‹ L'électricitéChapitre 22 sur 80 · LIGNES SOUS-MARINES · texte numérisé non relu

LIGNES SOUS-MARINES

C'est encore à M. Wheatstone que Ton doit Tidée des lignes sous-marines. Dès 1840, il présentait à la Chambre des communes un projet de télégraphe entre Douvres et Calais , et il en indiquait les moyens pratiques d'exécution et de construction. Mais cette conception était encore prématurée, les lignes aériennes commençaient à peine à être adoptées, et le projet de traverser la mer fut regardé comme une utopie téméraire. Plusieurs années après cependant, lorsqu'on se fut accoutumé aux usages journaliers du télégraphe, on s'étonna moins de l'idée du savant ingénieur a nglais, et on osa chercher à la réaliser.

Un Français, M. Brett, exécuta en 1849 le projet de M. Wheatstone. Le câble, construit en Angleterre, fut plongé dans la mer jusqu'à Calais, et on put échanger quelques signaux. Mais bientôt le câble se rompit, cl il fallut recommencer la tentative. On fit une étude des causes de la rupture, et on procéda avec plus de prudence à cette nouvelle installation : le succès fut complet. Le câble de Douvres à Calais, posé, en 1851, a fonctionné jusqu'en 1866, où il a été brisé à la suite d'une violente tempête. 11 mesurait une longueur de 40 kilomètres, et bien que, pendant ces 15 ans, il eût été plusieurs fois atteint par les ancres de navires, il n'avait jamais eu besoin de sérieuses réparations.

Aussitôt que cette entreprise, considérée alors comme gigantesque, eut été menée à bonne fin, onçensaà él^-

i02 L'ELECTRICITE.

blir de nouvelles lignes sous-marines, plus longues que la première. On relia Douvres à Ostende, puis chaque pays avec les pays voisins, et bientôt chaque mer fut traversée par un câble télégraphique. On était de plus en plus familiarisé avec l'idée des lignes marines, et Ton ne s'arrêtait plus. On osa même tenter, en 1859, de rattacher l'Egypte avec les Indes, en traversant la mer Rouge et les golfes du sud de l'Asie. Il fallut immerger un câble dont la longueur était de plus de 5,000 kilomètres. Un moment ce dessein, le plus gigantesque qu'ait encore étéconçu, sembla couronné d'un plein succès. Mais la réussite ne fut pasde longue durée, eten moins d'un an les diverses parties du câble indien furent mises hors de service.

A la même époque, en 1858, on posa le premier câble transatlantique, destiné à relier le vieux continent avec le nouveau. Le conducteur électrique avait une longueur continue de 3,000 kilomètres. Le projet réussit d'abord parfaitement. Plusieurs signaux furent échangés entre Valentia et Terre-Neuve : Gloire à Dieu dans le ciel, et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté, disait la première dépêche : ainsi s'inaugurait, grave et solennelle, la correspondance entre les deux mondes. Des félicitations nombreuses furent échangées entre l'Angleterre et les États-Unis ; des meetings enthousiastes furent tenus à Londres et à New-York; le joie était universelle, lorsque, hélas î le câble se brisa au bout de quelques jours. Ce fut un épouvantable désastre; aux réjouissances succéda une mprne dé-jl sillusion ; les capitaux se retirèrent, et les compagnies s'éloignèrent désenchantées.

Cependant cette hardie conception ne fut point abandonnée de tous, et, à la suite d'études dont je parlerai plus tard, on reprit le projet. Au mois de juillet en 1865, on entreprit de poser un nouveau câble transatlantique, sans plus de succès qu'auparavant. Le Great Eastern, qui portait le câble, assailli par le vent, et retenu par la partie déjà immergée, oscillait ballotté par les vagues. En vain, les navires qui l'accompagnaient, voulurent lui portersecours ; le Great Eastem^ entraîné par la rafale, tirait sur le câble, qui finit par se rompre et tomber au fond de la mer.

Enfin, en juillet 1866, la tentative fut plus heureuse. Le Great Eastern^ favorisé par un beau temps, déposa paisiblement le nouveau câble au fond de TOcéan : le succès fut complet, et depuis cette époque le câble fonctionne régulièrement ; les quelques avaries qu'il a subies depuis, ont été aisément réparées. Mais il est bien digne de remarquer que cet événement, qui aurait dû avoir dans le monde un immense retentissement, pass^ presque inaperçu. L'Allemagne était en convulsion, l'Europe inquiète regardait du côté duRhin, et le fusil à aiguille captivait Tatlention universelle.

