CI. Creswell
Intérieur de la Mosquée de Mahmoud Pacha (1521).
était mort et son fils, Soliman le Magnifique, lui avait succédé. Il est superflu de rappeler que c’est de ce règne que date l'importante convention entre les États chrétiens d'Europe et la Turquie que l'on nomme Capitulations et qui ont encore force de loi en Égypte. Pour ce grand monarque, un des personnages les plus importants d'une époque ou régnèrent François I®, Charles Quint, Elisabeth d'Angleterre, le Pape Léon X, Sigismond de Pologne, Akbar le Grand Mogol, et dont l'empire arriva à comprendre tout l'Orient que nous appelons maintenant Moyen, ou Proche, l'Égypte n'était sans doute qu'une province dont il n'avait guère le temps de se préoccuper. Il paraîtrait cependant que Soliman compléta l'organisation du système administratif instauré par son père, tout en laissant au Gouverneur ou Pacha, le soin de l'appliquer. Quatorze de ces pachas se succédèrent pendant le long règne du grand sultan et leur histoire n'est qu'une interminable suite d'intrigues, de révoltes et de scandales plus ou moins officiels. L'un d'eux, nommé Solimân comme son maître, fit construire la jolie petite mosquée ottomane qui se trouve dans l’enceinte de la citadelle, au nord-est, et que l'on appelle Sidi Sâria par suite d'une confusion avec un personnage légendaire.
Ce monument, contemporain des plus belles mosquées
de Constantinople, est d'une grâce et d'une harmonie remarquables ; le plan en est de pur style ottoman, mais les détails de l'ornement révèlent l'emploi de l’adroite main-d'œuvre égyptienne.
Un autre, nommé Mahmoud Pacha, véritable brute à face humaine, qui n'avait rien à envier à Khâirbek au point de vue de la férocité, construisit la mosquée rouge et blanche qui se trouve entre la belle mosquée moderne d’er Rifâ'y et la Citadelle (P1. 36). Il fut assassiné à la suite d'un complot dont on ne découvrit pas les auteurs et pour lequel on décapita deux fellahs innocents. Geci se passait en 1567, un an après la mort de Soliman le Magnifique. Ge fut donc son successeur qui nomma le gouverneur qui devait remplacer l'’affreux Mahmoud, Sinân Pacha, gouverneur d'Alep et officier distingué. Lui aussi fit construire une mosquée, la Sinanîya, à Boulaq (P1.37), qui est moins connue qu'elle ne le mérite, car le style ottoman en est fort beau. Ge gouverneur portant le même nom que le grand architecte du sultan Soliman à Stamboul, ilest tentant de les confondre, quoiqu'ils n'aient pas été tout à fait contemporains.
De la mosquée de Messih Pacha, son successeur, à Arab Yassar, 1574, il vaut mieux ne pas parler, mais il en est une autre, achevée une quinzaine d'années plus tard, qui
oîfire le plus grand intérêt au double point de vue de l'ar-
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chitecture et de l’histoire anecdotique. C'est la mosquée de la « Reine Sophie » Malika Sañfïiya, qui se trouve dans le quartier appelé Daoudiya.
: Perchée au haut d'un immense perron circulaire, et précédée comme dans la plupart des mosquées ottomanes d'une cour à portiques, la salle de prière de cette mosquée présente plusieurs particularités architecturales que je recommande à l'attention des techniciens, et quelques détails exquis, entre autres un minbar en marbre sculpté à jour qui rappelle tout à fait les cheîs d'œuvres du genre à Stamboul.
Cette mosquée, comme du reste plusieurs autres au Caire, porte un nom de femme, celui de la reine Safñiya, épouse du sultan Mourad III, bien que cette princesse ne l’ait pas fondée comme elle aurait voulu le faire croire à la postérité.
L'histoire de Safiya est des plus romanesques ; c'était une Vénitienne de la noble famille Baffo, dont le père était gouverneur de Corfou, et qui avait été faite prisonnière à l'âge de quatorze ans environ par des pirates musulmans, un jour qu'elle se rendait chez son père en bateau avec d’autres nobles dames de Venise. Sa beauté exceptionnelle la fit réserver pour le harem impérial et le sultan
conçut pour elle une violente passion qu'elle sut continuer
à lui inspirer jusqu'à sa mort. Déjà sous le règne de Sélim IT, père de Mourad, l'influence des femmes à la cour ottomane était devenue prépondérante, et avant de connaître la belle Vénitienne, Mourad se trouvait absolument sous le joug de sa mère, une juive nommée Nour Banou, et de sa sœur Asma Sultane, mariée à Sokolli Pacha.
