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Il faut dire ici que Maximilien n'apprit que plus tard que le roi des Belges avait autorisé ses officiers à prolonger leur sé'our au Mexique jusqu'au mois d'avril 1867. Mais, par malheur, la dépêche émanée de Bruxelles, à la date du 3o juillet 1866, et adressée au chargé d'affaires de Belgique à Mexico, s'était égarée pendant six semaines et ne parvint à ce diplomate, d'après son assertion, que le 21 octobre suivant, époque à laquelle tous les officiers belges, à l'exception de cinq, avaient déjà pris la mer pour retourner en Europe.
A l'exemple de ce co;itingent étranger, l'armée nationale était en pleine décomposition. L'édifice impérial craquait de toutes parts, par suite de la pénurie du trésor. Les bataillons de ca\adores eux-mêmes, cette suprême ressource des mauvais jours, qui avaient jusqu'ici rendu d'importants services et dont les commandants français n'hésitaient pas à se faire tuer, étaient menacés de périr faute d'argent et de recrutement. Grâce à l'action exercée par le nouveau ministère, les fonctionnaires, les préfets impériaux et les grands propriétaires, qui recevaient le mot d'ordre de Mexico, se refusaient à fournir des soldats. Le parti clérical, qui voulait que Maximilien se livrât à lui pieds et poings liés, employait tous les moyens pour secouer le joug de l'intervention française et s'affranchir de sa direction militaire. Aussi le dégoût et la lassitude s'eniparaient-ils de nos officiers qui demandaient leur rappel dans toutes les provinces où fonctionnaient les ca\adores. A Queretaro, à Mazatlan, partout s'élevaient les mêmes plaintes, accompagnées d'offres de démissions. Les deux documents qu'on va lire, et qui ont été choisis parmi plusieurs autres conçus dans le même esprit,
retraceront la situation avec plus de netteté qu'un simple récit.
i5 septembre 1866.
Monsieur le maréchal,
Lorsque vous m'avez fait l'honneur de me confier le commandement du ..... bataillon de ca^adores^ j'ai cru pouvoir entreprendre cette mission difficile, mais non impossible. On promettait des avantages et des garanties aux militaires de ces bataillons, et bon nombre de soldats français pouvaient se présenter sur la foi de ces promesses. Le système de recrutement par des enrôlements volontaires était un élément de force; on puisait de la confiance dans la certitude que les ca^adores seraient traités comme la légion étrangère dont ils étaient une annexe, relevant du commandement et de l'administration du corps expéditionnaire, recevant la solde de payeurs français, les vivres de l'administration, les effets de magasins de l'Etat et du campement ; enfin, qu'ils seraient soignés dans les hôpitaux du corps expéditionnaire. Cette confiance était augmentée par la certitude de rester encore au moins dix-huit mois à côté de l'armée française^ dont l'appui devait faciliter et favoriser l'organisation, l'instruction et la solidité de ces bataillons.
Aujourd'hui les avantages et les garanties disparaissent de jour en jour. Le système de recrutement tend à changer complètement; déjà les payeurs ont reçu l'ordre de ne plus solder les bataillons de ca-[adores. L'administration française fait peu pour nous * ; il ne nous reste qu'une perspective de misères et de privations de toute espèce, comme pour les corps mexicains; car les caisses publiques ne pourront plus payer. Les officiers,
* Rappelons que le maréchal, qui avait pris l'initiative de faire payer ces troupes par le Trésor français, s'était vu désavouer de Paris.
habituellement soldés les derniers, se verront réduits à un état déplorable, d'où ils ne pourront sortir sans y laisser leur dignité ou leur honneur. On vient d'adopter le recrutement par la leva^ malgré les instructions de l'Empereur. Ainsi, M. le commissaire impérial Iribarren prétendait me donnera garder et à entretenir six cents juaristes, tout prêts, personne ne l'ignore ici, à se tourner contre nous à la première occasion ; et cela au moment où nous devons le plus éviter d'armer au dedans un certain nombre d'ennemis. Car ceux du dehors sont nombreux et forts, et le deviennent tous les jours davantage. Du reste, je ne saurais accepter le commandement de soldats de leva^ prisonniers qu'il faut garder à vue nuit et jour, au combat comme dans les villes. Avec un recrutement de cette espèce, la mission d'organiser et d'instruire est impossible, et l'on ne formerait que des corps où l'élément français ne trouverait qu'un avenir plein de déboires. Je me déclare donc incapable de commander un corps soumis à un pareil recrutement, et je me fais un devoir, monsieur le maréchal, de cet aveu, pour vous prier de vouloir bien me retirer le commandement du bataillon de ca^adores.
