmoins, nous croyons devoir re- » connaître que, abstraction faite de ces considérations, » il serait encore facile (cequiparaissaitau contraire dif- » flcile et même dangereux avant l’invention des éclu ses)

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» d’ouvrir une communication directe entre Suez, les » lacs Amers et le Ras-el-Moyeh, prolongé sur le bord » oriental du lac Menzaleh jusqu’à la mer vers Péluse. » Nous pensons qu’un canal ouvert sur cette direc- » tion présenterait un avantage que n’aurait pas le ca- » nal intérieur. En effet, la navigation, qui paraît y » être constante, ne serait pas assujétie aux alternatives » des crues et des décroissements du Nil. Il serait fa- » cile d’y entretenir une profondeur plus considérable » que celle du premier canal , au moyen d’un courant » alimenté par l’immense réservoir des lacs Amers. J’a- » jouterai que, si on voyait quelques difficultés à recreu- » ser et à entretenir à la profondeur convenable le » chenal entre Suez et sa rade, je proposerais d’établir, » à l’usage des corvettes et même des frégates, la com- » munication directe des deux mers par l’isthme, ce » qui deviendrait le complément de cette importante » opération (1). » Lorsque le général Bonaparte reçut ce mémoire des mains du rapporteur delà commission, au moment de son départ pour la France, il dit : « La chose est grande, ce ne sera pas moi qui maintenant pourrai l’accomplir ; mais le gouvernement turc trouvera peut-être un jour sa conservation et sa gloire dans l’exécution de ce projet. »

Depuis cinquante ans, la question de la canalisation de l’isthme de Suez, œuvre universelle, qui touche aux intérêts de tous les peuples civilisés, a souvent occupé le gouvernement égyptien et les savants des diverses nations de l’Europe. Un assez grand nombre de projets furent présentés à l’ancien vice-roi d’Égypte, Méh émet- Ali. Parmi ces projets il faut distinguer surtout celui deM. LinantdeBellefonds (Linant-Beyj, ingénieur

(1) Mémoire sur le canal des deux mers , par M. Lepère. Description de l’Egypte , tome II.

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en chef, directeur-général des ponts-et-chaussées au service du pacha, qui proposait, dès lors, de percer l’isthme de Péluse à Suez; et celui de la société formée en 1846, sous la direction de M. Enfantin., et composée d’ingénieurs éminents de la France, de l’Angleterre, de l’Italie, de l’Allemagne, entre autres MM. Paulin Talabot, Robert Stephenson et Negrelli ; cette société avait adopté le tracé indirect, qui, partant de Suez, gagne le Nil et aboutit à Alexandrie, après avoir traversé une grande partie de l’Égypte.

Le général du génie Gallice-Bey, auteur et directeur des fortifications d’Alexandrie, avait, de son côté, présenté a Méhémet-Ali un projet de percement de l’isthme de Suez conforme au plan de M. Linant-Bey. M. Mougel-Bey, directeur des travaux de barrage du Nil, ingénieur en chef des ponts-et-chaussées, avait également entretenu ce prince de la possibilité et de l’intérêt du percement de l’isthme de Suez.

La mort de Méhémet-Ali et les événements politiques qui ont agité l'Europe dans ces dernières années, avaient empêché jusqu’ici de prendre une résolution définitive sur ces divers systèmes, mais, aujourd’hui, nous touchons à la solution d’un problème qui s’agite depuis tant de siècles, qui a occupé les plus grands esprits et les plus puissants souverains, depuis Sésostris jusqu’à Napoléon.

M. Ferdinand de Lesseps, ministre plénipotentiaire et savant distingué, ayant adressé au nouveau vice-roi d’Égypte, Saïd-Pacha, un mémoire établissant les avantages et la possibilité d’exécution du canal des deux mers, ce prince, pénétré da résultat grandiose de l’entreprise, lui a accordé, par un firman du 30 novembre 1854, communiqué aux consuls généraux des puissances étrangères, l’autorisation de constituer une

compagnie formée de capitalistes de toutes les nations, ayant pour objet le percement de l’isthme de Suez. Ce firman faisait de la nouvelle voie de communication entre les deux hémisphères, le domaine égal de tous les peuples ; mais il réservait la question du tracé. Afin de la résoudre, deux ingénieurs, MM. Linant-Bey et Mougel-Bey, furent désignés par le vice-roi , pour compléter, par un nouvel examen des travaux , sous la direction de M. de Lesseps, les études déjà faites. Cette exploration eut lieu au mois de janvier 1835. Après avoir étudié les avantages et les inconvénients des divers tracés, les deux savants ingénieurs se prononcèrent pour le tracé direct. De son côté, le prince, que de longues études spéciales et ses connaissances dans l’art nautique, mettaient parfaitement au courant de la question, reconnut que ce tracé était le seul qui offrît à la navigation du monde les larges satisfactions qu’il désirait lui donner. MM. Linant-Bey et Mougel-Bey achevèrent, au mois du mars 1855, leur avant-projet où étaient discutées et résolues toutes les questions qui leur avait été soumises.

