M. Tronson
2. Fénelonavaitenvironvingt-septanslorsqu'ilfiUnommésupérieurdesA'<>z/Z'^//£'j Ca//jtf//(///«'j^, par M. de Ilarlay, archevêque de Paris. (Ramsay.)
3. Les dragonnades ordonnées par Louvois. (La Harpe.)— Sans vouloir justifier lesdragonnades, nous feronsohserverqueieslluguenolsn'étaient pas si paisibles que leprécendLaHarpe. Jusqu'en 1680, Louis XIV avait, non sans succès, Sisniondi en convient, travaillé à ramener les hérétiques par des voies indirectes. Si, à cette époque, il y joignit des mesures de rigueur, elles furent provoquées par des rassemblements de mécontents dans le Poitou, laSaintonge, la Guyenne, le Languedoc et le Dauphiné. Ceux des montagnes prirent les armes; les plus coupables furent punis de mort: on logea des troupes chez les autres. On a appelé dragonnades l'obligation imposée aux Calvinistes de recevoir garnison de dragons chez eux, et les vexations auxquelles ils étaient en butte de la part de ces hôtes.
bles, qu'on pouvait ramener par la tolérance, ou du moins contenir par l'autorité. Je ne recherche point le triste plaisir d'accuser les mânes d'un monarque illustre. En déplorant ces abus dont je suis forcé de parler, je ne les impute ni au prince, qui fut séduit, ni à la religion, qui les désavoue ('), ni à la nation, qui les condamne. Mais je ne dois pas omettre l'un des plus beaux traits de la vie de Fénelon, celui qui décela le premier toute la bonté de son âme et la supériorité de ses lumières. Le roi le charge (^) d'une mission dans la Saintonge et dans l'Aunis ; mission, il faut bien le dire, qui devait, comme les autres, être soutenue par les armes, et escortée de soldats. Qu'il ait eu horreur de cet affreux ministère, ce n'est pas ce que j'admire. Était-il donc le seul qui éprouvât un sentiment si juste et si naturel ? Ferons-nous cette injure à une nation telle que la nôtre, de croire que lui seul connût alors l'humanité,'* Non, mais lui seul la défendit (^). Une sensibilité profonde et éclairée, qui, lorsqu'il s'agit de morale, devient une raison sublime, l'élevait alors au-dessus de son siècle, et lui faisait voir les suites funestes de ce système d'oppression. Il déclare qu'il ne se chargera pas de porter la parole divine, si on lui donne des
1. Le PapeInnocentXI n'approuvait pas les rigueurs deLouis XI Venvers les protestants de son royaume. — Rohrbacher. Bùr tù C Église.
2. En 1686. — Fénelon revint à Paris en 16S7 et se présenta devant le roi; mais il fut plusdedeux ans aprèssansretourneràla Cour. Il reprit ses fonctions de supérieur des Nouvelles Catholiques. (Ramsay.) ,
3. Quoiqu'en dise La Harpe, Fénelon ne fut pas le seul qui «défendît l'humanité» contre le zèleinconsidéré de Louvois. Fleury, l'ahbé de Langeronetd'autresavaient demandé avecFénelon quelestroupes et tout aiiparcil militaire fussent éloignés des lieux où ils étaient appelés à exercer un ministère de charitéet depaix.Fénelonluiméme signalait àM.ileSeignelay les succès des jésuites, merveilleusemeni aptes à cette mission «parcequ'ilsjoignentau talent d'instruire celui des'atiiierlaconfîance des peuples». Madame de Maintenon s'efforçait de son côtéd'empêcher Icsdragonnades.Éllesuppliait son frère d'avoir pitié degens «plusmalheureuxquecoupables: ils sont dans des erreurs où nous avons été nous-m'jmes et d'où la violence ne nous eût pastirés>. «Il ne faut point précipiter les choses, écrivait-elle, le l3aoûtl684, il faut convertir et non pas persécuter.»
Bossuetemployaaussi tous ses soinsà préserver son diocèse delà wm»V7«(//<ijr^(7«M<? ; et il avait acquis le droit de prendre les nouveaux convertis à témoin de ses réclamationscontrecesexpédit ions militaires, «ne pouvant, disait-il, scrésoudreàrègarder leâ baïonnettes comme dos instruments de conversion ».
soutiens qui la déshonorent, et qu'il ne parlera au nom de Dieu et du roi que pour faire aimer l'un et l'autre. Ce courage de la vérité en imposa aux préjugés et au pouvoir. Deux provinces, grâces à ses soins, furent préservées du fléau de la persécution qui en accablait tant d'autres.
