HISTOIRE DE L'INTERVENTION FRANÇAISE AU MEXIQUE
L'expédition française au Mexique appartient désormais à l'histoire. Le second empereur mexicain a été fusillé à Queretaroen 1867, comme le premier l'avait été à Padilla, en 1824. Tous les deux pourtant aimaient leur pays d'adoption, et Maximilien y avait apporté un sentiment très élevé de sa mission.
Au moment où un débat solennel retentit dans l'enceinte de notre Palais Législatif, qu'il nous soit permis de rechercher les causes diverses qui ont concouru à la ruine de cette entreprise lointaine. L'heure est d'autant plus favorable à cet essai, que les différents actes du drame mexicain, si fécond en péripéties, datent d'hier, pour ainsi dire. De plus, il
nous semble qu'il y a justice à préciser et à attribuer à chacun des acteurs de ce drame sanglant la part de responsabilité qui doit lui incomber dans la conception, dans l'entreprise et dans la conduite, comme dans Tavortement de cette campagne malheureuse. Poursuivons donc cette enquête et tâchons d'y mettre toute l'impartialité dont nous sommes capable.
Il faut reconnaître tout d'abord que l'armée française, marins et soldats, est hors de cause. Seule, elle fut à la hauteur de sa mission. Esclave du devoir, elle a payé sa dette jusqu'au bout, sans s'écarter un moment de ses traditions généreuses. Cette expédition meurtrière lui comptera comme un nouveau titre de gloire. Rarement la valeur française a dû s'attester individuellement sur un champ aussi vaste. Si notre pays eût pu être témoin des mille faits d'armes restés obscurs et accomplis pendant ces cinq années, aux quatre coins du Mexique, par des poignées d'hommes perdus dans les espaces, il eût fait taire un instant ses griefs d'opposition devant l'admiration que les vertus guerrières de ses enfants lui auraient inspirée. Les braves que le corps expéditionnaire a semés sur sa route depuis les Antilles jusqu'aux rives du Pacifique proclament assez huit son dévouement.
C'est donc à la première pensée du cabinet des Tuileries, aux instructions émanées de lui, à la conduite de notre politique et de nos opérations militaires, enfin à la coopération de l'archiduc Maximilien qu'il faut demander la lumière indispensable pour éclairer la triste scène où le trône élevé par les mains de la France a croulé dans le sang et où le prestige national a été diminué.
Quelle idée a d'abord présidé à l'envoi du pavillon français sous les murs de la Vera-Cruz? Quelle a été plus tard la véritable cause de la déclaration de guerre lancée contre le président Juarez ? «q»
Si nous devons nous en tenir aux déclarations officielles, nous y voyons que le gouvernement de l'Empereur, en vertu d'une convention signée le 3o novembre 1861 avec l'Angleterre et l'Espagne, a résolu, par une intervention commune, « de contraindre le Mexique à exécuter des obligations déjà solennellement contractées et à nous donner des garanties de protection plus efficaces pour les personnes et les propriétés de nos nationaux. « Telles sont les instructions confiées au contre-amiral Jurien de la Gravière, investi du commandement en chef de nos forces militaires envoyées au Mexique avec une division navale. Le ministre des affaires étrangères, M. Thouvenel, ajoutait aux instructions de l'amiral : « ... Les puissances alliées s'interdisent d'intervenir dans les affaires intérieures du pays, et notamment
d'exercer aucune pression sur la volonté des populations, quant au choix de leur gouvernement. »
Dans les premiers jours de janvier, les trois plénipotentiaires adressaient au gouvernement mexicain, sous forme collective, une note pour demander réparation de tous les griefs et préjudices soufferts. Le g février 1862, les commissaires alliés informaient le ministre de Juarez, Doblado, que les troupes alliées se mettraient en marche vers le milieu du mois, pour occuper dans l'intérieur des campements moins malsains, et l'invitaient à venir s'entendre avec le comte de Reuss, général Prim.
L'armée de débarquement avait été placée sous les ordres du général espagnol Prim. L'Espagne comptait 7,000 hommes et la France 3, 000 environ. L'Angleterre n'avait mis à terre que des marins. Le 19 février 1862, était signée entre le gouvernement mexicain et les plénipotentiaires de l'Espagne, de l'Angleterre et de la France, la convention préliminaire de la Soledad, qui confirmait l'autorité de Juarez par l'article i*"'', et qui, par l'art. 6, stipulait que le drapeau mexicain, qui avait disparu à l'approche des escadres alliées s'embossant devant la Vera-Cruz, serait hissé de nouveau.
Près de deux mois étaient nécessaires pour que le projet de traité pût faire retour d'Europe au camp des négociateurs, qui avaient dû consulter leurs gouvernements respectifs. Aussi, dans un juste esprit de prévoyance, l'art. 3 de la convention de la Soledad avait stipulé que, tant que dureraient les négociations, le corps expéditionnaire occuperait les villes de Cordova , Orizaba et Tehuacan, cantonnements favorables i\ la santé du soldat. Le ministre Doblado avait accordé cette concession et Juarez l'avait ratitiée. S'il était juste,
à notre point de vue, d'exiger impérieusement, en présence du climat meurtrier des terres chaudes, surtout pendant l'hivernage, cette liberté de manœuvre, Torgueil des Mexicains se trouva profondément blessé de cette condescendance du Président; ils se sentirent humiliés de ce que l'évacuation de leur territoire envahi n'avait pas précédé les préliminaires de paix. Mais Juarez, plus enclin à la finesse qu'à la bravoure, était animé d'un réel désir de donner les satisfactions réclamées par les alliés, et il avait nettement compris qu'il n'obtiendrait jamais le retrait des troupes ennemies, avant d'avoir échangé un gage sérieux de conciliation. Toutefois, confiant dans notre parole, le gouvernement mexicain avait posé comme condition à cette liberté de mouvement commandée par un sentiment humain, que « si les négociations venaient à se rompre » (art. 4), les forces alliées se retireraient des positions prises, rétrograderaient sur la route de la Vera-Cruz jusqu'à Paso Ancho, avant de faire acte d'hostilité, auquel cas les hôpitaux des alliés resteraient sous la sauvegarde de la nation mexicaine.
Le courrier, impatiemment attendu d'Europe, fut enfin signalé en rade. On apprit que l'Angleterre, qui repoussait l'idée d'une expédition à l'intérieur du Mexique, ratifiait la signature de son plénipotentiaire, sir Ch. Wyke. L'Espagne, en exprimant certains regrets, ne désapprouvait pas le général Prim. Mais la France, par l'organe du Moniteur, déclarait hautement qu'elle ne pouvait accepter la convention de la Soledad, comme « contraire à la dignité nationale. » Ce désaveu officiel, infligé à un officier réputé à juste titre jaoux de l'honneur de son pavillon, provoqua un pénible étonnement, et eut un retentissement fâcheux.