D’après le tracé proposé, le canal de jonction entre les deux mers, de Suez à Péluse, aurait trente lieues environ de longueur. Il serait large de cent mètres ; sa profondeur serait de huit mètres. Partant de la rade de Suez, il se dirige à l’est de la ville, en faisant une courbe pour aller gagner l’ancien tracé qu’il laisse à l’ouest, et suit la vallée jusqu’à ce qu’il joigne les lacs Amers. Il traverse ces lacs dans toute leur longueur, en suivant leurs sinuosités, de manière à éviter les mouvements de terrain. En quittant les lacs, la ligne suit le seuil d’un ancien sérapéum, dont les ruines se voient dans cette partie du désert, et le canal vient se jeter dans le lac de Timsah, en laissant à l’est la

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hauteur de Cheik-Enriedec. Le lac de Eimsah doit servir à former un port intérieur qui permettra de ravitailler et de réparer les navires, en même temps qu’il sera le point de jonction entre le canal maritime et un canal de communication avec le Nil.

Au sortir du lac de Timsah, le canal maritime va trouver le seuil d’El-Ghizir sur son point le plus bas et se dirige enfin vers le lac Mensaleh, qu’il traverse directement le long de la rive orientale jusqu’à Péluse, et il se prolonge en mer jusqu’à ce qu’il rencontre une profondeur de sept mètres cinquante centimètres. L’entrée du canal, tant dans la Méditerranée que dans la mer Rouge, aurait lieu au moyen d’une double jetée de six mille mètres, bordant un chenal d’une largeur et d’une profondeur partout suffisantes au passage des plus gros navires.

L’intérieur de l’Égypte serait mis en rapport avec le grand canal maritime, par un canal d’eau douce de vingtcinq mètres de largeur, qui, partant du Nil un peu audessus de Boulak, et suivant d’abord en partie le tracé de l’ancien canal de Trajan et d’Amrou , recreusé par Méhémet-Àli jusqu’à Tell-el-Ioudich , se dirigerait ensuite rru nord jusqu’à Ras-el-Ouady (le Pi-Toum de la Bible), et traverserait l’Ouady-Tomilat, qui fut autrefois In vallée de Gessen , la terre des pâturages , pour rejoindre le canal maritime au lac de Timsah, à égale distance de Suez et de Péluse.

Enfin, une rigole d’irrigation, destinée à rendre à la production les terres concédées à la compagnie, partirait de ce canal d’eau douce au lac de Timsah , et irait rejoindre Suez , en se prolongeant le long de la rive orientale du canal maritime.

D’après le projet, il suffirait, pour accomplir cette grande entreprise, de six années de travaux et d’une

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' somme de 160 à 180 millions, c’est-à-dire la moitié de I ce qu’a coûté le chemin de fer de Paris à Lyon, ou celui de Londres à York.

Tel est, dans son ensemble, le plan développé dans le rapport des ingénieurs du pacha d’Égypte. A la suite de l’exploration de l’isthme, M. de Lesseps se rendit à Constantinople, et constata que le sultan, ainsi que ses conseillers, étaient favorables au projet; mais, sur la demande de l’ambassadeur d’Angleterre, la ratification impériale a été jusqu’à présent différée.

Nous ne reproduirons pas ici les objections soulevées contre le projet de tracé direct de Suez à Péluse, par MM. Baude et Talabot, qui, comme nous l’avons dit, proposaient un tracé indirect de Suez au Nil, et du Nil à Alexandrie, en traversant l’Égypte. On peut lire, dans la Revue des Deux Mondes, le développement du système de ces deux savants ingénieurs (1). Cependant, il nous semble impossible qu’on lise l’exposé et les documents publiés par M. de Lesseps (2) sans être convaincu que le tracé direct est, non -seulement le plus court et le moins dispendieux , mais le plus naturellement indiqué par la qualité des terrains, le plus facile à exécuter, et celui qui donnera les plus grands résultats. Telle a été d’ailleurs l’opinion du viceroi Saïd-Pacha, et la question semble dès à présent résolue par la déclaration suivante, que le prince a communiquée à M. de Lesseps : « Après avoir passé en

(1) Revue des Deux Mondes , livraisons du 15 mars et du 1er juillet 1855.