S'il est pour l'homme vertueux une récompense qui puisse le toucher après le témoignage de son propre cœur, c'est l'amitié de ceux qui lui ressemblent, et c'est le tribut que recueillit Fénelon en reparaissant à Versailles. Les Beauvilliers, les Chevreuse, les Lano-eron, parurent s'honorer du titre de ses amis. Les belles âmes se jugent, s'entendent et se recherchent. Ces hommes rares se faisaient respecter par une conduite irréprochable et des connaissances étendues, dans une cour où les principes de l'honneur et l'élévation du caractère entraient pour beaucoup dans les talents de plaire et les moyens de s'agrandir. Content de leurs suffrages, heureux dans leur société, Fénelon négligeait d'ailleurs tout ce qui pouvait l'avancer dans la carrière des dignités ecclésiastiques ; il les. méritait trop pour les briguer. Il est bien rare que les distributeurs des grâces, même en reconnaissant le mérite, aillent au-devant de lui. La vanité veut des clients, et l'intérêt veut des créatures. Fénelon, recommandé par la voix publique, allait pourtant être nommé à l'évêché de Poitiers ; il était même inscrit sur la feuille ; mais ses concurrents mirent plus d'art à le traverser qu'il n'en mit à se maintenir (') ; il fut rayé, et déjà s'ouvrait devant lui un autre champ de gloire et de travaux. L'éducation du petit-fils de Louis XIV devenait un objet de rivalité entre tout ce que la cour avait de plus éminent en mérite. Beauvilliers, gouverneur du jeune prince, devait désirer un associé tel que Fénelon.
I. La brigue des bénéfices ecclésiastiques était une des plaies dont l'Église gémissait le plus à cette époque.
Louis XIV crut Beauvilliers et la renommée, et Fénelon fut chargé de former un roi (').
L'orgueil peut être flatté d'un pareil choix ; l'ambition peut s'en applaudir. Combien les sentiments qu'éprouve Fénelon sont plus nobles et plus purs! Cette âme enflammée de l'amour des hommes va donc travailler pour leur bonheur ! Elle pourra faire passer dans l'àme d'un prince ce feu sacré qui l'anime elle-même, et qui, semblable au feu de \"esta, qui assurait jadis les destins de Rome tant qu'il brûlait sur les autels, assurerait de même le bonheur des empires, s'il brûlait toujours dans le cœur des souverains ! Combien Fénelon se croit heureux ! Ses pensées ne seront point vaines, et ses vœux ne seront point stériles. Tout ce qu'il a conçu et désiré en faveur du genre humain va germer dans le sein de son auguste élève, pour porter un jour des fruits de gloire et de prospérité. Il va se faire entendre à cette âme neuve et flexible; il la nourrira de vérités et de vertus; il y imprimera les traits de sa ressemblance. Voilà le bonheur dont il jouit.
Plein de ces grandes espérances, il embrasse avec transport les laborieuses fonctions qui vont occuper sa vie. Cesser d'être à soi, et n'être plus qu'à son élève ; ne plus se permettre une parole qui ne soit une leçon, une démarche qui ne soit un exemple ; concilier le respect dû à l'enfant qui sera roi, avec le joug qu'il doit porter pour apprendre à l'être; l'avertir de sa grandeur pour lui en tracer les devoirs, et pour en détruire l'orgueil ; combattre des penchants que la flatterie encourage, des vices que la séduction fortifie ; en imposer par la fermeté et par les mœurs au sentiment de l'indépendance si naturel dans un prince ; diriger sa sensibilité et l'éloigner de la faiblesse ; le blâmer souvent sans perdre sa confiance ; le punir
I. C'est en 1689 ^"c l'abbé de Fénelon fut nommé, sans aucune sollicitation de sa part, précepteur du duc de IJourjjotjne. Michel de Uamsay dans son Histoire de laviede Fêtulon, cite une lellre adre.-»s,-c par Bossuet à Madame de Kénelon, cousine de l'illustre al>l>é, et dans laquelle il applaudit vivement à ce choix.
quelquefois sans perdre son amitié ; ajouter sans cesse i à l'idée de ce qu'il doit, et restreindre l'idée de ce j qu'il peut ; enfin ne tromper jamais ni son disciple, ni I l'État, ni sa conscience, tels sont les devoirs que s'impose un homme à qui le monarque a dit : Je vous donne mon fils ; et à qui les peuples disent : Donneznous un père.