A son retour, le Great Eastem s'occupa de retirer de la mer les débris du câble de 1865. On put même utiliser ces fragments pour en former un câble complet, et aujourd'hui deux lignes télégraphiques réunissent TAngletene et l'Amérique. Chacune de ces lignes fonctionne parfaitement et rien ne fait craindre une catastrophe. On songe même à établir de nouveaux câbles par des routes différentes ; on assure qu'une compagnie française, dirigée par les ingénieurs anglais, s'organise

lOi L'ELECTRICITE.

pour faire atterrir un câble transatlantique à Brest, et transmettre ensuite les dépêches à des prix de beaucoup inférieurs à ceux imposés par la compagnie anglaise.

Quand, après ces heureux voyages, le Great Eastern revint en Angleterre, ce furent des joies et des fêtes bien légitimes. L'importance de la victoire que la science et le travail venaient de remporter, n'échappait à personne : les officiers et les matelots qui avaient pris part à Texpédition, furent chaleureusement accueillis par le peuple anglais ; enfin, à TExposition universelle, la compagnie anglaise s'est vu décerner une grande médaille d'honneur, distinction qui couronnait et consacrait ses succès.

On a compté qu'en 1861, avant la pose du télégraphe transatlantique, sur 17,000 kilomètres de câble immergé, dans les diverses parties du globe, 11,000 ne peuvent plus fonctionner ; la plus grande partie même a été perdue, abandonnée au fond de la mer. Le plus long câble, servant encore à celte époque, était celui de Singapoor à Batavia, dans l'Inde anglaise, construit en 1859 sur une longueur de 360 kilomètres. Depuis ce temps, divers câbles ont été posés, et le relevé officiel n'est pas encore publié.

A la suite du désastre de 1858, le conseil privé du commerce anglais et la compagnie du télégraphe transatlantique nommèrent une commission, composée de ce que l'Angleterre possède déplus illustre dans lascience, pour étudier les conditions de la pose des câbles sousmarins. Pendant dix-huit mois, cette commission s'est livrée à une série d'études et d'enquêtes, et elle a publié, en 1863, un volumineux rapport, rempli de faits

et de hautes considérations théoriques ou pratiques. Ce rapport, fort peu connu en France dans tous ses détails, est, jusqu'à présent, le résumé le plus complet des connaissances actuelles sur la télégraphie : aussi a-t-il été nommé la Bible des télégraphistes j ou encore le Livre bleu à cause de la couleur de sa couverture. Une foule de questions secondaires, de phénomènes d'abord négliges, venaient se rattacher au phénomène principal et le compliquer étrangement. Toutes ces questions sont étudiées avec soin, tous les phénomènes sont signalés et rapprochés d'autres phénomènes déjà connus ; et si le Livre bleu n'indique pas encore de solutions complètes, s'il ne donne pas de remèdes toujours efficaces, il présente au moins Timmense avantage de faire connaître le danger, et d'étudier les caractères de ces nombreux faits secondaires dont on ne doit jamais négliger Timportance.

Un câble sous-marin se compose d'abord d'un conducteur de Télectricité, formant en quelque sorte l'âme du câble : ce ' sont des fils de cuivre tressés ensemble, de manière à ne former qu'un seul fil. Au début de ces entreprises, un seul câble renfermait plusieurs conducteurs, dont chacun avait une destination particulière. Chacun de ces conducteurs était entouré d'une substance isolante, c'est-à-dire d'un corps qui maintient autant que possible l'électricité dans le canal cl Fempcche de se perdre à droite ou à gauche. Cette substance isolante varie avec le câble : ordinairement on se sert de la Chattertons composition^ que nous avons déjà indiquée, mélange de gutta-percha, de goudron, de bois et de résine, qui a la propriété d'adhérer au fil dô

cuivre, ce qui n'a pas lieu avec les autres parties isolantes. On applique sur le fil plusieurs couches de cette matière ; puis au-dessus on met encore une série de

Fig. 3S. - Hodilc de cible i qi

couches isolantes, soit seulement de caoutchouc durci, soit de caoutchouc alternant avec le composé de Chatterton. Enfin, pour protéger le càbtc et le préserver des chocs et des accidents, on enveloppe le tout d'abord de chanvre goudronné fortement tas^é, et ensuite d'une série de gros fils d'acier formant armature extérieure.

Aujourd'hui, à la suite des études de la commission anglaise, on préfère ne placer qu'un seul conducteur dans chaque câble. Ce Td de cuivre est composé ordinairement de cinq petits fils tressés ensemble, de sorte que si' l'un d'eux vient à élre brisé, la communicatioTi télégraphique n'en soit pas interrompue. Puis l'âme du câble est entourée de matières isolantes, comme il vient d'être dit.

