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L'élévation et la chute de l'empereur Maximilien

L'entreprise du Mexique^ sur laquelle cet ouvrage, déjà consacré par la curiosité publique *, contient tant de détails intéressants et nouveaux, n est pas le plus fâcheux des résultats qu'a produits pour la France le gouvernement personnel, tel qu il existe légalement depuis quinze ans, car les affaires d'Italie et d'Allemagne, engagées et conduites d'après le même principe, ménagent à notre pays des épreuves plus fortes et des embarras plus durables ; mais l'entreprise mexicaine oifre ce caractère particulier d'intérêt que le gouvernement personnel s'y montre plus à découvert qu'en aucune autre, que les yeux les moins clairvoyants sont forcés d'y voir l'œuvre librement conçue d'une seule volonté, que l'objet en est nettement défini dès le début, que le théâtre en est limité, que la catastrophe en est décisive et éclatante, que tout y a marché, comme dans un drame antique, vers une fin sanglante et vers un dénouement assez mémorable pour servir d'éternelle leçon à la postérité.

" Il a été publié dans la Revue contemporaine.

En disant que le gouvernement personnel se montre plus à découvert dans l'entreprise du Mexique que dans les affaires d'Allemagne et d'Italie, nous nous mettons au point de vue de l'ensemble du public, car, pour les hommes éclairés, ces trois grands événements du règne actuel, unité italienne, unité allemande, entreprise du Mexique découlent de la même source, et sont des résultats inégalement graves, mais également reconnaissables du même procédé de gouvernement. Selon les idées anciennes et bien connues du chef de FÉtat, qui, en 1 852, a fait passer ces idées dans nos lois, le souverain, plus ou moins contrôlé après coup par des assemblées délibérantes, a le droit et le devoir de concevoir et d'entreprendreavec une entière liberté les projets qu'il croit avantageux à la gloire ou au bonheur de la patrie. Il ne s'agit plus ici de ces souverains constitutionnels qui, entourés d'un ministère responsable, veillent à fapplication des lois et à l'exécution d'une politique dont l'impulsion première vient de Fopinion publique, exprimée et légalisée par un parlement. A cette image, aujourd'hui si familière aux esprits éclairés, est substituée celle d'un chef d'Etat, méditant ses desseins dans le silence du cabinet ou s'y abandonnant à ses rêveries solitaires, donnant ensuite ses ordres à des ministres isolés dans leur obéissance et dépendant de lui seul, et soumettant enfin au jugement des mandataires de la nation des entreprises achevées ou irrévocablement engagées, qui peuvent seule-

ment servir de matière à des éloges reconnaissants ou à des regrets patriotiques.

De ce système de gouvernement sont sortis les actes si importants qui ont abouti à l'unité italienne, à l'unité allemande et à l'expédition mexicaine, et aucune autre façon de gouverner n'était capable de les produire. Aucun cabinet responsable;, soit républicain, soit monarchique, n'aurait pu concevoir, préparer et rendre inévitable la guerre de iS5g, telle que M. de Cavour lui-même Ta plus tard expliquée dans sa correspondance. Aucun cabinet responsable n'aurait pu favorisera lorigine les desseins de M. de Bismark dans l'espérance, si cruellement déçue^ d'en tirer parti, ni surtout refuser l'otfre formelle et plusieurs fois répétée de l'Angleterre pour arrêter par une action commune le démembrement de la monarchie danoise. Enfin on ne peut contester que le gouvernement personnel,dans la plus forte acception du mot, avait seul le moyen et pouvait seul concevoir la pensée de fonder un trône au Mexique et d y élever un prince autrichien par les armes de la France.

Ces trois entreprises ont donc ce caractère commun d'être des œuvres directes du gouvernement personnel et des exemples frappants du mal qu'il peut produire. Mais tandis que l'unité italienne et l'hégémonie prussienne n'ont pas encore enfanté toutes leurs conséquences et laissent encore incertaines une partie des questions qu'elles soulèvent, l'entreprise du Mexique est définitivement close et

