Roédel: Le courrier Français
briller du plus vit éclat, son teint se colorer du plus vif incarnat, son sein battre avec force, sa poitrine se dilater, sa bouche se contracter, ses lèvres frémissantes rougir et pâlir tour à tour, haletante, rendue, elle tombe sur un banc, en se pâmant démotion. Quand un beau toréador est vainqueur, elle lui décerne de sa main le prix de sa lutte, qu’elle accompagne toujours du plus amoureux sourire et du plus tendre regard : si, au contraire, le taureau est vainqueur, nouvelle Europe, elle désire les caresses lascives du robuste animal, dont Jupiter prit ta forme pour séduire la fille d’Agénor."
Il est clair que tout ceci n’est qu’un conte forgé par un calomniateur éhonté qui emploie tous les moyens pour salir sa victime, et spécule notamment ici sur le côté pornographique. Et ce fait est d’une importance capitale. De cette manière l’intérêt du pamphlet se trouvait élargi, décuplé, et les sphères les plus indifférentes du monde politique y devenaient sensibles. Ajoutons, pour être complet, qu’on
Fuchs Ed.: L’élément érotique dans la caricature.
2/5- Aubrey Beardsley: Illustration phallique pour Lysistrata.
2i6. Aubrey Beardsley: Illustration pour Lysistrata.
trouve, à ce pamphlet, des douzaines de congénères, tous plus audacieux et plus lubriques les uns que les autres.
La caricature érotique, n’apparut, dans cette période, qu’après les pamphlets érotiques. Mais vers 1860 on la trouve déjà très répandue. Elle prit naissance lorsqu’on crut utile d’illustrer les pamphlets érotiques afin de leur donner plus de saveur, et d’augmenter leur sphère d’influence. La figure 185 montre une caricature sur Napoléon III, incluse dans un de ces ouvrages. Il en parut de semblables sur l’impératrice Eugénie, dont la figure était composée non de corps féminins, mais de symboles phalliques. Ou bien ce sont des ,, scènes de bordel impérial, soirées érotiques aux Tuileries1' (fig. 187), orgies secrètes, d’autres figures éroticogrotesques (fig. 188) et même des caricatures de caractère lesbien, sur les amours de l’Impératrice Eugénie et de la comtesse de Contades. Bientôt il n’y eut plus une anecdote touchant Napoléon III où son épouse, qui ne fut également commentée par l’image. C’est ainsi que la caricature en vint à exister par elle-même, et celle-ci, contrairement aux pamphlets presque tous publiés à l’étranger, fut une création exclusivement parisienne.
De même que les rapports intimes de la maison impériale française avec le voluptueux Victor Emmanuel, et cette Messaline que fut Isabelle d’Espagne, répandaient une triste opinion de par le monde sur la cour de France, ils fournissaient à Paris une matière infinie à de cyniques commentaires par l’image ou la typographie. On caricaturait rarement Victor Emmanuel et Isabelle sans mettre, en pendant, Napoléon III et Eugénie. On publiait le calendrier amoureux de Victor Emmanuel, on figurait toutes les dames de la cour qu’elles fussent jeunes ou vieilles, laides ou jolies, galantes ou prudes; on y voyait des duchesses et des filles de chambre, des demi-mondaines et des actrices. Après la visite de Victor Emmanuel à Paris, on inscrivit l’impératrice Eugénie et ses dames d’honneur sur cette liste. De l’ardente Isabelle on disait, en plaisantant, qu’elle avait été jusqu’à faire servir son trône royal d’autel à ses débordements amoureux. La caricature s’empara de cette légende, et c’est ainsi qu’il existe un dessin dont la légende déclare que ,, Napoléon et Victor Emmanuel" ont, eux aussi, régné un jour sur le trôned’Espagne. Du reste on se copiait, entre caricaturiste, de capitale à capitale. On éditait à Paris le dernier succès madrilène et réciproquement. Tantôt on voyait Isabelle au milieu des orgies qu’elle menait à l’Escurial. Tantôt c’était Victor Emmanuel qui était dans une joute sexuelle avec un des nombreux amants de la reine d’Espagne. La légende ici, observait qu’ Isabelle avait bien mérité la symbolique Rose de vertu que le pape Pie IX, lequel assistait à la scène, lui décernait de sa propre main. Des œuvres pornographiques de cet ordre étaient, comme on pense, traquées avec d’autant plus de zèle par l’autorité, qu’outre leur caractère obscène, elles avaient une signification politique, et portaient des coups directs au bonapartisme.
L’année 1870 fut la plus féconde en caricatures érotiques de ce genre. Et ces photographies qu’auparavant on ne publiait que sous le manteau, et dans des formats réduits, on les produisit au jour et dans des formats énormes. Et c’était aujourd’hui plus particulièrement l’Eglise, laquelle avait toujours été la servante fidèle du bonapartisme, qui se trouvait visée (fig. 183 à 190).