LIGNES AÉRIENNES
Ce n'est pas une œuvre de médiocre difficulté que la construction d'une ligne télégraphique ; et Tingénieur chargé de ce soin doit y dépenser plus de zèle et de science qu'il ne parait au premier abord. 11 se trouve eu rapport avec une foule de gens, de tous métiers, et indépendants de l'administration ; puis, le service de la télégraphie exigeant des travaux tout particuliers, il a souvent beaucoup de peine à faire exécuter des détails dont l'utilité n'est pas bien comprise par l'ouvrier.
Le premier soin de l'ingénieur est d'explorer en détail le pays où il doit établir une ligne, de le parcourir plusieurs fois, d'en bien étudier le régime des eaux et des vents. Il doit connaître les vallées, les montagnes, les forêts, les routes principales et les chemins de traverse, toutes les circonstances enfin qui, de près ou de ï" loin, peuvent influer sur les conditions normales d'une ligne établie ou en faciliter la construction.
A l'aide de ces documents, on fait le tracé de la ligne, on détermine les points principaux où elle passera, les
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villages qu'elle devra traverser, les routes qu'elle devra suivre. On marque ensuite les points forcés que la nature des lieux indique pour le placement naturel de (juelques poteaux, et entre ces points on dispose convenablement les autres supports. Généralement, pour rendre la surveillance plus facile, la ligne télégraphique côtoie la route principale; mais, dans les pays montagneux, on évite les sinuosités du chemin, et on s'efforce d'aller en droite ligne, en prenant bien soin toutefois de placer les supports à des endroits d'accès facile. Il faut faire en sorte que la ligne ne présente pas de coudes brusques. Les courbures doivent se produire de loin, sur une grande longueur, afin de ne pas compromettre la solidité des supports. Au croisement des routes, il est nécessaire de placer un support afin de mettre le fil à l'abri de l'atteinte des voitures.
Dès que le tracé est achevé, on fait le piquetage des supports successifs de la ligne. Les poteaux doirentétre placés à une distance de 50 à 70 mètres les uns des autres, selon le nombre de fils; pourtant, on peut les espacer davantage quand d'impérieuses nécessités Texgent : aussi, pour traverser un vallon très-étroit, ou un cours d'eau de faible largeur, on place aux points saillants deux poteaux très-solides et le fil peut traverser plusieurs centaines de mètres.
Les supports télégraphiques doivent résister à toutes les intempéries de Tair ; à cet effet, on les injecte d'un liquide ayant la propriété d'empêcher la putréfaction, ainsi qu'on le fait pour tous les bois qui doivent être conservés longtemps ; on leur donne ensuite deux couches de peinture; et, quelquefois même, on couvre
CONSTRUCTION DES LIGSES. Ki
li'ardoisc leur pointe supérieure. Puis ils sont implantés solidement dans lé soi, dans un trou profond et peu large, autour duquel la terre sera fortement tassée. Le prix de revient d'un poteau ainsi installé est dé 3 fr. pour un support de 6 meires, et de 10 fi pour un support de 10 mètres
On emploie, en France, trois longueurs de poleaux : ils sont de 6 mèlres, de T",bO et de 10 mètres leur grosseur dépend nécessairement de la hauteur Lorsque les supports sont établis dans de bounes conditions, ils durent fort ' longtemps.
Ceux qui furent installés sur la ligne du Nord, en 1848, servent encoreen très-grande partie, bien que cettepremière pose ail été nécessairement très-imparfaite.
Surics poteaux, on cloue les cloclies de porcelaine qui soutiennent le 111 et l'isolent du sol. Suivant leur destination , ces cloches sont différentes. Outre les cloches ordinaires, on emploie encore des supports en forme de champi-
gnon quand il faut arrêter le fil, en forme d'unneatt lorsque le fil, tirant un support, risquerait de briser le crochet.
