‹ L'Eloquence académiqueChapitre 38 sur 65 · I. Le duc d'Orlcan,s, régent du royaume · texte numérisé non relu

I. Le duc d'Orlcan,s, régent du royaume

libéral, son accueil devient comme le bienfait même qu'il refuse.

Il sait que la fierté a toujours été la faible ressource et la vaine décoration de la médiocrité ; qu'il n'appartient qu'aux héros et aux génies sublimes de savoir être simples et humains : et que plus on est grand plus on ignore l'art et l'affectation de le paraître.

Voilà, Messieurs, des objets dignes des Muses et de vous. Heureux si, ne me sentant pas capable de partager avec vous la gloire de vos travaux, je pouvais du moins en être ici le témoin et l'admirateur ; et si, appelé ailleurs par les devoirs de l'épiscopat, le regret de ne pouvoir jouir longtemps de l'honneur que vous me faites, n'égalait le plaisir que je sens de l'avoir reçu !

^±±±±±±±±±±±±±±Èi±±±±±Ûf> NÉRICAULT- DESTOUCHES (1723),

^ .-^^.^ïvi^. né à Tours, mort à Paris (1680-1754). :^^.-^

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A plus difficile espèce de comique, disait Fontenelle, alors directeur de l'Académie, dans sa réponse au discours de réception de Destouches, « la plus difficile ùl espèce de comique est celle où votre génie vous a conduit ; celle qui n'est comique que pour la raison, qui ne cherche point à exciter bassement un rire immodéré dans une multitude grossière, mais qui élève celte multitude presque malgré elle à rire finement et avec esprit. Qui est celui qui n'a pas senti dans le Curieux iinpcrthictit, dans V Irrésolu, dans le Médisant, le beau choix des caractères ou plutôt le talent de trouver encore des caractères? la justesse du dialogue, qui fait qu'on se parle et qu'on se répond, et que chaque chose se dit à sa place, beauté plus rare qu'on ne pense ? la noblesse et l'élégance de la versification, cachées sous toutes les apparences nécessaires du style familier? »

A cette époque, Philippe Néricault-Destouches n'avait pas donné encore ses meilleures comédies: le Glorieux et le Philosophe marié ; néanmoins ce que Fontenelle dit de lui est l'expression du jugement que l'on doit porter sur cet auteur. Seul peut-être de tous nos comiques, il n'a point perdu de vue que le but de la vraie comédie est de corriger les hommes en faisant rire. « Molière a plus de génie; Régnard plus de vivacité ; Destouches a pour lui la sagesse et la régularité. Il pourrait donc marcher à côté d'eux, si trop de monotonie dans la coupe de ses pièces et dans les contrastes, un dialogue quelquefois diffus, un ton froid et trop réservé, ne devaient le céder aux saillies vives et piquantes de l'auteur du Légataire^ et au sel soutenu de celui des Femmes Savantes, du Misanthrope, et des premiers chefs-d'œuvre de notre théâtre comique. »

DISCOURS (') PKONONCt LE 25 AOUT 1723 PAR M. NÉ-

RICAULT DESTOUCHES, lorsqu'il fut reçu a la

PLACE DE M. CaMPISTRON.

Messieurs, Je me trouve aujourd'hui dans la situation à laquelle

I. L'Acadcmie fr.-iiK aise .-ly.iin remis 1.1 réception do M. Néricault-Destouches au jour de Sainl-Luui- (le l'année 1723, pour rendre encore iilus solennelle la

tous les hommes aspirent et ne parviennent presque jamais ; je suis au comble de mes vœux, car il faut vous l'avouer hardiment, l'honneur d'occuper une place dans cette illustre Académie a toujours été le plus vif objet de mon ambition. Je vous dirai plus, Messieurs, je n'ai jamais désespéré de la voir satisfaite. Quelle témérité ! N'en serez-vous point offensés } Que j'aurais lieu de le craindre, si vos suffrao-es ne me rassuraient pas ! Je les ai demandés avec ardeur : vous vous êtes rendus à mon empressement; ainsi vous me justifiez vous-mêmes auprès de vous; c'est à moi de vous justifier auprès du public.

Que ne ferai-je point pour y réussir, et de quelles espérances ne puis-je point me flatter, assuré désormais de votre secours, guidé par votre exemple et par vos lumières, et plus que jamais animé par l'émulation !

Possesseurs de tous les talents divers, qui mettent l'esprit et l'érudition dans leur plus beau jour, vous pouvez les communiquer à vos élèves qui ne les possèdent pas encore, ou les perfectionner dans ceux qui les possèdent.

Quel bonheur n'est-ce donc point pour moi, d'entrer aujourd'hui dans une Compagnie si célèbre, qu'elle couvre de ses lauriers immortels tous les sujets associés à ses travaux ?

Vous voyez, Messieurs, que je sens tout le prix de la grâce que vous me faites ; il s'agit de vous en témoigner ma reconnaissance; soyez sûrs qu'elle éclatera toute ma vie. Et de quelle manière? En aspirant toute ma vie à me rendre digne de cette grâce. Je ne vous promets pas des succès heureux, mais je vous promets des efforts continuels.

J'apporte ici une parfaite vénération pour vous, un

distribution de ses prix, et s'étant rendue au Louvre avec un très grand nombre de gens de qualité et de mérite que la curiosité y avait attirés, M. Néricault- Destouches, qu'on recevait à la place de M. Campistrun, [uunonija ce Diicours.

désir ardent de profiter de vos lumières, la noble ambition de contribuer à votre gloire ; c'est tout ce que je puis vous offrir pour vous dédommager de la perte de mon prédécesseur.

Si vous me comparez avec lui, vos regrets vont se renouveler: cependant vous attendez de moi son éloge; et plus cet éloge sera digne de lui, plus je travaillerai contre moi-même.

Cette réflexion devrait m'alarmer ; mais elle ne m'empêchera point de rendre à M. Campistron toute la justice que je lui dois.

Non, Messieurs, je ne dissimulerai point qu'il s'était rendu célèbre avant que de parvenir à voir ses travaux couronnés à l'Académie ; que, quoiqu'elle mette le comble aux honneurs des plus grands hommes, il s'était acquis des honneurs immortels en osant courir la vaste et périlleuse carrière où les Corneille et les Racine s'étaient surchargés de lauriers.

