DE LA COMMISSION DES SAVANTS
VENUS EN EGYPTE POUR ARRÊTER LES BASES DU PROJET DU -CANAL DE SUEZ EN 1888
ANNEXE N° i
Rapport à Son Altesse le Vice-Roi
sur le système d'irrigation à établir dans la haute
et moyenne Ég^ypte.
« Son Altesse le vice-roi a demandé Tavis de la com- « mission internationale du Canal de Suez sur le système « d'irrigation qu'il conviendrait d'établir dans la haute et « moyenne Egypte.
« Après une exploration du terrain pendant laquelle « elle s'est éclairée de l'expérience de Linant-bey, la com- « mission a formulé, dans le présent rapport, l'avis qui « lui est demandé.
« Le territoire de la haute et moyenne Egypte est une « plaine d'alluvions de deux cents lieues de longueur sur « trois à quatre lieues de largeur, encaissée entre deux « chaînes de montagnes à très peu près parallèles qui se « réunissent aux cataractes. A mesure que l'on remonte « les vallées, les terrains cultivables diminuent de largeur « par degrés insensibles, ils ne disparaissent qu'en un « seul point, à Djebel-Silsileh, oii les contreforts des deux « montagnes descendent jusqu'au 'lit du fleuve. Cette
« plaine uniforme, inclinée vers la mer de trois quarts par « lieue, offre Faspect général d^un sillon large et peu pro- « fond, parallèle au gisement des montagnes; la partie « saillante du sillon formée par les berges du Nil est ds^ns « TEst de la plaine, la partie creuse est dans TOuest; elle « sert de lit à une dérivation du fleuve alimentée par trois « bouches : le Rasman, le Sohagieh et le Baryoussouf.
« Le Nil longe de très près la chaîne orientale, dont il « baigne parfois les contreforts ; il ne laisse dès lors sur la « rive droite que des lambeaux insignifiants de terres cul- « tivables, tandis que sur la rive gauche les rives s'éten- « dent en moyenne sur la lai'geur de trois lieues.
« Le sol de la vallée offre invariablement une première « couche de terre végétale de 7 à 8 mètres d'épaisseur, « reposant sur un dépôt do sable de mer d'une profon- « deur indéterminée descendant probablement jusqu'au « roc; ces sables affleurent en général le niveau du Nil « à Fétiage; par suite, ils sont toujours humides. En creu- « sant sur un point quelconque de la plaine, on trouve « l'eau dès qu'on les atteint; les eaux de ces puisards a étant légèrement saumàtres, on doit en conclure que « les sables sont imprégnés de sel. La couche de terre « végétale qui leur est superposée n'étant pas entièrece ment imperméable, l'humidité la pénètre de bas en « haut et remonte par l'action de la capillarité jusqu'au « sol qu'elle recouvre d'efflorescences salines. Ce sol « deviendrait bientôt improductible s'il n'était délavé an- « nuellement par les eaux du Nil.
« L'inondation et l'irrigation des terres sont donc, dans « la haute et moyenne Egypte, les conditions indispen- « sables à toute culture.
« La culture par inondation se pratique dans la partie <( centrale de la plaine, c'est-à-dire dans les terrains bas, « susceptibles d'être recouverts par les eaux pendant les
« crues du fleuve. On l'a développée et régularisée dans « la haute et moyenne Egypte, en rendant les berges du « Nil insubmersibles et en coupant ]a plaine par une série (( de levées transversales allant du fleuve à la montagne « Ouest. On a ainsi obtenu une série de bassins d'inon- « dation étages, traversés dans leur partie basse par la « grande dérivation du Nil qui alimentait la bouche du « Rasman, Sohagieh et Baryoussouf.
« Indépendamment de cette artère commune qu'on a « progressivement rétrécie aux diverses levées, chaque « bassin est mis en communication avec le Nil par deux « saignées, Tune en amont, l'autre en aval, pratiquées « dans les berges du fleuve, les eaux y affluent lorsque « le Nil monte par la grande dérivation, par la saignée « d'amont; elles se retirent lorsqu'il baisse par la grande « dérivation, par la saignée d'aval, et au besoin par des « ouvertures pratiquées dans la levée qui le sépare du « bassin inférieur.