L'amiral, dès le i"' avril, commença son mouvement rétrograde. Le corps français avait occupé Tehuacan : il vint s'arrêter à Cordova, à trois étapes de Paso Ancho, à hauteur des Espagnols. Mais une rupture était imminente entre les trois alliés, dont les intérêts et les vues étaient manifestement en lutte. Le 9 avril i8(j2, la rupture était consommée; elle avait été surtout motivée par la présence sous notre drapeau d'Almonte et d'émigrés arrivés dans les premiers jours de mars, suspects, à cause de leurs opinions monarchiques, tant à Juarez qu'au gouvernement anglais. Le ministre Wyke écrivait en effet au comte Russel : « C'est en donnant à notre intervention l'aspect d'un protectorat amical que nous pouvons consolider un gouvernement qui représente la portion intelligente et respectable de la nation. »
Disons tout de suite qu'en i8by une constitution votée par le Congrès général avait donné la présidence au général Comonfort, qui avait déserté lui-même son fauteuil; que Juarez, en vertu de son mandat de vice-président, défendait cette constitution depuis six ans; seul, l'avocat indien n'avait pas été parjure! Il avait pris la haute magistrature d'une république en convulsion, ruinée par la guerre civile. Chef d'un pays démoralisé, traversé par toutes les mauvaises passions qui cherchaient à le déborder, il aurait pu mieux .faire peut-être, mais il aurait pu aussi faire plus mal. Sur lui est retombé de tout son poids le malheur d'un demi-siècle de fanatisme et d'anarchie! Il a eu le courage de porter le fardeau sans faiblir. Pour lui du moins, le mot de patrie a eu un sens. D'ailleurs, qui voudra le juger, s'il veut être juste, devra cublier l'Europe, pour ne plus voir que les horizons tourmentés du Mexique.
Le sort en était jeté! Les escadres espagnole et anglaise reprirent la mer, et le corps expéditionnaire français, fort de 6,000 hommes environ, laissé dans l'isolement, se prépara à l'offensive, en poursuivant son mouvement rétrograde vers le Chiquihuite, torrent encaissé, situé presqu'à mi-distance entre le golfe et Orizaba, et dont les escarpements boisés, qui commandent le col, avaient été armés pour la résistance par les Mexicains. Pendant que, fidèle aux engagements pris, il opérait cette contre-marche, le bruit se répandit que nos soldats malades, laissés en arrière dans l'hôpital d'Orizaba , sous la protection même de l'ennemi, étaient menacés dans leur existence par l'armée juariste. Le commandant français, cédant à la crainte de laisser égorger ses hommes sans défense, fit immédiatement volte-face, et violant, quoiqu'à regret, la parole donnée, ouvrit la campagne en montant à marches forcées sur Orizaba, sans avoir repassé la position du Chiquihuite.
Tel est le résumé succinct de la première phase de l'expédition mexicaine. A n'examiner que les faits portés par le gouvernement impérial à la connaissance du pays, il semble évident que Napoléon III n'a eu qu'un but, celui de protéger les intérêts de nos nationaux, intérêts qui eussent été lésés par la convention de la Soledad, si elle eût été ratifiée. La France n'a été que généreuse en couvrant de sa sauvegarde les émigrés mexicains désireux de fouler le sol de la patrie. A en croire le langage officiel, la guerre est née du refus ou des concessions illusoires opposés par le président républicain à la demande légitime de satisfactions réclamées par notre ministre. Juarez restera donc seul responsable devant l'histoire de la ruine de son peuple et du sang répandu
à profusion sur la terre mexicaine, impuissant à la féconder!
Mais prenons la liberté de rechercher la vérité si fugitive dans cette affaire, et, maintenant que nous avons vu les principaux acteurs en mouvement, interrogeons ce qui se passait derrière la scène. Au style officiel, répliquons par la brutalité des faits et de documents indiscutables.
Or, le i8 janvier 1861, dix mois juste avant la convention signée par les trois puissances, pendant que Juarez siégeait dans la capitale, sans prévoir Forage qui se formait déjà en Europe pour venir éclater sur sa tête, la France conspirait sa chute. A quatre lieues de Mexico, caché dans la petite ville de Lalpam, célèbre jadis par ses jeux, le général Leonardo Marquez nouait les premiers liens de la conspiration qui unissait déjà le cabinet des Tuileries et le palais de Miramar. Dans cette nuit du 18, un courrier indien, porteur d'un billet confidentiel.entrait à Mexico. Le général Marquez écrivait au licenciado Aguilar, ancien ministre de Santa- Anna, que l'heure était venue « d'organiser la réaction politique, sociale et militaire. » Il lui offrait la présidence d'un directoire et le droit d'en choisir les membres qu'il jugerait les plus capables de servir la bonne cause. La devise Dios e Orden était arborée : c'était le signal de la révolte contre Libertad e Independencia, la formule républicaine.
En même temps, le parti des émigrés mexicains, à la tétc desquels on comptait MM. Gutierrez de Estrada, Hidalgo, Almonte, le père Miranda, et l'ex-président Miramon, s'agitait à Paris, et profitait de sa faveur et de son accès à la cour des Tuileries pour éveiller une auguste bienveillance en faveur de sa cause. De son côté, Mgr La Bastida, archevêque de Mexico, au nom de son clergé dépouillé de ses biens de
mainmorte par une loi promulguée en i85y (biens s'élevant à 900 millions de francs), combattait chaudement pour les mêmes intérêts auprès de la cour de Rome, qui ne tardait pas à se montrer favorable au projet formé de placer un prince de la race catholique des Hapsbourg sur l'ancien trône d'Iturbide.
Certains prétendent que l'empire mexicain est sorti de la paix de Villafranca. Sans attacher trop grande importance à cette assertion, il est hors de doute que, à l'heure où Marquez organisait un soulèvement, le parti des émigrés mexicains, avec l'appui secret du gouvernement français, dans le sein duquel prévalaient les sympathies espagnoles, offrait la couronne impériale à l'archiduc Maximilien, qui venait de renoncer à toutes charges dans son propre pays, pour se retirer à Miramar et se tenir prêt à toute éventualité.
Les pourparlers entre Paris et Miramar durèrent huit mois environ, avant que les résistances de l'archiduc fussent vaincues. Enfin, le prince adressa au confident autorisé, M . Gutierrez de Estrada, une lettre écrite en espagnol, tracée sur le recto et le verso d'une grande page. Maximilien déclarait accepter la couronne qui lui était offerte, mais « à la condition que la France et l'Angleterre le soutiendraient de leur garantie morale et matérielle sur terre et sur mer. » M. Gutierrez expédia aussitôt de Paris ce précieux document, que nous avons lu, au licenciado Aguilar, pour le porter à la connaissance des membres de la conspiration fomentée à Mexico. Mais le secret ne fut pas si bien gardé qu'en 1862 cet ancien ministre de Santa Anna ne fût mis sous les verrous. Quelque temps après, faute de preuves suffisantes, Doblado signa sa mise en liberté.
