‹ L'Eloquence académiqueChapitre 16 sur 65 · DISCOURS PRONONCÉ LE 27 NOVEMBRE 167I, PAR M · texte numérisé non relu

DISCOURS PRONONCÉ LE 27 NOVEMBRE 167I, PAR M

PERRAULT, lorsqu'il fut reçu a la place de M. l'évÊQUE de Léon.

Messieurs,

Quand je considère l'honneur que je reçois d'entrer dans cette illustre Compagnie, et qu'en même temps je pense combien je mérite peu cette grâce, je ne sais laquelle est plus grande en moi, ou de la joie que je ressens ou de la confusion que j'en ai. Aussi, Messieurs, ai-je clouté longtemps si je ne ferais pas mieux de ne pas rechercher un avantage qui en demande tant d'autres que je n'ai pas. M ais j 'ai cru que si je n'excelle pas dans la profession des belles-lettres, la passion extraordinaire que j'ai pour elles me tiendrait lieu de quelque mérite et pourrait me suffire, elle seule, pour être reçu parmi vous; de même qu'il suffit pour être philosophe d'avoir l'amour de la sagesse. Ce qui pourrait encore justifier ma hardiesse et votre choix tout ensemble, c'est que du moins je me puis vanter de bien connaître le prix de la grâce que vous me faites. Je sais que j'entre en société avec les plus éloquents, les plus ingénieux et les plus savants hommes de notre siècle, que le seul amour des lettres a mis ensemble, et que le seul mérite a distingués des autres. Je sais que vous êtes les véritables dispensateurs de la gloire, établis pour donner à la vertu la plus belle récompense qu'elle puisse recevoir hors d'elle-même, et pour immortaliser les actions des héros, pendant que celles de tous les autres hommes tombent dans les ténèbres éternelles de roubli;car, Messieurs, je suis persuadé que

la postérité éloignée ne parlera que de vous, ou de ceux dont vous aurez parlé.

Quand le cardinal de Richelieu, cet homme dont on peut dire que la passion dominante était de faire éclater la grandeur de son maître et celle de la patrie ; quand, dis-je, ce grand personnage jeta les fondements de cette Compagnie, peu de gens virent comme lui le mérite de l'action qu'il faisait. On la regarda comme une marque de son amour pour les belles-lettres ; on le loua peut être d'avoir trouvé le temps d'y penser parmi ses importantes occupations ; et l'on admira que ce grand génie, chargé de tant d'affaires et occupé à mettre l'ordre dans toutes les parties du royaume, étendît encore ses soins à ce qui regarde la beauté du discours et l'arrangement des paroles. Mais il avait tout une autre pensée de l'établissement de cette Compagnie, et il le regarda sans doute non seulement comme une chose très glorieuse en elle-même, mais comme celle de ses actions qui conserverait la gloire de toutes les autres. Il savait que les louanges de la cour et les acclamations du peuple ne laissent aucune trace qui demeure après elles ; et que la renommée se tait avec autant de soin des grands événements, quand une fois ils sont passés, qu'elle prend de peine à les publier et à en faire du bruit au moment qu'ils arrivent. Il jugea donc que les seuls ouvrages de l'esprit étant immortels, il fallait élever et former des ouvriers capables d'en faire d'excellents, qui portassent dans les siècles à venir la gloire de son prince et la mémoire des services qu'il lui rendait ; et, parce que le temps altère toutes choses, il souhaita, par un effet de sa prudence, que la Compagnie s'occupât sans relâche à polir notre langue et à la hxer autant qu'il se pourrait, pour empêcher de vieillir les ouvrages qui seraient faits de son temps et ôter aux siècles suivants tout moyen de leur nuire, par l'impuissance de porter la pureté du langage à une plus haute perfection.