A ces difficultés générales se joignent des obstacles particuliers qui appartenaient au caractère du jeune prince. Avec des qualités heureuses, il avait tous les défauts qui résistent le plus au frein de la discipline : un naturel hautain, qui s'offensait des remontrances et s'indignait des contradictions ; une humeur violente et inégale, qui se manifestait tantôt par l'emportement, tantôt par le caprice ; une disposition secrète à mépriser les hommes, qui perçait à tout moment : voilà ce que l'instituteur eut à combattre, ce que lui seul peut-être pouvait surmonter. Il y avait deux écueils également à craindre pour lui, et où viennent échouer presque tous ceux qui se condamnent à élever la jeunesse: c'était, ou de céder par lassitude et par faiblesse à des penchants difficiles à rompre, ou d'aigrir et de révolter sans retour une âme si prompte et si fière, en la heurtant avec trop peu de ménagement. Mais Fénelon ne pouvait pas être dur, et il sut n'être pas faible. Il n'ignorait pas que dans tous les caractères il y a une impulsion irrésistible dont on ne peut briser le ressort, mais que l'on peut tromper et détourner pardegrés en la dirigeant vers un but. Le duc de Bourgogne avait l'âme impérieuse et pleine de tous les désirs de la domination. Son maître sut tourner cette disposition dangereuse au profit de l'humanité et de la vertu. Sans trop blâmer son élève de se croire fait pour commander aux hommes, il lui fit sentir combien son orgueil se proposait peu de chose en ne voulant d'autre empire que celui dont il recueillerait l'héritage, comme on hérite du patrimoine de ses pères, au lieu d'ambitionner cet autre empire
fait pour les âmes vraiment privilégiées, et fondé sur les talents qu'on admire et sur les vertus qu'on adore. Il s'emparait ainsi de cette âme dont la sensibilité impétueuse ne demandait qu'un aliment. Il l'enivrait du plaisir si touchant que l'on goûte à être aimé, du pouvoir si noble que l'on exerce en faisant du bien, de la gloire si rare que l'on obtient en se commandant à soi-même. Lorsque le prince tombait dans ces emportements dont il n'était que trop susceptible, on laissait passer ce moment d'orage où la raison n'aurait pas été entendue. Mais dès ce moment tout ce qui l'approchait avait ordre de le servir en silence, et de lui montrer un visage morne. Ses exercices même étaient suspendus ; il semblait que personne n'osât plus communiquer avec lui, et qu'on ne le crût plus digne d'aucune occupation raisonnable. Bientôt le jeune homme, épouvanté de sa solitude, troublé de l'effroi qu'il inspirait, ne pouvant plus vivre avec lui ni avec les autres, venait demander grâce et prier qu'on le réconciliât avec lui-même. C'est alors que l'habile maître, profitant de ses avantages, faisait sentir au prince toute la honte de ses fureurs, lui montrait combien il est triste de se faire craindre et de s'entourer de la consternation. Sa voix paternelle pénétrait dans un cœur ouvert à la vérité et au repentir, et les larmes de son élève arrosaient ses mains. Ainsi c'était toujours dans l'âme du prince qu'il prenait les armes dont il combattait ses défauts: il ne l'éclairait que par le témoignage de sa conscience, et ne le punissait qu'en le faisant rougir de lui-même. Cette espèce de châtiment est sans doute le plus salutaire ; car l'humiliation qui nous vient d'autrui est un outrage ; celle qui vient de nous est une leçon.
Il n'opposait pas un art moins heureux à la légèreté de l'esprit et aux inégalités de l'humeur. La jeunesse est avide d'apprendre, mais se lasse aisément de l'étude: un travail suivi lui coûte, il coûte même à la maturité. Fénelon, pour fixer l'inconstance naturelle de son
disciple, semblait toujours consulter ses goûts, que pourtant il faisait naître. Une conversation qui paraissait amenée sans dessein, mais qui toujours en avait un, réveillait la curiosité ordinaire à cet âge, et donnait à une étude nécessaire l'air d'une découverte agréable. Ainsi passaient successivement sous ses yeux toutes les connaissances qu'il devait acquérir, et qu'on faisait ressembler à des grâces qu'on lui accordait.dont le refus même devenait une punition. L'adresse du maître mettait de l'ordre et de la suite dans ce travail en paraissant n'y mettre que de la variété. Le prince s'accoutumait à l'application, et sentait le prix du savoir. Un des secrets de l'instituteur était de paraître toujours le traiter en homme, et jamais en enfant. On gagne beaucoup à donner à la jeunesse une haute opinion de ce qu'elle peut faire ; elle vous croit aisément quand vous lui montrez de l'estime. Cet âge n'a que la candeur de l'amour-propre, et n'en a pas les défiances.