Le fîl qui sert de route à l'électricité est en fer galvanisé, dont la grosseur varie entre 3 et 4 millimètres. 1 kilomètre de ce fil pèse environ 100 kilogrammes; et c'est à ce poids qu'on en reconnaît la bonne qualité. Dans les courbes où les points d'appui doivent être aussi peu chargés que possible, on emploie le dl de 7) millimètres, qui ne pèse pas plus de 60 kilogrammes pour une longueur de 1 kilomètre.
Le fil est d'abord enroulé en couronnes de 200 mètrès chacune, on le déroule pour le placer sur les po- I teaux. Pour réunir les bouts de fil les uns avec les au- | très, on forme, au moyen de deux claux, une torsade I très- résistante. 1
Lorsque la ligne doit traverser une ville ou un vil- I
lage, le fil est soutenu par un potelet garni de cloches en porcelaine, et fixé lui-même dans la muraille des maisons.
Fig. S8. Torsade d<^ fils.
Lorsque ces préparatifs sont achevés et contrôlés, on forme des ateliers de pose composés de cinq hommes et d'un chef d*atelier. Un ouvrier marche le premier, déroulant le fil et formant les torsades ; deux autres posent ensuite les cloches et y accrochent le lil; un quatrième ouvrier est spécialement chargé de tendre le fil au moyen de crics tenseurs. Ces appareils, placés à la distance de 500 mètres les uns des autres, sont formés de deux treuils métalliques ; -le fil s'engage dans UQ trou dont est percé le cylindre. On le tire fortement, d'abord à la main, puis à l'aide d'une moufle et d'un élau; enfin on coupe le fil et on tourne le treuil pour régulariser la tension. Il faut avoir pour ce travail une certaine habitude; aussi le chef d'atelier accompagne le plus souvent cet ouvrier, le dirige et lui vient en aide. Si la tension était trop faible, le fil flotterait, heurterait
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Hous raction du vent les (its votsiiis, et les obstacles
de toute sorte. Si la tension est trop grande, le fil se
romprait bientôt, ou du moins deviendrait moins résistant ; il agirait avec force sur les poteaux et en compromellrait gravement la solidité. De longs essais, de con-
Fig. 30. -
sciencieuses études ont eu pour objet de trouver la meilleure tension qu'il* faut donner au PiI dans des conditions bien déterminées. On a remarqué que
constructioVdes LIGKES. 80
sous Inaction simultanée de tensions extrêmes et de la ])esanteur, le Gl prenait une courbure plus ou moins prononcée. La forme du fil est bien connue, et la flèche est facile à mesurer. On a constaté que pour un Gl de 4 millimètres de diamètre, la tension la plus convenable était ordinairement de 70 kilogrammes; ce qui produit, lorsque les poteaux sont espacés de 75 mètres, une courbure de 1 mètre au maximum. Il est également résulté de ces études des conséquences très-curieuses, surtout au point de vue théorique; mais l'exposé de ces détails ne peut trouver place ici.
: Derrière les premiers ouvriers, à plusieurs kilomè-
^ très de distance, s'avance lentement le cinquième travailleur, dont la mission est de vériGer la pose et de
% régler la tension du Gl en tournant le treuil avec une
\ clef.
} Un atelier de cinq hommes ainsi occupés pose t) à
■ 7 kilomètres deGl par jour. Quand la ligne est formée de plusieurs Gis, on les pose en même temps, et on emploie un plus grand nombre d'ouvriers.