Et, dans quel temps encore entreprit-il de marcher sur les traces de ces hommes si renommés ? Lorsque nous étions tout remplis de leurs chefs-d'œuvre ; lorsque nous ne nous lassions point de voir, d'applaudir, d'admirer les uns, de nous laisser toucher, attendrir, enlever par les autres ; lorsque, justement prévenus en faveur des grands maitres qui les avaient produits, nous désespérions qu'il s'élevât jamais sur la scène française aucun génie digne d'avoir part au tribut de louanges que nous nous étions engagés de leur payer sans cesse. j

Cependant, Messieurs, mon illustre prédécesseur prétendit partager avec eux les applaudissements, et j il put obtenir ce partage glorieux, en dépit de la critique et de l'envie.

Après Cinna, Pompée et Rodogune, après Andromaque, Iphigénie et Phèdre, on vit avec plaisir Tiridate, Andronic, Alcibiade ; on les voit, on les admire encore aujourd'hui : et ces derniers héros jouiront de

l'immortalité à la suite de ceux à qui Corneille et Racine l'avaient assurée (').

Mais jusqu'où m'emporte ma sincérité ? Ne va-t-elle point produire l'effet que je craignais ? Vous faire encore mieux sentir la perte que vous faites, et les faibles ressources que je vous apporte pour la réparer ?

Rassurez-vous sur mon sujet, Messieurs, en vous rappelant ce que je viens de vous dire : vos secours me fortifieront, et l'émulation achèvera ce que vos secours auront préparé. Je vois parmi vous tout ce qui peut l'exciter, et je sens déjà qu'elle me transporte si vivement, qu'elle saura m'élever au-dessus de moi-même ; c'est l'effet qu'elle produit toujours sur les esprits et sur les courages qu'elle anime.

Qu'un homme descendu d'illustres aïeux brûle du désir de leur ressembler, il n'envisage point leurs actions héroïques comme un objet qui doive le décourager ou qui puisse exciter sa jalousie ; au contraire, elles relèvent, elles l'animent, elles l'enflamment, et, après lui avoir servi de modèle et de guide, elles le portent jusqu'au point d'en faire de pareilles, quelquefois même de plus admirables. Si Philippe n'eût pas étendu si loin ses conquêtes, Alexandre n'eût jamais entrepris la conquête de l'univers.

N'en est-il pas des hommes de lettres comme des héros .-* L'amour de la gloire ne transporte-t-il pas ? Les uns veulent conquérir des provinces et des royaumes, les autres veulent s'emparer de tous les suffrages : l'émulation les anime tous également ; elle élève d'autant plus leurs cœurs et leurs esprits, que leurs prédécesseurs se sont élevés au-dessus des autres hommes. Quelque objet que puisse avoir l'émulation, elle est la source, elle est l'âme des succès : nous lui devons les plus grands hommes et la perfection des

I. Faisons remarquer une fois pour toutes que Vcloge du prédécesseur s'imposait à tout nouvel académicien, et qu'il ne faut pas le prendre au ]iied de la lettre. — Campisiron (1656-1723) n'a fait que se traîner péniblement sur les traces de ses illustres devanciers,

150 NÉRIGAULT-DESTOUGHES.

plus beaux arts. Mais votre établissement n'est-il pas le chef-d'œuvre de l'émulation ? Ce fut elle qui sut inspirer au fameux Cardinal de Richelieu le dessein de former cette illustre Académie. Pour nous en convaincre. Messieurs, il suffit de rappeler ici les premiers traits de votre histoire.

Ce grand ministre dont le vaste génie embrassait tout, saisissait tout, prévoyait tout, apprit avec des transports de joie qu'un nombre choisi d'illustres amis, que vous regardez ici comme vos premiers ancêtres, formaient entre eux cette aimable et utile Société, appelée par votre historien l'âge d'or de l'Académie ; qu'ils s'assemblaient pour se communiquer leurs ouvrages, pour se consulter, pour se corriger mutuellement ; qu'enfin ils avaient pour objet de porter notre goût et notre langue à leur point de perfection.

Il prévit quels effets, ou plutôt quelles merveilles on devait attendre d'un si doux commerce d'esprit, de bon goût et d'érudition, et il ne laissa point échapper cette heureuse occasion de signaler son zèle pour la gloire d'un État que sa politique profonde, ses vues élevées, sa fermeté, son courage, sa dextérité, son expérience, maîtresse des événements, avaient rendu si puissant et si redoutable.

Un génie médiocre eût dédaigné de suspendre ses graves occupations, pour jeter un instant les yeux sur cette Académie naissante : il eût cru dégrader l'homme d'État en le faisant descendre jusqu'aux hommes de lettres ; mais Armand, le grand Armand, qui ne pouvait méconnaître la véritable gloire, sentit d'abord qu'il ^'allait couvrir d'une gloire immortelle, s'il protégeait ceux qui en sont les dispensateurs.

Mécène, si souvent, si délicatement célébré par les plus beaux esprits du fameux siècle d'Auguste, lui parut un modèle digne d'être imité. L'émulation le rendit un nouveau Mécène ; et si celui de Rome est entré le premier dans le Temple de Mémoire, celui

NERICAULT-DESTOUCHES. 151

de la France y occupe une place encore plus glorieuse, que la juste reconnaissance de* vos prédécesseurs, et que la vôtre, qui ne se lasse jamais d'éclater, lui ont consacrée pour tous les siècles.

Peu content d'avoir médité , formé, affermi votre établissement, il voulait le rendre aussi utile à l'Académie qu'il le trouvait utile à la France. Instruit qu'il était par mille exemples anciens et nouveaux, que les Muses dédaignent de courir après la Fortune, et qu'elle se fait un plaisir cruel de les punir de leurs mépris, il se proposait enfin de les réconcilier, et de fixer la Fortune dans le sanctuaire des Muses.

La mort prévint l'exécution d'un projet si glorieux et si nouveau, conçu par un homme extraordinaire, qui n'imaginait rien qu'il n'exécutât, et qui n'exécutait rien que de merveilleux.

Quelle perte pour l'Académie, que celle d'un pareil fondateur! Elle crut qu'elle périssait avec lui; mais elle ne prévoyait pas ses grandes destinées.

Eh! quel heureux présage ne fut-ce point pour elle dans les premiers mouvements de sa douleur, que de voir un chancelier de France, dont la mémoire vous sera toujours précieuse, faire ses soins les plus doux et les plus importants de rassurer, de recueillir ce corps si célèbre, que le plus grand ministre qui eût paru jusqu'alors avait jugé digne de sa tendresse et de sa protection.-* Le chef de la Justice devint le chef de l'Académie. Quel effet glorieux pour les belles-lettres produisit alors l'émulation !