A des soins si sagement ménagés et si constamment suivis, que l'on joigne la douceur attirante et affectueuse de Fénelon. sa patience inaltérable, la llexibilité de son zèle, et ses inépuisables ressources quand il s'agissait d'être utile, et l'on ne sera pas surpris du prodigieux changement qu'on remarqua dans le jeune prince, devenu depuis l'idole de la cour et de la nation. Oh ! si nous pouvions réveiller du sommeil de la tombe les générations ensevelies, ce serait à elles de prendre la parole, de tracer le portrait de ce prince, qui serait vraiment l'éloge de Fénelon. « C'est lui, diraient-elles, « dont l'enfance nous avait donné des alarmes, dont la « jeunesse nous rendit l'espérance, dont la maturité « nous transporta d'admiration, dont la mort trop « prompte nous a coûté tant de larmes. C'est lui que « nous avons vu si affable et si accessible dans sa cour, « si compatissant pour les malheureux, adoré dans « l'intérieur de sa maison, ami de l'ordre, de la paix et « des lois. C'est lui (|ui, lorsqu'il commanda les armées,
« était le père des soldats, les consolait dans leurs fati- « gués, les visitait dans leurs maladies ; c'est lui dont « 1 ame était ouverte à l'attrait des beaux-arts, aux « lumières de la philosophie ; lui qui fut le bienfaiteur « de La Fontaine ; c'est lui que nous avons vu verser, « sur les misères publiques, des pleurs qui nous pro- {( mettaient de les réparer un jour. Hélas ! les nôtres « ont coulé trop tôt sur ces cendres ; et quand le grand « Louis fut frappé dans sa postérité de tant de coups à « la fois, nous avons vu descendre dans le cercueil « l'espoir de la France et l'ouvrage de Fénelon. »
Ce qui peut achever l'éloge du maître et du disciple, c'est le tendre attachement qui les liait l'un à l'autre, et qui ne finit qu'avec leur vie ('). Le duc de Bourgogne voulut toujours avoir pour ami et pour père son respectable instituteur. On ne lit point sans attendrissement les lettres qu'ils s'écrivaient. Plus capable de réflexion. à mesure qu'il avançait en âge, le prince se pénétrait des principes de gouvernement que son éducation lui avait inspirés, et l'on croit que, s'il eût régné, la morale de Fénelon eût été la politique du trône. Ce prince pensait (du moins il est permis de le croire en lisant les écrits faits pour l'instruire) que les hommes, depuis qu'ils ont secoué le joug de l'ignorance, sont dignes de ne plus porter que celui drs lois dont les rois justes sont les vivantes images; que les monarques a}'ant dans leurs mains les deux grands mobiles de tout pouvoir, l'or et le fer, et redevables aux progrès des lumières du progrès de l'obéissance, en doivent d'autant plus respecter les droits naturels des peuples qui ont mis sous la protection du trône tout ce qu'ils ne peuvent plus défendre ; que l'autorité, qui n'a plus rien à faire pour
I. Le cardinal Maury, qui a écrit t'galenient un éloge de F'énelon et fjui concourut a\ec La Ilarjie pour le prix d'éloquence a. l'Acrtclémie française, raconte que lorsque le duc de lîourgogne partit pour la camjiagne de Flandre, Louis XIV lui défendit de parler en particulier à Kcnclon. Se trouvant un moment seul avec son précepteur, le prince se jeta à son cuu, en lui disant : « Adieu, mon bon ami, je sais tout ce que je vous dois. >
elle-même, est comptable de tout ce qu'elle ne fait pas pour l'Etat ; qu'on ne peut alléguer aucune excuse à des peuples qui souffrent et qui obéissent ; que les plaintes de la soumission sont sacrées, et que les cris du malheur, s'ils sont repoussés par le prince, montent au trône de Dieu ; qu'il n'est jamais permis de tromper ni ses sujets, ni ses ennemis, et qu'il faut, s'il est possible, ne faire sentir aux uns et aux autres ni trop de faiblesse, ni trop de puissance ; que toutes les nations étant fixées dans leurs limites, et ne pouvant plus craindre ni redouter ces grandes émigrations qui jadis ont changé la face de l'univers, la fureur de la guerre est une maladie des rois et des ministres, dont les peuples ne devraient ressentir ni les accès, ni les fléaux ; qu'enfin, excepté ces moments de calamité, où l'air est infecté de vapeurs mortelles, et où la terre refuse le tribut de ses moissons, excepté ces jours de désastres marqués par les rigueurs de la nature, dans tout autre temps, lorsque les hommes sont malheureux, ceux qui les gouvernent sont coupables.