Le commandant
23 septembre 1866.
Monsieur le maréchal.
Toutes les caisses mexicaines sont vides. Le commissaire impérial vient de frapper une imposition des plus iniques, dont je vous envoie le décret. Bien des gens vont être réduits à la misère ; chacun se plaint. Les différents consuls ont protesté, mais rien n'y a fait. Ce qu'il y a de plus fâcheux, c'est qu'on s'imagine ici que c'est sous la protection des baïonnettes françaises que ce fameux décret a été lancé, puisque nous serions obligés
de réprimer tous désordres qui se produiraient par suite de cette déplorable décision.
Une leva a été laite pour former la garde ; chaque habitant devait son concours; mais moyennant quelques piastres^ beaucoup ont pu s'en exonérer. Nous ne recevons que des gens sans aveu, ennemis bien reconnus qu'on est obligé de tenir renfermés. Voilà sur quels éléments se repose le commissaire impérial pour conserver cette ville à l'empereur Maximilien. Chacun se demande si c'est aberration d'esprit, ou projet qu'on n'ose pas avouer. Si des renforts n'arrivent ici, il y aurait crnne à y laisser une poignée de français, qui tomberaient victimes de leur dévouement. Il n'y a pas à se faire illusion à cet égard, les libéraux sont attendus ici et les fêtes se préparent pour les recevoir.
Le commandant
La déposition du général mexicain, commandant à Guadalajara, la première ville de l'empire après Mexico, n'est pas m^ins curieuse. Ce haut fonctionaire, placé à la tête de la 4™'' division rnilitaire, l'une des plus importantes, écrit à l'empereur, peur se plaindre à son tour du défaut de concours des autorités civiles.
Quartier général. Guadalajara.
• Les mouvements révolutionnaires que l'on observe en divers endroits de cette circonscription militaire, l'infatigable activité des moteurs du désordre, l'apathie et l'indolence que la majeure partie des autorités politiques de ces départements mettent à accomplir leur devoir, rendent de jour en jour ma position plus difficile.
J'insisterai toujours sur l'obligation pour les autorités civiles d'aider l'action militaire par tous les moyens possibles. Conti-
nuer comme jusqu'à cette heure contre la mauvaise volonté de quelques préfets, est une œuvre condamnée d'avance.
Je pense qu'il est indispensable de destituer toutes les autorités, excepté celles de Zacatecas et de Colima, pour les remplacer par des hommes loyaux, d'idées saines, et partisans de l'intervention et de l'empire.
Général J. Guttierez.
Tels étaient les fruits de la nouvelle politique. Si l'on demandait rétablissement de cours martiales françaises, le maréchal répondait officiellement qu'il ne pouvait approuver la convocation de pareils tribunaux français, parce que c'était tout à fait contraire à ses instructions et à ses intentions.
De son côté, l'administration cherchait à faire évader les coupables auxquels le clergé s'intéressait. Nous n'en voulons d'autres preuves que cette dépêche télégraphique, émanée à cette même époque d'un général du corps expéditionnaire. a Un télégramme du secrétaire impérial prescrit de surseoir au jugement de Rosada. L'évêque s'intéresse à lui. On veut le faire évader. Malgré ce qu3 j'ai écrit, malgré un premier refus de l'empereur, Rosada va échapper au châtiment mérité. Je suis écœuré de voir fusiller les pauvres diables et amnistier les grands coupables. Cela produit un très fâcheux effet pour la cause impériale. » C'est ainsi que l'empereur se voyait désobéi dans les provinces où le père Fischer faisait sentir déjà son action directement.