Comme on le voit, l'acceptation de l'archiduc engageait déjà moralement la France, dès la fin de i8bi, au moment même où l'expédition maritime concertée par les trois puissances contre la République entrait en voie d'exécution. C'est dans cette combinaison ourdie dans l'ombre qu'il faut trouver le but mystérieux de l'intervention Irançaise, qui avait espéré faire partager ses vues au cabinet anglais, et engager son action coopérative dans l'établissement de l'archiduc Maximilien sur le trône qui lui était promis. Le parti rebelle, recruté parmi les cléricaux, n'attendait plus pour ouvrir la campagne que l'apparition du drapeau tricolore dans les eaux du Mexique.
La défense de nos nationaux, le désir de venger les outrages subis par eux, outrages dont il faut en Justice accuser plutôt tout le Mexique que Juarcz, tout cela n'était qu'un prétexte relégué d'avance au second plan de l'entreprise. Mais on l'invoquait pour débarquer des troupes sur le territoire de la République et y prendre pied, jusqu'au jour où le gouvernement français pourrait inaugurer librement sa politique dans le Nouveau-Monde, politique grosse de hasards, qui allait mettre la France en contradiction complète avec son principe de non-intervention. Si on conservait un doute à cet égard, il serait vite détruit par deux événements postérieurs qui ont exercé une grande influence sur l'issue désastreuse de cette entreprise. Nous voulons parler de la rup.ure de la convention de la Soledad et de la lettre de l'empereur Napoléon III au général Forey.
Pourquoi la convention de la Soledad a-t-elle été déchirée par la France seule ?
L'Angleterre h'est empressée de se dégager de la question
mexicaine, par la signature de la convention, du jour où elle a été initiée indirectement aux projets nourris secrètement par le gouvernement français. Ce ne fut qu'en octobre 1 86 1 , après la demande de garantie anglaise imposée par Maximilien , que M. Thouvenel donna ordre de pressentir le cabinet britannique à ce sujet, sans rien accuser de net dans ses ouvertures. Il arriva que ces ouvertures furent mal accueillies de l'autre côté du détroit. Aussitôt, notre ministre des affaires étrangères, plusieurs fois interpellé par l'ambassadeur d'Angleterre, et craignant de s'être trop avancé, répondit très-catégoriquement : « Aucun gouvernement ne sera imposé au peuple mexicain. » Dépêche du comte Cowley au comte Russel, 2 mai 1862 . Une autre fois, M Thouvenel, questionné par lord Cowley au sujet de la candidature de l'archiduc Maximilien, pour savoir si des négociations étaient pendantes entre la France et l'Autriche, répondit négativement. « Des négociations avaient été entamées par des Mexicains seuls, qui s'étaient rendus à Vienne dans ce but, » affirmait notre ministre des relations extérieures.
Malgré ces dénégations, l'Angleterre crut prudent d'affirmer l'autorité de Juarez et de seretner. Elle se souciait peu de compromettre sa responsabilité en accordant au futur empereur une garantie dont elle a prouvé largement, depuis cette époque, qu'elle était peu prodigue. Quelle garantie lui demandait-on? Elle ne l'ignorait pas; c'était une protection presque illimitée, qui pouvait précipiter sa flotte dans un conflit avec les états- Unis. Le cabinet britannique eùt-il osé la donner imprudemment, qu'à coup sûr le Parlement l'eût désavoué. Aussi, M. Wyke, son plénipotentiaire, n'eut-il plus qu'un but, celui de tirer, comme on dit vulgairement,
son épingle du jeu, en profitant de la pression commune pour obtenir de profitables indemnités qui panseraient toutes les blessures des réclamants anglais. En effet, l'Angleterre est celle qui a le plus bénéficié de nos sacrifices, grâce aux prélèvements faits en sa faveur sur les recettes Mexicaines durant toute l'expédition.
Quant à la cour de Madrid, le général Prim l'avait entraînée à la Vera-Cruz, animé qu'il était d'une ambition toute personnelle. Allié par sa femme à la famille des Echavarria, qui comptait un ministre dans le conseil même de Juarez, entretenant d'activés relations avec le Mexique qu'il connaissait facile aux prominciamientos^ le comte de Reuss avait rêvé un instant, sinon un diadème royal, peut-être une couronne de'vice-roi qui rattachâtl'ancienne colonie espagnole à la mère patrie. Dès qu'il eut le sentiment de l'ordre de choses que la France voulait implanter, dès l'annonce de l'arrivée du renfort amené par le général de Lorencez et destiné à une expédition dans l'intérieur qu'il se flattait de tenter seul, il comprit que ses illusions étaient déçues, et il décida son gouvernement à abandonner la partie, en jetant aussitôt de la défaveur sur l'entreprise française. Son voyage à Vichy avait fait naître dans son esprit des espérances magiques. Leur évanouissement excita d'autant sa rancune et lui dicta son fameux discours au Sénat espagnol, dont il eut soin d'expédier un grand nombre d'exemplaires aux états- Unis. Prim oublia même qu'il avait eu l'honneur de commander le corps expéditionnaire combiné. Car, pendant que les F'rancais se faisaient tuer sous les murs de Puebla, en mai i863, il écrivait, par le port ennemi de Tuxpan, à son oncle, le ministre juariste, et sous le couvert de la légation britannique,
lui adressait un nombre considérable d'exemplaires de ce même discours, si contraire aux armes de ses alliés de la veille.
Il n'est pas sans intérêt de reproduire cette lettre du général Prim: elle n'a pas d'ailleurs besoin d'être commentée.
A. M. José Gon^iale^ Echavarria, à Mexico.
Madrid, ii mai i863.
Mon très estimable oncle et ami, je reçois votre lettre de janvier, et je me rends compte de la situation des choses de ce pays, état déplorable certainement, mais qui fait connaître au monde que le Mexique est une nation et que ses enfants ne sont pas une race abjecte et dégradée, comme on a eu la prétention de le faire croire. Mais vous êtes bien les dignes fils de ceux qui ont étonné l'univers de leurs exploits. Qiie dira ce blagueur de M. Billaiit* pour justifier ces paroles : « Le Gouvernement parjure de Juarez va tomber au souffle de la France. » En France, il y a une inquiétude et un malaise indicibles causés par la guerre du Mexique, et à ceux qui m'interrogent, j'ajoute que la guerre du Mexique peut devenir une catastrophe pour la France, et c'est la vérité. Figurons-nous que les forces de Forey viennent se briser contre Puebla. Ave Maria Santissima ! Dieu seul sait ce qu'il pourrait arriver en pareil cas.
Nous attendons les courriers avec impatience pour savoir de vos nouvelles et de celles du pays. Je vois que M. Wyke (le ministre anglais) est parti pour l'Europe, et je crains qu'il n'ait effectué son départ, avant d'avoir reçu le courrier dans lequel, par son entremise, je vous écrivais ainsi qu'à l'oncle Michel, et je vous envoyais, ainsi qu'à d'autres, des exemplaires de mon dis-
* Textuel : ces mots ont été écrits en français par le général Prim.
cours au Sénat. Ce discours aura sans nul doute été goûté, non seulement dans ce pays, mais encore dans tout le continent américain.