Telles sont les maximes répandues en substance dans les Dialogues des Morts, ouvrage rempli des notions les plus saines sur l'histoire, et des vues les plus pures sur l'administration ; dans les Directions pour la conscience d'un roi, que l'on peut appeler l'abrégé de la sagesse et le catéchisme des princes ; mais surtout dans le Télémaque, chef-d'œuvre de son génie, l'un des ouvrages originaux du dernier siècle, l'un de ceux qui ont le plus honoré et embelli notre langue, et celui qui plaça Fénelon parmi nos plus grands écrivains (').
I. Un valet de chambre de M. de Fénelon écrivit le TéUmaqiie sous la dictée de son auteur, et le fit imprimer furtivement d'après une copie qu'il en avait gardée. Cet ouvrage parut, pour la première fois, en 169S. De rigoureuses défenses empêchèrent l'impression de cette lielle production littéraire, dans le royaume, pendant la vie de Louis XIV. On fit de- visites très exactes chez les imprimeurs. On aurait anéanti ce chef-d'œuvre, s'il n'en avait point existé de copie hors de la librairie de Faris. Lorsque Louis XIV signa l'ordre d'arrêter Arnauld, Boilcau dit ingénieusement: Le roi fait chercher AI. Amauld ; mais
Son succès fut prodigieux, et la célébrité qu'il eut n'avait pas besoin de ces applications malignes qui le firent rechercher encore avec plus d'avidité, et laissèrent dans l'âme de Louis XIV des impressions qui ne s'effacèrent point ('). La France le reçut avec enthousiasme, et les étrangers s'empressèrent de le traduire. Quoiqu'il semble écrit pour la jeunesse {'), et particulièrement pour un prince,c'est pourtant le livre de. tous les âges et de tous les esprits. Jamais on n'a fait un plus bel usage des richesses de 1 antiquité et des trésors de l'imagination. Jamais la vertu n'emprunta, pour parler aux hommes, un langage plus enchanteur, et n'eut plus de droits à notre amour. Là se fait sentir davantage ce genre d'éloquence qui est propre à Fénelon ; cette onction pénétrante ; cette élocution persuasive ; cette abondance de sentiment qui se répand de l'âme de l'auteur, et qui passe dans la nôtre ; cette aménité de
/e roi est trop heureux pour h troicver. Dans les dernières années da sa vie, le roi n'était plus heureux : il trouva le Télémcujue. On molesta les imprimeurs; les éditions clandestines furent confisquées et livrées aux flammes {Le cardinal Maury.)
1. Le Télémaque présente sans doute quelques réflexions que l'on peut détourner contre Louis XIV; mais c'est une ai)surde injustice de chercher dans cet ouvrage la censure allégorique et méditée de ce grand roi ; il était même impossible d'avoir mieux combiné tous les détails pour déconcerter les allusions, €t pour échapper, autant que possible, à l'inévitable fatalité des ressemblances. Nous croyons que cette précaution généreuse occupait encore Fénelon écrivant pour le bonheur des peuples, et qu'elle lui ht chercher cette conception poétique, ces mœurs primitives, ces sociétés antiques si éloignées du tableau de l'Kurope moderne. Pourquoi d'ailleurs aurait-il voulu peindre Louis XIV sous les traits de l'imprudent Idoménée, ou du sacrilège Adraste, plutôt que sous l'image du grand et vertueux Sésostris?.. Mais non ; ces diverses images sont les jeux d'une imagination variée qui cherche à multii)lier d'intéressants contrastes ; aucune en particulier n'est le portrait du grand roi dont lerègnea formé la plus belle époque morale de l'Kurope moderne. (Vii.le.main, art. l'énelon, dans la Biographie universelle. )
2. La Harpe semble adopter ici l'opinion de Ramsay, d'après lequel le TêUniaque aurait été composé pour l'éducation du duc de Bourgogne. Mais « les historiens et les critiques sensés, dit M. (Jodefroy, ont compris (]u"un tel ouvrage ne pouvait être mis par un instituteur si prudent sous les yeux d'un prince adolescent. Xi ces hautes théories de gouvernement, ni ces fables d'une mythologie dangereuse ne convenaient à un prince qui n'avait |ias quinze ans quand son précepteur lui fut arraché. Une opinion qu'on a soutenue avec probabilité, c'est que l'énelon avait composé ce livre, si propre .\ prémunir son élève contre les doctrines du despotisme et contre les pièges de la volupté, dans l'intention de le lui présenter quand son intelligence serait pleinement formée, par exemple à l'époque de son mariage » — Hist. de la Pilt. fr. XVII^ siècle, Prosateurs.