Car il n'est pas possible d'en douter. Messieurs, ce fut l'exemple du Cardinal de Richelieu qui sut vous procurer un protecteur si vénérable ; ce fut l'ambition d'imiter ce grand homme qui fit naître un second fondateur.

Pouvait-on s'écarter des sentiers qui conduisent à la gloire, en suivant ceux qu'il avait tracés avec tant de succès? N'était-ce pas au contraire se rendre immortel,

que de faire ce qui devait éterniser sa mémoire? Louis le Grand en fut bien persuadé.

Ce prince, qui saisissait avec avidité tous les moyens d'égaler, d'effacer même les héros les plus renommés, ne crut pas avoir suffisamment assuré sa gloire par les conquêtes les plus o^lorieuses et les plus rapides. Elles le rendaient, à la vérité, aussi fameux qu'Alexandre et que César; mais le titre de grand conquérant ne remplissait point son ambition : il eut celle d'être un second Titus, et il devint les délices du monde.

Ce ne fut point assez pour lui. L'exemple d'Auguste parmi les Romains, celui de François I^'' parmi ses prédécesseurs, l'enflammèrent de nouveaux désirs.

Le premier avait honoré de ses bienfaits, de son affection, de sa familiarité, les beaux esprits qui se distinguèrent sous son empire.

Le second s'était acquis à très juste titre celui de père et de restaurateur des belles-lettres. Quels modèles à imiter, aurait dit un grand prince! Quels modèles à surpasser, dit Louis le Grand !

En effet, Messieurs, il les surpassa. Je ne puis rien dire sur ce sujet que l'univers ne doive attester. Louis ne se borna point à répandre ses grâces sur les savants, sur les beaux esprits qui se rendirent célèbres dans la vaste étendue de son empire ; ses bienfaits allèrent les chercher, les prévenir, les surprendre dans tous les États de l'Europe, au milieu même de ses ennemis. Et pour prouver d'une manière encore plus sensible qu'il regardait les sciences et les belles lettres comme un objet digne de toute son estime, il se mit à la tête de ceux qui les cultivaient avec le plus de succès et de gloire pour son État ; il se déclara le protecteur de l'Académie.

C'est ici, Messieurs, que la voix et la force me manquent pour célébrer dignement cette glorieuse époque ; mais disons tout en peu de paroles, Louis, en vous élevant au comble de la gloire, ne travailla

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jamais mieux pour la sienne. Votre reconnaissance n'aura de bornes que celle des siècles : tant qu'ils dureront, cet asile qu'il a consacré aux Muses et à leurs plus chers nourrissons dans son propre palais, retentira des éloges magnifiques de ce grand monarque. Vous vous en êtes imposé la loi. Quel gage plus infaillible pouviez vous lui donner de l'immortalité ?

Mais voyez, Messieurs, de quels effets glorieux ce que Louis le Grand a daigné faire pour vous doit être suivi désormais. Tous les grands princes que le Ciel fera naître pour nous gouverner, tous les grands ministres qui seront les dispensateurs de leurs grâces, se croiront engagés à vous protéger et à vous chérir. Après l'exemple de Louis, fiez-vous-en à l'émulation.

Noble émulation, dont il n'y a que les grands cœurs qui soient susceptibles, c'est à vous que nous sommes redevables de ce merveilleux assemblage de talents supérieurs, de qualités éminentes, de connaissances profondes et universelles, de royales vertus, que nous admirons de plus en plus dans le Prince qui vient de donner à l'univers un spectacle étonnant que l'histoire de notre monarchie ne fournit point ; celui d'une régence heureuse et paisible, qui, parles ressorts secrets et imperceptibles d'une politique aussi nouvelle qu'admirable, a réuni tous les princes, tous les états, toutes les nations en faveur de la France ; qui a étouffé les semences de haines, de jalousies et de divisions ; qui, conciliant les intérêts les plus opposés, semble avoir fait des principales puissances un seul état, un seul intérêt ; enfin, qui a établi notre repos intérieur et notre union avec nos voisins sur des fondements qui paraissent si durables, que nous pouvons nous promettre des jours aussi tranquilles que ceux dont les poètes ont tissu le siècle d'or.

Pourquoi ne nous fiatterions-nous pas d'un bonheur si désirable.-* Tout nous l'annonce : Philippe (') prépare

I, Philippe d'Orléans, régent du royaume pendant la minorité de Louis XV,

à notre jeune monarque un règne si parfait, qu'il sera le modèle des règnes à venir.

Nous devons l'attendre, et nous l'attendons en effet, ce rèo-ne qui mettra le comble au bonheur de vos peuples. Prince aimable, dont la seule présence enlève tous les cœurs, et dont la sagesse prématurée perce au travers des nobles amusements de votre jeunesse. Déjà l'on voit reluire en vous les beaux effets de l'émulation que vous inspirent les actions immortelles de vos fameux prédécesseurs : les plus grands d'entre eux vont revivre dans votre personne auguste. Mais, à quelque degré de gloire que vous conduise la juste ambition d'être encore plus grand qu'ils ne l'ont été, vous n'irez jamais plus loin que les vœux ardents que nous formons pour vous, et que les hautes espérances que vous nous faites concevoir.

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MONTESQUIEU (i728),

HARLES de Secondât, baron de la Brède et de Montesquieu, s'était, dès sa jeunesse, destiné à la magistrature; il fut reçu à vingt-cinq ans conseiller au parlement de ^^^^1 Guyenne. Deux ans après, il était nommé président à mortier de la même compagnie. En 1721, il commença de se faire connaître par la publication des Lettres persanes^ livre frivole et dangereux, dans lequel les peintures les plus indécentes et les plaisanteries les plus grossières se mêlent aux attaques les plus vives contre les dogmes et les institutions catholiques. C'est cependant cet ouvrage qui ouvrit à Montesquieu les portes de l'Académie. Les Considérations sur les causes de la gratidenr des Rotnaifis et de leur décadence, son meilleur titreà rimmortalité,ne devaient paraître que six ans plus tard. « Montesquieu s'est souvent, dans l'Esprit des lois, exprimé en termes favorables sur le christianisme, en a senti au moins philosophiquement les bienfaits, a recommandé la religion comme le plus puissant soutien du système social ; mais, sous l'apparence de la réserve, il est évidemment hostile à l'Eglise et à la Papauté. Il mourut en catholique, reçut tous les sacrements et déclara qu'il ne voulait point que sa foi fût soupçonnée ; mais il vécut et écrivit en philosophe, et servit si bien la philosophie que Voltaire a pu dire que « c'est depuis P Esprit des lois qu'on vit les progrès du théisme». (GoDEFROY, Hist. de la littérature française.)