Ici, il y a eu changement de cabinet. O'Donell est tombé, et nous avons été sur le point de voir arriver les progressistes. En fin de cause, sont entrés au pouvoir Miraflores et Concha, tous les deux français dans la question du Mexique. iMais partout oii vous entendrez dire que les Espagnols vont revenir au Mexique pour y appuyer les Français, niez-le bien vite. Car ce qui a été fait est bien fait, et personne ne pourra le défaire.
Prim.
La dépêche suivante, datée du mois de juillet et adressée au président Juarez par le Mexicain Ramon Diaz, agent de son gouvernement à la Havane, peut jeter un certaui jour sur la lettre du général Prim.
Dépêche de l' Agent Ramon Dia^ à Benito Juarc^, Président de la République à Mexico.
Havane, 19 juillet 1863.
Très cher Monsieur et Ami,
Encore impressionné par les échecs que nous venons de souffrir, quand nous nous y attendions le moins, alors que nos succès ne pouvaient plus se mettre en doute, je vous écris ces lignes pour vous informer que je forme une souscription dans cette île, souscription qui donne des résultats satisfaisants, pour l'acquisition d'une partie de l'armement dont je vous parlais dans ma précédente. Car je suppose que vous ne pourrez, pour le moment, me faire passer les fonds nécessaires à cet achat.
Je travaille avec une grande activité, et il est probable que vers la moitié du mois prochain, j'aurai conclu l'affaire qui me préoc-
cupe tant. Par conséqueat, j'espère seulement que vous me donnerez vos ordres, pour vous expédier cet envoi le plus tôt possible. Il m'est facile de le diriger sur Tuxpan et par vapeur avec assez de sécurité. Dites-moi donc s'il vous convient qu'il aille sur ce point, ou indiquez-moi un lieu sûr de désembarquement. Comme cette affaire est assez délicate, je ne m'en remettrai à personne, et moi-même j'irai accompagner l'armement en question. Si vous ne prenez pas d'autres dispositions, j'espère que vous m'enverrez la licence nécessaire pour passer à la République.
Il est probable que Napoléon retirera ses troupes aussitôt que se sera formé un gouvernement de carton dans la capitale de la République. D'ailleurs, les événements de Pologne se compliquent et, de plus, les confédérés viennent de recevoir un coup terrible.
En Espagne, les choses sont dans le même état. Aujourd'hui on dit que O'Donell va rentrer au Ministère; mais cela n'est pas croyable. Rien de nouveau dans cette île.
Sans rien de plus pour aujourd'hui, je me répète, Votre ami bien dévoué,
Ramon s. Diaz.
L'agent juariste jouait son rôle. Mais comment apprécier l'attitude des autorités de la Havane, colonie Espagnole, en présence de cette souscription juariste destinée à l'armement des troupes républicaines? Quel brusque contraste 1 De ce même port de la Havane, quelques mois auparavant, l'escadre espagnole avait fait voile pour Vera-Cruz, où elle allait fièrement planter le drapeau de Sa Majesté Catholique à côté des couleurs de la France. L'ambition déçue du général Prim, qui avait peut être rêvé une couronne mexicaine, expliquerait-elle cette violation de neutralité à la-
quelle le capitaine général de la colonie prêtait les mains: nous étions pourtant des alliés de la veille!
Enfin, pour quelle raison le gouvernement français a-t-il déchiré seul le pacte de la Soledad? L'amiral Jurien, notre plénipotentiaire, qui a laissé au Mexique un nom sympathique et une haute réputation de loyauté et de droiture, a été frappé d'un désaveu formel le jour où l'Empereur « adopta la résolution de retirer ses pleins pouvoirs à l'amiral. » Or, il est certain que l'amiral, entouré de l'estime publique comme il l'était, eût pu monter seul à Mexico, sans crainte aucune pour sa sécurité, et régler lui-même avec le président Juarez tous les différends qui divisaient les deux gouvernements. La prudence conseillait même d'agir ainsi. Etait-il préférable de renverser le pouvoir existant alors en vertu de la constitution, sous prétexte qu'il ne jouissait pas de toute la force et de toute l'autorité désirables? D'autre part, il est hors de doute que le plénipotentiaire français avait parfaitement concilié la dignité de son pays avec les intérêts de ses nationaux.
« Le gouvernement mexicain, avait écrit Doblado, au nom de Juarez, aux commissaires alliés, est résolu à fa'.re toute espèce de sacrifice pour prouver aux nations amies que l'accomplissement fidèle des engagements qu'il contracte sera, à l'avenir, un des principes invariables de l'administration libérale. »
Cette déclaration, faite par un gouvernement stable et de bonne foi, aurait été satisfaisante. 11 est vrai que le passé permettait des doutes sur l'exécution de ces promesses. Mieux valait alors, dès le début, dès le départ de l'amiral quittant Paris, déclarer nettement la guerre. 11 était inutile de né-
gocier, puisqu'on se refusait d'avance à laisser le temps utile à l'effet des négociations, et qu'on les déclarait illusoires par anticipation, eu égard à l'impuissance ou la mauvaise foi présumée de Juarez.
L'amiral avait agi honnêtement, et la preuve en est que, peu de mois après le désaveu contre lequel s'éleva d'ailleurs l'opinion publique, le chef de l'Etat lui même appela à ses côtés l'amiral Jurien, qui, en outre de cette distinction flatteuse, fut envoyé une seconde fois au Mexique, arborant son pavillon sur la frégate cuirassée la Normandie . Il est impossible de ne pas rester frappé de cette étrange contradiction. Mais nous en trouvons bientôt l'explication dans la lettre écrite en 1862 au général Forey, au moment où ce dernier recevait le commandement du gros corps d'armée destiné à. venger l'échec éprouvé par le général de Lorencez, échec dont nous parlerons tout-à-l'heure.
L'Empereur écrivait :
Fontainebleau, 3 juillet 1862.
... Si, au contraire, le Mexique conserve son indépendance, et maintient l'intégrité de son territoire, si un gouvernement stable s'y continue avec l'assistance de la France, nous aurons rendu à la race latine^ de l'autre côté de l'Océan, sa force et son prestige.
Napoléon.
L'expédition a donc désormais pour but le triomphe de la race latine sur la terre américaine pour l'opposer aux envahissements des Anglo-Saxons. C'est dans ce document impérial que, pour la première fois, se révèle publiquement la véritable inspiration de l'Empereur. Elle est en contradiction
formelle avec les instructions du gouvernement français à son plénipotentiaire et avec le langage de ses ministres, MM. Billaut et Rouher, affirmant jusque-là à la tribune qu'il n'a jamais été question de la fondation d'un empire pour Maximilien, et que la défense de nos intérêts nationaux a seule provoqué les hostilités contre Juarez.
