CHAPITRE PREMIER
Au dix-septième siècle, alors que le discours public était presque borné à la chaire et au barreau, Fénelon relevait la toute-puissance de l'éloquence en Grèce. Aujourd'hui nos assemblées sont autre chose que des cérémonies : elles donnent de grands exemples de l'efficacité de l'éloquence, mais très éloignés encore des triomphes connus de l'antiquité grecque. Aussi est-il permis de partager, même de nos jours, l'admiration de l'auteur de la Lettre à l'Académie. L'éloquence n'exercera jamais chez nous la souveraineté dont elle jouissait à Athènes ; cela tient aux conditions toutes dilïérentes de la vie poUti(iue chez les modernes et les anciens.
Dès son berceau, la Grèce grandit et se fortifia à la chaude lumière de la liberté. Aussi longtemps que dura son indépendance, elle vécut de la vie publique du Pnyx et de l'Agora. Dans les assemblées populaires où la nation se réunissait pour délibérer, l'éloquence était naturellement appelée à jouer un rôle prépondérant. La politique s'y faisait à ciel ouvert ; chacune
2 l/F^LOgiENCK l'OMTIorK EN OHfXE.
(ie ses (lélil)érations était comme un drame joué par des milliers d'acteurs donl les jjassions et les voles d«'îjK'ndai«'iit d«!S luaitiL's d(; la tribune. Au rnili(ni de cités déin()crati(jues jalouses à bon droit de se gouverner elles-mêmes et de voir clair dans leurs alîaires. « tous peuvent tout » selon le mot de Tacite ; c'est le plus grand nombre (jui décide sans appel des questions les plus graves, du choix des alliances, de la paix ou de lii guerre. (Je la vie ou de la mort des vaincus. « Dans un état déniocraliqae, dit Escliine. l'honinif •pricé est roi par la loi et le suffrage. » Parfois un grainl citoyen parait être le roi de la cité : mais cette royauté fragile tient a la faveui- du peuple : le peuple l'a élevée, le peuple a son gré la renverse selon l'alfection du moment. Quel allié aidera l'homme d'État à conserver la confiance de la cité dont il se fait obéir? l'éloquence. Aux temps anciens, dit Aristote {Politique, VIII, 4), les usurpateurs acceptés de la multitude étaient des généraux. Car alors l'épée était plus habilement maniée et plus puissante que la parole : « mais de nos jours, grâce aux progrès de l'éloquence, il suffit de savoir bien parler pour arriver à être chef du peuple. Les orateurs n'usurpent pas, à cause de leur ignorance militaire, ou du moins la chose est fort rare. » Ainsi chez les Grecs la multitude était maîtresse de toute chose, et la parole était maîtresse de la multitude.
Cette force de l'éloquence provoquait des effets surprenants. L'armée athénienne est aux mains des Siciliens vainqueurs. Dioclès, orateur populaire, conseille de faire périr les généraux, de vendre ou jeter les soldats aux carrières : les Syracusains applaudissent à ces rigueurs. Un citoyen, Nicolaos (pourtant la guerre a moissonné ses deux fils), exhorte les vain-
queurs à la clémence : le peuple ému va pardonner. Gylippe, général Spartiate, alarmé de cette faiblesse impolitique, parle à son tour ; la multitude exaspérée vote le supplice. Un jour, à Athènes, les Mityléniens jévoltés sont condamnés en masse à périr, sur l'avis de Cléon ; le lendemain, Diodote fait rougir le peuple de cette barbarie imprudente et les Mityléniens sont épargnés. L'éloquence régnait encore dans les assemblées amphictyoniques, sorte de conciles ou d'Étals généraux de la Grèce, où s'agitaient les intérêts, pour ne pas dire les débals politiques et religieux, de la famille hellénique. Ainsi la parole était le grand ressort de la société grecque.