DISCOURS PRONONCÉ PAR M. LE PRÉSIDENT DE MON- TESQUIEU, LE 24 JANVIER 1728, lorsqu'il FUT REÇU A LA PLACE DE FEU M. DE SaCV.

Messieurs,

En m'accordant la place de M. de Sacy ('), vous avez moins appris au public ce que je suis, que ce que je dois être. Vous n'avez pas voulu me comparer à lui, vous me le donnez comme modèle. Fait pour la société,

I. Louis de Sacy (1654. 1727), avocat distingué au Parlement de Paris, a laissé un recueil de ses Métiioiics et /laratigties, et des traductions de Pline le Jeunç plus élégantes qu'exactes.

né et mort à la Brède près Bordeaux (1689-1755).

il y était aimable, il y était utile, il mettait la douceur dans les manières et la sévérité dans les mœurs. Il joignait à un beau génie une âme plus belle encore ; les qualités de l'esprit n'étaient chez lui que dans le second ordre ; elles ornaient le mérite, mais ne le faisaient pas. Il écrivait pour instruire, et en instruisant il se faisait toujours aimer; tout respire dans ses ouvrages la candeur et la probité ; le bon naturel s'y fait sentir ; le grand homme ne s'y montre jamais qu'avec l'honnête homme. Il suivait la vertu par un penchant naturel et il s'y attachait encore par ses réflexions : il jugeait qu'ayant écrit sur la morale, il devait être plus difficile qu'un autre sur ses devoirs ; qu'il n'y avait point pour lui de dispenses, puisqu'il avait donné les règles : qu'il serait ridicule qu'il n'eût pas la force de faire des choses dont il avait cru tous les hommes capables, qu'il abandonnât ses propres maximes; et que dans chaque action il eût en même temps à rougir de ce qu'il aurait fait et de ce qu'il aurait dit.

Avec quelle noblesse n'exerçait-il pas sa profession! tous ceux qui avaient besoin de lui devenaient ses amis; il ne trouvait presque pour récompense à la fin de chaque jour, que quelques bonnes actions de plus ; toujours moins riche et toujours plus désintéressé, il n'a presque laissé à ses enfants que l'honneur d'avoir eu un si illustre père. Vous aimez. Messieurs, les hommes vertueux ; vous ne faites grâce au plus beau génie d'aucune qualité du cœur ; et vous regardez les talents sans la vertu comme des présents funestes.uniquement propres à donner de la force ou un plus grand jour à nos vices. Et par là vous êtes dignes de ces grands protecteurs qui vous ont confié le soin de leur gloire, qui ont voulu aller à la postérité, mais qui ont voulu y aller avec vous.

Bien des orateurs et des poètes les ont célébrés, mais il n'y a que vous qui ayez été établis pour leur rendre, pour ainsi dire, un culte ré<dé ! Pleins de zèle et

d'admiration pour ces grands hommes, vous les rappelez sans cesse à votre mémoireieffet surprenant de l'art! vos chants sont continuels, ils nous paraissent toujours nouveaux (').

Vous nous étonnez toujours quand vous célébrez ce grand ministre qui tira du chaos les règles de la monarchie, qui apprit à la France le secret de ses forces, à l'Espagne celui de la faiblesse ; ôta à l'Allemagne ses chaînes, lui en donna de nouvelles, brisa tour à tour toutes les puissances et destina, pour ainsi dire, Louis le Grand aux grandes choses qu'il fit depuis. Vous ne vous ressemblez jamais dans les éloges que vous faites de ce chancelier, qui n'abusa de la confiance des rois ni de l'obéissance des peuples, et qui, dans l'exercice de la magistrature, fut sans passion comme les lois, qui absolvent et qui punissent, sans aimer ni haïr.

Mais l'on aime surtout à vous voir travailler à l'envi au portrait de Louis le Grand, ce portrait toujours commencé et jamais fini, tous les jours plus avancé et tous les jours plus difficile. Nous concevons à peine le règne merveilleux que vous chantez : quand vous nous faites voir les sciences partout encouragées, les arts protégés, les belles-lettres cultivées, nous croyons vous entendre parler d'un règne paisible et tranquille ; quand vous chantez les guerres et les victoires, il semble que vous nous racontiez l'histoire de quelque peuple sorti du nord pour changer la face de la terre ; ici nous voyons le roi, là le héros : c'est ainsi qu'un fleuve majestueux va se changer en torrent qui renverse tout ce qui s'oppose à son passage ; c'est ainsi que le ciel paraît au laboureur pur et serein, tandis que dans la contrée voisine il se couvrede feux, d'éclairs etde tonnerres.

Vous m'avez, Messieurs.associé à vos travaux, vous m'avez élevé jusqu'à vous, et je vous rends grâce de

I. La page qu'on va lire est-elle sérieuse? n'est-elle pas plutôt une satire piquante de la monotonie des discours académiques ? Montesquieu était assez mordant pour se permettre, de sang froid, celte critique, et pour louer précisément ce qui n'i guère existé avant lui à l'Académie : la variété.

ce qu'il m'est permis de vous connaître mieux et de vous admirer de plus près. Je vous rends grâce de ce que vous m'avez donné un droit particulier décrire la vie et les actions de notre jeune monarque : puisse-t-il aimer à entendre les éloges que l'on donne aux princes pacifiques ; que le pouvoir immense que Dieu a mis entre ses mains, soit le gage du bonheur de tous ; que toute la terre repose sous son trône ; qu'il soit le roi d'une nation et le protecteur de toutes les autres ; que tous les peuples l'aiment, que ses sujets l'adorent, et .qu'il n'y ait pas un seul homme dans tout l'univers qui s'afflige de son bonheur et craigne ses prospérités ! Périssent enfin ces jalousies fatales qui rendent les hommes ennemis des hommes ; que le sang humain, ce sang qui souille toujours la terre, soit épargné, et que, pour parvenir à ce grand objet, ce ministre nécessaire au monde, ce ministre tel que le peuple français aurait pu le demander au ciel ('), ne cesse de donner des conseils qui vont au cœur du prince, toujours prêt à faire le bien qu'on lui propose ou à réparer le mal qu'il n'a point fait et que le temps a produit.

Louis nous a fait voir que, comme les peuples sont soumis aux lois, les princes le sont à leur parole sacrée ; que les grands rois qui ne sauraient être liés par une autre puissance, le sont invinciblement par les chaînes qu'ils se sont faites, comme le Dieu qu'ils représentent qui est toujours indépendant et toujours fidèle dans ses promesses.