En effet, la défense de nos nationaux n'a été jusqu'ici qu'un masque qu'il est temps d'écarter. L'archiduc va tout à l'heure paraître en scène. L'amiral a été désavoué, parce que, agissant de bonne foi, il a failli ruiner un arrière-projet dont il n'a pas reçu la confidence. La convention a été répudiée par la France, parce que celle-ci ne voulait pas, parce qu'elle ne pouvait plus traiter, liée qu'elle était vis-à-vis de Maximilien. 11 ne s'agissait guère de nos réclamations financières pour le moment. La chute de Juaiez était seule en jeu, et, pour renverser le fauteuil du président, il fallait que l'armée française pût entrer à Mexico les armes à la main.
Ainsi, dès le début, l'intervention de la France au Mexique a été le fruit d'une politique équivoque, qui a pesé de tout son poids sur l'entreprise. Et si Juarez a consenti à engager cette guerre à outrance, signalée et terminée par des représailles terribles, c'est qu'il a su du premier coup que le pavillon tricolore masquait un drapeau inpérial qui maichait à la suite de l'étranger, et que l'existence de la République était menacée dans son principe même. On peut croire que ce but non avoué a été pour beaucoup dans l'appui déguisé, fourni par les Etats-Unis à la cause républicaine dès le principe, appui qui a suffi pour tenir en échec et ruiner l'influence française en Amérique. Certains documents, qui furent trouvés après le combat dans les bagages
du général Comonfort, abandonnés dans la fonderie de San- Lorenzo, et qui ont passé sous nos yeux, ne nous laissent aucun doute sur le concours des Etats-Unis, qui avaient compris que la France voulait profiter de la guerre qui déchirait leur sein pour contrebalancer l'influence anglo-saxonne. Le président Lincoln, dont on vantait la loyauté en France, écrivait à Juarez : « Nous ne sommes pas en guerre ouverte avec la France, mais comptez sur de l'argent, sur des canons et sur des enrôlements volontaires que nous favoriserons. » Il a tenu parole.
Encore ici. on ne peut se défendre d'un sentiment pénible devant les hésitations du gouvernement impérial, qui n'a pas osé prendre un caractère décidé dans sa politique au delà de l'Océan, et qui, depuis le commencement jusqu'à la fin de l'expédition, n'a eu recours qu'aux demi-mesures. Cette idée d'opposer la race latine à l'envahissement des Anglo- Saxons, qui probablement d'ici à un demi-siècle étreindront le globe entier en donnant les deux mains aux Russes, leurs alliés naturels, était une idée imposante, digne de tenter un grand cœur et une grande nation, mais à la condition qu'elle lut assurée d'avance des moyens de succès. Il était facile de prévoir qu'en cas d'échec, sa ruine avancerait et précipiterait sans retour la chute de l'influence latine dans les Amériques, et effacerait à tout jamais un prestige que les Espagnols ont tant compromis. Mais, pour triompher, cette idée avait besoin du concours des Etats-Unis eux-mêmes. A coup sur, l'occasion était favorable en 1862 en présence de la scission des Etats du Sud avec ceux du Nord. C'était l'heure pour la France de faire acte de vigueur et de se créer des alliés dans le camp même des ennemis. Deux voies étaient ouvertes :
l'une et l'autre étaient praticables ; nous ne prétendons pas les juger ici. Ou bien, il fallait du premier coup se prononcer radicalement pour la cause de l'Union, et contenir le Sud par une démonstration menaçante sur la frontière de Rio-Bravo; ou bien, si on reconnaissait le caractère de belligérant au parti de la sécession, on devait sans hésitation aller jusqu'au bout et consommer l'œuvre de la séparation, en se déclarant ouvertement pour les planteurs des Etats du Sud, qui, au souvenir de la gloire française, avaient tressailli et n'attendaient que le secours de notre parole pour triompher et tendre la main à notre corps expéditionnaire marchant sur Mexico. Par une inconséquence qu'on a peine à concevoir aujourd'hui, quand on jette les yeux derrière soi, la politique impériale sortit de toute tradition logique. Le caractère de belligérants, accordé aux Etats du Sud, ne servit qu'à prolonger inutilement une lutte meurtrière, et notre gouvernement repoussa les ouvertures réitérées des propriétaires sudistes, qu'il avait, la veille, encouragés et qu'il laissa finalement succomber. Dès lors, la cause latine était perdue. Les Yankes victorieux franchirent en masse la frontière du Texas et, attirés par la rapine, s'éparpillèrent en guérillas juaristes dans les provinces mexicaines du Nuevo-Leon, de la Sonora et du Tamaulipas.
Ici commence la seconde phase de l'expédition française. Nous quittons le domaine de la diplomatie et de la politique pour entrer sur le terrain de la guerre. Des fautes ont été aussi commises et elles ont été suivies de conséquences funestes.
Après la rupture de la convention de la Soledad, les troupes françaises, renforcées de 3,5oo hommes amenés par le général de Lorencez, commencèrent les hostilités. La ligne du Chiquihuite n'avait pas été repassée, comme le voulait la convention de la Soledad. Cette violation de la parole donnée était un fâcheux début. Elle produisit un déplorable effet. Un peuple civilisé, qui se piquait d'apporter à une nation presque barbare le respect du droit et des engagements pris, commençait ainsi par fouler aux pieds une promesse solennelle. Ce tut une double faute. Outre que le prestige de notre force en fut diminué, nous ouvrions les premiers la porte à la trahison. De plus, les Mexicains s'imaginèrent et,
dans leur langage fanfaron, répétèrent à l'envi que les Français avaient eu peur de leur rendre la possession du col du Chiquihuite; « position formidable que nous n'aurions pu franchir une seconde fois, » prétendaient-ils, « si elle avait été défendue par les dignes fils de Cortès. « Pour tout homme du métier, ils se faisaient illusion. La route du col, armée de quelques canons de fonte et de vieilles pièces de rempart difficiles à manœuvrer, qui enfilaient mal le chemin tortueux qui débouche en venant de la mer, était des plus faciles à tourner par les hauteurs voisines, et, à coup sûr, la résistance n'eût pas été longue. Mais, en tout cas, il eût été préférable de subir quelques pertes, au risque de retarder le secours à apporter aux malades abandonnés à Orizaba, que de laisser croire que nous avions manqué à notre parole. Le bon droit, cette fois encore, parut se ranger du côté des Mexicains, qui ne se firent pas faute d'exploiter notre oubli des traités parmi les populations.
Nous n'essaierons pas de décrire ici les opérations militaires commencées sous de si fâcheux auspices, et qui vinrent se dénouer si cruellement, le 5 mai 1862, sous les murs de Puebla ; mais on peut dire que notre gouvernement commit une série d'erreurs qui attestaient de sa part une ignorance complète du pays où il portait la guerre, tout autant qu'un étrange oubli cies sentim.ents qu'avait soulevés dans notre propre patrie l'invasion des alliés.