Dès l'origine, l'éloquence a fleuri en Grèce sans efforts ni étude, comme dans son terrain le mieux approprié. Cette spontanéité a été le fruit des qualités natives de la race hellénique ; les mœurs et les institutions l'ont nourrie et portée à sa pleine maturité. Sensibilité, imagination vive, souplesse et délicatesse des oi'ganes, sympathie communicative, rien n'a manqué aux Hellènes pour rencontrer, sans recherche, le talent de la parole. Le Grec est né parleur (^pTjtwp), et le milieu social où il a vécu, dès les temps héroïques, l'a obligé à l'être avec une force convaincante et persuasive.
Dans son Théâtre des rhéteurs (1620), le père Cressolius, de la Compagnie de Jésus, s'empare d'un vers de l'Odyssée (XIX, 179) pour faire remonter l'art de la parole non pas au déluge de Deucalion, mais au delà, au père de Deucalion, Minos, devenu sage profond et sophiste consommé, grâce aux leçons puisées dans les conversations de Jupiter. Sans remonter si haut, l'ingénieux érudit aurait pu se contenter de rapi< peler le trait de Pelée confiant Achille à Phénix pour
4 i/klo^iknck l'OM'rrgi fc en (;RKr:R.
;i|)|M(^ii(lr<; tl«' lui " ;i |)iiil«'i- «'l à agir: » ou les vers (le I lliadt; (IX. KKW: W. i83j où sont meiilionnées les joutes oratoires aiiX(jiielles se plaisait la jf'unesse achéeniie. (lotte double influence dos dons naturels ot des niceurs parait nianilosto dans Ilomf'M'O. Laléodalité liéroï(pie y témoigne d'inclinations démocratiques où se dessinent les futures institutions du gouvernement j)()pulaire. J.os orateurs poi'te-conseils (pooXYf<:y,ooO y annoncent les conseillers et ministres ordinaires d'Atliénes: même on y voit poindre le sycoplianto démagogue avec Thersite. Image des assemlilées do roiympe. où les dieux se haranguent dans l'espoir de mieux s'entendre, le conseil des chefs (pa'îtXsiç) délibère sur les intérêts publics, et l'assemblée du peuple (Xadç) ouvre à l'éloquence un champ plus vaste où la gloire s'acquiert égale à celle des combats. Achille est le premier héros de l'Iliade, le second est Uhsse: la lance du lils de ïhétis est la plus décisive à l'action: la parole du lîls de Sisyphe est la plus utile au conseil. Orateur irrésistible, sa voix est puissante, .ses paroles pressées et fortes renversent, entraînent comme un ouragan de neige. Grâce k lui. rélo«|uence. comme le javelot d'Achille, peut guérir les maux qu'elle a faits : le second chant de l'Iliade (vers 144 et suiv.) en offre un exemple mémorable. — En dehors de la vie politique, quelle part n'est pas faite à l'éloijuence dans le drame de l'Iliade, tout plein de passions promptes à s'exhaler, d'impétuosités à contenir, de résistances à vaincre ! Si les Immortels y rient à pleine gorge, les rois s'y injurient de même. A grand' peine Nestor calme les tempêtes de ce Parlement orageux. Ici, la colère obstinée d'Achille provoque des supplications éloquentes: là, les larmes du vieux Priam mouillent les mains teintes du sang du dernier
de ses fils ; ailleurs, la tendresse d'Andromaque voudrait désarmer la valeur imprudente de son époux : inspirations pathétiques, que le drame et l'éloquence n'ont pas encore surpassées.