(2) Percement de l’isthme de Suez; exposé et documents officiels par M. Ferdinand de Lesseps, ministre plénipotentiaire. Paris, H. Plon , 1855 , in-8°. — Les avantages du tracé direct ont été démontrés aussi avec beaucoup de force dans un article inséré au Moniteur universel , le 6 juillet 1855, et dans un travail de M. Bonneau ( Revue contemporaine , mars 1855),

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» revue les nombreux projets présentés aux divers » gouvernements ou au public depuis cinquante ans, » je laisse toute liberté d’appliquer les moyens que la » science reconnaîtra les meilleurs pour faire commu- » niquer entre elles la mer Rouge et la Méditerranée sur » tel ou tel point de l’isthme, à l’est du cours du Nil; » mais je déclare que je n’autoriserai point la compa- » gnie universelle du grand canal maritime de Suez » à adopter un tracé qui aurait pour point de départ » la côte de la Méditerranée à l’ouest de la branche '» de Damiette, et qui traverserait le cours du Nil. »

En même temps, le vice-roi d’Égypte a voulu soumettre à la consécration de la science européenne l’entreprise du canal des deux mers, en déclarant que la décision scientifique de l’Europe servirait de base à l’organisation de la compagnie universelle, à laquelle cette entreprise a été concédée. En conséquence, une commission de savants anglais, français, hollandais, allemands, et italiens, constituée par les soins de M. de Lesseps, a été chargée d’examiner les études récemment faites par les ingénieurs du vice-roi, et de résoudre tous les problèmes de science et d’art que présente l’opération. Cette commission compte parmi ses membres étrangers, M. Rende], premier ingénieur de la Grand - Bretagne pour les travaux des ports ; M. Mac-Lean, ingénieur également connu en Angleterre par ses travaux hydrauliques; M. le commandeur Harry-Hewet, officier supérieur de la marine britannique, qui a fait, pendant vingt-sept ans, des études hydrographiques dans la mer Rouge et dans la mer des Indes; M. de Negrelli, directeur général des travaux publics de la Lombardie, qui, dans des études faites en 1847, â été spécialement chargé de l’examen des questions relatives au débouché du canal par Péluse; M. Paleocapa, ingénieur, ministre

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des travaux publics à Turin; M. le chevalier Conrad, ingénieur en chef du Water-Staat , président de la Société des ingénieurs des Pays-Bas ; M. le conseiller privé Lentze , attaché au ministère du commerce à Berlin, président des comités que le gouvernement Prussien a établis pour les constructions hydrauliques et l’entretien des digues sur laVistule. Ces savants , auxquels se sont joints, en qualité de commissaires pour la France, M. Renaud , inspecteur général des Ponls-et-chaussées, et M. Lieussou, ingénieur hydrographe de la marine, viennent de partir pour l’Égypte, accompagnés de M. de Lesseps. Il y a donc lieu d’espérer que la solution définitive de cette grande question ne se fera pas attendre.

Nous appelons de tous nos vœux la prompte exécution de cette œuvre immense, qui intéresse à un si haut degré toutes les nations civilisées. Le percement de l’isthme de Suez abrégerait de plus de moitié la distance qui sépare les Indes des principales contrées de l’Europe et de l’Amérique. Suivant un tableau dressé par M. le professeur de géologie, Cordier, la navigation parle canal de Suez jusqu’à Bombay, comparée à la navigation actuelle par l’Atlantique elle cap de Bonne- Espérance, offre une différence de quatre mille trois cents lieues de moins pour les navires partant de Constantinople, de trois mille sept cent soixante-dix-huit lieues de Malte, de trois mille six cent vingt lieues de Trieste, et de trois mille deux cent soixante-seize lieues de Marseille. Cette différence est de plus de deux mille cinq cents lieues pour les ports de Cadix, Lisbonne, Bordeaux, le Havre, Londres, Liverpool , Am sterdam, Saint-Pétersbourg, New-York et la Nouvelle- Orléans.

