‹ L'Éloquence politique en GrèceChapitre 1 sur 31 · DE LA · texte numérisé non relu

DE LA

PREMIÈRK ÉDITION

« Ce qui distingue l'homme de l'animal et le Grec du Barbare, c'est la supériorité de l'intelligence et de la parole. » Isocrate aurait pu ajouter que le meilleur usage à faire de la parole est de l'appliquer à l'examen et à la défense des intérêts de la cité. L'éloquence politique a été l'un des éléments essentiels et l'une des gloires les moins contestées de la démocratie athénienne. Nous ne pouvions songer à l'étudier en détail dans ses divers développements. L'éloquence politique en Grèce, aux temps des invasions barbares et de la guerre du Péloponèse, n'a laissé aucun monument original. Il eût fallu en suivre la trace dans des documents de seconde main, interprètes quelquefois assez fidèles (chez Thucydide), mais rares et insuffisants. D'autre part, durant les quarante années qui s'écoulent entre la prise d'Athènes par Lysandre et l'apparition de Philippe aux abords de la Grèce (404-359), l'éloquence attique est surtout judiciaire; la politique ne s'y mêle qu'incidemment. Aussi, tout en profitant des lumières dont les souvenirs des premiers âges éclairent d'une manière générale l'histoire de l'éloquence politique, nous avons particulièrement retracé l'image de celle qui a illustré l'époque macédonienne. Démosthène et ses contemporains ne sont pas toute l'éloquence grecque, mais ils la représentent avec le plus d'éclat, à l'un des moments les plus pathétiques de la vie du monde grec.

Deux grandes personnalités éclipsent toutes les autres au milieu du quatrième siècle de l'histoire hellénique (362-336) : Philippe et Démosthène. Ils sont, avec le peuple athénien, les trois acteurs du drame national qui se déroule en Grèce. Nous

M l'MKrACF. F)l'. I.\ l'IU.MIKHK KDJTION.

avons trace'" le portrait du roi do Mac^'-doine et celui delaciK'; qu'il combat, (pliant à Déinosthènc, non œuvre politique et oratoire remplit cet ouvrage et l'anime. Il y paraît à tout moment comme acteur ou comme tf^-moin. Nous serions heureux que le lecteur eût autant de plaisir à ('•coûter ses d»'positions éloquentes que les héliastes en trouvaient à entendre lire par le greffier celles d'Homère et de Solon, de Sophocle et d'Euripide.

Nous avons cru pouvoir toucher à l'éloquence judiciaire d'Athènes sans manquer au titre de cet ouvrage. L'avocat et l'orateur politique sont si étroitement entrelacés chez les anciens, qu'il est fort malaisé, sinon impossible de les désunir. Les intérêts particuliers et les préoccupations politiques s'entrc-croisaient sans cesse dans des cités où l'homme privé ne se séparait guère du citoyen. Ainsi le barreau s'y transformait en arène politique; les passions qui agitaient l'assemblée du peuple pouvaient agiter aussi le tribunal. Les débats offraient alors le spectacle doublement intéressant d'antagonistes défendant leur vie ou leur honneur, en même temps qu'ils disputaient sur les affaires de l'État, délibération publique greffée sur un duel. Dans ces conditions, on n'est pas surpris d'entendre un consulaire, le prince de la tribune politique à Rome, déférer la primauté à l'éloquence judiciaire, la plus difficile peut-être des œuvres humaines, mais aussi la plus belle \— Un procès politique a été l'origine du chefd'œuvre oratoire de Cicéron, la MUonienne.

Une cause particulière cimentait à Athènes l'union des genres délibératif et judiciaire : le ministère public y était étendu au public entier. Le droit accordé, pour ne pas dire le devoir imposé à tout citoyen de poursuivre les crimes ou délits politiques, favorisait la confusion perpétuelle de la tribune et du barreau, en provoquant des accusations dont trop souvent l'intérêt privé s'armait au nom de l'intérêt de l'État. Les trois discours qui seuls nous restent d'Eschine sont trois plaidoyers politiques. En dehors des Phiîippiques

* In causarum contentionibus magnum est quoddam opas, atqne haud scio an de humanis operibus longe maximum. De oratore, II, 17.