La puissance de la parole et l'importance de son rôle dès les temps homériques expli(}uent le soin du poète à marquer les caractères, même les attitudes diverses de ses orateurs. Elles justifient aussi ces vers significatifs de l'Odyssée (VIII. 167) : « Les dieux n'accordent pas à tous les hommes leurs dons aimables, les avantages du corps, la sagesse, l'éloijuence ; tel a l'extérieur chétif. mais un dieu couronne ses paroles de beauté ; à sa vue le peuple est charmé ; il s'énonce avec une assurance douce et modeste : il domine l'assemblée. S'il traverse la ville, on le contemple comme une divinité. »
Le pouvoir et la nécessité de l'éloquence s'accrurent à mesure que l'esprit de féodalité aristocratique des premiers âges Ht place aux institutions démocratiques, et par suite celle des races grecques qui devait s'attacher le plus passionnément au gouvernement libre, devait aussi voir le mieux fleurir chez elle l'art de la parole. Ce privilège fut celui de la famille ionienne établie en Attique et devint le trésor d'Athènes (Biiitus, 13). Ce don singulier était-il attaché au ciel même de l'Attique et le signe d'un lien mystérieux entre la nature du pays et l'esprit des habitants? « A peine sortie du Pirée. l'éloquence parcourut toutes les iles et voyagea dans l'Asie entière: mais, imprégnée des mœurs étrangères, elle perdit cette diction pure et saine apportée de l'Attique et oublia presque la langue maternelle » (Oi-ator, 8). L'éloquence en Orient, même à Rhodes, désapprit les qualités puisées au sol natal, et Athènes demeura le séjour privilégié, la terre classique du talent de la parole.
(y l.'l l.ogi ï'.M.l. l'Ol. 11191 K K> (,HKCK.
OXU' [)n''(lil»Mtioii (!<• l'«''l(H)ijonce pour l;i «iU' '!•• Mi nerve s'('xi)li(iiir* aussi j),'ir le iinrucXôre des institutions atliénieniies. A Rome, non contents d'avoir mis la main sur l'histoire, transformée ;i l'origine en une sorte de magistrature pontificale et gardienne partiale des titres de gloire et des privilèges de leur ordre, les patriciens s'étaient réservé le monopole dp la connaissance des lois et des formules de la procédure : attaqué en justice, le client plébéien était ii la merci de son patron. A Athènes, rien de semblable à cette tutelle abusive. La loi de Solon voulait que tout citoyen devant les tribunaux fût apte à soutenir son droit i)ar la parole, comme par les armes sur le champ de bataille. Elle le contraignait à chercher dans la pratique du discours public une garantie nouvelle de son* indépendance, un gage de sa dignité. <' S'il est honteux, dit Aristote (Rhétorique I. \), de ne pouvoir se défendre de son corps, il serait étrange qu'il ne le fût point de ne pouvoir se défendre de la parole, qui est le propre de l'homme bien plutôt que l'usage des facultés corporelles. » Pénétrée de cet esprit de liberté démocrati(iue et d'initiative personnelle, la constitution de Solon avait donné cà la vie politique et à la parole un essor que l'autorité des Pisistratides put tempérer, mais non détruire. Les quatre classes censitaires établies par le législateur formaient l'assemblée du peuple et fournissaient aux tribunaux les juges ou héliastes. Ainsi tous les citoyens, riches et pauvres, étaient admis, avec les archontes et l'aréopage, au partage de la souveraineté et à l'examen des alîaires publiques. Les personnages considérables étaient obligés de donner leur avis motivé dans les assemblées. A l'ouverture de la séance, le héraut demandait à haute voix : « Qui des citoyens au-dessus de cinquante
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ans veut prendre la parole? » La « très belle et très sage » obligation des cinquante ans révolus, regrettée par Eschine, tomba bientôt en désuétude, et le droit pour tous de traiter les affaires h la tribune se développa tous les jours avec les progrès de la liberté et l'agrandissement de la cité*.
Les réformes démocratiques apportées par le chef des Alcméonides, Clisthène, à la constitution de Solon, après l'expulsion délinitive des Pisistratides, imprimèrent à l'activité politique d'Athènes un mouvement décisif qui élevait l'âme de la cité et la mission de l'éloquence. Dès lors la liberté rendait Athènes capable de concevoir, d'exécuter de grandes choses et aussi de les bien dire ^ Le crédit, le pouvoir sont assurés plus que jamais, non au plus riche ou au plus noble, mais au plus capable de discours persuasifs.
