‹ L'Eloquence académiqueChapitre 62 sur 65 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Entre les avantages que Fénelon dut à la nature ou à la fortune, à peine faut-il compter celui de la naissance. Un homme tel que lui devait répandre sur ses ancêtres plus d'illustration qu'il n'en pouvait recevoir. Un hasard plus heureux peut-être, c'était d'être né dans un siècle où il pût prendre sa place. Cette âme douce et tendre, toute remplie de l'idée du bonheur que peuvent procurer aux nations policées les vertus sociales et les sacrifices de l'intérêt et des passions, se serait trouvée trop étrangère dans ces temps d'ignorance et de barbarie, où l'on ne connaissait de prééminence que la force qui opprime, ou la politique qui trompe. Sa

voix se fût perdue parmi les clameurs d'une multitude grossière, et dans le tumulte d'une cour orageuse. Ses talents eussent été méconnus ou ensevelis ; mais la nature le plaça dans un temps de lumière et de splendeur. Lorsque, après des études distinguées qui annonçaient déjà tout ce qu'il serait un jour, après les épreuves nécessaires pour être admis aux honneurs du sacerdoce, il parut à la cour de Louis XIV, la France était à son époque la plus brillante ; le trône s'élevait sur des trophées et ne foulait point les peuples. Le monarque, entouré de tous les arts, était digne de leurs hommages, et leur offrait son règne pour objet de leurs travaux. L'activité inquiète et bouillante du caractère français, longtemps nourrie de troubles et de discordes, semblait n'avoir plus pour aliment que le désir de plaire au héros couronné qui daignait encore être aimable. L'ivresse de ses succès et les aofréments de sa cour avaient subjugué cette nation sensible qui ne résiste ni aux grâces ni à la gloire. Les sentiments qu'il inspirait étaient portés jusqu'à un excès d'idolâtrie dont l'Europe même donnait l'excuse et l'exemple. Tout était soumis et se glorifiait de l'être ; il n'y avait plus de grandeur qu'au pied du trône, et l'adulation même avait pris l'air de la vérité et le langage du génie.

F"énelon, apportant au milieu de la cour la plus polie de l'univers des talents supérieurs, des mœurs douces, des vertus indulgentes, devait être accueilli par tout ce qui avait assez de mérite pour sentir le sien, et attirer les regards d'un maître à qui nulle espèce de mérite n'échappait. Dès l'âge de dix-neuf ans (') il s'était essayé dans le ministère de la paroleévangélique.et avait réussi après Bossuet et Bourdaloue. Ses succès même avaient été si brillants, que son oncle, le marquis de Fénelon, homme de moeurs sévères, et d'une probité respectée, craignit que le jeune apôtre ne se livrât trop aux impressions d'une gfloire mondaine, et l'obligea de se

renfermer dans les fonctions les plus obscures d'un état dont tous les devoirs sont également sacrés. Il fallut, dans l'âge où l'on est avide de succès et plein du sentiment de ses forces, que ce génie naissant ralentît son essor et descendit de sa hauteur. Cette première épreuve, qui était pénible, parut cependant ne pas coûter beaucoup à sa docilité naturelle. Il étudia tous les exercices de la religion et de la piété sous la conduite du supérieur de Saint-Sulpice (') ; mais ceux qui le voyaient obéir le jugèrent bientôt digne de commander. On crut pouvoir confier à sa jeunesse (') une place qui semblait demander de la maturité, celle de supérieur des Nouvelles Catholiques. C'était pour la plupart, de jeunes personnes arrachées à l'hérésie, et qu'il fallait affermir dans une croyance qui n'était pas celle de leurs pères. Pour cet emploi, sans doute, on ne pouvait mieux choisir. Là commencèrent à se développer les qualités apostoliques de Fénelon. C'est alors qu'il composa le Traité de l' Éducation des Filles, et celui du Miiiistère des Pasteurs, premières productions de sa plume. Le bruit de ses travaux vint jusqu'aux oreilles de Louis XIV, d'autant plus flatté de ce genre de succès, qu'il croyait sa gloire intéressée à effacer jusqu'aux derniers vestiges du calvinisme. C'est à regret, c'est en gémissant, que pour ne pas trahir la mémoire de Fénelon, je rappelle ici des violences odieuses (^) exercées contre des sujets paisi- „^ ^ ^

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