Style qui flatte toujours l'oreille et ne la fatigue jamais, ces tournures nombreuses où se développent tous les secrets de l'harmonie périodique, et qui pourtant ne semblent être que les mouvements naturels de sa phrase et les accents de sa pensée ; cette diction toujours élégante et pure qui s'élève sans effort, qui se passionne sans affectation et sans recherche; ces formes antiques qui sembleraient ne pas appartenir à notre langue, et qui l'enrichissent sans la dénaturer ; enfin cette facilité charmante, l'un des plus beaux caractères du génie, qui produit de grandes choses sans travail, et qui s'épanche sans s'épuiser.
Quel genre de beautés ne se trouve pas dans le Téléiuagiie ? L'intérêt de la fable, l'art de la distribution, le choix des épisodes, la vérité des caractères.les scènes dramatiques et attendrissantes, les descriptions riches et pittoresques, et ces traits sublimes, qui, toujours placés à propos et jamais appelés de loin, transportent l'âme et ne l'étonnent pas.
I! avait formé son goût sur celui des anciens, c'està-dire que la trempe de son esprit se trouvait analogue à celle des meilleurs écrivains de la Grèce et de Rome; car l'étude et la méthode ne servent qu'à mettre nos sentiments en principes, et c'est toujours notre caractère qui anime notre style, et qui lui donne son empreinte. En observant de près quel est ce caractère dans l'auteur du Télévmque et dans ses illustres modèles, on trouvera que c'est une sensibilité exquise du cœur et des organes. Il ne faut pas se méprendre à ce mot. Ce n'est point cette chaleur apprêtée qui couvre d'expressions vives et de figures violentes des idées communes ou fausses, comme un acteur médiocre gesticule avec force et pousse de grands cris, sans être ému et sans émouvoir. La sensibilité dont je parle résulte à la fois d'une âme prompte à s'affecter, et d'un esprit prompt à apercevoir ; c'est celle qui, ne résistant point à l'impression des objets, les rend comme
elle les a reçus, sans songer à leur ajouter rien, mais aussi sans leur rien ôter ; qui, gardant les traces fidèles de ce qu'elle a éprouvé, se trouve toujours d'accord avec ce qu'ont éprouvé les autres, et leur raconte leurs sensations ; c'est elle qui laisse tomber une larme au moindre cri, au moindre accent de la nature, mais qui demeure l'œil sec à toutes les contorsions de l'art ; qui, dans ce qu'elle compose, donne aux lecteurs plus de plaisir qu'ils ne lui supposent de mérite, leur inspire plus d'intérêt que d'admiration, et, se rapprochant toujours d'eux, les attache toujours davantage ; c'est elle qui faisait les vers de Racine, qui prête tant de charmes aux tendresses de Tibulle, et même à la négligence de Chaulieu ; c'est elle enfin qui répandit sur les écrits de Fénelon des couleurs si douces et si aimables, et qui nous y rappelle sans cesse, comme nous sommes rappelés vers une société qui nouscharme, ou vers l'ami qui nous console.
Le discours qu'il prononça dans l'Académie, lorsqu'elle le reçut parmi ses membres ('), la lettre qu'il lui adressa sur la poésie,les Dialogues sur l Éloquence, sont autant de monuments de la plus belle littérature et de la critique la plus lumineuse. Il est impossible en les lisant de ne pas aimer les anciens, la poésie, les arts, et surtout de ne pas l'aimer lui-même. Mais cet amour qu'il inspire à ses lecteurs n'a-t-il pas un peu égaré ceux qui ont voulu regarder le Télémxqiie comme un poème épique ? C'est dans l'éloge même de Fénelon, c'est en invoquant ce nom cher et vénérable qui rappelle les principes de la vérité et du goût, qu'il faut repousser une erreur que sans doute il condamnerait lui-même. Ne confondons point les limites des arts, et I ressouvenons-nous que la prose n'est jamais la langue j du poète. Il suffit, pour la gloire de Fénelon, qu'elle puisse être celle du génie.