^ « Les lois ordonnent à Yorateur et au stratège qui veut avoir du crédit auprès du peuple d'avoir des enfants conformément à la loi, de posséder un bien-fonds sur le territoire et de ne prétendre k diriger le peuple qu'après avoir donné tous les gages légitimes » (Dinarque, Contre Démosthène, Didot, p. 166, § 71). — Plutarque (De l'amour des enfants) attribue à Lycurgue et à Solon une loi contre les célibataires, loi en vigueur à Sparte, mais dont l'application k Athènes n'a pas laissé de trace dans les orateurs attiques. Cette obligation d'être marié, père et propriétaire (condition réclamée jadis par les théoriciens du pays légal), est peu conforme à l'esprit de liberté tolérante des Athéniens. Les célibataires, se dérobant au détriment de la Cité à « l'impôt le plus continu et le plus coûteux de tous » au sentiment d'Isocrate, pouvaient y être moins considérés; on plaçait sur leur tombeau une figure symbolique particulière (Xcurpocpopoç) ; mais la loi respectait envers eux le principe fondamental de l'égalité des droits des citoyens.
• Aristote, Politique HT, 1 ; VIII, 2 ; Hérodote, V, 78, 91 ; Grote, Histoire de la Grèce, IV, 107 ; V, 35S ; VH, 338.
I.i's niîiKisIrals, devenus responsables, comparais.>eiii :iii lriltiiri;il du i)('ii|)le; leurs redditions de conipt»* l'initiont ;i l'adiiiiFiistration, à la jurisprudence; elle> l'exercent aux drliats contradictoires. Les Atliénien> d'alors ne connaissent pas d'autre école d'élorpjence (jiKi le Pnyx. C'est, il est vrai, et de beaucoup la meilleure.
Les guerres inédicpies. à cet égard comme à plusieurs autres. (Jonnérent à Atbénes une impulsion vi goureuse. Les maux de l'invasion étrang<''re sont (juel- (jiiefois compensés par des bienfaits que l'ennemi apporte avec lui sans le savoir. A l'ambition coik] livrante des rois de Perse, Atbènes (pour ne rien dire de l'union momentanée de pres(iue toute la familb' lielléni(jue) dut l'apaisement de ses livalités domestiques, la puissance maritime destinée à demeurer sa force caractéristiipie et dominante. Dès lors elle pouvait entonner son Rule, Britannia, the waros; sa vocation maritime était décidée. Le mouvement démocratique né forcément du mélange de toutes les classes sur les navires, fragile et dernier espoir de l'Etat; la recrudescence de ce sentiment d'égalité si vif de tout temps cliez les Athéniens, mais encore développé par des épreuves et des victoires communes; l'épanouissement de l'autorité d'Athènes, maîtresse de l'hégémonie par droit de conquête morale, et devenue le centre politique et intellectuel du monde hellénique: cette exaltation méritée de la patrie des Miltiade, des Thémistocle et des Cimon, âme de la patrie commune, imprimaient une secousse féconde au génie d'Athènes et préparaient le siècle de Périclès.