le dénouement irrévocable auquel elle vient d'aboutir permet mieux de la juger. Il y a encore entre l'entreprise mexicaine et les deux autres cette différence : l'entreprise italienne, une fois dévoilée, a trouvé en France d'assez nombreux partisans, et, compliquée, comme elle lest aujourd'hui, de la question religieuse, elle partage au moins les esprits et n'est point désavouée par toute la nation; rhégémonie de la Prusse en Allemagne est considérée avec moins d'indulgence et les fautes si visibles et si librement commises qui font créée sont généralement condamnées; mais il faut reconnaître en même temps qu un certain nombre de Français, imbus des doctrines à la mode sur les nationalités et sur la formation nécessaire des grands États aux dépens des petits, prennent leur parti de la grandeur prussienne et de l'unité allemande. Pour Fentreprise mexicaine, il n'est arrivé riende semblable; aussitôt que son but véritable a été dévoilé, elle a été condamnée par un jugement unanime; cette désapprobation a duré, eu s'accroissant,'autant que l'entreprise elle-même; elle a été universelle et perpétuelle, au point que ceux-là même que leur profession d'avocats ou d'écrivains au service du gouvernement obligeaient à le soutenir dans cette affaire, ne pouvaient s'empêcher de se soulager, en dehors de leurs fonctions si pénibles, par l'expression sincère de leur regret et de leur blâme. Cest ce qui permet de dire que, parmi les trois œuvres du gouvernement personnel depuis quinze ans.

l'entreprise mexicaine est celle qui le montre le mieux à découvert et qui le condamne le plus : le Mexique est une sorte de champ clos où il lui a plu de descendre, non pas sans masque, mais à peine masqué, et dans lequel il a été vaincu avec éclat, après une lutte relativement courte, mais décisive, contre la force des choses, le bon sens et Féquité.

Ce serait dépasser les limites d'une préface et empiéter sur l'attachant récit qu'on va lire, que d'esquisser les principaux épisodes de cette sanglante aventure. Marquons-en seulement quelques traits pour aider à en mieux comprendre Forigine et la fin. Nous n'attachons (dût-on nous en blâmer) qu'une importance très-secondaire àicertains motifs peu honorables qui n auraient pas été étrangers, dit-on, au début de Fentreprise mexicaine et dont la tribune, aussi bien que la presse, a souvent retenti. En supposant vrai tout ce qu'on a dit de plus regrettable sur Falfaire Jecker, en admettant même que des influences de cette nature aient indirectement pesé sur les résolutions du chef de FÉtat, il faut chercher ailleurs et plus haut les véritables motifs de Fentreprise. Nous n'avons jamais été suspect de flatterie envers le souverain actuel de la France, et Fusage qu'il a fait d'un immense pouvoir n'a pas sensiblement modifié les sentiments que nous ont jadis inspirés les moyens choisis pour Fobtenir. Mais tout en regrettant que ce prince ait été contraint comme César qu il

plaint particulièrement à ce sujet) de choisir ses auxiliaires dans une fraction restreinte de citoyens, et non pas toujours dans la plus irréprochable ni dans la plus capable, nous navpns jamais hésité à chercher le motif de ses actions dans Tamour sincère du bien public, sentiment très naturel d'ailleurs chez un prince qui veut aftermir et même léguer une couronne. Cependant, dans un gouvernement personnel, Terreur innocente, généreuse même, du chef de l'État, peut devenir la source du malheur public. L'erreur capitale de laquelle est sortie Tentreprise mexicaine est un jugement faux porté par le gouvernement français sur rissue de la guerre civile aux Etats-Unis.

Si cette guerre civile n eût pas éclaté ou si le gouvernement français eût prévu la victoire définitive du Nord et la reconstitution de la puissance américaine, jamais l'idée de fonder un trône au Mexique par les armes de FEurope ne serait entrée dans son esprit. C'est la dissolution apparente des États-Unis qui a été l'origine de l'entreprise mexicaine, comme leur résurrection a suffi pour anéantir ce trône éphémère. L'erreur si funeste, dans laquelle le gouvernement français est tombé à l'égard de la guerre civile des Etats-Unis, s'explique par le penchant accoutumé de l'àme humaine à espérer ce qu'elle désire. La chute de la république américaine a été, dès le début de ce grand trouble, dans les vœux du gouvernement français, et ses organes les plus accrédités n'en faisaient pas mystère. La

destruction d'un gouvernement républicain par une sorte de suicide, l'effondrement subit et complet d'une démocratie qui prétendait se passer d\m César, paraissaient d'un bon augure, en même temps que d'un bon exemple^ à tous ceux qui tendent à représenter la dictature comme l'accompagnement nécessaire et le couronnement naturel de la démocratie.