Le général en chef avait cru sage, par crainte de contrarier à distance les projets de Maximilien, d'attendre sa propre rentrée à Mexico, pour prendre une résolution relativement au choix de MM. Osmont et Priant à titre de ministres. Lors de son arrivée, le nouveau cabinet n'était pas encore complètement constitué; mais dès que son organisation fut complète, le maréchal fit comprendre à ces hauts fonctionnaires que la présence d'officiers français dans le conseil mexicain pouvait faire naître des incidents fâcheux au point de vue politique et qu'il était préférable, s'ils désiraient rester attachés à la fortune impériale, de renoncer à leurs emplois militaires, dont la vacance prolongée pouvait laisser péricliter les intérêts du corps expédionnaire. Malgré toutes leurs sympathies naturelles pour la cour du Mexique, des officiers français ne pouvaient consentir, sans l'autorisation de leur gouvernement, à quitter momentanément leur drapeau. Cette question importante donna lieu à l'échange
de la correspondance suivante entre le palais de Mexico et le quartier général.
Palais de Mexico, i5 septembre 1866.
Mon cher maréchal,
Je crois qu'on a surpris votre bonne foi en vous présentant la modification ministérielle, comme le commencement d'une ère de réaction incompatible avec la présence de deux généraux français au milieu de leurs nouveaux collègues.
Mon passé et ma tolérance politique bien connue sont, si je ne me trompe, un gage certain que la transition sera celle que les événements demandent, et digne de mes glorieux alliés et de moi.
Recevez, mon cher maréchal, l'assurance des sentiments de sincère amitié avec lesquels je suis votre très affectionné,
Maximilien.
Mexico, 16 septembre 1866.
Sire,
En réponse à la lettre que Votre Majesté m'a adressée hier au soir, j'ai l'honneur de lui faire connaître que si j'ai engagé MM. Osmont et Priant à opter entre les fonctions qu'ils remplissent auprès de Votre Majesté et celles qui leur sont assignées dans le corps expéditionnaire, c'est que l'expérience démontre chaque jour que ces deux fonctions sont incompatibles, et il se produit des tiraillements tels que les divers services de l'armée en souffrent trop.
Il ne m'appartient pas d'apprécier la nuance politique que représente le nouveau cabinet de Votre Majesté ; aussi n'est-ce point ce motif qui m'a fait prendre cette détermination.
Lors de ma rentrée à Mexico, j'ai laissé à MM. Osmont et Priant la faculté de rester auprès de Votre Majesté, parce que le
nombre des ministres était restreint ; aujourd'hui que le cabinet est complètement constitué, j'ai pensé qu'ils pourraient se retirer sans amener aucun inconvénient.
Cependant, j'ai l'honneur de le répéter à Votre Majesté, je suis tout disposé à laisser à son gouvernement le concours de ces officiers supérieurs, s'ils veulent résigner les fonctions qu'ils ont à remplir dans le corps expéditionnaire.
C'est dans ce sens que j'en ai écrit à mon gouvernement par le dernier courrier, et c'est à ce point de vue que la situation de cette affaire doit être envisagée.
C'est avec le plus profond respect,, Sire, etc.
Bazaine.
Mexico, 16 septembre 1866.
Mon cher maréchal.
Je regrette que vous mettiez MM. les généraux Osmont et Priant dans une alternative qui sera pour eux l'obligation de laisser leurs portefeuilles. Tous deux s'acquittent de leurs fonctions à mon entière satisfaction, l.e premier a su se concilier les sympathies de l'armée mexicaine; le second vient d'élaborer une suite de décrets propres à augmenter les ressources, mais que lui seul peut mettre à exécution. Si donc il est vrai que ïalliance entre mon gouvernement et le gouvernement français doive être prise pour une réalité^ comme je me plais à le croire^ je désire que ces deux officiers généraux restent en fonctions; car, si je ne me trompe, il n'est pas impossible de les remplacer, provisoirement au moins, dans les charges qu'ils occupent au corps expéditionnaire.
Votre réponse me fera connaître à quel ordre d'idées je dois m'arréter.
Votre très affectionné,
Maximilien.
Mexico, 17 septembre 1866.
Prenant en sérieuse considération le désir que Votre Majesté m'a exprimé dans sa lettre du 16 septembre, j'ai l'honneur de l'informer que, jusqu'à l'arrivée de nouvelles instructions de mon gouvernement, rien ne sera changé dans la situation de MM. Osmont et Priant.