Dès lors il fallut élargir la constitution de Clisthène. en vigueur depuis près de trente ans. Des quatre classes établies par Solon. maintenues par Clisthène, les
trois premières donnaient seules accès aux magistratures. La force du courant démocratique fut tel, après l'expulsion des barbares, qu'un homme peu suspect de démagogie, Aristide, proposa le premier d'étendre l'éligibilité à tous les citoyens indistinctement. Cette reconnaissance de l'égalité des droits fut consacrée par l'établissement du tirage au sort pour toutes les charges, sauf celle de stratège. Tous les Athéniens sortis à leur honneur de l'épreuve de la dokimasia, sorte d'enquête préalable sur la moralité et la capacité, pouvaient être appelés par la fève impartiale aux plus hautes dignités, celles de sénateur, d'archonte*. Cette réforme, très favorable à l'extension du gouvernement populaire, l'était aussi k l'éloquence : elle obligeait à l'exercice de la parole toutes les classes des citoyens, même cette multitude marine (selon l'expression légèrement dédaigneuse d'Aristote) qui, à Salamine, avait sauvé l'État et assis la démocratie
* Le tirage au sort, raillé par Socrate {Mémorables, I, 2), est aux yeux d'Aristote le caractère essentiel du gouvernement populaire; Politique, VIIÎ, 1. Montesquieu est aussi favorable à ce mode de nomination ; Esprit des Lois, II, 2. Ce procédé égalitaire simplifie merveilleusement la loi électorale. La Rome républicaine armée de toutes pièces et faible contre la brigue, la t\ome impériale avec ses candidats officiels, auraient pu maintes fois envier à Athènes ses candidats du Hasard. « A Hérée, on abandonna la voix de l'élection pour celle du sort : l'élection n'avait jamais amené que des intrigants au pouvoir. » Politique, VIII, 2. Un client de Démosthène, Euxithée, se plaint de l'opération électorale qui l'a exclu de son canton. « Nous étions dans les ténèbres ; Eubulide remit à chacun de ses complices deux ou trois bulletins... il n'y avait pas plus de trente votants, et dans l'urne le nombre des bulletins dépassa soixante : jugez de notre étonnement! » (Contre Eubulide).
10 ].'h\].iUj\'V.Sr.V. V()]A]\(j\'K EN GHÈCE.
sur (l<*s IoikIciim'IiIs iiidcstiiictibles ;« trnitr» ;iiilrf' forco qu'à la (l«''ino(:?-;iti«* inr'mo.
Une (les fonctions publijiues les plus considérables îï Athènes, sans aucun caract('Te administratif ni pouvoir spécial, était celle d'orateur. Les orateurs d'Athènes étaient les ministres sans portefeuille de la Cité. Or ces ministres, non pas élus, ni même désignés par le sort, mais redevables de leur investiture à eux seuls, et s'instituant les conseillers du peuple de par leur ambition ou leur talent, étaient loin de descendre tous de familles d'eupatrides. Cléon était corroyeur, Hyperbolos lampiste. Cléophon facteur de lyres, Eucrate marchand d'étoupes, Lysiclés marchand de bestiaux; Isocrate était fils de luthier, Démosthène d'armurier, Iphicrate de cordonnier, Pythéas de meunier, Eschine d'un desservant de maître d'école; Démade, fils de matelot, fut d'abord matelot lui-même. La participation des artisans les plus modestes au gouvernement d'Athènes ne doit inspirer ni surprise ni défiance: les emplois ne semblent pas en avoir été plus mal remplis. « Dans les gouvernements despotiques où l'on abuse également de l'honneur, des postes et des rangs, on fait indifféremment d'un prince un goujat, et d'un goujat un prince*. » Il n'y avait pas de goujats à Athènes, ni de sots. Le niveau de la culture intellectuelle était plus égal dans les cités grecques que dans nos sociétés modernes, et les Athéniens en particulier, doués d'aptitudes très diverses, étaient propres à tout''. Nul n'était étonné en Grèce de voir un coureur
* Esprit des Lois, V, 19.
' Leur souplesse, £Ù-px^£>.îa, leur permettait de tout faire « avec grâce, » y-éra. yapÎTwv, sans jamais avoir à forcer leur talent. Thucydide, II, 41. Le sophiste Hippias d'Élis est un type curieux à cet égard (Platon, Secotid Hippias). Cf. Ju vénal, Satires, III, 74.
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(Diodore). chargé d'ambassade: un comédien (Aristodéme), diplomate; un cordonnier, publiciste politique (Simon, ami de Socrate). Laissons les historiens et les poètes comiques se faire les échos des l'ancunes aristocratiques et railler ces orateurs hommes d'État « élevés sur le marché. » La constitution qui permettait aux diverses couches sociales de se mêler en une seule, et donnait au plus humble le droit de s'élever à la tête du gouvernement par l'ascendant du mérite ou de la parole, était certainement la plus favorable non seulement à la culture de l'élofpience, mais à l'expansion des énergies individuelles, la vraie force d'un État. « Dans la guerre, dit Aristote, d'étroits canaux à franchir suffisent à rompre les phalanges; dans l'État la moindre démarcation (contraire à la fusion des classes) peut engendi'er la discorde. » Athènes avait nivelé le sol politique et comblé les fondrières où la paix sociale trébuche parfois.
