L'Election de Léopold Ier, d'après des documents inédits
A tout drame il faut un dénoùment. Le dénoùment de la révolution belge de 1830 fut l'élection de Léopold I". Un nouveau récit de ce mémorable épisode sera aussi la conclusion de l'oeuvre que j'ai consacrée aux Fondateurs du royaume de Belgique.
Les documents inédits, qui vont passer sous les yeux du lecteur, ne feront pas seulement connaître la conduite noble et loyale du prince Léopold de Saxe-Cobourg ; ils permettront, en introduisant sur le premier plan des hommes qui jusqu'à présent s'étaient dérobés à l'attention de la postérité, ils permettront, dis-je, de rendre hautement justice à leur patriotisme et à leur prudente habileté. Improvisés diplomates, ces patriotes surent lutter, et non sans succès, contre les plus redoutables antagonistes.
Peut-être trouvera-t-on que je me suis montré sévère à l'égard de Talleyrand. Ne méritait-il pas notre méfiance et notre blâme? Dans son étude sur ce personnage célèbre,
Sainte-Beuve n'hésite point à signaler sa « cupidité honteuse » et ses « habitudes de trafic et de marché » . Il ne m'appartient pas de dire que Talleyrand s'est montré vénal dans les négociations relatives à la question belge ; mais ce qui est indéniable, c'est qu'il a vu avec dépit l'heureuse journée du 21 juillet 1831.
18 mars 4 882.
Le 20 mars 1831, M. Van de Weyer, ministre des affaires étrangères, adressait à M. Le lion, représentant du régent de la Belgique à Paris, une dépêche très alarmante sur la situation du pays. L'ancien membre du Gouvernement provisoire s'exprimait en ces termes :
« La situation où se trouve notre patrie exige impérieusement que des explications positives soient demandées au cabinet français relativement au choix de notre futur monarque. Depuis l'époque où S. M. Louis-Philippe a déclaré ne pouvoir accepter pour son fils, M. le duc de
Nemours, la couronne de la Belgique offerte à ce jeune prince par le Congrès national, interprète fidèle des vœux de l'immense majorité du peuple, nos ennemis ont repris toute leur audace, et il ne cessent de s'agiter, soit dans les pays étrangers, soit dans l'intérieur de nos provinces, pour nous replacer de nouveau sous le joug de la maison d'Orange. Tant qu'une élection conforme à nos véritables besoins et officiellement acceptée ne nous aura pas donné pour chef définitif et héréditaire un prince dont le nom et les alliances puissent présenter une garantie de stabilité pour notre indépendance et pour nos institutions, nous aurons toujours à redouter les nouvelles intrigues en faveur de quelque membre de la dynastie déchue Nous accepterons toutes les combinaisons plutôt que de courir la chance de retomber sous la main des Nassau. Le Congrès n'hésitera point soit à élire le prince de Saxe- Cobourg, soit à donner son suffrage même au prince Charles de Naples, si nous sommes assurés que la France persiste à nous refuser le duc de Nemours et qu'elle consent à reconnaître, comme roi des Belges, le prince que nous aurons choisi. Mais il faut que cette assurance soit officielle et que l'acceptation et la recon-
l'élection dk léopold I«\ 3
naissance soient certaines et immédiates. »
M. Le Hon, ayant reçu la dépêche de M. Van de Weyer, s'en occupa immédiatement dans des entretiens qu'il eut avec Louis-Philippe, avec Casimir Périer, le nouveau président du conseil, et avec le comte Sébastiani, ministre des affaires étrangères. « J'ai posé nettement les questions, répondit-il le 24 mars. L'embarras est extrême. Je me suis assuré qu'on est très prononcé contre une restauration; que, malgré la répugnance pour Cobourg, répugnance très grande, on le préférerait à un pareil événement. (J'étais dans l'erreur lorsque récemment j'avais conjecturé le contraire.) J'ai appuyé des plus fortes raisons l'intérêt de la France à la révocation du refus, dans les circonstances actuelles. Le Conseil doit délibérer ce soir sur cet important objet. Il ne m'est guère permis d'espérer ; au moins tâcherai-je de connaître positivement la politique du cabinet à notre égard, dans les circonstances que nous devons prévoir. » M. Le lion ajoutait : « Une des réponses que j'ai déjà obtenue, c'est que le Gouvernement ne peut s'engager à prêter appui au chef qui serait élu <pie lorsqu'il le connaîtra. On nous recommande avec instances ici de ne pas commencer les hostilités. C'est un point sur lequel le président du
4 l'élection de LÉOPOLD ie r .