Ces deux femmes virent naturellement avec inquiétude la faveur croissante de la nouvelle venue, déjà favorite en titre, et cherchèrent par tous les moyens à la combattre. Mais elles eurent beau l'exposer aux charmes des plus belles esclaves, Mourad, séduit un instant par une certaine clairvoyante, Razîya, qui lui avait prédit l'avenir quand il était prince héritier, puis par une brillante danseuse hongroise, s'arracha à ces tentations pour retomber, plus épris que jamais, aux pieds de Safiya.
Nour Banou feignit de croire que la magie y était pour quelque chose et que son fils était ensorcelé ; elle fit exécuter plusieurs esclaves de sa belle-fille, mais sans résultat, et elle finit par mourir de rage et de désespoir. Pourtant, elle se réconcilia sur son lit de mort avec Safiya et lui conseilla de se faire servir par une affranchie à elle, la puissante Gouvernante du Sérail, nommée Djanfida. Safiya profita de ce qu'elle pouvait laisser à Djanfida le gouvernement
intérieur du sérail pour donner tout son temps à des affai-
res d'État. Elle avait acquis sur son mari un tel empire que rien n'avait lieu sans son consentement et elle utilisait cette influence toutes les fois qu’elle pouvait le faire servir aux intérêts de sa patrie, la République de Venise. Ce sultan, faible et vicieux, avait cependant le goût de la belle architecture et fonda une quantité de mosquées en Turquie ; la reine voulut en faire autant et construisit, entre autres, une mosquée à Scutari.
A la mort de Mourad, Safiya permit, peut-être même ordonna, l'exécution des dix-neuf frères de son fils Mehmet, selon la barbare coutume ottomane d’après laquelle tous les prétendants possibles étaient supprimés à l’avénement de chaque sultan. Elle continua sous le règne de Mehmet III à exercer une influence souveraine, due, selon quelques historiens, aux infâmes encouragements qu'elle accordait aux vices de son fils ; il était encore plus faible que son père et son gouvernement îut marqué par une foule d'erreurs dont notre héroïne était peut-être responsable.
Lorsque Mehmet III mourut en 1603, son fils Ahmed, qui n'avait que quatorze ans, se signala par une fermeté tout à fait inattendue : il refusa de permettre les exécutions ordinaires et garda son frère Moustafa auprès de lui. Quant à sa grand-mère, il la relégua au Vieux Sérail,
avec toutes ses esclaves, ses eunuques, etc., il lui retira
toute espèce d'ingérence dans les affaires d'État et fit exécuter son majordome, depuis longtemps son confident.
Safiya vécut dans l'obscurité pendant plusieurs années et il paraîtrait que c'est alors qu'elle fit placer sur la mosquée au Caire dont il est ici question l'inscription mensongère qui lui en attribue la fondation.
D'après les archives du Ministère des Ouagis au Caire, en effet, cette mosquée aurait été fondée vers 1594 par un eunuque appartenant à la reine, qui fit mettre la main sur l'édifice par un autre de ses esclaves, alléguant que le iondateur, étant lui-même esclave et propriété, n'avait pas le droit de posséder cet immeuble. Un procès eut lieu dont les détails sont curieux au point de vue des mœurs légales du temps mais ne jettent pas sur Safîiya un jour très favorable.
Sous le règne de Mehmet III, de fréquentes émeutes eurent lieu parmi les troupes en Égypte et les troubles augmentèrent encore au temps d'Ahmed Ier. Les Pachas se succédaient, les uns cruels, d'autres trop indulgents, les troupes se livraient aux excès les plus sanguinaires et le malheureux peuple était opprimé. De plus, en 1619, une épidémie de peste décima littéralement la population.
En 1624, les soldats et les habitants s'unirent pour refu-
ser de recevoir un nouveau gouverneur, nommé ‘ Aly Pacha
que le sultan leur avait envoyé ; ils insistèrent pour garder Moustafa Pacha, qui les gouvernait depuis trois mois, et la Porte dut céder. Ce Moustafa ne méritait pourtant pas une telle popularité : une nouvelle épidémie de peste ayant fait mourir une foule de riches propriétaires, il se déclara leur héritier et s'appropria ainsi des biens immenses. Les héritiers légitimes adressèrent leurs plaintes à la capitale et le gouverneur peu scrupuleux fut rappelé à Constantinople et décapité.
Cependant une première atteinte avait été portée à l'autorité déléguée par le sultan aux mains du Pacha et, depuis cette époque, l'on peut constater que le pouvoir des beys, comme l'on appelait alors les émirs d'origine mamelouke, va en augmentant et arrive à contrebalancer le pouvoir du gouverneur. Le chef de ces beys était intitulé Cheikh el Balad et était dès la fin du XVII: siècle un personnage de première importance.