Le général de Lorencez avait reçu mission d'ouvrir une pareille campagne à la tête d'un effectif dérisoire par son insuffisance. La responsabilité de son insuccès remonte de droit au gouvernement, qui n'avait pas suivi les règles de la plus simple prévoyance. Les lauriers, si rapidement cueillis
en Chine par quelques bataillons heur:ux, faisaient sans doute espérer une nouvel moisson au Mexique. Il a fallu l'héroïsme d'une poignée d'hommes pour que l'échec éprouvé sous les forts de Guadalupe et de Lorcto, ne se changeât pas en un complet désastre, et l'histoire impartiale dira bien haut que la retraite du général de Lorencez à travers trente lieues de pays tourmenté, inondé et facile à l'embuscade, intimidant, par la mâle contenance de sa petite colonne, la nombreuse cavalerie de Carbajal, qui couronnait les cerros^ sans oser en descendre, ramenant ses nombreux blessés et son matériel jusqu'à Orizaba, est à la hauteur de beaux faits d'armes. Deux fautes ont été commises par le commandement militaire, qui avait méconnu les grands principes de la guerre. Avant tout, il eût dû éclairer sa marche, avant de se mettre à portée de Puebla, où il croyait entrer comme dans une cité amie et qui l'accueillit, à petite distance, par un feu roulant. Plus tard, c'était une mesure impérieuse de s'assurer militairement du Borrogo qui dominait la ville d'Orizaba, où il avait dû chercher un refuge après sa retraite.
Mais la défaite de Puebla a eu pour cause principale l'ignorance complète où M. de Saligny, qui était armé de pouvoirs étendus et qui marchait avec l'armée, était des dispositions de la place et de la population. Le général, trompé par les assertions de la diplomatie mal renseignée, poussa droit devant lui, convaincu que les rues de Puebla étaient ornées d'arcs de triomphe en l'honneur de nos roldats libérateurs. Le mécompte fut cruel : on eût dû le prévoir. Etait-ce le parti des émigrés, qui depuis longtemps avaient veilli hors de leur pays, qui pouvait donner de salutaires avis? En outre,
n'avait-on pas pris pour allié le général Marquez, connu au Mexique par sa cruauté, coupable d'avoir, sur l'ordre du président Miramon, rebelle à l'autorité de Juarez, fait briser par ses soldats le sceau officiel et les coffres de la légation anglaise,pour en soustraire 7 millions de francs qui y était déposés; coupable encore d'avoir fait fusiller les blessés nationaux et étrangers couchés dans les hôpitaux de Tacubaya 1 Son drapeau précédait le nôtre ; il fut salué par le pays comme il le méritait. Marquez avait appelé l'invasion ! Est-ce ainsi que nous devions nous présenter en libérateurs aux Mexicains, pleins de haine pour Marquez, vigoureux soldat, mais chez qui le soldat avait des appétits de bourreau ! Le dernier siège de Mexico, que ce général défendait il y a trois semaines, a été signalé par des excès qui^ de l'aveu même de l'infortuné Maximilien, déshonoraient la cause impériale. Mais nous subissions dès lors les conséquences de nos fautes. Le général Marquez devait être naturellement notre allié, puisque c'est lui qui, depuis 186 1, tenait dans ses mains les fils de la conspiration franco-mexicaine.
Le Mexique est un pays maudit ; le mot patrie n'y vibre plus. Il est divisé en deux partis, qui s'intitulent les cléricaux et les libéraux, sans parler des bandes de toutes couleurs qui pillent les villes et rançonnent les voyageurs au nom de Dieu ou de la liberté. Dans les deux partis, il y a, sans doute, des individualités honorables qui gémissent de la décadence et de la guerre civile. Mais, pendant que cinq millions d'Indiens travaillent et souffrent, les cléricaux veulent conserver ce qu'ils ont acquis aux dépens de la prospérité générale ; les libéraux veulent s'enrichir et parvenir aux honneurs. Tous sont coupables. Les libéraux, fidèles à la
constitution, n'ont pas la honte d'avoir livré leur sol à l'étranger. C'est le seul mérite du président Juarez, si on le veut, mais c'est là sa force. C'est avec cette force que la France a dû compter. C'est ce qui donnera à Juarez, devant le tribunal de l'histoire, le bénéfice des circonstances atténuantes.
Pendant que le général de Lorencez, enfermé dans Orizaba durant l'hivernage de 1862, subissait mille privations et résistait avec sa petite troupeaux efforts de l'ennemi, le général Forey faisait voile pour la Vera-Cruz avec 3o,ooo hommes de troupes fraîches. Dès l'arrivée du nouveau corps expéditionnaire, le général de Lorencez reprit la route de la France, emportant avec lui les sincères regrets de ses soldats, qui l'avaient vu à l'œuvre. Le commandant en chef, dès les premiers jours d'octobre, installait son quartier général à Orizaba.
Chacun espérait en venir promptement aux mains avec l'ennemi. La campagne pouvait se terminer rapidement. Novembre, décembre, janvier et février étaient les mois les plus favorables aux opérations sur les hauts plateaux qui séparent Orizaba de Mexico. Là où 5, 000 combattants avaient échoué, 35, 000 soldats pleins d'élan, jaloux de venger un échec dû à une surprise, devaient emporter Puebla,' ville ouverte, et ses forts, qu'on n'avait pas encore eu le temps de rendre formidables par des travaux de défense. La flotte, à qui était échu le rôle pénible et ingrat de transporter les troupes et le matériel de guerre, n'avait pas suffi pour apporter les approvisionnements de bouche nécessaires. Il y avait donc urgence à faire monter sans retard, sur le plateau de San-Andres, riche en maïs et en bétail, le petit corps du
général de Lorencez, qui en connaissait les ressources et la topographie. Les régiments fraîchement débarqués auraient suivi de près et auraient ainsi échappé à l'action des terres chaudes. Les ravitaillements auraient été aussi assurés pour les diverses colonnes convergeant vers Puebla par les routes de Tehuacan, de Palmar et de Perote. D'un bond, l'armée française entrait à Mexico, sans grosses pertes et sans avoir pillé ou laissé piller le pays, pour qui une guerre rapidement menée devait déjà être assez funeste.
Toutes les prévisions de l'armée, impatiente d'entamer les opérations, furent trompées. Le général Forey procéda avec une lenteur qui permit aux Juaristes d'organiser la défense, de lever des Indiens en masse, de faire appel aux contingents les plus éloignés du centre du territoire, de ravager à leur profit les liaciendas des hauts plateaux, de brûler les provisions qu'ils ne pouvaient emporter, et enfin d'abriter Puebla derrière une double ceinture de remparts et de canons.