L'Angleterre, cédant à la joie bien naturelle de voir se détruire d'elle-même une rivale déjà redoutable et protégée jadis dans son berceau par le drapeau de la France, espéra aussi ce qu'elle désirait, et partagea l'opinion du gouvernement français sur l'issue probable de cette guerre civile. Mais tandis que cette erreur, excusable des deux côtés, conduisait seulement le gouvernement anglais à attendre, dans une neutralité malveillante à l'égard du Nord, le résultat des événements, cette même erreur ouvrait pour le gouvernement français la porte mystérieuse décrite par le poète, par laquelle nous arrivent les songes, et l'imagination rêveuse qui décide de nos destinées se donna aussitôt carrière.

Puisque les Etats-Unis étaient déjà comme s'ils n'étaient plus, puisque le champ était libre dans le Nouveau-Monde, pourquoi n'y pas tenter quelque grande chose qui sans être inutile à l'intérêt de la France, vint surtout accroître le prestige si nécessaire à son gouvernement? On avait contre le Mexique ces griefs renaissants et perpétuels qu'un Etat plongé dans l'anarchie ne peut guère éviter de

fournir aux puissances étrangères. Pourquoi n iraiton pas, comme on Tavait déjà fait plusieurs fois, exiger les armes à la main la réparation de ces griefs? Mais, cette fois, il ne s'agissait pas de paraître sur ces côtes lointaines et de repartir avec un traité, ni même d'occuper un port et de percevoir soi-même les indemnités nécessaires. Cette fois, notre arrivée devait être le signal dune révolution, préparée par un parti et provoquée par la vue de nos armes. Cette révolution, que des émigrés pleins d'assurance représentaient comme certaine autant que facile, devait, dit-on, renverser la république et aboutir avec notre appui à la fondation d'un trône.

Ce trône, pour qui serait-il? L'idée seule d'en disposer était une séduction bien puissante. Relever pour soi-même un trône abattu, quelle faveur de la fortune; mais en élever un pour autrui, donner soi-même une couronne, n'est-ce pas le comble de la grandeur humaine? A ces images enivrantes se joignaient d'autres rêves plus vagues encore , mais par cela même plus propres à séduire et revêtues d'une indistincte grandeur : régénération de la race latine dans le Nouveau-Monde, création d'un équilibre, barrière opposée à l'envahissement de la race anglo-saxonne, mines de métaux précieux inépuisables, percement d'un ithsme, etc..

Sur quel front cependant poserait-on cette couronne? Sur le front d'un autre rêveur, qu'une ambition jusqu'alors déçue et qu'une idée exagérée de

ses forces disposaient aux aventures. Né sur les marches ciun trône^ épris de grandeur monarchique et avide de popularité, placé par le sort à égale distance du rôle de chef d'empire et du rôle de chef de révolution, ayant du goût pour les deux rôles et s'agitant entre les deux, tenu ainsi dans une sorte d'impuissance, gêné et embarrassé de plus d'une manière, et persuadé que la fortune, qui ne pouvait l'oublier, lui ménageait quelque magnifique surprise, larchiduc Maximilien crut reconnaître sa destinée et lui obéir en acceptant ce don funeste. Que de fois cette couronne lui était apparue dans ses rêves : f( L'escalier monumental du « palais de Caserte, écrivait-il en i85i, est digne « de la majesté. Quoi de plus beau que de se figu- -« rer le souverain placé en haut et comme resplen- « dissant de l'éclat du marbre qui l'environne et de « se le figurer laissant venir jusqu à lui les humains ! « La tourbe monte gracieusement ; le roi leur en- « voie un regard gracieux, mais qui tombe de « haut. Lui, le puissant, l'impérieux^ il s'avance « vers eux avec un sourire dune auguste bonté. « Qu'un Charles-Quint, qu'une Marie-Thérèse pa- « raissent ainsi au haut de cet escalier, et je vou- « drais voir celui qui ne courberait pas la tête « devant la majesté à qui Dieu donne la puissance! « Moi aussi, pauvre éphémère, je sentis remonter « en moi l'orgueil que j'avais déjà éprouvé dans le « palais des doges de 'Venise, et je songeai combien 'i. il devait être agréable en de certains moments,

(( trop solennels pour être fréquents, de se tenir au « haut d un tel escalier, de pouvoir laisser tomber « son regard sur tous les autres, et de se sentir le « premier, comme le soleil dans le firmament! » Tel fut le rêve de ce malheureux prince, qui devait se réveiller la main d'un soldat de Juarez sur Tépaule et en route pour le fossé de Queretaro. Toutefois, c'était l'homme qui convenait à Tentreprise; ilaccepta,non sans hésitation ni sans crainte, et partit.