Périclôs et Éphialte achevèrent l'œuvre de Selon, de Clisthène et de Salamine. Ils réorganisèrent les tribunaux (dicasteria) sur des bases très larges et, pour parler le français d'Amyot, « se rangèrent à la ligue du menu populaire, préférant la multitude de la commune pauvre au petit nombre des nobles et des riches. » Les archontes et l'aréopage, jadis investis du pouvoir judiciaire, civil et criminel, en furent presque entièrement dépouillés en faveur des tribunaux populaires où siégeaient des jurés désignés par le sort, au nombre de six mille par an. L'exercice assidu des droits politiques exige des loisirs et une certaine aisance. Les juges reçurent un salaire quotidien de deux oboles, élevé par Cléon à trois (environ 45 centimes). C'était un moyen d'attirer les classes pauvres aux tribunaux et d'y faire prévaloir les in-
12 l.'l'.IJiOlKNCE l'OllIlolK KN (JJKCK.
Iliu'nces (h'îrnocratiqijos. \.es dic(i)(te.s n'avaient pas seiilomont à se prononror sur iino (pjfstion do fait commo les jurys modernes. Tnais à jujrrT les (jiipstions rledroit. Et l'on |)pns(' si cllos étaient nombreuses an sein d'une cité élue, depuis la victoire de Micale (479). directrice de la Confédération deDélos, et abondamment pourvue de causes à démêler par les intérêts mnltifiles de ses sujets et alliés. Est-il surj)renant (jue. transformée ainsi on cour de justice de la Grèce ionienne et des îles , Athènes soit devenue le grand foyer de l'élo- (luence, et comme un immense marché richement approvisionné d'idées et de discours ' ?
A cet égard, les dispositions naturelles avaient singulièrement aidé les institutions. Périclès loue les Athéniens de ne pas croire, à rexemi)Ie des Spartiates, que les discours nuisent à l'action. Dans un panégyrique d'Athènes, devant les tombes des guerriers morts pour la patrie, le grave orateui ne pouvait user de la franchise de Cléon. Ce favori du peuple le gourmande sans ménagement dans Thucydide. 11 ne traite pas ses auditeurs de gobe-motiches avec le sans-façon d'Aristophane, mais il fait pressentir les fortes réprimandes des Philippiqites. Les Athéniens, disputeurs subtils, font parade volontiers de leur dextérité aux passes oratoires : «.... Dominés par le plaisir des oreilles, vous ressemblez à des spectateurs assis pour entendre des sophistes, plutôt (ju'à des citoyens délibérant sur les intérêts de l'État. » Cléon manpie ici l'excès de leurs qualités mais il laisse entrevoir le prix des qualités mêmes : les Athéniens, esprits vifs, impressionnables, sont naturellement diserts et très sensibles aux beautés oratoires : ils sont nés pour l'éloquence et se laissent gouverner par elle.
* "Ep-Trcpta Xc'^wv, familièrement foire aux idées, halle aux discours.
Nous avons suivi les progrès coi relatifs de la constitution politique et de l'éloquence à Athènes, puis signalé les ressources qu'elle y trouvait dans les institutions et les dispositions natives. Le moment est venu de déterminer la transformation de l'éloquence parlée, non encore littéraire, en éloquence écrite et savante, et les développements que lui donna l'art des rhéteurs et des logographes.