Ce modèle, employé, sauf de légères modifications dans la plupart des essais tentés jusqu'à ce jour, est très-lourd. Le premier câble transatlantique de 1S58 avait un diamètre total de 16 millimètres, et pesait environ 650 kilogramgics par kilomètre, ce qui est énorme. Plusieurs personnes compétentes pensent que les câbles sous-marins doivent être à la fois très-rési-

stants et très-légers. De nouveaux modèles ont été construits plus maniables, plus faciles à poser, mais aussi plus rapidement destructibles par Taction corrosive de l'eau de mer. Inexpérience devra faire connaître lequel 3$t le meilleur des deux modèles. Le câble transatlantique, posé en 1865 et rétabli en 1866, est assez lourd ; celui qui fut posé en 1866 est beaucoup plus léger. La diminution du poids provient en grande partie de la grosseur du fil formant l'enveloppe externe; mais cette différence ne constitue pas, comme on Ta dit souvent, deux catégories bien distinctes de câble.

L'Angleterre a eu jusqu'en ces derniers temps le monopole de la construction des câbles sous-marins; les autres pays étaient ses tributaires pour ce produit télégraphique. Une usine s'est établie, il y a à peine quelques années, à Beson,près de Paris ; depuis sa création, elle construit des câbles que quelques personnes trouvent aussi parfaits que ceux qui viennent d'Angleterre : aussi a-t-elle obtenu une récompense â l'Exposition universelle, à l'exclusion de la fabrique anglaise, qui a produit cependant la presque totalité des câbles marins fonctionnant actuellement sur le globe. C'est de l'usine de Beson que sont sortis les câbles souterrains établis à Paris. Il faut ajouter que tous ceux qui ont fait une étude spéciale de la question persistent à préférer les câbles anglais.

En sortant de l'usine de fabrication, le câble est à peine formé de l'âme conductrice recouverte des couches isolantes. C'est dans le port même où doit se faire l'embarquement, et seulement quelque temps auparavant, qu'on le munit des enveloppes externes de chan-

i08 L'ÉLECTRICITÉ.

vrc et de fer. On se sert pour cela de machines trèsingénieuses, mais qui sont différentes suivant l'ingénieur chargé du travail. A mesure que l'on achève le câble, il est nécessaire de mesurer continuellement la résistance qu'il oppose au passage du courant. Si le recouvrement n'altère pas cette résistance, l'opération est bonne; mais si, à un certain moment, la résistance devient très-grande, on doit immédiatement arrêter le travail, car la couche isolante a été fendue, et Télectricilé s'écoule par la fente sur l'armature externe. On doit alors couper le conducteur et le souder à un câble convenable.

Lorsque le câble est construit, on l'essaye, opération toujours très-délicate; puis on procède h rembarquement et à la pose. On a antérieurement étudié avec le plus grand soin la route que doit suivre le vaisseau et, autant que possible, la disposition du fond de la mer sur tout le parcours du câble. On attribue en grande par- < tic le succès de la pose du cable transatlantique à celte étude du fond de TOcéan. On a trouvé, entre Terre-Neuve et l'Irlande, un lit presque horizontal. Le sol avait été pour ainsi dire raboté par les courants intérieurs, et il formait une sorte de plateau sous-marin lisse et régulier, séparant deux profonds vallons sousmarins. On n'a eu qu'à déposer le câble sur ce lit, qu'on a appelé plateau télégraphique.

Le câble est chargé à fond de cale sur un navire à vapeur ordinaire; il est enroulé sur un ou plusieurs cylindres, dont chacun est placé dans un compartiment spécial. Comme le câble constitue la plus grande partie du lest du vaisseau, on remplace par de l'eau le poids enlevé

CONSTRUCTION^ DES LFCNES. iOO

à mesure qu'il se déroule, et le nayire est toujours lesté. Au sortir de la cale, le cable est reçu sur deux fortes roues en fonte, dont il fait trois fois le tour ; ces dernières sont munies de freins puissants destinés à en modérer le mouvement. Afin que le câble ne s'échauffe pas trop par le frottement, des ouvriers, au nombre de vingt environ , versent continuellement de Tcau sur les roues et les freins. Puis le câble vient se placer sur un long rouleau de fonte placé à Tarrière. 11 peut glisser à droite ou à gauche, suivant le mouvement du navire, et de là il descend à la mer. Des compteurs placés sur les roues indiquent à chaque instant les longueurs immergées.

A bord du vaisseau sont placés des appareils télégra* phiques qui communiquent avec le port de terre, et par lesquels on vérifie à chaque instant Tétat du câble. Une surveillance de tous les instants est nécessaire pour mener à bonne fin celte opération. Quand on songe à toutes les difficultés iniprévues qui se présentent sans cesse et contrarient Texécution, on ne peut qu'admirer sans réserve les résultats déjà obtenus. Si le câble se déroule trop vite, il peut se nouer dans les mers profondes, et et bientôt il sera coupé ; s'il se déroule trop lentement, la partie immergée exerce june traction énorme sur le câble et finit par' le rompre. Le vent, les flots, le ballottement du navire, sontautant de causes qui tendent à briser les câbles, ou tout au moins à rendre le déroulement irrégulier. Puis au fond de la mer, c'est Tinconnu qui attend le câble. Malgré toutes ces difficultés réelles et sérieuses, on a réussi, et le but cherché a été atteint après mille tentatives. Ici, comme en toute

no L'ÉLECTRICITÉ.

chose, une persé\érance tenace a été la première condition du succès.