Ces deux messieurs resteront à la disposition du gouvernement de Votre Majesté, et les fonctions qui leur sont assignées dans le corps expéditionnaire seront remplies jusqu'à nouvel ordre par leurs seconds respectifs.
C'est avec le plus profond respect, Sire, etc..
Bazaine.
Cette fois encore, le quartier général avait cédé au désir de Maximilien. La réponse du cabinet français, en date du ?i août, ne se fit pas attendre. Comme l'avait prévu le maréchal, « il était pour nous, écrivait-on, du plus sérieux intérêt de rester étranger à l'administration proprement dite du pays. L'empereur Napoléon devait envoyer directement ses instructions. En tout cas, il était inadmissible qu'un chef d'état-major et qu'un intendant du corps expéditionnaire pussent être tout à la fois les ministres de l'Empire du Mexique. » Sur ces entrefaites arrivait à Paris, au début du mois de septembre, une dépêche du marquis de Montholon * portant à la connaissance des Tuileries une note de M. Seward ainsi conçue :
* Le bruit courut à l'cpoque que M. de Montholon avait profité du fil transatlantique, qui venait d'être installé, pour transmettre sans retard à l'Empereur le texte de cette note. De cette façon, le gouvernement français, averti à temps, se serait pronorcé, sans paraître obéir aux injonctions de la dépêche arrivée plus tard.
M. Seward au marquis de Montholon.
Washington, i6 août 18G6.
Monsieur,
J'ai l'honneur d'appeler votre attention sur deux ordres ou décrets que l'on dit avoir été lancés, le 26 juillet dernier, par le prince Maximilien, lequel prétend être empereur du Mexique. Dans ces ordres, il déclare qu'il a remis la direction du département de la guerre au général Osmont, chef d'état-major du corps expéditionnaire français, et celle du département du trésor à M. Priant, intendant en chef du même corps.
Le président croit nécessaire de faire savoir à l'empereur des Français que la nomination à des fonctions administratives desdits officiers du corps expéditionnaire français, par le prince Maximilien, t'5/ de nature à porter atteinte aux bonnes relations entre les Etats-Unis et la France^ parce que le congrès et le peuple des Etats-Unis pourront voir dans ce fait un indice incompatible avec l'engagement conclu pour le rappel du corps expéditionnaire français du Mexique.
William H. Seward.
A la suite de cette communication presque menaçante, le Moniteur du i3 septembre annonçait sans retard que MM. Osmont et Priant n'étaient pas autorisés par le gouvernement français à accepter leurs portefeuilles. Déplus, on écrivait au général en chef, en faisant allusion à la nonlination subite de ces fonctionnaires, qu'il aurait dû s'opposer à des faits même accomplis, et un désaveu formel de cette immixtion dans les affaires pu'oliques du Mexique partait des Tuileries. Si le rôle de notre commandement militaire devenait de plus en plus difiicile, qu'allait donc dire à son tour
Maximilien, qui demandait tout à l'heure « 5'// était vrai que r alliance entre son gouvernement et le gouvernement français dût être prise pour une réalité, comme il se plaisait à le croire ? »
L'attitude d;s Etats-Unis, pleine d'une logique qui ne se démentait pas, était du moins plus Iranche. A cette époque était lancée une proclamation du président Johnson, déclarant nul et sans etïet un décret de Maximilien, qui ordonnait le blocus de certains ports du Mexique.
On s'étonne encore ici des illusions d'un prince qui voulait ordonner un blocus sérieux aux portes mêmes des Etats- Unis, et qui ne comptait même pas en ligne un bâtiment mexicain prêt à appuyer de ses feux la volonté du souverain. Pourtant le Mexique est assis sur deux mers et possède de vastes côtes. Qu'avait donc fait son département de la marine depuis trois ans: Sans lancer des navires de haut bord, sans songer à se mesurer avec les Monitor de V Union, n'eùtil pas du faire construire des canonnières et des bateaux légers propres à remonter les fleuves et à en protéger les rives contre les guérilleros et les contrebandiers*? Seule, la France, à titre d'alliée de Maximilien pouvait, à l'aide de son escadre, maintenir efficacement le blocus de Matamaros, et surtout celui de Tampico où, par la convention du 3o juillet, elle allait avoir de puissants intérêts engagés. Elle préféra s'abstenir et céder cette fois encore le pas aux Américains.