On voudrait pouvoir effacer de notre histoire les événements qui avaient précédé son arrivée sur cette terre lointaine. Quoi de plus triste, en effet, que de voir une vaillante armée servir d'instrument à une politique qui se sent obligée de cacher sous des revendications équitables un but illégitime? Nous nous présentions au Mexique, à peu près comme Garibaldi était naguère aux portes de Rome, c'est-à-dire avec l'espoir d y provoquer une révolution qui nous était promise, qui nous paraissait due et qui était indispensable à la suite de nos desseins. Or, non-seulement cette révolution n'éclatait pas, mais le gouvernement régulier du pays, traitant avec nous comme avec nos alliés, nous offrait toutes les satisfactions imaginables. Que faire, à moins d'avouer que c'était ce gouvernement même, qu'au mépris du droit des gens, on venait expressément détruire? Le rejet de la convention de Soledad ne fut pas autre chose que l'aveu de cette résolution irrévocable, et notre armée fut dès-lors engagée

sur cet âpre chemin, semé de victoires fréquentes et inutiles.

Nous ne nous arrêterons pas sur cette guerre qui comptera, quoi qu'on en dise, parmi les actes militaires les plus méritoires de notre intrépide armée. Le sentiment du devoir pouvait seul la soutenir dans une tâche aussi pénible, et elle Ta remplie avec une fermeté héroïque. En dépit du nombre relativement si restreint de ses envahisseurs, malgré les épreuves d'une lutte qui, en se prolongeant et en s'envenimant, ne pouvait éviter de devenir cruelle, le Mexique sentit bientôt la main d'un maître. Il fut occupé et soumis assez loin et assez longtemps pour qu'un empire pût se fonder, si cette fondation eût été possible; et lorsque le jour de la concentration et de l'évacuation fut venu, cet échec si complet de notre politique devint encore par l'ordre parfait de cette vaste opération, par l'absence de tout désastre, par l'attitude respectueuse de nos ennemis, un dernier succès pour nos armes. Si donc le prestige politique de la France a gravement souffert au Mexique, si le sang français et si l'or français y ont été follement répandus, notre honneur militaire en revient sauf; et sans entrer ici dans des débats personnels que je n'ai pour ma part ni les moyens ni le devoir de juger, je félicite mon pays d'avoir rencontré dans le principal et dernier chef de cette pénible guerre un serviteur éprouvé dont la main ferme et dont la volonté tran-

quille peuvent rendre bientôt quelque grand service à la France.

Mais aucun succès militaire ne pouvait prévaloir contre cette double cause de ruine : impossibilité politique de fonder un empire au Mexique sur Tappui d'un parti national et résurrection des États- Unis. On verra aisément, par les détails curieux que contient cet ouvrage, combien était chimérique lespoir de trouver au Mexique un parti disposé à concourir à rétablissement d'un trône et capable de le défendre. L'anarchie même a ses préférences et un certain ordre qui lui est propre. Sur ce vaste territoire, où Tisolement est si facile, Tindépendance si aisée, la révolte si séduisante, la forme fédérative et républicaine n'était pas seulement indiquée par la nature des choses, elle était entrée dans les habitudes et acceptée par les esprits. En outre, l'intervention étrangère, qui n"est jamais agréable à ceux même quelle vient soutenir, confondait désormais la cause de la république avec la cause même de la patrie. Enfin, il fallait choisir entre les deux partis irréconciliables c|ui depuis longtemps déchiraient le Mexique, et lorsque Maximilien, suivant la méthode consacrée en pareille circonstance, affectait d'incliner vers le parti qui le combattait plutôt que vers le parti qui lavait appelé, il s'aliénait irrévocablement ses amis sans gagner ses adversaires. Il oscilla donc misérablement entre les deux camps jusqu'au jour suprême où il se livra tout entier à celui qui lui offrait de

tenter pour sa cause un dernier effort,, et qui le conduisit à sa perte.