Que de vertus nous présage une foi si religieusement gardée ! ce sera le destin de la France, qu'après avoir été agitée sous les Valois, affermie sous Henri, agrandie sous son successeur, victorieuse ou indomptable sous Louis le Grand, elle sera entièrement heureuse sous le règne de celui qui ne sera point forcé à vaincre, et qui mettra toute sa gloire à gouverner.

I. Le Cardinal de Fleury, alors ininislre tout-puissant du jeune roi Louis XV.

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GRÉBILLON (1731), •

né à Dijon, mort à Paris (1674-1762). ^w^v^^. ^

jROSPER Jolyot de Crébillon eut la gloire de se faire sur la scène française une place qu'il n'a due qu'à lui. Infiniment au-dessous de Racine et de Corneille, il n'est

^i^^^Jii: même point comparable à Voltaire. Mais, dans le jeu des passions dramatiques, il sut trouver des ressorts nouveaux. Il a de l'énergie, de la vigueur, une sorte de force dans l'expression de l'horrible qui n'est pas sans produire au théâtre de grands effets. « Corneille, disait-il, a pris le ciel, Racine la terre; il ne me restait que l'enfer et je m'y suis jeté à corps perdu. » Parfois pourtant ses personnages n'ont que l'apparence tragique; ils sont déclamatoires. Dans leurs rôles farouches et emportés, ils ont de fades langueurs.

Les principaux ouvrages de Crébillon sont Xerxh, Pyrrhus, Catilitia, Idoménée, Atrie et T/iyesic, Rhadamiste et Zhiohie. Cette dernière pièce doit être considérée comme son chef-d'œuvre.

Crébillon est un poète sans harmonie, un écrivain sans élégance ; on pourrait même dire sans correction. Il n'a pas manqué de génie, mais il n'a pas puisé comme ses rivaux aux sources pures de l'antiquité.

M. DE CRÉBILLON ayant été élu par Messieurs DE l'Académie Française, a la place de M. de la Faye, y prit séance le jeudi 25 septembre 1731, ET prononça le REMERCIMEMT qui suit :

Muse, voici le jour si longtemps attendu,

Jour, dont aucun espoir ne m'annonçait l'aurore ;

Jour heureux, qui pour nous ne luirait pas encore,

Si de nos seuls succès sa course eût dépendu.

Muse, vous le voyez; une troupe immortelle

Daigne vous partager ses honneurs, ses emplois ;

Parlez; et s'il se peut, justifiez son choix :

Mais ne prononcez rien qui ne soit digne d'Elle.

Apollon, c'est ici que tu dois m'avouer.

Puisque ta voix m'appelle au Temple de Mémoire.

Je ne demande rien qui ne soit à ta gloire ;

Ce sont tes favoris que je voudrais louer.

160 GREBILLON.

Aucun fiel n'a jamais empoisonné ma plume. Ferais-je pour chanter des efforts superflus ? Dieu des vers, aux rayons dont brillent tes élus, Souff're pour un moment que mon feu se rallume. Je les vois tous couverts de ces rayons divins. Dans leurs mains chaque jour tu déposes ta lyre. Ma Muse, un jour de gloire est un jour de délire : Sers mon audace, et prends la lyre dans leurs mains.

Téméraire, arrêtez, et respectez Minerve ; Elle a, comme Apollon, ses autels en ces lieux ; La raison y préside, et son front sérieux Se riderait aux traits d'une indiscrète verve. Je la vois qui déjà blâme nos vains efforts. Puisque du moindre excès sa dignité s'off"ense, Muse, ne célébrons que ma reconnaissance. La Raison elle-même avoûra nos transports.

Mais quel éclat nouveau tout à coup m'environne ? Sommes-nous sur l'Olympe ou dans le champ de Mars.' Quel charme vient d'unir sous mêmes étendards Les enfants des neuf Sœurs aux enfants de Bellonne ? Pourpres, mitres et croix, Mars, Neptune et Thémis, Tout se confond ici, s'allie et s'humanise. Sans orgueil avec moi le héros fraternise ; Et je ne crois plus voir qu'une troupe d'amis.

Ame de Richelieu, contemple ton ouvrage Qui doit ainsi que toi percer la nuit des temps : Ces illustres mortels, sans cesse renaissants Comme pour t'assurer un éternel hommage. Dans l'art de gouverner moins ministre que roi, L'Univers en tremblant adora ton génie ; Tout plia devant toi dans le cours de ta vie : Tu soumets l'avenir, et règnes après toi.

Cependant il n'est plus, ce mortel si célèbre Qui fit trembler Thétis et le fier dieu de l'Èbre. Quelle éclipse pour vous! Et quel a.stre nouveau Pouvait ici du jour ramener le flambeau ? Mais en sujets la France aussi riche que Rome En même temps regrette et produit un grand homme.

CRÊBILLON. 161

Armand vous laissait-il l'espoir d'un successeur? Il apparut, cueillit ce sublime héritage ; Et sur Armand, Séguier eut même un avantage : Du plus grand des mortels il fut le précurseur.

Louis, ô nom chéri, souverain adorable ! Des caprices du sort exemple mémorable, A tes mânes sacrés nous. n'offrons plus de fleurs Que nos regrets profonds n'arrosent de nos pleurs. Vous, qui l'avez suivi de victoire en victoire, A la fois compagnons et témoins de sa gloire. Qui de tout votre sang sûtes la consacrer, Guerriers, qui mieux que vous pourrait la célébrer? Quel roi mérita mieux une auguste louange? De dons et de vertus quel précieux mélange ! C'était, après les dieux, l'âme de l'univers. Roi, grand par ses exploits, plus grand par ses revers, La mort termine en vain son illustre carrière. Ce demi-dieu mortel ressemble à la lumière Qui prend de nouveaux feux dans l'ombre de la nuit, Et semble encor s'accroître au moment qu'elle fuit.

France, console-toi, Louis vient de renaître. Des hommes tels que lui peuvent-ils cesser d'être? Digne trône d'un roi fameux par ses travaux. On dirait que le Ciel te doive des héros ; Que le sang des Bourbons, tige heureuse et féconde, Doive dans chaque enfant donner un maître au monde. Français, loin de gémir sous d'odieuses lois, Vous retrouvez toujours vos pères dans vos rois. Votre bonheur constant ne dépend point des Parques. A peine vous perdez le plus grand des monarques, Qu'un autre, jeune encor, fait briller des vertus Que Rome à quarante ans admirait dans Titus. Juste, clément, pieux, son austère jeunesse Semble déjà dicter les lois de sa vieillesse. Un ministre attentif, prudent, religieux ('), Fuyant de vains lauriers l'éclat ambitieux,

I. Le Cardinal de Fleury (1653-1743), d'abord aumônier de Louis XIV, puis précepteur de Louis XV, dont il devint le premier ministre en 1726.