conseil appuyait beaucoup ce matin. On a une haute opinion des forces de la Hollande et des succès qu'elle pourrait obtenir, appuyée de la Confédération germanique. J'ai trouvé le nouveau président très disposé à mettre fin à l'état d'incertitude qui nous mine. Je lui ai fait comprendre que nous voulions l'indépendance ; que le vœu public favorisait le système politique qui redoute la guerre; que la France nous devait donc justice et appui dans l'ordre de ses intérêts mêmes. »
La dépêche du 20 mars pouvait être regardée comme le testament politique de M. Van de Weyer. Sept jours après, il était remplacé au ministère des affaires étrangères par M. Lebeau.
Le 28 mars, M. Lebeau adressait une importante communication à M. d'Arschot, que le Gouvernement anglais avait jusqu'alors refusé de recevoir officiellement comme ministre plénipotentiaire du régent de la Belgique. « Votre sagacité vous fera parfaitement comprendre, lui écrivait M. Lebeau, la nécessité de ne rien faire qui puisse porter M. de Talleyrand (') à regarder la nouvelle combinaison ministérielle
(') M. de Talleyrand était ambassadeur de France à Londres.
LELECTION DE LEOPOLD I er .
comme hostile à la France. La politique du cabinet belge est essentiellement impartiale et n'aura rien d'exclusif. Notre système n'est ni anglais ni français : il est belge. L'indépendance avant tout, sans jamais laisser ignorer que cette indépendance, nous la voulons réelle, forte, et non purement nominale. Nous rencontrerions dans le Congrès, dans le pays entier, un obstacle insurmontable à l'accepter dans le sens des protocoles, alors même que le cabinet se résignerait à la subir, ee que, pour ma part, je ne me sens pas disposé à admettre. Si donc vous faites des visites officieuses à lord Palmerston, faites en aussi au prince de ïalleyrand, de manière à ne pas lui laisser supposer que nous plaçons l'influence anglaise au-dessus de l'influence française. »
M. Lebeau ajoutait que, d'après les renseignements transmis de Paris par M. Le Hon, et qui concernaient le duc de Nemours, il fallait entièrement renoncer à cette combinaison (').
(') Le comte Sébastiani écrivit le 30 mars au général Belliard, ministre de France à Bruxelles : .. Le relus de Sa Majesté (quant au duc de Nemours) est irrévocable, et nous désirons même vivement qu'aucune tcnlative ne se renouvelle en faveur du prince. Quant au choix de tout autre candidat, vous n'avez pas .pour le moment à vous en
L ELECTION DE LEOPOLD 1er.
« Toute arrière-pensée que conserverait à cet égard le nouveau cabinet ne pourrait, disait M. Lebeau, qu'ajouter aux difficultés de sa position et neutraliserait les démarches relatives au prince de Saxe-Cobourg, qu'il faut pousser avec une prudente célérité. La perspective d'une alliance de famille avec la France aiderait beaucoup à la popularité de cette candidature. C'est sous ce double rapport que vous pourrez présenter la question à lord Palmerston. 11 ne serait peut-être pas difficile d'obtenir une majorité dans le Congrès et de vaincre toutes les répugnances si ce choix devait amener une solution favorable aux questions de dettes et de limites. »
Le Congrès national avait solennellement protesté contre le protocole de la conférence de Londres du 20 janvier 1831, en tant que cet acte dépossédait la Belgique du Luxembourg et de la rive gauche de l'Escaut. Or, le représentant de la France à Londres n'avait donné au protocole qu'une adhésion conditionnelle.