« Ces dispositions ont réglé les inondations et les ont (< étendues sur deux millions de feddans, c'estç-à-dire sur « la presque totalité des terrains inférieurs au niveau du « Nil dans les grandes crues. La culture par inondation « a donc reçu déjà à très peu près le développement dont « elle est susceptible. Les seules améliorations qu'elle « comporte devront avoir pour but de suppléer à l'insuf- « fisance des crues du Nil dans certaines années.
« La culture par irrigation est généralement pratiquée « sur les bords mêmes du fleuve, au moyen de machines « mues par des hommes (le chadouf) ou par des bœufs « (la sakieh).
« Ces machines primitives et grossières puisent l'eau « dans le Nil et l'élèvent au niveau des terres.
« Ce travail exige, par chaque feddan à arroser, 486 « journées d'hommes ou bien 408 journées d'hommes et
(( 143 journées de bœufs. £n admettant que les deux sys- « tëmes de machines fournissent par moitié Feau néces- « saire àTarrosage des 500,000 feddans cultivés actuelle- « ment par irrigation, le service de ces machines enlève « aujourd'hui aux travaux agricoles proprement dits « S5,000 hommes et 15,000 bceufs.
« Le mode suivi jusqu^à ce jour pour élever les eaux « est donc trop cher et exige trop de bras pour être sus- « ceptible d'extension. On ne pourra dès lors songer à « développer sur une grande échelle les irrigations dans « la haute et moyenne Egypte, qu'en employant des tt moyens nouveaux pour se procurer l'eau nécessaire à « l'arrosage.
« Deux moyens se présentent tout d'abord :
« 1*" Un canal d'irrigation alimenté par une prise d'eau « faite au moyen d'un barrage;
« 2° Une série de machines à vapeur convenablement « espacées le long du Nil.
« Dans ce premier système, la dépense d'établissement « est considérable et doit être accomplie en totalité avant « de produire un résultat utile. Mais elle peut être abais- « sée de moitié en faisant exécuter les terrassements par « corvées.
« La dépense d'entretien est d'ailleurs très faible. Quant « à la gêne que la prise d'eau à Djebel-Silsileh apporterait « à la navigation du haut Nil, elle parait compensée par la « faculté d'accroître, au moyen du canal, l'étendue des « terrains inondés dans les faibles crues.
« Dans le deuxième système, la dépense d'établissement (t est médiocre, et elle peut être fractionnée par parties « donnant chacune un résultat immédiat. Mais la dépense « d'entretien, qui serait considérable en tout pays, est « accrue en Egypte par un chômage de trois mois, par « l'obligation de tirer le combustible de l'étranger, par
« la difficulté de remplacer les ouvriers mécaniciens et de « réparer les machines.
« Chaque système a donc des avantages et des inconvé- « niants qui lui sont propres ; le choix à faire n'est pas « une question de principe ; c'est une simple question de « chiffres, dont la solution est tout entière dans la com- « paraison des dépenses afférentes à chacun d'eux.
« La commission, n'ayant pas toutes les données néces- (c saires pour établir avec précision le chiffre des dépen- « ses dans les deux systèmes, a dû se borner à un aperçu (c bien vague, sans doute, mais toutefois suffisant pour tt motiver son choix.
« Le nombre des machines et les dimensions du canal « sont en raison de la masse d'eau que l'on devra élever. « Cette quantité d'eau dépendra de l'extension qui sera « donnée à chaque genre de culture, elle est subordonnée c< par conséquent au développement de la population et « aux vues du gouvernement égyptien, qu'il n'appartient « pas à la commission de préjuger.
« Sans se préoccuper de cet élément de la question, la « commission adopte pour base de l'aperçu des dépenses « le chiffre entièrement hypothétique de 3 millions do « mètres cubes d'eau pour 24 heures et pendant neuf mois (( qui^à raison de 10 mètres cubes par jour (i) pour chaque « feddan, suffiraient à l'irrigation de 300,000 feddans.
(1) L'exposé du Mimstère des Travaux Publics publié au mois d'avril de cette année indique pour la région du canal Ibralmieh 34,000 feddans seulement de culture séfi; elle prévoit 33 mètres cubes par feddan et 1,115,000»* d'eau par jour pour toute la région s'élevant à 101,000 feddans, ce qui corroborerait le chiffre de 3 millions de mètres cubes par jour pour 300,000 feddans indiqué ci-dessus par la commission.