L'Éloquence académique. j,

CREBILLON.

Qui sait, du bien public sage dépositaire, User en citoyen du pouvoir arbitraire, Aigle de Jupiter, mais ami de la paix. Il gouverne la foudre, et ne tonne jamais.

Louis, c'est mériter l'empire de la terre Que savoir dignement confier son tonnerre.

Tu crains, après ces noms, de reparaître au jour, La Faye : et que crains-tu? C'est ici ton séjour. Viens t'y montrer paré de ces grâces naïves Qu'Apollon dans tes vers semble tenir captives. De ton génie heureux prête-moi la douceur. Viens toi-même établir ton faible successeur. De combien d'agréments ta raison fut ornée! Sur quels objets encor parut-elle bornée? Le goût du vrai, du beau, censeur ingénieux, Qui sans humilier montrait à faire mieux ; Le sel athénien, l'urbanité romaine ; Tour à tour Lélius, Malherbe, ou la Fontaine ; Aimable paresseux plongé dans le loisir, Quel n'eût-il pas été? Mais sa muse volage, Parmi tant de talents qui n'avait qu'à choisir, Aimait trop de l'esprit le doux libertinage ('). Quelle perte pour vous! Quelle honte pour moi !

Apollon, je me tais: j'espérais mieux de toi. Il faut plus de grandeur quand l'audace est extrême. Sur ta foi j'ai suivi mon orgueilleux projet. Tu ne te plaindras pas du moins de mon sujet ; Et tu me le fais croire au-dessus de toi-même.

I. Tean Leriget de la Faye (1674-173!) a%'ait été admis à l'Académie moins pour ses œuvres que jx)ur la protection qu'il accordait aux gens de lettres. Il était doué d'un agréable talent poétique, dont il eut en effet la paresse d'user peu.

né et mort à Amiens (1709-1777).

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r|]EAN-BAPTISTE Louis Gresset était entré à i6 ans dans l'ordre des Jésuites. Son irrésistible penchant à rimer et le genre de réputation que lui méritèrent ses premiers iJ badinages Ferf- Vert, la Chartreuse, le Carême impromptu, le Lutrin vivant, œuvres par trop frivoles pour le saint état qu'il voulait embrasser, engagèrent ses supérieurs à le renvoyer. Devenu libre, il se consacra entièrement aux lettres, tout en regrettant les maîtres qu'il quittait.

Oui, même en la brisant, j'ai regretté ma chaîne, Et je ne me suis vu libre qu'en soupirant;... Car, ne les crois point tels que la main de l'envie

Les peint à des yeux prévenus ; Si tu ne les connais que sur ce qu'en publie

La ténébreuse calomnie,

Ils te sont encore inconnus (').

Les poésies légères de Gresset, Vert- Vert surtout, ont rendu son nom populaire. Nous n'avons rien en ce genre qui soit plus frais, plus piquant, plus ingénieux.

Gresset composa un drame, Edouard III, une comédie dramatique, Sydney, qui eurent peu de succès ; et enfin la comédie du Méchant, une de nos meilleures pièces, et qui doit être considérée comme un modèle de style et de versification.

Gresset, plus tard, eut des scrupules au sujet des pièces qu'il avait écrites. Voltaire, qui avait à se reprocher non plus des fautes, mais des crimes, et qui n'avait pas les mêmes scrupules, trouva mauvais que Gresset en eût et l'en plaisanta amèrement. La piété sincère que Gresset professa jusqu'à la fin de sa vie lui attira d'ailleurs les moqueries de toute la gent philosophe.

Quelques années avant sa mort, Gresset avait reçu du roi Louis XVI des lettres de noblesse. En voici un extrait :

« Les titres d'honneur répandus avec discernement sur ceux qui « cultivent les Belles-Lettres, nous paraissent l'encouragement le « plus flatteur que nous puissions leur donner. Parmi ceux... etc..

I. Adieu aux Jésuites^ à M. l'abbé Marqué. {Œtivres de Gresset.)

« notre cher et bien-aimé J.-B.-L. Gresset s'y est distingué par des « ouvrages qui lui ont acquis une célébrité d'autant mieux méritée, « que la religion et la décence, toujours respectées dans ses écrits, « n'y ont jamais reçu la moindre atteinte. »

DISCOURS PRONONCÉ A l'Académie française par M. GRESSET, le 4 avril 1748, jour de sa réception,

A LA place de m. DaNCIIET.

Messieurs,

Le sentiment est trop au-dessus des couleurs qu'on lui prête et de l'art même qui veut le peindre, pour que je puisse me flatter de vous bien exprimer ma reconnaissance ; tous les agréments, toute la nouveauté, toutes les richesses du discours ne sont que l'éloquence de l'esprit ; il en est une plus persuasive, plus chère à ma sensibilité, et plus digne de vous : justifier ici vos bienfaits par leur usage, effacer des essais passagers par des travaux durables ; voilà, Messieurs, le véritable hommage qui vous est dû, l'éloquence du cœur, vos droits et mes enoraorements.

Pourrais-je former d'autres projets et d'autres vœux en entrant dans ce temple de l'éloquence, de la poésie et de l'histoire, de la science, des mœurs et de tous les arts consacrés à l'instruction et au plaisir de l'esprit humain : temple immortel où les talents sont encouragés et récompensés ; où la grandeur elle-même, non contente d'être associée aux talents, les partage et les embellit ; où enfin la critique, toujours aussi utile que sage, les éclaire et les perfectionne ? A la vue de ce lieu respectable et des noms célèbres que présentent vos fastes, rapproché des modèles et des secours, mes premiers sentiments, après la reconnaissance, ne doivent-ils pas être ceux de la plus noble émulation, et tous mes regards ne s'arrêtent-ils pas nécessairement sur les exemples illustres qui m'apprennent l'emploi du temps, sur la nécessité de se rendre utile à son siècle, sur la gloire d'apprendre à la postérité qu'on a vécu ?

