CHAPITRE VI
Le Caire de Sélim à Bonaparte
Les orientalistes qui se sont occupés de l'architecture musulmane au Caire ne poussent pas en général leurs travaux plus loin que la conquête turque. Certains d’entre eux considèrent qu'aucun des monuments construits par les Ottomans ne mérite qu'on y fasse attention ; d'autres allèguent que le style en est purement et simplement celui de Stamboul et ne rentre pas par conséquent dans le même ordre d'études que les monuments des dynasties précédentes.
Il me semble que ces deux points de vue sont erronés. L'influence turque a en effet considérablement modifié
le galbe des mosquées, mais depuis celle d'Ibn Touloûn
jusqu'aux édifices d'el Ghoûry, diverses influences étrangères avaient apporté bien des changements dans l'aspect des monuments du Caire et l'évolution progressive du style est précisément une des raisons qui rendent l'histoire de l'architecture en Égypte tout spécialement intéressante. Le changement, d’ailleurs, ne fut pas aussi brusque que l'on veut bien le dire, et il existe plusieurs mosquées, celles de Khâirbek, de l’'émir Akhor, de Bibars el Khayât, que l'on peut désigner comme représentant un style de transition. De plus, tout en adoptant pour la plupart des mosquées le plan ottoman inspiré à l'origine par l'église Sainte-Sophie à Byzance et qui est d'une grande beauté avec son vaste dôme s'étendant sur la salle de prière, les merveilleux artistes qu'étaient les ouvriers égyptiens continuèrent à élaborer avec amour les mosaïques de marbre et la marqueterie de bois précieux ; une ou deux mosquées, des sébils, quelques restes de beaux palais, sont encore là pour prouver que la grâce et la beauté de l'ornementation n'avaient pas été complétement étouffées par les conquérants. Quoi de plus exquis comme décor que l'intérieur de la petite mosquée du Cheikh el Bordeiny, qui date de 1790, avec ses mosaïques où la nacre, l'écaille, l'émail bleu et vert turquoise, ont été mis à contribution, ses plafonds
dignes de l'époque de Qâitbây, ses verrières et ses mou-
charabiyas (1) ? Ou encore que celui de la maison du prévôt des orfèvres, Gamâl-ed-Din edh Dhahaby, heureusement préservée par les soins du gouvernement du sort de tant d’autres palais charmants, que l'on a laissé tomber en ruines et dont, en certains cas, on a même hâté et consommé la destruction. |
Enfin, qui n'’admire en passant la grâce et l'élégance de certains sébils-kouttâbs, petits édifices construits dans un but pieux ou philanthropique,se composant au rezdechaussée d'une fontaine publique aux beaux grillages de bronze et, au-dessus, d'une loggia aux gracieuses arcades abritant une petite école pour enfants pauvres ; les artistes avides de pittoresque ont maintes fois dessiné le sébilkouttâb de Khosrau Pacha (XVI° siècle) en face de la mosquée de Qalaoûn et, à quelques pas plus loin, celui de ‘Abder-Rahman Katkhôda, datant du XVIIIe siècle.
Non, la vérité n’est pas que la beauté ait fait défaut en Égypte aux XVIe, XVII, et XVIIIe siècles, mais que l'histoire des fondateurs de ses monuments n'est plus du tout intéressante. Au lieu des sultans mamelouks, cruels et sanguinaires il est vrai, mais braves et aventureux, entourés
d'une brillante cour d'émirs, comme eux-mêmes amateurs
(1) Treillis composé de petites pièces de bois préparées au tour.
d'art et de littérature, nous ne trouvons plus que des gouverneurs de province, portant désormais le titre de pacha, rappelés et remplacés selon le caprice du sultan de Stamboul, et occupés presque uniquement à amasser des biens injustement acquis.
Ce ne sera plus que sous le grand Mohammed ‘ Aly que l'Égypte recouvrera une place parmi les nations historiques. L'histoire de sa dynastie, — à laquelle nous devons le noble souverain dont l'Égypte a actuellement le droit de s’enorgueillir — est cependant, trop récente pour être comprise dans une série d’études qui a de modestes prétentions archéologiques.
Quelques-uns des monuments fondés après la conquête turque rappellent pourtant d'intéressants souvenirs. Ils composent une série qui suffirait à prouver que cette époque n'a point été stérile au point de vue de l'architecture, mais, au point de vue historique, cette étude manque un peu de suite, car il faudrait pour relier les uns aux autres les épisodes qui composent ce chapitre, de longues et arides énumérations d'événements ternes et sans intérêt.
Le premier des gouverneurs de l'Égypte après la conquête fut l’'émir Khâirbek, dont la trahison avait décidé la défaite de l'armée mamelouke au champ de bataille de
Marg Dâbiq, en 1516. Il était lui-même fils d'un émir ma-
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melouk, cas assez rare parmi les Circassiens qui atteignaient alors aux plus hautes dignités et qui avaient presque toujours été achetés dans leur enfance ; il avait plusieurs frères dant l'un fit une assez brillante carrière et fut gouverneur de Syrie sous el Ghoûry. Au temps du sultan Mohammed fils de Qâitbây, Khâirbek fut ambassadeur à Constantinople, où il devint peut-être fortement Turcophile. En 1504, il était vice-roi d'Égypte à Alep et en portait encore le titre lorsqu'il contribua à la défaite d'el Ghoûry par le sultan Sélim. Il est d’ailleurs probable que non seulement le gouverneur d'Alep mais un autre émir, Ganbardy el Ghazzâly, qui commandait l'aile droite de l'armée mamelouke, avait été acheté au préalable par l'or de Sélim.
C'est en récompense de sa trahison que Khâirbek fut nommé par ce dernier premier gouverneur du Caire, maintenant simple capitale de province. Son palais de Bâb el Ouazir et son mausolée, dont la ravissante coupole s'élève à côté de la mosquée d'Aqsunqur, existaient déjà, apparemment, à cette époque, mais la mosquée adjacente aurait été construite, selon 'Aly pacha Moubarak, après son élévation et serait par conséquent un des premiers monuments de l’époque turque (P1. 35).
A l'occasion de sa nomination au poste de gouverneur,
Khäirbek fit un mariage approprié à sa haute position ; il épousa la princesse Masrbây, veuve d'un des prédécesseurs éphémères du sultan el Ghoûry, mort en 1499, et l'installa au palais qu'il occupait maintenant à la Citadelle. Les noces eurent lieu en Ramadan, ce qui scandalisa fortement la population, ainsi que le fait que plusieurs dames s'y rendirent montées à ânes. Le mariage fut évidemment plutôt malheureux, car le chroniqueur Ahmed Ibn Iyâs raconte que deux ans plus tard, en 1519, on parla beaucoup au Gaire de ce que le gouverneur avait presque tué sa femme à force de la battre.
On raconte bien d’autres cruautés de sa part ; Ibn Iyâs assure qu'il fit mourir plus de 10.000 personnes. Il jouissait de voir souffrir et faisait volontiers torturer ses esclaves en sa présence. Le peuple le détestait et se réjouit secrètement lorsqu'il tomba malade en 1521 d'un érysipèle. Quelques jours avant sa mort, pris subitement de terreur à l'idée du Jugement Dernier, il s'efforça d'apaiser la vengeance divine en ordonnant une quantité d'aumônes et en faisant libérer des prisonniers et des esclaves. Cependant, d'après la tradition populaire, on entendit pendant longtemps son âme gémir dans son tombeau et implorer le pardon d'Allah.
Deux ans auparavant, le sultan Sélim le Conquérant