On se rappelle qu'en exigeant impérieusement la convention du 3o Juillet, si ruineuse pour la monarchie mexicaine,
* 11 n'avait pas mêaie utilisi le crédit ouvert par le maréchal à cet effet.
l'empereur Napoléon aviiit promis à Maximilien que, s'il acceptait les nouvelles conditions posées, l'armée française ne se retirerait qu'en trois termes échelonnés Jusqu'au mois de novembre 1867. Mais les entrevues de Saint-Cloud et du grand Hôtel avaient provoqué des résolutions aussi extrêmes c[ue l'entretien des deux souverains avait été violent ; l'irritation avait été égale de part et d'autre. La cour des Tuileries, cédant alors à la passion, qui devrait toujours être bannie de la politique, prit la résolution soudaine de rappeler ses troupes à bref délai et en un seul bloc, foulant encore aux pieds son dernier engagement contracté. Pourtant on comprenait à Paris qu'un pareil oubli de la foi jurée, quoique conseillé par une excessive impatience d'en terminer avec cette funeste expédition, était d'une haute gravité ; gravité qui pouvait s'amoindrir, si, arrachant Maximilien de gré ou de force aux nouvelles aventures, on parvenait à le faire abdiquer. De cetie façon on courait la chance, tout en rendant à l'Europe un archiduc déconsidéré, il est vrai, mais sain et sauf, de constituer une nouvelle république mexicaine avec laquelle on pût compter.
Tel devait être le résultat de cinq années de douloureux sacrifices! Où donc était le temps où l'amiral Jurien de la Gravière eût pu négocier avec succès sans tirer un coup de fusil? En 186 1, on avait conspiré l'élévation de Maximilien ; en 1866, on conspira sa chute, et on se prépara, au cas où le malheureux souverain ne consentirait pas à se dépouiller de sa couronne, à hâter le dénoùment, en faisant entamer des négociations mystérieuses par notre diplomatie et par l'intermédiaire des États-Unis, avec les chefs libéraux du Mexique. Tout d'abord on allait essayer d'obtenir, par la
persuasion, l'abdication de Maximilien. Pour cette mission secrète et délicate, dont le caractère était complexe, le cabinet français jeta les yeux sur le général Castelnau, aide-de-camp de l'empereur, alors en service auprès de son souverain. L'envoyé de Sa Majesté fut investi de pleins pouvoirs pour toutes les éventualités. Cette mission conférait, même à un simple général, des attributions supérieures à l'autorité du général en chef, et un droit de contrôle sur ses actes, qui, quoique non avoué, portait une atteinte indirecte à la dignité des maréchaux de France. Le cabinet français eût certainement été arrêté dans cette voie contraire à la hiérarchie s'il n'eût profité de l'absence du maréchal Randon, ministre de la guerre, parti de Paris afin de présider le conseil général de l'Isère; nous nous plaisons à croire que la loyauté éprouvée de ce ministre, qui connaissait à fond la question du Mexique, les engagements pris et les immenses difficultés qu'avait à vaincre le commandement militaire, n'eût pas prêté les mains au renversement brutal de Maximilien. Le général Castelnau prit la mer le 17 septembre 1866.
Pendant ce temps, Thorizon s'assombrissait de plus en plus au Mexique. Les dissidents poussaient des pointes jusqu'au cœur de l'empire. Les Français seuls faisaient tête à l'insurrection grandissante. Les bataillons de ca:{adores dépérissaient et les Autrichiens eux-mêmes donnaient des signes non équivoques d'un découragement facile à comprendre, si on songe que Maximilien négligeait malgré lui ses propres compatriotes. Cette insouciance apparente du souverain exerça une influence morale "sur la légion autrichienne, dont les blessés n'avaient encore reçu de l'Etat mexicain aucun adoucissement à leur sort. A la fin de septembre 1866, les officiers de ce corps se voyaient forcés de prélever généreusement une partie de leurs appointements, pour venir en aide à leurs soldats mutilés. A la décharge de la cour de Mexico, il faut reconnaître que la liste civile elle-même, qui tout d'abord prélevait, chaque matin, 27,500 f. en or sur les recettes jour" nalières de la capitale, s'était vue bien amoindrie par la crise financière, qui sévissait dans tout l'empire, et restait souvent
frappée d'impuissance, quoiqu'animée des plus généreuses intentions. Quant à Tarmée mexicaine régulière et auxiliaire, dont le ministère disposait complètement, elle s'en allait à l'abandon.