Pendant ces alternatives de succès militaires et d'embarras politiques, d'espérances et de craintes qui composèrent la courte histoire de cet empire, la victoire du Nord aux États-Unis décidait de son existence et en marquait le terme inévitable . Trompé dans ses calculs, et voyant se relever inopinément ce puissant État, sur la ruine duquel on avait compté^ le gouvernement français avait essayé vainement de mettre obstacle à cette résurrection menaçante. 11 avait sollicité l'Angleterre et la Russie d'intervenir en commun aux États-Unis pour obtenir en faveur du Sud un armistice et des négociations, c'est-à-dire le salut. L'Angleterre avait refusé d'entrer dans cette croisade, et cette prudence, qui lui devient de plus en plus habituelle, avait étouffé chez elle la voix de la passion et les conseils de l'intérêt. Quant à la Russie, trop heureuse de voir renaître avec éclat une puissance qu'elle a toujours flattée, et de recueillir aux États-Unis l'héritage de notre ancienne faveur, elle ne pouvait un seul instant prêter l'oreille à une proposition de ce genre. Laissé ainsi à lui-même, le gouvernement français hésita et recula devant une tâche si sanglante et si difficile. Dès ce moment, l'entreprise du Mexique était condamnée^ et l'on pouvait presque compter les jours qui séparaient encore Maximilien de sa chute.

Pour les États-Unis^ en effet, l'entreprise mexi-

caine nétait qu'un épisode de leur guerre civile; ils la considéraient comme une de ces attaques ou de ces injures qu on supporte dans la mauvaise fortune, avec Fespoir de les effacer sinon de les venger quand reviennent des jours meilleurs. Ils avaient donc traité ce mal avec patience^ contenant leur ressentiment, blâmant Fentreprise, et réservant leur conduite future, s'efforçant d'en parler sans trop d'amertume, et accommodant leur langage à leur sort incertain. Mais uns fois relevée, bien que sanglante encore et sentant une nouvelle vie courir dans ses veines, la République tourna aussitôt de ce côté son attention et résolut de saisir une occasion si favorable pour rentrer avec quelque fierté sur la scène du monde. Dès-lors commença cette longue série de plaintes, d'insinuations, de sommations et de menaces à peine déguisées, qui éprouvèrent si cruellement notre orgueil sans lasser notre patience. Que pouvait-on faire, en effet? Entrer en guerre avee les États-Unis ressuscites, lorsqu'on avait sagement reculé devant leur faiblesse même et devant leur apparente agonie, et s'engager dans cette grande aventure pour sauver un trône déjà chancelant, et que de nombreux indices semblaient déjà condamner, en dehors de cette cause certaine de ruine î Le gouvernement français ne songeait nullement à prendre ce parti téméraire, et malgré Faccord ancien et constant des pouvoirs publics avec tous les désirs du chef de FÉtat, on pouvait craindre qu'il fût difficile d'entraîner jusque-là la France. En

même temps, d'autres fautes plus graves encore et commises plus près de nous, commençaient à porter leurs fruits et réclamaient déjà pour les affaires de f Europe toute fattention aussi bien que toutes les forces de notre pays. La chute de fempire mexicain fut donc acceptée par le gouvernement français comme un sacrifice absolument imposé par la fortune.

Mais il importait;, pour diminuer Féchec du gouvernement français, que Maximilien ne parût point renversé violemment du trône, et de peur qu il n en fût précipité, il fallait ne rien négliger pour lui persuader d'en descendre. C'est surtout sur cette dernière partie de Thistoire de l'aventure mexicaine que ce livre abonde en détails attachants et tristes. On verra quels dégoûts furent imposés à ce prince, comment il dut renoncer graduellement à chacune de ses espérances, même les plus légitimes, comment Tombre et l'abandon s'étendirent autour de lui, comment il vit s'échapper de ses mains, avec une vitesse imprévue , tous les moyens de combattre et de régner. Et le voyage lamentable de cette princesse digne de Téloquence de Bossuet! Et la fin de ce couple infortuné,' par la folie et le supplice, dénouement vraiment digne du pinceau de Shakspeare! Et, pour ne rien omettre^ qu'on se représente au-dessus des acteurs malheureux ou humiliés de ce drame, et le poussant vers son terme^ l'arrogante république américaine à peu près dans l'attitude qu'eut un instant l'Europe coalisée lors-

qu elle prétendit contraindre Louis XIV à détruire de sa main le trône qu" il avait élevé en Espagne^, et à en précipiter lui même son petit-fîlsl Jamais spectacle plus émouvant ne fut donné au monde; jamais la France ne reçut de plus vive ni de plus claire leçon; puisse cette leçon du moins n'être pas inutile I Qu elle contribue, s"il se peut, à nous préserver d"aussi grandes fautes et de plus grands malheurs!

Novembre 1867.

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