Des calculs modérés et certainement incomplets por-

tent le mouvement commercial entre l’Inde et les principaux ports de l’Europe à deux millions de tonneaux et deux milliards de francs, répartis seulement entre l’Angleterre, la France, la Hollande, l’Espagne et les villes anséatiques. Ce mouvement, qui s’exécute aujourd’hui parle cap de Bonne-Espérance, le long de la côte d’Afrique, navigation interminable, dispendieuse, semée de périls de tout genre, se fera presque entièrement par la Méditerranée et la mer Rouge, le chemin le plus naturel, le plus court et le plus économique. Quelle facilité désormais pour exploiter dans toute leur immense étendue les îles de la Sonde, l’Australie, l’Afrique orientale, le bassin occidental de la mer des Indes, le golfe d’Oman, le golfe Persique, l’Arabie, l’Abyssinie, pour ouvrir au commerce européen la Chine et le Japon, pour coloniser la Malaisie, l’Océanie! C’est un monde nouveau livré à l’activité de l’Europe; mais les avantages commerciaux de l’entreprise ne sont que le côté secondaire de la question ; ils ne sont rien si on les compare aux conséquences que l’ouverture du canal des deux mers doit avoir pour la civilisation du monde.

On a dit quele projet de percement de l’isthme pourrait empêcher l’exécution du chemin de fer d’Alexandrie à Suez, qui est considéré parla politique anglaise comme essentiel à ses intérêts dans l’Inde. Ce chemin, au lieu d’être entravé par le canal des deux mers, lui devra, au contraire, toute sa valeur ; car, étant destiné à transporter les voyageurs, les dépêches, les marchandises de prix, le numéraire, il n’obtiendra de produits suffisants que par le mouvement dû au grand commerce maritime à travers l’isthme de Suez. Le pacha d’Égypte a reconnu que ces deux entreprises devaient se compléter l’une par l’autre, et c’est dans cette pensée qu’il a décidé le

l’égypte. 417

prompt achèvement de la troisième section du chemin de fer entre le Caire et Suez.

Une autre objection a été faite en Angleterre. On s’est demandé si les relations commerciales et maritimes de la Grande-Bretagne ne seraient pas affectées d’une manière fâcheuse par l’ouverture d’une voie nouvelle qui , en rapprochant les distances, faciliterait et augmenterait la navigation des autres pays avec l’extrême Orient. Il nous paraît difficile de concevoir qu’une entreprise destinée à abréger de près de moitié la distance entre l’Occident et l’Orient du globe ne convienne pas à la Grande-Bretagne, maîtresse de Gibraltar, de Malte, des îles Ioniennes, d’Aden, d’établissements importants sur la côte orientale et sur la côte méridionale d’Afrique, et qui possède l’Inde et l’Australie, L’Angleterre, aussi bien et plus encore que la France, doit vouloir le percement de cette langue de terre de trente lieues, que tout homme, préoccupé des questions de civilisation et de progrès, ne peut voir sur la carte sans éprouver le vif désir de faire disparaître cet obstacle laissé par la Providence sur la grande route du commerce du monde. Les ports de l'Europe , surtout ceux de la Méditerranée, profiteront, il est vrai, de l’ouverture de l’isthme de Suez ; mais l’Angleterre, dont la marine commerciale est supérieure à celle de toutes les nations européennes réunies, ne peut que profiter elle-même, dans une proportion beaucoup plus forte, de l’accroissement de relations qui résultera né-cessairement du rapprochement des lieux d’échange. Non-seulement elle jouira du précieux avantage de se trouver plus près de ses colonies de l’Inde; mais elle augmentera à un degré incalculable son influence sur bien d’autres rivages, et peut-être étendra -t- elle un jour sa puissance au sud et à l’orient de l’Afrique,

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comme la France a étendu la sienne sur l’Afrique septentrionale.

Les craintes qui ont été exprimées ne nous semblent donc nullement fondées ; et nous espérons que, du moment qu’il sera reconnu qu’aucun obstacle matériel rie s’oppose au percement de l’isthme de Suez , toutes les nations de l’Europe se mettront d’accord avec la Porte Ottomane et le vice-roi d’Égypte, pour contribuer à la réalisation d’une œuvre où les intérêts universels trouveront satisfaction.

l’heptanomide ou région des sept nomes. — LES

VALLÉES DE KOLZOUM ET D’EL-ARABAH. — LES MO¬ NASTÈRES DE SAINT -ANTOINE ET DE S'.INT-PAUL. —

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