C'est alors que Maximilien apprit par la voie des Etats- Unis l'insuccès de l'entrevue de Saint-Cloud; il conserva ces nouvelles secrètes, attendant encore le résultat des négociations de l'impératrice avec le Saint-Siège, dont l'appui moral pouvait, croyait-il, contrebalancer le départ successif de nos troupes. Mais, dès ce moment, il lit sans bruit ses préparatifs de départ, et pour s'assurer d'avance une escorte en temps utile, il adressa la lettre suivante au général en chef, qui venait d'arriver à Puebla, marchant au secours d'une colonne autrichienne très gravement compromise.
Palais de Mexico, 26 septembre 1866.
Mon cher maréchal,
Je vous envoie ci-joint quelques documents sur l'invasion de Llanos de Apam par les dissidents, pour que vous ayez la bonté de prendre les mesures nécessaires, avec l'urgence que la situation exige, afin d'éviter que ces rebelles s'emparent complètement de ces points si riches et si importants.
Vous aurez également la bonté de donner vos ordres pour que les trois escadrons de hussards autrichiens soient appelés à Mexico, dans le but de remonter leur cavalerie et de se reposer de la rude et longue campagne qu'ils viennent de faire.
Recevez, mon cher maréchal, les assurances de la bienveillance et de l'amitié de votre très affectionné,
Maximilien.
Après avoir exécuté ses ordres, le maréchal précipita sa marche sur la routi de Jalapa. Malgré ses avis et ses objec-
tions, le ministre de la guerre, qui opérait à son insu, avait fait entreprendre la pacification de li sierra de Tulancingo, et les troupes autrichiennes avaient été mises en mouvement. Cette guerre de montagne difficile et pénible, inopportune surtout, vu l'état de soulèvement général du pays, devait être funeste à ces soldats étrangers qui se voyaient mis en déroute et bloqués étroitement dans la ville de Pérote. A peine le général en chef s'approchait-il à leur portée, pour les dégager, qu'un officier de cavalerie française arrivaità franc-étrier de Mexico dans son bivouac; il était porteur d'un message impérial.
Chapultepcc, 14 octobre 1866.
Mon cher maréchal,
L'arrivée de l'impératrice devant avoir lieu probablement entre le 20 et la fin du présent mois; d'autre part, souhaitant la recevoir en personne au port de débarquement, je me propose de sortir de la capitale dans les premiers jours de la semaine prochaine. En conséquence, désireux de laisser la tranquillité de Mexico bien assurée, en même temps que de traiter avec vous certains points importants, il est indispensable que nous nous concertions, et cela me fait désirer une entrevue pour dimanche prochain.
J'espère que vous aurez la bonté de venir, quelque obstacle qui puisse se présenter^ à cause de l'intérêt majeur de la conférence que je vous indique. Je regrette de ne pas avoir su cette nécessité avant votre départ de Mexico; car j'aurais pu vous éviter les tracas de la route auxquels vous allez être soumis; mais je compte sur votre amabilité bien connue pour ne pas en faire cas. Votre bien affectionné,
Maximhjen.
Malgré la fatigue el la grande distance, le général en chef remonta en toute hâte vers la capitale, laissant au général Aymard, qui s'en acquitta avec succès, le soin de dégager les troupes étrangères. Le départ précipité du quartier-général fut immédiatement commenté, et les feuilles américaines répétèrent à l'envi qu'on avait laissé massacrer les Autrichiens. Pendant que le général en chef courait sur la route de Mexico, un second pli lui était remis de la part de Maximilien.
Alcazar de Chapultcpec, 19 octobre i8bG.