Cinq longs mois se passèrent ainsi en marches et en contremarches pleines de fatigue. Jusqu'en avril i863, l'armée française ne s'avança qu'à pas comptés, appauvrissant le pays par un séjour prolongé, et redoublant la confiance des libéraux par l'excès de ses précautions. Ainsi, quand nous gravîmes les Gumbres, l'ennemi avait fait le vide devant nos colonnes sur le plateau d'Anahuac. La région était dévastée et presque stérile. Les terres chaudes avaient décimé notre effectif, et il fallut aller demander aux Etats-Unis et à la Havane les grains n.cessaires aux hommes et aux animaux. Des sommes considérables furent consacrées par les intendances à l'achat de mulets demandés à l'étranger, tan-
dis qu'ils abondaient tout à l'heure devant nos avant-postes, et une grosse quantité d'avoines, importées de New-York, restèrent en partie, faute de moyens de transport pour les plateaux, à croupir sur les quais de la Vera-Cruz, inondées par l'eau de mer, jusqu'au jour où, ne pouvant les utiliser, on se décida à les réexpédier en France, où elles arrivèrent à moitié avariées. Une opération de remonte fut aussi tentée à Tampico, et chaque cheval ramené à la Vera-Cruz par nos cavaliers d'Afrique, après évaluation des dépenses, revenait au prix moyen de 25,ooo fr. 11 est vrai que l'opération avait coûté une canonnière, la Lance, perdue sur la barre du lleuve. Tels furent les fruits de la temporisation.
Enfin, la ville des Anges apparut à nos yeux comme la terre promise. 11 fallut commencer un siège en règle. Le même système, qui avait prévalu jusque-là dans la direction des* opérations militaires, fut appliqué à l'investissement de la place. On écarta toute idée d'un assaut, qui certes, après quelques travaux d'approche et de reconnaissance, eût pu être tenté contre les Mexicains, si on s'était d'abord attaquée la ville pour faire tomber les forts de Guadalupe et de Loreto uniquement par la famine et la soif. Plus tard, la prise du Pénitencier nous donna un instant les clefs de la ville; car déjà les assaillants avaient pénétré dans les quadres, d'où on pouvait foncer sur la cathédrale qui servait de réduit au général Ortega. Les assiégés, poussés la baïonnette dans les reins, étaient ébranlés et se débandaient sous la panique. L'ordre fut donné de se retirer et de quitter des positions déjà prises, dont la conservation paraissait trop en l'air et trop périlleuse. Et, depuis cette sanglante soirée, les Français durent se résigner à attaquer et à enlever successivement chaque nuit
des pâtés de maisons, chèrement achetés, perdus et repris, procédant méthodiquement , s'arrêtant à une limite précise fixée par avance à l'élan des troupes, indiquant ainsi clairement à l'ennemi sur quel point devait se porter l'attaque du lendemain , lui laissant toujours dix-huit heures de répit pour doubler ses lignes de barricades et pour percer ses meurtrières, à l'abri desquelles, invisible, il fusillait nos soldats s'avançant dans les ténèbres la poitrine découverte.
Grâce à ce système, condamné par les hommes du métier réputés pour leur expérience, cet affreux siège dura trois jours de plus que celui de Saragosse , et , sans l'heureuse attaque du fort de Totim-'huacan, qui fit tomber la place, en se préparait à subir les pluies d'hivernage en face des retranchemens de Puebla. Le ccrro San-Juan, où était installe le quartier général français, s'était déjà couvert de baraques en bois et de cahutes en terre destinées aux troupes. Ce ne fut que pendant le- siège, après la tranchée ouverte, qu'on s'aperçut de l'insuffisance de nos canons, et on dut envoyer le commandant Bruat chercher à bord de la flotte ses pièces rayées de gros calibre.
Après la capitulation de Puebla, peu s'en fallut, sans l'insistance des généraux divisionnaires , qu'on ajournât la marche sur Mexico. C'était se préparer de gaieté de cœur à un second siège, car Mexico s'était déjà entouré d'ouvrages qu'on commençait à armer. Prise à l'improviste, la capitale ne fit aucune résistance.
Si le général Forey, parla rapidité de sa marche, eût évité le siège de Puebla, la face des choses eût peut-être changé au Mexique. Grâce à nos retards, l'esprit de résistance s'était
développé dans la République et avait eu le temps de gagner toutes les provinces qui, depuis, s'étaient prononcées pour l'autorité présidentielle. Les capitales d'Etats , qui allaient devenir autant de foyers d'insurrection, fussent demeurées tranquilles, faute de concert entre elles , et la France, dès les premiers jours de 1 86?, entrant en maîtresse dans Mexico, eût conquis toute liberté pour s'allier franchement aux séparatistes du Sud, qui, de leur côté, gagnaient encore du terrain.
Malgré les fleurs et les pétards semés sur la route du général Forey entrant à Mexico, l'enthousiasme fut factice. Ce qui eut dû, avant tout, frapper un commandement attentif, c'est que Juarez n'avait pas été chassé par la population de la capitale. Le chef de l'État cédait la place à la force, mais sans compromis. Dans sa retraite , il emportait le pouvoir républicain, mais il ne le laissait pas tomber de ses mains. Il était courbé, mais il n'abdiquait pas. Il avait l'entêtement du droit. Ce fut pendant cinq ans le secret de la force d'inertie ou de la résistance du vieil indien , se retirant de bourgade en bourgade, sans jamais trouver un traître ou un assassin sur sa route.
La troisième phase de l'expédition date de l'entrée du corps expéditionnaire dans la capitale du Mexique (juillet i863). Elle comprend deux périodes bien distinctes, pendant lesquelles les deux généraux en chef français qui se succédèrent suivirent une ligne de conduite diamétralement opposée. Ce manque d'unité de vues dans le commandement militaire et politique était la conséquence forcée d'un programme non avoué à l'origine ; aussi fut-il la cause de mesures dangereuses, impolitiques, et de revirements qui excitèrent la méfiance de l'opinion publique la plus favorablement disposée pour l'intervention. Le feu sacré de notre armée même s'était fort attiédi, car son bon sens ne s'était pas mépris longtemps sur la valeur des hommes et des choses, qu'elle avait pu juger, à mesure qu'elle pénétrait plus avant dans l'intérieur du pays.
A notre action militaire, à laquelle Mexico avait été assigné comme terme glorieux , allait succéder l'organisation politique de la nation, dont le gouvernement régulier venait
de s'évanouir devant nos enseignes. Cette tâche incombait au général Forey, aidé du concours du ministre de France, M. Dubois de Saligny. Le moment était arrivé de déchirer le dernier voile. Sur l'invitation de M. de Saligny, après une entrevue à la légation, Almonte, le général Marquez et le licenciado Aguilar , posèrent du prem.ier coup la candidature de l'archiduc Maximilien sous le patronage des cléricaux. \Jnejii7ita de notables fut convoquée dans la capitale par le général Forey pour se prononcer sur le choix de la forme du gouvernement futur. Ses suffrages devaient décider des destinées du Mexique. Les notables étaient appelés à délibérer en paix, à l'ombre de notre drapeau.