Tels furent, Messieurs, et les principes et les exemples de l'homme estimable que vous venez de perdre. Toute sa vie fut appliquée, remplie, et digne de ses modèles. Né avec un esprit facile et fécond, un talent heureux pour la poésie, une âme faite pour saisir et peindre les idées élevées et les sentiments nobles, un jugement toujours maître du talent, M. Danchet avait joint à ces dons de la nature tous les secours de l'art, toute la culture de l'étude et de la réflexion, les richesses des Muses d'Athènes et de Rome, et tous les nouveaux trésors dont le Parnasse de l'Europe est enrichi depuis la fin des siècles barbares et la renaissance des lettres. Instruit, formé parles oracles de la poésie, rempli de leurs beautés, animé de leur esprit, il mérita de parler leur langue et de partager leurs lauriers.

Je ne m'arrêterai point à caractériser ses différents écrits, ni à rappeler le succès des Tyndarides, de CyruSy de Nitétis, couronnés plusieurs fois sur la scène tragique, et le rang distingué (\\\ Hésione, Tancrède et les Fêtes Vénitiennes tiendront toujours sur la scène lyrique. C'est aux ouvrages à parler de leur auteur ; tout autre témoignage est suspect ou superflu. Mais il est un tribut plus cher que je puis payer à la mémoire de M. Danchet, avec toute l'autorité du témoignage public, et avec cette satisfaction du cœur qui accompagne la vérité ; un tribut dont je ne dois rien omettre pour sa gloire et celle des talents même ; un titre plus honorable que les succès et que le frivole mérite de n'avoir que de l'esprit, un éloge fait pour intéresser également et celui qui le donne et ceux qui l'écoutent, avantage bien rare pour la louange.

Ce n'est pas seulement, Messieurs, à l'idée générale d'une franchise respectable, d'une probité sans nuages et d'une conduite sans variations, que je viens rappeler votre souvenir pour peindre tout le mérite de son âme. Je n'ai nommé là que les vertus et les devoirs

qu'il partageait avec tous les véritables honnêtes gens; il n'avait d'amis qu'eux, il ne pouvait ressembler à d'autres ; mais pour y joindre des traits plus personnels, un mérite dont il faut lui tenir compte, un avantage qu'il emporte dans le tombeau, c'est de n'avoir jamais déshonoré l'usage de son esprit par aucun abus de la poésie, caractère si rare dans l'art dangereux qu'il cultivait, et où le talent ne doit pas être plus estimable par les choses mêmes qu'il produit que par celles qu'il a le courage de se refuser. Instruit dès sa jeunesse, et convaincu toute sa vie que la poésie ne doit être que l'interprète de la vérité et de l'honneur, la langue de la sagesse et de l'amitié, et le charme de la société, il ne partagea ni le délire, ni l'ignominie de ceux qui la profanent ; au-dessus de cette lâche envie qui est toujours une preuve humiliante d'infériorité, ennemi du genre satirique, dont l'art est si facile et si bas ; ennemi de l'obscénité, dont le succès même est si honteux ; inaccessible à cette aveugle licence qui ose attaquer le respect dû aux lois, au trône, à la religion ; audace dont tout le mérite est en même temps si coupable et si digne de mépris ; incapable enfin de tout ce que doivent interdire l'esprit sociable, la façon noble de penser, l'ordre, la décence et le devoir, ses écrits portèrent toujours l'empreinte de son cœur.

Malgré l'opinion presque générale, il n'est pas toujours vrai qu'on se peigne dans ses ouvrages. Il est aisé d'être le panégyriste de l'honneur, l'organe des sentiments vertueux et l'orateur des mœurs. Mais quand on parcourt l'histoire de la poésie, on a quelquefois le regret de trouver les plus belles maximes en contradiction avec la vie de leur déclamateur, et l'élévation des préceptes dégradée par la bassesse des exemples. Telle a été la malheureuse destinée de quelques écrivains qui ne prétendaient qu'à la célébrité et qui n'ont ni connu ni mérité l'estime.

La mémoire de M. Danchet n'a rien à craindre d'un

semblable reproche. La candeur, la raison et la noblesse que respirent tous ses ouvrages, sont l'histoire de sa vie. Heureux en la perdant d'obtenir les regrets sincères de tous ceux qui l'ont bien connu ; heureux d'avoir uni à ses talents tous les titres de l'honncte homme et du sage, et d'avoir toujours mis avant le vain bruit de la renommée le soin de s'immortaliser dans l'estime publique.

C'est votre ouvrage, Messieurs, ce sont vos biens que je viens d'exposer à vos yeux, en parlant de son cœur et de ses vertus. C'est par les principes invariables de cette illustre Compagnie, qu'il avait cultivé, enrichi, perfectionné un naturel si heureux, et surtout l'esprit d'union, de déférence et de société, ce caractère si essentiel à la république littéraire, et dont vous donnerez toujours le modèle ; caractère de noblesse et de vérité, de force et de lumière, qui ne connaissant ni les honteuses inquiétudes de la jalousie, ni les intrigues de la vanité, ni le tourment de la haine, ni la bassesse de nuire, reçoit et donne avec droiture tous les secours de la confiance, tous les conseils du goût, tous les juge-, ments de l'impartialité ; ne voit point un ennemi dans un concurrent, applaudit tout haut aux vrais succès, sans se réserver à les déprimer tout bas, et ne cherche que le bien, le progrès et l'embellissement des arts.

Voilà, Messieurs, l'esprit respectable qui vous anime; voilà les lois et l'appui, ainsi que les premiers fondements de l'Académie française. En ouvrant ses annales, monument de la vertu ainsi que de la gloire littéraire, on voit avec un sentiment de plaisir qui n'échappe point aux âmes généreuses ; on voit, dis-je, que l'amitié éclaira la naissance de l'Académie. C'est sur une société choisie de sages qui s'aimaient et s'instruisaient réciproquement, que le cardinal de Richelieu, ce vaste et profond génie, à qui rien n'échappait de tous les moyens d'illustrer un empire, conçut le plan

de cet établissement si honorable à sa mémoire, et si utile aux lettres et à la France.

A ce spectacle, Messieurs, au souvenir de votre origine, frappé de tout l'éclat de ce moment illustre, le premier d'une carrière immortelle, je me plaindrais de l'insuffisance de l'art à rendre en ce jour d'aussi brillantes images, et surtout à peindre dignement les traits des deux premiers protecteurs de l'Académie, si leur juste éloge ne venait de vous être tracé en ce moment par un homme né pour parler des hommes d'État, pour leur ressembler, pour leur appartenir par les talents comme par la naissance, et né également pour appartenir aux lettres et aux arts, par un goût héréditaire.