Généralement les cloches sont placées alternative-
. ment devant et derrière le poteau, afin d'équilibrer les actions des Gis sur le support ; mais, dans les angles, elles sont placées d'un même côté. Ici tous les Gis exercent une traction violente et tendent à renverser le
.* support. On est alors obligé de consolider celui-ci par des porteaux de soutènement, ou par des haubans, ^ c'est-à-dire des chaînes de Gl de fer tordu, qui s'attachent à un point d'appui bien solide et retiennent le poteau du côté opposé à celui ou il risque de tomber. Oui n'a entendu le bruit que fait une ligne télé-
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graphique? Ce ronQemcnt grave, monotone, parfois très-sonore/est du au vent qui fait vibrer les fils. Les vibrations sont quelquefois puissantes au point de se transmettre au- sol et même aux édifices qui portent les potelets. Sur les routes ordinaires, ce n'est pas un grand inconvénient ; mais il peut en être autrement dans les villes. C'est pourquoi on interpose, enlre le potelet et le mur, d'épaisses plaques de caoutchouc, • et cette précaution suflit pour arrêter toute vibration.
On évite, autant qu'il est possible, de conduire une ligne dans un souterrain; Phumidité permanente est très- défavorable à la transmission électrique. On est cependant obligé quelquefois de traverser des tunnels d'une longueur considérable; on couvre alors chaque fil d une couche épaisse de gutta-percha, résine malléable analogue au caoutchouc ; on maintient les fils éloignés des murailles, ou bien on les enferme dans une rigole placée sur le côté de la voûte. De même, quand il faut traverser de larges cours d'eau, on réunit ensemble les fils enduits de gutta-percha, et on dépose le câble au fond de Teau.
On admet généralement, en France, que bprix de revient d'une ligne à deux fils est de 500 francs par kilomètre, en comprenant d'ailleurs, dans ce prix moyen, rinstallation des bureaux et l'achat des appareils.
Dès que la ligne fonctionne, elle est soumise à une inspection journaHère. Des surveillants, résidant dans les localités traversées, doivent la visiter tous les jours, la tenir en bonétat, et, au besoin, faire lespremières réparations. Ils se rendent en outre, selon les ordres qui leur sont transmis, sur les divers points de la section, pour
préparer ou faire eux-mêmes les expériences nécessaires. Quand la ligne est établie le long des voies ferrées, Tagent monte dans le wagon de la vigie, et de là suit attentivement le fil des yeux. A cause de la facilité de transport, chaque inspecteur doit surveiller une longueur de 60 kilonriètres environ. S'il aperçoit quelque irrégularité, il descend à la prochaine station, et se rend à pied au lieu où ses soins sont nécessaires.
Telle est, en France, l'installation des lignes aériennes. Aujourd'hui, dans noire seul pays, on compte plus de 100,000 kilomètres de fils télégraphiques ainsi disposés et en pleine activité. Lorsqu'on songe que la télégraphie électrique est inventée seulement depuis trente ans, et que de nombreuses objections la firent ' d'abord regarder comme impraticable ; lorsqu'on songe encore, que la France, ce pays qui a la légitime ambition de rester à la tète de la civilisation, a si tardivement adopté ces nouveaux systèmes, on ne peut que rester confondu devant de si merveilleux résultats.
Si le télégraphe électrique fut inventé en Angleterre et en Amérique, c'est en Russie que le furent les lignes aériennes. Et cette idée nouvelle y fut d'abord accueillie, d'après M. Jacoby, par des risées décourageantes* L'empereur Nicolas, ayant vu un télégraphe électrique établi, en i834, par M. Schilling à l'amirauté, exprima le désir qu'une pareille communication réunît Saint- Pétersbourg et Peterhoff, sa résidence ordinaire. Une commission fut nommée à cet effet, mais Tinstallation souleva des difficultés. On songea à un câble qu'on eût déposé au fond du golfe; la science n'était pas assez avancée pour que ce moyen fût praticable. M. Schilling
proposa de passer le conducteur sur des perches plantées le long des chemins de Peterhoff. Ce ne furent alors que des huées et des sarcasmes à Fadresse de cette nouvelle invention. Un des membres de la commission, dansunaccèsde dédaigneuse indignation, s^écria : aEhl monsieur, vos fils en Vair sont vraiment ridicules. » Aujourd'hui celte idée ridicule est devenue une réalité gigantesque, et le réseau de ces fils en l'air couvre déjà presque tout le globe.