Le cabinet du Palais-Royal, qui redoulait l'avè-
occuper, et vous devez même observer sur ce point la plus complète neutralité. » Mémoires du général Belliard, K II, p. 31.
LELECTION DE LEOPOLD F r . 7
nement du duc de Leuchtenberg, avait voulu entretenir les illusions des Belges au moment où tous les moyens étaient mis en œuvre pour faire triompher la candidature du duc de Nemours. Le duc de Leuchtenberg écarté, Sébastiani vint, le 4 avril, annoncer à la Chambre des députés que le gouvernement de Louis-Philippe donnait sa formelle adhésion au protocole du 20 janvier.
Cet abandon de la France excita une indignation générale en Belgique. Le 7 avril, M. Lebeau disait au Congrès : « . . . Toutes les mesures seront prises pour mettre le Luxembourg en état de défense; il est de l'intérêt et de l'honneur de la Belgique de ne pas se séparer de cette province ; et la Belgique serait digne de retomber sous le joug si elle pouvait prêter la main à ce lâche et honteux abandon... »
En sortant de cette séance orageuse, M. Lebeau écrivit au comte d'Arschot : « Vous vous apercevrez, par la lecture de la séance d'aujourd'hui, de l'effervescence qu'a excitée la communication que j'y ai faite et vous jugerez, par le langage que tient le ministère, de l'état des esprits, dont mes paroles ne sont qu'une faible image. — Le ministère ne se trompe pas sur l'intention de l'Angleterre et de la Prusse quant
s l'élection DE LÉOLOLD I".
au Luxembourg et à Maestricht. Nous sommes convaincus que ce n'est point un esprit d'hostilité contre la Belgique qui a dicté ces mesures. Qu'on nous crût assez Belges pour ne pas vouloir livrer ces portes à la France, assez forts pour les défendre contre elle, et la politique des cabinets, intéressés à maintenir une barrière contre les projets d'envahissement attribués à cette puissance, loin de nous affaiblir, nous fortifierait. La tendance naturelle de l'Angleterre est là et doit être là. — Je conçois que certains actes du Gouvernement et du Congrès, par exemple la demande de renseignements (sur le choix du chef de l'État) adressée à la France seulement, la nomination du duc de Nemours, ont dû faire croire au cabinet de Londres que le parti de la réunion était ici en majorité. Vous savez bien qu'il n'en est rien et vous sentirez aisément qu'il faut revenir sans cesse sur ce point. Cette erreur, fortement accréditée, je le crois, a besoin d'être par vous attaquée à chaque occasion. — Ne pourrait-on tout concilier : la dignité de la conférence, notre honneur national, le sort des malheureux Luxembourgeois, qui nous accableraient de malédictions et nous reprocheraient un lâche abandon, en cherchant à placer la négociation sur un terrain
l'élection de léopold I er . »
nouveau? Par exemple, nos droits sur le Luxembourg seraient réputés litigieux et le;Xuxembourg se résoudrait en une question d'indemnité. La forteresse continuerait d'être occupée par une garnison allemande, qu'on pourrait rendre plus forte qu'elle ne l'est. — Il serait utile de représenter que la France peut se résigner à voir le Luxembourg dans nos mains ; que notre possession, non contestée par elle aujourd'hui, son honneur, la foi à tant de promesses bienveillantes, rendraient difficile une agression contre la Belgique. Tandis que si le Luxembourg est occupé par la Confédération, qui toucherait ainsi aux portes de la France, celle-ci patientera tout juste autant qu'il le faut pour se mettre en mesure de faire la guerre, à laquelle elle sera incessamment poussée par l'opinion publique ('). Ainsi, au lieu d'arriver à une pacification générale, but avoué des efforts de la Conférence, on n'aura fait que prolonger une t r ève. — Vous pouvez représenter à lord Pal-
(') Louis-Philippe cependant voulait résister au parti belliqueux. — « Sa Majesté m'a dit : La France ne fera pas la guerre pour le Luxembourg et pour enlever sa forteresse à la Confédération. » Le colonel *** au général Belliard. Paris, I e ' avril 1831. Mémoires du général Belliard, t. III.