Les trois âges de réloquence attique. — Durant plusieurs siècles après l'âge homérique, la prose se borna à offrir un instrumentaux relations sociales des Grecs, sans réussir à supplanter la poésie comme langage littéraire. VoiLà i)ourquoi l'éloquence se rencontre d'abord et uniquement chez les poètes. Au temps des premiers historiens du cinquième siècle (Hécatée de Milet), la prose s'élève à son tour à la dignité d'élément scientifique et littéraire. De même l'éloquence fut d'abord employée naïvement, sans calculs oratoires, comme un agent naturel de défense et d'attaque, au milieu des accidents variés de la vie civile et politique des Grecs: puis elle devint un art pratiqué sciemment, avec une notion réfléchie de ses éléments, de ses règles, de ses effets. Sans nul doute, l'éloquence a eu des représentants avant le commencement du cinquième siècle, mais elle attendit des maîtres jusqu'au temps de Périclès ; exercée longtemps auparavant, elle fut cultivée et enseignée seulement à cette époque. Après les guerres médiques et durant la guerre du Péloponèse, la rhétorique s'allie à l'éloquence ; la sophistique la seconde et quelquefois la corrompt; dans la période macédonienne, pourvue des armes accumulées par les âges dans son arsenal, tout entière à la j)assion. à l'action, elle produit ses pins beaux chefs-d'œuvie.
14 I, Kr.Ogl'ENCK iMillligiR K\ GRF.CK.
Ainsi trois ;ij(fts |)rin(i()Hiix sedétaclieni : !•* premier est relui do, rrmcifnnc f''lor|iiftnre |)oliti(jii<; avor Aristiflo. Th/'oiistocle, IV'ricIrs : le sorond nous la rnontif tantôt aux mains des héritiers de l'ériclès. |)olili(jue> peu irr(^4)rochal)les. mais orateurs encore fidèles en général aux anciennes traditions; tantôt professée et pnitifpiée par des artistes hommes du métier, sophistes et logographes, s'enrichissantde leur savoir et de leur talent; le troisième âge est celui de sa maturité accomplie et de ses plus éclatants triomphes, avec Démade. Lycurgue, Hypéride, Eschine et Démosthéne. Elh* semhle alors avoir négligé la plume poiir saisir le glaive et jeter toute sa science, toutes ses énergies dans la mêlée du temps.
L'éloquence cultivée a été tardive en Grèce: Cicéron a été frappé de la lenteur de cet enfantement. La Grèce, dit-il, est passionnée pour l'éloquence, elle y excelle depuis longtemps; cependant les autres arts y sont encore plus anciens; elle les a perfectionnés bien avant d'avoir tourné son étude vers ce bel art do la parole. L'auteur dnBiiUus explique cet essor tardif de l'éloquence par les difficultés exceptionnelles dont elle est entravée, i^em unam omnium di/licillimam. A cette raison il aurait pu en joindre une autre. En Grèce, les beaux-arts ont paru à leur tour, selon l'ordre de succession naturelle, comme chez l'homme se produisent les phénomènes attachés aux diverses périodes de la vie. D'abord elle vit éclore l'hymne religieuse, et l'épopée qui pendant plus d'un siècle règne en souveraine sur le monde hellénique : puis la poésie didactique, la poésie lyrique sous ses formes variées, puis le drame. Quand l'inspiration poétique qui avait animé le septième et le sixième siècle commença de s'affaiblir, la prose naquit, et avec elle l'histoire, l'éloquence, la philosophie.
Ainsi le génie grec parcourait, et avec quel éclat! le cercle de ses productions intellectuelles par une suite normale d'enfantements réguliers, et avec un enchaînement logique, signe manifeste de générations spontanées. A Rome, au contraire, où la Grèce proposait à l'imitation tardive des rudes fils du Latium maints chefs-d'œuvre dans tous les genres à la fois, la production des œuvres littéraires, durant les premiers siècles, fut entachée d'une sorte de confusion et de pêle-mêle*. En présence de tant de heaux fruits nés des diverses saisons du génie grec, le traducteur romain, embarrassé du choix, encombré de richesses, s'emparait avec avidité, selon la fantaisie ou les prédilections de son appétit, des trésors étalés devant lui. De là des reproductions parfois artificielles, des grefi'es capricieuses tentées, au gré de chacun, sur des plants originaux, redevables d'une partie de leur sève à cette loi de la progression des êtres si bien décrite déjà par Aristote dans son Histoire des animaux, et que le génie humain, abandonné à sa force créatrice, suit avec la fidélité de la nature.