L'empressement des principaux personnages de la capitale à se rendre à la junta fut peu marqué. La parole française leur inspirait une trop médiocre confiance. Nos procédés de la veille n'étaient pas faits, il faut le reconnaître, pour les encourager à se compromettre ouvertement dans une réunion, à la sortie de laquelle tous leurs noms pouvaient être inscrits sur les listes de Sylla. Pendant les marches et les contremarches auxquelles s'étaient livrées nos colonnes, avant de camper sous Puebla, les besoins de ravitaillement et de remonte avaient conduit nos armes dans les centres les plus riches et les plus populeux. C'est ainsi qu'on était entré à San-Andres, à Tehuacan , qu'on avait même débarqué à Tampico, en invitant les habitants et les bourgades voisines à livrer grains et animaux. Les Mexicains de ces villes n'avaient consenti aux transactions demandées que sur la promesse formelle que les troupes françaises n'évacueraient pas leurs cités, signalées désormais à la vindicte des libéraux, ou qu'on v laisserait garnison suftisante. Puis, un matin,
ils s'étaient réveillés seuls, brusquement prévenus du départ de nos colonnes. Ils avaient dû fuir ou rester à la merci des Juaristes, qui les avaient fusillés ou pendus. Nous avions donc été précédés à Mexico d'un fâcheux renom. De plus, les haciendas des notables , disséminées dans les provinces limitrophes de Mexico, étaient menacées, en cas d'infidélité de leurs propriétaires, de devenir la proie de l'ennemi, prêt à exercer sa vengeance. Or, nous ne pouvions les préserver efficacement.
Néanmoins, malgré de nombreuses abstentions, un fantôme * de junta s'organisa, tint séance et vota au bruit du canon qui annonçait la naissance de l'Empire. Le licenciado Aguilar avait lu un remarquable rapport , plein de bonnes intentions, qui concluait à la monarchie et proposait d'offrir la couronne à l'archiduc Maximilien. Une commission, dont l'auteur de ce rapport fut nommé membre, fut désignée pour se rendre au château de Miramar , en passant par Paris et par Rome, porteur de l'acte solennel et d'un sceptre impérial.
Cette page d'histoire fut peu digne de la France qui y a attaché son nom ; elle devait un autre hommage au suffrage universel. Il faut avoir assisté à cet épisode de l'intervention pour pouvoir le juger à sa valeur. Cette séance mémorable de la junta restera comme un exemple regrettable d'outrage fait à la vérité. Non pas qu'une partie de l'assemblée, avide de repos et de sécurité, n'eût réellement jeté les yeux sur un prince dont les vertus pouvaient être d'un grand stimulant
* On dut payer les habits de certains notables, comme nous avions déjà payé les fleurs jetées sous les pas des Français, à leur entrée dans Mexico.
pour le Mexique, mais cette assemblée n'avait ni mandat ni caractère suffisant pour engager le pays entier. Qu'étaient donc devenues les déclarations de notre ministre des affaires étrangères à lord Cowley ? « Aucun gouvernement ne sera imposé au peuple mexicain. »
Pendant que les commissaires, encouragés par le cabinet des Tuileries, cherchaient à vaincre, à Miramar, les hésitations du frère de l'empereur d'Autriche, chez qui le siège de Puebla et la froideur de l'Angleterre avaient fait naître de justes préventions, le général Forey adressait aux Mexicains lebelles qui tenaient la campagne un dernier appel à la concorde. Par malheur, cédant aux influences cléricales, il lançait en même temps un bando aussi impolitique que vexatoire. Ce bando prononçait la confiscation des biens de tous les partisans libéraux qui ne déposeraient par les armes. C'était donner le droit de représailles à Juarez. A l'honneur du gouvernement français, cet injuste décret fut désavoué à Paris et rapporté à Mexico. En attendant l'acceptation définitive de l'archiduc, un conseil de régence fut institué dans la capitale : il était composé de trois Mexicains , Almonte , le général Salas et l'archevêque de Mexico. Almonte en était le président; le choix de ce dernier était heureux, quoiqu'il se fût montré Jadis ardent républicain.
Maximilien avait le cœur trop haut placé pour se rendre, malgré les insistances de notre gouvernement impatient d'établir un ordre de choses, à un appel aussi entaché de précipitation que celui de la Junta. M. Drouyn de Lhuys, qui avait succédé à M. Thouvenel aux affaires étrangères dut se résigner, quoique la politique impériale eût assigné d'abord Mexico comme terme aux opérations militaires, à écrire ces
lignes au général en chef, à la date du 17 août i863 : « Nous ne saurions considérer les votes de l'assemblée de Mexico que comme un premier indice des dispositions du pays... »
C'était là le signal d'une nouvelle campagne, destinée « à recueillir les suffrages des villes de l'intérieur. » On reconnaissait s'être trop hâté, ne pas avoir assez compté avec l'esprit public, et surtout avec la délicatesse du futur souverain qui demandait un suffrage sincère.
En présence du document suivant, qui emprunte sa gravité au nom du signataire, et qui a trait à cette campagne électorale, on ne peut plus douter de la part active que le cabinet des Tuileries a prise à la création du trône mexicain. Cette entreprise tentée au delà de l'Océan avait même pour but de dégager la politique européenne, puisqu'on voit figurer dans cette lettre adressée à un membre du Parlement anglais la question de la Vénétie, dont on se préoccupait déjà à Paris comme à Vienne.
A un membre du Parlement anglais.
Paris, le 3o décembre i8G3.
Mon cher monsieur,
L'archiduc, quoi qu'on en dise, n'a
rien changé à ses dispositions, ni rien révoqué. Loin de là, vous pouvez tenir pour certain qu'il partira dans le courant du mois de mars prochain, époque à laquelle on pourra connaître en Europe le résultat du vote général (mais non universel) de la Nation, seule condition qu'il mette aujourd'hui à son départ, et dont l'accomplissement est pour nous un fait complètement assuré.
Il est à remarquer, en effet, et ceci nous tranquiUise entière-
ment, que la question du Mexique est tout à fait en dehors du mouvement politique général de l'Europe. C'est une affaire suivie exclusivement entre l'Empereur Napoléon et ï Archiduc, avec l'approbation de l Empereur sonfrère^ comme chef de la famille, mais sans la moindre immixtion du gouvernement autrichien.
Cette situation favorable à l'Autriche, en tant qu'elle met la Vénétie ou toute autre compensation hors de cause, a aussi un résultat favorable à la question mexicaine, en la laissant isolée et sur son terrain spécial ; la France se trouvant au Mexique déjà, et n'ayant devant elle d'autre solution que le trône de l'archiduc, qu'il y ait en Europe guerre ou non.
Le bâtiment autrichien qui portera ce prince au Mexique, ne sera arrêté ni par l'Angleterre, qui sera vraisemblablement l'alliée de l'Autriche dans les complications prévues, ni par la France qui l'y conduit.
11 me semble que les illusions n'ont aucune part à ces appréciations toutes pratiques.
Je vous prie de me croire toujours Votre affectueux dévoué,