merston l'affreuse position des Luxembourgeois, tous rebelles aux yeux du roi Guillaume, l'impossibilité pour eux d'exister entre les douanes française, prussienne et belge ; ce qu'il y a d'inhumain et d'imprudent à livrer ainsi une province aux réactions politiques et à une horrible misère. Comment, assimilés aux Belges par le roi Guillaume lui-même, qui les a confondus avec nos députés dans la représentation nationale, qui a affecté aux dépenses du royaume la vente de leurs belles forêts, leurs impôts, ils ont cru en conscience pouvoir s'associer à la révolution belge, continuer de siéger avec nous et voter avec nous l'indépendance du pays! Il sera bon de s'attacher à établir qu'il n'y a dans notre invincible répugnance à abandonner nos compatriotes rien d'hostile à la Conférence, rien qui trahisse l'idée de la braver, pas plus que la résistance qu'apporterait l'Angleterre à abandonner la principauté de Galles... — La question vitale est celle du chef. Celle-là résolue, les autres se traiteraient avec moins de passion. . Tâchez, je vous en prie, de voir le prince Léopold et de le décider ; vous parviendrez, je l'espère, si la résolution du prince n'est pas irrévocable, à détruire les préventions qu'on a probablement suscitées dans son esprit
L ELECTION DE LEOPOLD I er .
contre un peuple si facile à gouverner, et qu'on lui a peint peut-être comme ingouvernable.
Intéressez son amour-propre, son honneur, son humanité, à nous tirer de la crise où se trouve notre beau pays. Montrez-lui tous les honnêtes gens, tous les vrais Belges, se ralliant autour de lui comme à un gage d'espérance, de paix et de nationalité. N'y aurait-il donc nul moyen de le décider à accepter et de laisser ad référendum les questions de limites que sa médiation et l'influence de son élection rendraient si faciles à traiter? — Une combinaison de même nature que pour Luxembourg pourrait être prise à l'égard de Maeslricht. Si l'on nous croit trop Français ou trop faibles pour défendre Maestricht, il serait possible d'amener le pays à consentir l'occupation de cette place par une garnison semi-belge, semi-allemande... »
Le comte d'Arschot dut renoncer à l'espoir d'être reconnu par le cabinet britannique en qualité de ministre plénipotentiaire auprès de la cour de Saint-James. Dans une nouvelle entrevue avec lord Palmerston. celui-ci venait de lui répéter que toute relation avec l'Angleterre était impossible aussi longtemps que la Belgique n'admettrail point le protocole du 20 janvier. M. Lebeau proposa alors au régent de rappeler
L'ÉLECTION DE LÉOPOLD 1er.
M. d'Arschot et de charger qnelques membres du Congrès d'une mission officieuse auprès du prince Léopold de Saxe-Cobourg. Après avoir pris les ordres du régent et de l'avis du conseil des ministres, M. Lebeau chargea, le 17 avril, le comte Félix de Mérode, Hippolyte Vilain XUII, l'abbé Defoere et Henri de Brouckere, membres du Congrès national, « de se rendre auprès « de S. A. R. le prince Léopold de Saxe-Co- « bourg, afin de s'assurer de ses intentions dans « le cas où le Congrès déférât la couronne de « la Belgique à S. A. B., et de donner au prince « des renseignements précis sur l'étal du pays « et la disposition des esprits en Belgique. ».
Partis immédiatement pour l'Angleterre, ces délégués rencontrèrent près de Calais M. d'Arschot, qui retournait à Bruxelles. Il était accompagné de M. Jules Van Praet, secrétaire de la légation. Les délégués ayant fait connaître le but de leur voyage à M. d'Arschot, celui-ci objecta que les difficultés étaient insurmontables. « Il n'y a plus rien à faire, ajouta-t-il, que de rappeler le prince d'Orange. » Quant à M. Van Praet, il prit le parti de retourner à Londres avec les commissaires. Il restait secrétaire de la légation et à ce titre remplaçait M. d'Arschot. « A une grande instruction,