PKKFACE DE LA PHEMIRRE EDITION. Vil

et des Olynthiennes, les plus belles harangues de Démosthène ^ sont mêlées, dans une mesure presque égale, de l'élément délibératif et du judiciaire. Ajoutez à cela qu'Athènes n'avait pas de juges spéciaux pour les diverses causes. Qu'il s'agît d'une revendication civile ou d'un débat politique^ le tribunal était toujours une partie plus ou moins considérable de la multitude athénienne, auditoire populaire dont l'orateur gouvernait l'esprit et maniait les passions à l'aide de procédés identiques. De là, chez les Attiques, l'affinité des mœurs oratoires de la tribune et du barreau, et la nécessité pour bien comprendre les orateurs politiques d'Athènes de voir à l'œuvre ses avocats.

Un témoin, pour défier les soupçons, doit n'être ni l'allié, ni le serviteur de la personne en cause. A ces conditions le tribunal des Lettres pourrait en ajouter une autre : celle de ne pas être son traducteur ou son critique. C'est une prévention assez commune de se passionner en faveur de l'écrivain qu'un long commerce sympathique s'est approprié ; l'exacte vérité pâtit quelquefois de cet excès de tendresse. Les grands noms ajoutent à cette affection intéressée un prestige qui favorise l'illusion. Sans doute, il ne faut point parler de si nobles personnages à la légère ; mais, si l'on doit le respect à leur gloire, on doit au lecteur toute la vérité, Nous croyons avoir étudié le roi de la tribune antique avec une vénération libre de partialité. Le citoyen, le politique, l'orateur sont assez forts en lui pour supporter le blâme auquel l'homme et le polémiste n'ont pas toujours échappé.

On a reproché à Brébœuf d'être plus Lucain que Lucain lui-même [Lucano Lucanior). Tel interprète de Démosthène, non satisfait sans doute de l'éloquence de l'original, y ajoute à sa manière. Par malheur, les Attiques n'étaient pas éloquents à la française : parer Démosthène, c'est le travestir; lui enfler la voix ne le rend pas moins méconnaissable. Où il a rappelé des torts^ le traducteur, avec la meilleure intention du monde, dénonce des forfaits. « Demeurez en repos, confiants et armés » devient : « Attendez sans bruit, l'épée à la main,

* Leptinienne, Midienne, Contre Aristocrate, Sur la Chersonèse, sur les prévarications de ï Ambassade, /Sur la Couronne.

\ III l'UI I AI i 1)1 I \ l'IiKMlKnK I IIIIION.

la conti.inco dans If cour. '■ - "■ Je parlfiai avec franchise; * (38t froid ; on y .su!)stituc : "• llien n'enchaînera ma langue ! «< Ces scrupules partent d'un hr)n naturel ; mais ils manquent h; hiit. A défaut de pavé, une tendresse indiscrète jette des fleurs ou des tropoH à ce colosse. Le plus grand service qu'un ami de I)émo.sthène ait à lui rendre, est de ne i)as chercher à l'ohliger de cette façon. Vous voulez que sa beauté ravisse V montrez-le simplement tel qu'il est. Vous lui épargnez ainsi les « calomnies " dont se plaignait Addison ', et vous vous dérobez vous-mêmes à l'application de l'adage : traduttore, traditore. Le traducteur doit être le premier auxiliaire du critique : un orateur ancien bien traduit est à demi commenté '. Démétrins de Phalère disait de l'éloquence qu'elle est, dans les Eltats libres, ce qu'est le fer dans un combat. Les républiques bien ordonnées ne connaissaient pas d'autre champ de bataille à l'intérieur que celui de la tribune, arène pacifique et féconde où la lutte s'engage entre les intelligences sur le terrain commun du dévouement à l'État. Au souvenir des conflits oratoires et sanglants du patriciat et des plébéiens aux temps réputés les plus beaux de la République romaine, l'auteur du Dialogue des orateurs accusait l'éloquence de vivre de séditions. La France libre et unie la nourrit d'aliments meilleurs. L'ère des séditions sociales ne s'ouvrira point pour elle ; et, grâce à la Constitution qui l'a faite sa propre souveraine, elle saura éviter les fautes qui l'obligeraient à s'armer du fer de la parole, comme l'Athènes de Démosthène, contre des ennemis étrangers. Plus heureuse est, de nos jours, la mission de la tribune française. Au sein de la paix, elle cherche avec passion, elle expose avec éclat les plus chers intérêts de la patrie. Aidée d'une puissante alliée, la presse, elle se fait, par la sagesse des pensées, l'éducatrice politique du peuple; par la dignité des sentiments, elle maintient haute l'âme de la France.

* « I bave been traduced in frencli. »

'^ Pour faciliter au lecteur le recours au texte, nous suivrons la collection grecque-latine de Didot dans sa pagination et dans le classement qu'elle donne des œuvres '^e Pén-'.octbène.

rÉLOQUENCE POLITIQUE EN GRÈCE

Page 1