Quand un câble a été brisé, on doit chercher à en retirer de la mer la plus grande partie possible, d'abord par raison d'économie : car on peut utiliser les débris pour les raccorder, et les faire entrer dans de nouTeaux câbles. Cette opération est, en outre, d'uif grand intérêt scientifique : on se rend mieux compte des causes de rupture, delà raison de l'insuccès, quand on a en main ces éléments ; aucune étude ne doit être négligée. La recherche d'un câble au fond de la .mer est toujoun longue et pénible. Un yaisseau promène un grappin, au fond jusqu'à ce que cet engin soit arrêté et fixé. Si l'ancre ne peut se mouvoir dans aucun sens, elle est attachée à une pierre ; si elle n'est arrêtée que dans k sens de la longueur du câble, on la retire et on a troQii ce que Ton cherchait.

Soit que le câble ait été brisé, soit que deux Taisseam marchant à la rencontre l'un de l'autre posent chacun la moitié de la ligne, ainsi que le projet en avait été conçu pour la pose du câble transatlantique, il est nécessaire de raccorder les deux extrémités. A cet effet, on fait entrer celles-ci dans une boîte de fer , on recourbe les fila d'acier de Tarmature extérieure, de manière à former de chaque côté un tampon qui pressera le câble contre l'ouverture de la boite et l'empêchera de s'échappor. Les fils de cuivre intérieurs sont mis à nu et tordus ensemble ; puis on coule à l'intérieur de la boite une masse de gutta-percha, la matière la plus isolante qui soit connue. Enfin on ferme hermétiquement la boite, en soudant ou en vissant le couvercle, et on a ainsi

obtenu un raccordement parfait. Ce procédé, dû à M. Lair, a exigé \ingt-cinq minutes de travail, lorsqu'il a été essayé dans les meilleures conditions possibles.

Fig. 34. — Raccordement de M. Lair.

Néanmoins, il n*est pas adopté en France, où on le trouve à la fois long et incertain ; on préfère employer le raccordement direct. On met à nu les deux bouts du conducteur inférieur que Ton veut réunir; on les attache par des torsades ordinaires ; puis on recouvre Tâme du câble de couches isolantes, de chanvre goudronné, et enfin de fils de fer qu'on a soudés directement aux fils de chaque extrémité.

En France, Fadministrationdes télégraphes a créé un service spécial particulièrement affecté à l'étude des câbles sous-marins. Cette division est formée d'hommes très-remarquables et très-compétents. Son siège principal est à Toulon, où il a été primitivement inslallé pour la pose des télégraphes de Toulon à la Corse, à la Sicile et à l'Algérie. Depuis lors, le service sémaphorique a établi des lignes télégi:aphiques entre Marsala, en Sicile, et Tunis, puis entre le Maroc, les îles Majorque ctl'Espagne, etc. Ces opérations n'ont réussi qu'à moitié pour des causes très-diverses. Un vaisseau, le Dix Décembre, esta la disposition unique de ce service.

D'après le rapport de la commission anglaise, les

accidents survenus pendant l'immersion doivent en grande partie être attribues à ce que les navires n'ont pas été construits pour la destination qu'on leur donne. En Angleterre, le Great Eaatern a été pourvu d'un aménagement particulier pour déposer le câble transatlantique, ce qui n'empêche en rien ce navire d'être employé à d'autres usages. Nous sommes inoins heureux en France : le Dix Décembre est un ancien transport de charbon de la Tamise, construit en Angleterre. Il a été parfaitement approprié à ce nouvel usage; maison n'a pas pu en changer la carène aplatie et la forme difficile à équilibrer, ce qui en fait un vaisseau assez dangereux par les gros temps.

Les vaisseaux, portant les câbles, sont éclairés dans leur marche par d'autres navires vides ayant toute leur liberté de manœuvre et destinés à les diriger et à les secourir au besoin. Comme le câble est revêtu d'une armature en fer, cette grande masse métallique agit sur la boussole et en trouble les indications. Aussi on ne se fie point au compas du navire qui porte le câble: on ne consulte qu'une boussole soustraite à Faction perturbatrice et placée sur un autre vaisseau. Toutefois les navires éclaireurs doivent éviter de se mettre à la traverse de celui qu'ils accompagnent, et de contrarier les opérations en heurtant le câble déjà immergé.

Page 1