A partir de ce moment, l'histoire devient encore plus confuse, il n'est plus question que de troubles, d'intrigues et de batailles sanglantes entre les différents partis. Au commencement du XVIIIe siècle, deux chefs de parti, saisis d'une considération inaccoutumée pour les malheureux citadins, avaient contracté l'habitude de se donner rendez-
vous dans une plaine en dehors de la ville, suivis de leurs
troupes et de s'y livrer bataille ; le soir venu, ils rentraient tranquillement chacun chez soi pour recommencer le lendemain à s'entretuer — comme s'il se fût agi d’une partie de polo.
L'autorité du Pacha avait fini par décroître à un tel point qu'il était maintenant tout à fait incapable d'enrayer les excès des diverses factions militaires ; le Cheikh el Balad, chef des Beys, disposait des mamelouks armés des partisans de sa famille, qui, ainsi que ceux des maisons rivales, continuaient à acheter et à former quantité de ces jeunes gens, circassiens pour la plupart.
Quelques-uns d'entre eux devenaient plus tard oîficiers des troupes turques ; ainsi Ismaël Radouan et Ibrahim, deux beys ayant appartenu l'un à la famille Kasdaglou, l'autre à la famille Gelfy, qui firent beaucoup parler d'eux vers le milieu du XVIII® siècle, commandaient chacun un régiment, l'un des janissaires, l’autre de «azabs » ce qui leur valait le titre de Katkhôda ou Kikhiya, qui veut dire « député » ou « lieutenant », à peu près la même chose que le mot « Khalifa » pris dans son acception originelle.
Le Cheikh el Balad contre lequel ces deux hommes s'étaient unis et qui fut finalement leur victime, était un certain Othmân Bey dont on raconte un jugement digne de
Salomon. Un ânier du Caire ayant trouvé un trésor dans
sa maison, recommanda à sa femme d'en garder le secret, pour ne pas en être dépouillé par le gouvernement. Elle, cependant, lui réclama des bijoux et des parures, et, furieuse de ce qu'il les lui refusait, alla le dénoncer au Cheikh el Balad. La sentence que celui-ci prononça était inattendue : « Garde ce que Dieu t'a donné », dit-il à l'ânier, « mais répudie ta femme ».
Cet Othmân Bey était un homme d’un caractère noble et dont l'autorité était respectée ; ce fut le premier émir mamelouk après la conquête qui se permit d'inviter le pacha ottoman à une fête dans sa maison. Sa propre incorruptibilité et sa sévérité envers les fraudeurs firent sur toute la population une impression qui dura longtemps après lui.
Ibrahim Katkhôda réussit à devenir Cheikh el Balad ; il possédait plus de deux mille mamelouks, dont l'un, nommé ‘Aly, surnommé e/ Kebîr ou «Le Grand», était destiné à jouer un rôle historique. Il eut en effet un avancement rapide, forma à son tour une nombreuse milice de belliqueux esclaves blancs et, par une série d'efforts et d'aventures trop longues pour être racontées ici en détail, réussit presque à rendre l'Égypte indépendante de la Turquie. Son but était de ressusciter l'empire syro-
égyptien et d'assumer lui-même le rôle des sultans ma-
melouks. Étant arrivé à se faire nommer Cheikh el Balad, il trouva moyen de se faire un monopole de l'importation et de l'éducation des esclaves blancs, afin que nul autre que lui-même ne puisse disposer de cette redoutable soldatesque. De plus, il fit donner à ses créatures tous les grades disponibles dans l'armée égyptienne aux dépens des Turcs promus par le sultan ottoman. Il avait fait conférer le rang de bey à dix-huit jeunes Circassiens ou Géorgiens sur la fidélité desquels il croyait pouvoir compter ; l’un d'eux, Soliman Bey, était déjà Katkhôda des janissaires. Deux autres, Ibrahim etMourad étaient les deuxcélèbresmamelouks qui tentèrent de résister à l'invasion de Bonaparte quelques années plus tard. Ahmed, surnommé el Gazzar, le Boucher, à cause de sa férocité sanguinaire, devint plus tard gouverneur de Saint-Jean-d'Acre et y joua un rôle important comme allié des Anglais.
Enfin celui que'Aly Bey chérissait particulièrement et auquel il avait donné sa fille en mariage, Mohammed, dit Abou Dhahab, finit par amener la perte de son bienfaiteur. Quoique prévenu contre Mohammed Bey à plusieurs reprises par des partisans plus fidèles, ’Aly Bey refusa de se méfier de lui et ce n’est que lorsqu'il vit son protégé s'avancer contre lui à la tête d'une armée ottomane que ses yeux
se dessillèrent enfin.