L'Eloquence académique
J'EST SOUS le règne de Charles IX que nous pouvons, pour la première fois, constater l'existence d'une sorte d'académie, La Pléiade, à qui l'on doit reprocher bien des erreurs, mais qui avait à un haut point l'ambition % de restaurer les lettres, était capable de toutes les innovations, même des bonnes. Jean-Antoine de Baïf, secrétaire de la chambre du roi et qui comptait alors parmi les astres de cette Pléiade dont Ronsard était le soleil, avait coutume de réunir chez lui, dans sa maison du faubourg Saint- Marceau, quelques beaux esprits de ses amis. C'étaient Ronsard, Philippe Desportes, abbé de Tiron, Guy de Pibrac, l'auteur des quatrains, Amadisjamyn, et le cardinal du Perron, plus célèbre comme adversaire des protestants que comme écrivain.
Passionnés pour la renaissance des lettres qu'ilsse croyaient appelés à organiser, mais dont ils ne furent en réalité que les embarrassants précurseurs, Baïf et ses amis traitaient tous les sujets, débattaient toutes les questions, s'occupaient de tout ce qui touchait à l'étude de la langue, de la grammaire, de la poésie et même de la musique.
En 1570, bien que l'Université, considérant cette nouveauté comm.e un empiétement sur ses droits séculaires, voulût s'y opposer, Charles IX accorda à cette sorte de compagnie des lettres patentes qui furent enregistrées au Parlement. Le roi y prenait le titre de « protecteur et premier auditeur de l'académie naissante ».
Henri III continua à cette assemblée privée la protection que lui avait accordée son frère ; mais la mort de Baïf, en 1589, entraîna la dispersion de ses amis : c'était au temps de la Ligue, et les préoccupations graves qui absorbaient toutes les intelligences empêchèrent qu'on ne poursuivît l'œuvre commencée.
NOTICE HISTORIQUE
Sous Louis XIII, quelques littérateurs conçurent le même projet, et l'un d'eux, David Rivault, publia en 1612 le Dessein d'une académie dans laquelle on s'occuperait de toutes les sciences.
Ce fut sous le même règne, en 1629, que devait être reprise, et cette fois avec plus de succès, l'idée que Baïf avait formée. Valentin Conrart, moins connu aujourd'hui par le peu devers qu'il a laissés, que par la très grande part qu'il eut aux choses littéraires de son époque, se plaisait à réunir chez lui quelques gens de lettres de ses relations. Parmi ceux-ci se trouvaient Godeau, plus tard évêque de Grasse, Ogier de Gombaud, Jean Chapelain, Louis Giry, Philippe Habert, l'auteur du Temple de la Mort, Nicolas Faret, l'extravagant Desmarets de Saint-Sorlin, l'abbé de Cérisy, de Sérisay, Claude de Malleville, le poète de la Belle inatineuse, et enfin François Le Metel de Boisrobert, abbé de Châtillon-sur-Seine, contre 1 lequel le même Claude de Malleville a décoché son impérissable rondeau de Frère René :
Ce n'est id.is que Frère René ; D aucun merile soit orne,
Qu'il soit docte, qu'il sache écrire, Ni qu'il dise le mot pour rire ; Mais seulement c'est qu'il est ne Coiffé.
Tous les gens de lettres que nous venons de citer eurent, à des degrés différents, une influence incontestable sur les progrès de la langue française. Ils discutaient entre eux toutes les questions littéraires ou grammaticales. L'académie existait dès ce moment ; mais, n'exerçant qu'une action forcément limitée à ses membres, il lui manquait l'autorité. Elle pouvait à la vérité faire des lois au nom du bon goût, mais . qui n'eussent obligé que les législateurs. Elle pouvait formu- ! 1er ses avis, et non pas encore rendre des oracles.
Richelieu dominait alors par son génie.Cet homme extraordinaire, ce « grand Armand », comme on devait si souvent l'appeler dans les éloges académiques, avec une persistance qui frise l'épigramiTie, cet homme extraordinaire en politique n'admettait guère qu'on pût faire quelque chose sans son ' agrément. Aimant assez les belles-lettres pour essayer de s'y
SUR L'ACADÉMIE FRANÇAISE
délasser, mais les aimant d'une passion qui n'était point payée de retour, Richelieu, instruit par son confident Boisrobert des assemblées qui se tenaient chez Conrart, fit offrir aux membres de ce cénacle privé de les constituer en société publique. Il leur promettait sa redoutable protection.
Conrart et ses amis hésitèrent. Ils craignaient de se donner un maître dans des questions d'esprit qui exigeaient la plus complète des libertés. Sérisay et Malleville notamment voulaient qu'on déclinât l'offre du cardinal. Mais refuser eût été une imprudence ; méprisé comme protecteur, Richelieu n'eût pas tardé à leur susciter mille embarras comme ennemi, et c'était le traiter en ennemi que n'accepter point ses propositions. Ministre, Richelieu était autoritaire sans doute, et la France n'a pas eu trop à s'en plaindre, non plus que la monarchie qu'il a rendue puissante ; bel esprit, Richelieu était d'un despotisme achevé. Conrart et ses amis écoutèrent les conseils delà raison. En lutte avec Richelieu, ils se sentaient battus d'avance. Ils acceptèrent.
Eux-mêmes rédigèrent leurs statuts ; et cette société qui jusqu'alors avait pris les noms à' Académie des Beaux-Esprits^ d'Éminetite Académie, reçut le titre qui la devait rendre célèbre et qu'elle garde encore aujourd'hui, malgré la Révolution qui débaptisa toutes les institutions de l'ancien régime : celui d' Académie française.
Les lettres royales portant fondation de l'Académie datent du 2 janvier 1635. Le Parlement se refusa à les enregistrer. Lettres de jussion, lettres de cachet, rien ne fut négligé pour contraindre le Parlement à céder ; et enfin, le 10 juillet 1637, les lettres patentes furent enregistrées, deux ans et demi après qu'elles eurent été signées par Richelieu auquel le roi avait donné plein pouvoir.
L'Académie, dans toute l'ardeur d'un commencement, n'avait point attendu jusque-là pour établir son règlement. Dès le 13 mars 1634 s'ouvrirent les registres oîi seraient inscrits tous les travaux qu'elle allait entrepiendre. Le nombre des membres composant l'assemblée avait été fixé à quarante. Parmi eux l'on devait choisir un chancelier qui serait remplacé tous les deux mois ('), et un directeur dont les