APPLICATION AUX EFFETS DE THÉÂTRE
En 1846, lorsqu'on prépara les représentations de l'opéra du Prophète, on voulut que la mise en scène fût splendide et digne à la fois de la musique et du poème* Deux tableaux surtout furent l'objet de soins et d'études particulières, le lever du soleil au 2® acte, et rincendie ' du dénouement. La lumière électrique était encore une nouveauté, et son apparition, s ur le premier théâtre d u monde, avait quelque chose d'étrange et de solennel qui devait décider de son avenir. Elle eut sa part dans Pimmense succès du Prophète. Il n'est plus guère aujourd'hui de ballet ou d'opéra où la lumière électrique ne joue un certain rôle.
Un des opéras où la lumière électrique a joué depuis son rôle avec le plus de succès, est le Moise de Rossini, repris à Paris, il y a quelques années. Quoique la scène soit presque constamment éclairée, Moïse ne marche jamais que dans un rayon de lumière. Une scène est surtout remarquable. Le peuple est au miUeu du camp, il regrette l'Egypte, il veut retourner dans ce pays. Alors Moïse apparaît ; ses yeux lancent des éclairs, toute sa personne est éblouissante, sa longue robe blanche est semblable au soleil. A cet aspect, avant même que le terrible prophète ait exhalé son indignation, le peuple tremble et s'agenouille. Cet effet de scène soulève toujours d'immenses applaudissements.
Dans l'intérieur des coulisses sont placées trois lampes électriques ; dans le haut de la scène , vers ce qu'on
appelle le cintre, de chaque côté la lumière de l'une de ces lampes est dirigée sur Tentréc de la tente de Moïse ; une troisième est disposée en avant et frappe Tacteur en face. Les rayons se croisent à la porte. Aussitôt que la tente s'ouvre, quand l'acteur apparaît sur le seuil, on envoie le courant électrique. Les rayons balayent, pour ainsi dire, toute cette partie de la scène, et l'acteur, averti par avance des positions qu'il doit prendre, se meut continuellement au milieu de la lumière.
Ce sont là des effets ordinaires. Si un acteur principal doit être mis en relief, pour une cause ou pour une autre, s'il doit ressortir au milieu d'un groupe placé dans l'ombre, on dirige un jet de lumière à l'endroit où se placera Tacteur ; la lampe est braquée, les rayons vont à l'endroit voulu ; et lorsque le moment est venu, lorsc[ue la réplique est donnée, il n'y a plus qu'à lancer le courant dans la lampe. ,
A l'Opéra, on produit la lumière à Taide de piles
de quarante ou cinquante éléments ; unç pièce sous les
combles est uniquement affectée à ces piles. Chaque
soir, un employé les monte, les arrange, les surveille,
et, à la fin de la soirée, les démonte. L'électricité qu'elles
produisent passe dans différents fils, qui se divisent
sur toute la scène et se dirigent vers chaque plan et
chaque étage. Une petite armoire est pratiquée dans le
fïiur : c'est là que débouchent les fils conducteurs de
'électricité. Le chef de service a la clef des placards;
>n ouvre au moment convenable, on attache des fils
volants à ces fils fixes, et on amène ainsi le courant au
rioint où est disposée la lampe. De cette façon, on n'a
ne L'ËLECTBICITË.
pas à chercher les fils, on ne risque pas de les embrouiller et de ne pouvoir agir quand le moment sera Tenu, le courant de chaque pile est lancé dans le 61 désigné et on le recueille. Puis, quand il faut cbaoal de place, on va à un autre plan recueillir le eourfif d'une seconde pile, ou bien celui de la première, âét a eu le temps d'en changer la direction. Telle est TM ganisation de ce service à l'Opéra. Paprois on caroie:^ rayons colorés, soit pour faire ressortir un personnMï ■particulier, soit pour éclairer un Loin de la scèsà- Aillcurs, dans Faust, par exemple, Mépliistophélès £9t dç temps en temps éclairé par la lumière rouge. ïtsaX une auljre pièce d'un moindre succès, un alchimilte lisant le destin dans un vase magique, était édainf par un rayon vert qui semblait sortir du vase mi c'est que la lumière était teinte en traversant des colorés.
Dans la scène finale de l'opéra de Mdise, on vait à un effet de lumière assez curieux et ti cile. Le peuple d'Israël vient de traverser la sur le devant de la scène, dans une demi obs( les Egyptiens se noient. Au fond, sur une moj Moïse tient les tables de la loi, les Hébreux autour de lui chantent la célèbre prière , rée comme un des cliefa-d' œuvre de Itossinî. Is-, est éclatant, les lampes électriques oclaircut la la nuée flamboyante plane sur Israël. A ce niocsi comme gage d'une alliance nouvelle a|ii)nr ciel.
Pour produire cette illusion, il y avait deux dH à vaincre. Il fallait d'abord faire dessiner par i-
nière électrique un arc-en-ciel ; puis cet arc devait être issez intense pour être vu de la salle sans être noyé dans d'autres lumières. Une lampe électrique, placée vers le milieu de la scène, mais cachée derrière un rocher, était alimentée par un fort courant. On avait attelé deux piles, je crois, afin que Tintepsité de la lumière fut considérable. En revanche, on avait légèrement diminué l'intensité de la lumière du fond, ce qui n'était pas sensible, puisque le devant de la scène était obscur. EnGn, au moyen d*un appareil particulier, la lumière blanche était décomposée en spectre, et on ne prenait dans ce spectre qu'un arc, qui allait se peindre sur la toile du fond : tout, le reste de la lumière était perdu ou concentré du côté de Parc.
D'autres théâtres ont imité ces innovations de l'Opéra, souvent bien, quelquefois mal. Pour se justifier et mériter le nom de progrès, il faut que l'emploi de la lumière électrique soit intelligent.