Assez d'autres, en rendant hommage à l'Académie dans un jour semblable, ont vanté, plus heureusement que je ne pourrais faire, sa fondation, ses accroissements, ses ouvrages immortels et ses autres attributs. Pour moi. Messieurs, si l'honneur de vous appartenir me donne quelque droit de vous rendre compte de .moi-même, j'avouerai que, toujours indigné des inimitiés basses et des divisions indécentes dont l'empire des lettres est quelquefois agité, pénétré de vénération pour les exemples contraires que présente l'Académie, j'ai cru ne pouvoir mieux satisfaire au tribut public que je lui dois, qu'en m'attachant à faire remarquer et respecter cette heureuse amitié, partie sans doute la plus intéressante de vos fastes, puisqu'elle est l'histoire de la vertu, et que la vertu dans l'ordre du bonheur public, marche avant les talents.

Cette union qui, en assurant vos progrès, présageait toute votre gloire, attira plus particulièrement sur vous l'attention du souverain. Louis XIV, aux noms sublimes de conquérant et de monarque, voulut joindre le titre de votre protecteur. Et qui peut douter que le sentiment généreux de la confiance, et ce concours de forces et de clartés toujours réunies par l'amour d(i

l'intérêt commun, n'aient heureusement contribué aux progrès particuliers de tant de grands hommes qui ont illustré le dernier règne et la nation, et porté à un si haut degré de splendeur l'éloquence et la poésie, ainsi que la pureté, l'énergie et l'élégance delà langue française, devenue par eux la langue de l'Europe. Différents dans leurs genres, mais placés, dans la même carrière, rivaux sans divisions, concurrents dignes de s'estimer ; simples et modestes, parce qu'ils étaient vraiment grands, les Corneille, les Bossuet, les Racine, les Fénelon.les la Fontaine,les Despréaux,les Fléchier, les la Bruyère, furent toujours les exemples de ce caractère d'égalité et d'union qu'ils vous ont transmis : pourrais-je ne point leur associer dans cet éloge leur contemporain, leur ami, leur rival ('), que nous avons la douceur de voir ici ; cet homme adoré de leur siècle et du nôtre, modèle comme eux d'une vie rendue constamment heureuse par la raison, les grâces et la vertu; d'une vie qui ne peut être trop longue au gré de nos désirs et pour notre gloire.

Que ces hommes divins, qui ont éclairé le siècle que je viens de louer en les nommant, servent plutôt à l'émulation qu'au découragement du nôtre, et que tous ceux qui cultivent les lettres apprennent, Messieurs. par les exemples qu'ils ont reçus de vous et qu'ils en recevront toujours, qu'il est dans tous lestemps de nouveaux lauriers.

Pour nous élever au grand, dans quelque genre que ce soit, ne partons point de l'humiliant préjugé que nous sommes désormais réduits au seul partage d'imiter et au faible mérite de ressembler ; les progrès de la raison, des talents et du goût, loin de marquer les bornes de l'art aux yeux des âmes supérieures, ne sont pour elles que de nouveaux degrés d'où elles osent s'élancer ; des astres ignorés, un nouveau monde in^ connu à l'antiquité, n'auraient point été découverts

I,- Fontenelle, qui mourut centenaire, en 1757.

dans les deux siècles qui précèdent le nôtre, si cette courageuse émulation n'avait tracé la route. Par quel asservissement désespérions-nous de voir éclore de nouveaux prodiges de l'esprit humain, de nouveaux genres de beautés et de plaisirs, de nouvelles créations? Le génie connaît-il des bornes? Attendrions-nous moins de son empire illimité que des combinaisons de la matière, qui, toute bornée qu'elle est par son essence, est si riche, si inépuisable dans les formes qui la varient successivement ? D'autres hommes ont vécu ; nous qui les remplaçons, qui ne marchons que sur des ruines, ne voyons-nous pas le spectacle de l'univers toujours nouveau au milieu même des ruines qui le couvrent? Les découvertes inespérées, les événements les plus imprévus, les objets les plus frappants sont-ils refusés à nos regards? De nos jours une ville entière du nouveau monde vient de disparaître dans la profondeur des mers : nulle trace ne laisse soupçonner qu'elle ait existé ; une autre ville de notre hémisphère, cachée aux regards du soleil depuis dix-sept siècles, sort de son tombeau, revient à la lumière, nous offre ses monuments ('); et pour rappeler des traits plus intéressants, nos jours n'ont-ils pas vu l'heureuse expérience aller aux extrémités de la terre interroger la nature et dévoiler des mystères ignorés des autres siècles ? Si après une aussi longue durée de ce globe que nous habitons, la nouveauté peut encore régner sur les êtres matériels, malgré leurs limites, quelle étendue, quelle supériorité de puissance n'a-t-elle pas encore sur les productions, l'essor et le succès de la raison et de l'esprit, surtout dans la carrière immense de cet art créateur qui fait franchir les barrières du monde ?

Les esprits frivoles et superficiels désavoueront mon espérance, les esprits faibles et timides ne s'élèveront

I. La ville d'Herculanum, découverte en 1713 par l'architecte Pichetti, Pom-

péi ne fut découverte qu'en 1755.

pas jusqu'à elle ; c'est au génie qu'appartient le droit d'accepter l'augure et l'honneur de lejustifier.

Quelle époque plus favorable pour former cet heureux présage, — qui m'est bien moins suggéré par le téméraire espoir de le remplir, que par mon amour pour les arts, et par ceux qui m'écoutent, — que le temps cil je parle! Quelle plus vaste et plus brillante carrière pour l'histoire, l'éloquence et la poésie, qu'un règne qui leur offre tant de gloire et de grandeur à immortaliser !

Que pourrais-je ajouter, Messieurs, à la force et à la vérité des traits sous lesquels on vient de vous offrir l'image de votre auguste protecteur ? Vous y avez admiré la valeur et la victoire (') unies à la modération et à l'amour de la paix ; la royauté parée de tous les caractères qui font le père de la patrie ; l'humanité enfin avec tous les titres du sage et de l'homme adoré. Après ce tableau si ressemblant, où ma faiblesse n'aurait pu s'élever, qu'il me soit seulement permis, pour l'honneur des beaux-arts, de rappeler et d'éterniser ici les bienfaits dont le Sophocle de notre âge vient d'être honoré (^).

Puissent nos travaux immortaliser les sentiments d'admiration, de respect et d'amour dont nous sommes pénétrés pour notre monarque auguste ! La postérité célébrera comme nous ses vertus : et dans les siècles suivants, tous ceux qui, dans un jour semblable, rendront ici comme moi leur premier hommage à l'Académie, en nommant ses protecteurs, s'arrêteront avec complaisance sur l'éloge d'un souverain qui n'aura jamais été loué que par la vérité.

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