Mon cher maréchal, J'attends, à la fin de ce présent^mois, le retour de l'Impcratrice de son voyage d'Europe. Ayez la bonté, mon cher maréchal, de me dire si vous avez pris quelques mesures pour son escorte, et dans le cas où ce ne serait pas encore fait, vous me ferez plaisir d'aviser à la sécurité de l'impératrice, en ne perdant pas de vue l'état d'insurrection dans lequel se trouvent les départements voisins de la route. Je vois avec la plus grande confiance la sécurité de l'impératrice dans vos mains, et en vous envoyant par avance mes remercîments, mon cher maréchal, il m'est agréable de vous faire parvenir les assurances de ma bienveillance et de ma sincère amitié.
\'otre très affectionné,
Maximilien.
L'empereur n'ignorait pas que l'impératrice Charlotte ne pouvait être encore en route, en supposant même qu'elle eût rapidement réussi au Vatican ; car la succession du roi Léopold devait nécessiter le séjour de la souveraine du Mexique à Bruxelles. Mais cette lettre avait pour but tout à la fois, et
de ne rien révéler de ses projets aux dissidents, si elle tombait par hasard dans leurs mains, et de faire placer sur tout le parcours de Mexico à la Vera-Cruz un cordon de troupes destinées à assurer la sécurité de Maximilien, pendantsa descente des hauts plateaux. Toutes les dispositions militaires indiquées furent prises jusqu'aux Terres-Chaudes. Le général en chef se trouva le dimanche au rendez-vous de l'empereur. Le grand chambellan, qui reçut le maréchal, le pria, de la part de Maximilien de remettre l'entrevue projetée au lendemain, et d'attendre un nouvel avis de Sa Majesté. La mobilité d'esprit était telle chez le souverain, qui n'osait encore s'arrêter à un parti décisif, qu'il ne fut plus question des intérêts majeurs qu'il avait annoncés si urgents.
En rentrant à Mexico, le maréchal apprenait le débarquement du général Castelnau : de plus, il recevait ces instructions pressantes, datées de Paris, du i 2 septembre : « La question s'aggravant chaque jour, la prise de Tampico nous frustrant des recettes douanières, Napoléon III s'était décidé à rappeler ses troupes en masse et à avancer au printemps prochain leur évacuation complète. Toutefois, il fallait retenir les régiments qui étaient déjà sur le point de prendre la mer, et on ajoutait : Protège^ notre drapeau contre toute insulte, et affirmer au besoin la puissance de la prépondérance de nos armes. »
Ce dernier ordre ainsi conçu, donné au quartier général, ne pouvait avoir en vue que les insultes des juaristes ou des Etats-Unis. Or, comment le comprendre, puisqu'â la même heure le gouvernement français, comme le prouvent les deux dépêches suivantes, avait déjà demandé au cabinet américain la liberté de retarder l'évacuation de notre armée, et
l'avait pressenti par notre diplomatie, tant à Washington qu'à Paris, 5z/r la restauration d'une république mexicaine!
Dépêche de M. Seward à M. Bigelow, au sujet du départ des troupes françaises du Mexique, en date du 8 octobre 186G
Monsieur,
La question que vous me soumettez dans votre dernière dépêche, à savoir : que penserait notre gouvernement du rappel de la totalité des troupes françaises, dans le courant de l'année prochaine, au lieu de leur retrait en trois détachements dans l'espace de dix-huit mois ? ne m'a jamais été posée directement.
Ce que j'ai à dire à ce sujet, est ceci : L'arrangement proposé par l'Empereur pour le rappel des troupes en trois détachements, dont le premier partirait en novembre, était par lui-même sujet à être oublié au milieu de la surexcitation politique qui a accompagné toutes les questions mexicaines, avant même que sa mise à exécution fût commencée.
Des incidents fréquents et de diverses natures, mentionnés par la presse en France et au Mexique, et représentés comme indiquant, de la part de l'Empereur, une disposition à ne pas remplir cet engagement, ont eu pour effet inévitable de créer et de répandre des doutes sur la sincérité même de l'Empereur, en contractant l'engagement, et sur sa fidélité à le remplir.
Par cela même, ce département s'est trouvé continuellement dans la nécessité apparente de protester contre des actes qui étaient de nature à affaiblir la confiance du peuple dans des espérances aussi justes que bien définies.
Le gouvernement, au contraire, espère en toute confiance que l'engagement de l'Empereur sera rempli au moins à la lettre, et il s'est même attendu à ce que, passant sur la lettre, cet engagement serait rempli avec une sincérité d'intention qui aurait