Il est donc vrai que ce grand personnage regarda l'établissement de cette Compagnie comme une chose très importante. C'est dans cette pensée que Monseigneur le Chancelier, le véritable Nestor de notre siècle, moins encore par son âge que par son éloquence toutepuissante et sa prudence consommée, veut quelquefois être présent à nos conférences, et donne avec joie, à la direction de ce corps, une partie des soins qu'il emploie si utilement au bien de tout l'État. C'est dans cette même vue que les hommes de la première dignité et de la plus haute élévation ont ambitionné d'être vos confrères et ont cru que la qualité d'académicien ajouterait quelque nouvel éclat aux glorieux titres dont ils sont revêtus. Et certainement. Messieurs, s'il y a quelque chose dans le règne passé qui puisse être envié par le règne présent, où rien ne s'omet de ce qui peut faire lleurir les belles connaissances et les beaux-arts ; où la libéralité du prince se répand sur tous les gens de lettres qui donnent quelque marque d'une suffisance extraordinaire ; où nous voyons s'élever l'illustre Académie des sciences, en laquelle l'astronomie, la géométrie et la physique ne trouvent rien, ni dans les cieux, ni sur la terre, qui échappe à leur connaissance ; où d'autres Académies encore nous forment desApelles, des Phidias et des Vitruves ; s'il y avait, dis-je, quelque chose que le règne présent pût envier au règne passé, ce serait l'établissement de cette illustre Compagnie.

Mais on ne pouvait commencer trop tôt à polir et à perfectionner une langue qui apparemment doit être un jour celle de toute l'Europe et peut-être de tout le monde ; surtout d'une langue qui doit parler de Louis XIV. On ne pouvait trop tôt former des orateurs, des poètes et des historiens pour célébrer ses grandes actions. Quels sujets de poèmes sa valeur et ses exploits militaires ne fourniront-ils pointàtousles poètes .'^quelles moissons de louanges ne rencontreront point les orateurs ? quel amas d'événements mémorables et de faits

éclatants pour ceux qui prendront soin de l'histoire ! Aussi, je ne crains pas de le dire, je regarde ce grand monarque comme un modèle parfait et achevé, dont tous les aspects sont admirables, et qui est mis au milieu de vous pour en tirer des images fidèles qui ne périssent jamais.

Voilà le digne objet de vos travaux et de vos veilles. Pour moi, Messieurs, je m'efforcerai avec le secours de vos doctes conférences de vous suivre de loin, et de mériter avec le temps la place qu'il vous a plu me donner aujourdhui dans cette illustre Compagnie.

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FLÉCH 1ER (1673),

né à Pernes près Carpentras, mort a Nîmes

(1632-1710). .^.^vv^-x:^^v.^.v.^^:v^^=v:^^^.^.w.-v.^.v...^

SPRIT Fléchier, évêque de Nimes, est le plus célèbre orateur, après Bossuet et Bourdaloue, dont s'enorgueillisse la chaire française. Ami de M. de Montausier, il fut nommé par sa faveur lecteur du Dauphin. En 1672, il prononça Toraison funèbre de Julie d'Angennes de Rambouillet, /'/;/r<7////ara^/^^''/>i<^«^'^^,devenueduchessedeMontausier.Cediscours fameux commença de lui mériter une réputation que devait portera son comble l'oraison funèbre de Turenne.

« L'oraison funèbre, avant Fléchier ('), était l'art d'arranger de beaux mensonges ; un art tout profane, où, sans égard à la vérité ni à la religion, on consacrait les fausses vertus des grands, et souvent la grandeur même. Fléchier ne songea, dans l'éloge des morts, qu'à faire des leçons aux vivants, et qu'à déplorer les grandeurs humaines par la vanité qui les accompagne ou par la mort qui les détruit. Pour ne point trahir la vérité, il n'a loué que la vertu; pour ne point flatter ses portraits, il n'a travaillé que d'après la plus belle nature ; et tous ses héros sont des modèles, comme toutes ses pièces sont des chefs d'œuvre. C'est là qu'on est étonné de voir, dans un seul homme l'âme universelle de plusieurs grands hommes, l'àme du guerrier, l'âme du sage, du grand magistrat et de l'habile politique. Là, il s'élève, il change, il se multiplie et prend toutes les formes différentes du mérite et de la vertu. La séduction est si forte, qu'on croit voir tout ce qu'on ne fait que lire ou qu'entendre. Avec un livre à la main, vous êtes transporté dans des sièges et des batailles. C'est l'orateur qui vous charme, et vous n'êtes occupé que du héros. C'est Fléchier qui parle, et vous ne voyez que Turenne. L'art cache l'orateur, et ne montre (jue le grand magistrat ou le grand capitaine (^). » Outre les deux oraisons funèbres que nous venons de citer, nous avons de Fléchier celles du président de Lamoignon, de la Dauphine, de .Marie-Thérèse d'Autriche, du chancelier Le Tellier, de Madame

1 . On devait dire < avant Bossuet > ; Fléchier ne donna sa première oraison funè- \)te que trois ans après que Bossuet eut prononce celle de la reine d'Angleterre.

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