Venue à son heure (ce fut celle de l'avènement de la prose), l'éloquence en Grèce a suivi dans ses développements les évolutions successives de la cité. Il n'en pouvait être autrement. Les arts des Grecs ont toujours été unis intimement à la vie pratique; leurs œuvres, appropriées à un but. Cette appropriation était à leurs yeux une qualité essentielle; ils sont allés parfois jusqu'à en faire un élément de beauté, confon-
* Ennius, pour ne citer qu'un exemple, emprunte à la Grèce des tragédies, des comédies, un poème philosophique {Epicharme)j un traité sceptique en prose (Évhémère), et un poème de gastronomie didactique (Phagétiques). L'ensemble de son œuvre est une satura véritable.
ir. i.'ki.omi r.Nci: l'oiiiiniK i:n (.ukck.
(lant par là le beau et l'utile •. Ainsi, disait Sorrate, un corps, un ('Mlidce, une cuirasse, un objet riuelr,on(pie, n'est beau (jue dans la mesure où il s'arromniode à sa lin. à son usage, (le mérite d'appropriation exigé des arts plastirpies devait ^tre. à plus forte raison, imposé à l'élorpience, instrument indispensable de la vie civile et politique des Grecs, sans cesse maniée comme un objet de premiéi'e nécessité, et, pour cette raison m(*me, modifiée selon les caractères et les besoins du temps : arme d'abord unie, où le poids et le trancbant seuls importent, puis « fleuret d'escrime,» épée de luxe façonnée avec art pour la montre, ou babilement ajustée par les logograplies à. la main de celui qui la leur a commandée; enfin, glaive à la fois splendide et meurtrier : ses sobres ornements n'en ont pas émoussé le fil, il jette à la face de Philippe d'incomparables éclairs.
Première période. — Indiquons les caractères principaux et les représentants les plus illustres des trois âges de l'éloquence grecque. Thémistocle, le plus grand homme d'Athènes avant Périclès, fut aussi un orateur puissant. Il fit la grandeur de sa patrie en obtenant de son héroïsme le sacrifice de foyers laissés en proie aux Barbares pour voguer virilement vers l'inconnu de l'avenir. Une telle victoire, remportée sur les résistances naturelles de l'intérêt privé, dépasse celle de l'orateur romain forçant les tribus à renoncer à la loi agraire appelée à les nourrir; elle justifie et au delà l'éloge de Lysias : « Thémistocle était très capable de parler, de concevoir et d'agir. »
* Mémorables, III, 8, 10 ; IV, 6. Cf. Aristote, Rhétorique^ I,
5 ; curieuse détiiiition de la beauté.
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Quels éUiieiit les caractères de son éloquence ? sans doute ceux que Cicéron reconnaît à l'ancienne école, la précision et la simplicité, la pointe pénétrante, la rapidité, l'abondance des idées plutôt que des expressions.
Périclès est le type le plus achevé de cette école, orateur « presque parfait, » dit l'auteur du Brutns. Cet éloge est confirmé par les trois discours que Thucydide met en sa bouche, trilogie admirable, pleine (le l'âme d'un grand citoyen digne d'avoir gouverné pendant prés de quarante ans le peuple le plus déliant du mérite, le plus jaloux de sa liberté. Tel n'eût pas été Périclès s'il avait été l'élève de l'un de ces rhéteurs qui « enseignaient à criailler (latrare) à la clepsydre; » il eut d'autres maîtres. Le premier, Périclès appela la science à son aide, mais la science des choses, non des mots. Deux philosophes le formèrent, Zenon d'Élée, dialecticien consommé, et surtout Anaxagore de Clazomène, appelé par ses contemporains l'Intelligence, parce que le premier il l'avait vue dans l'univers et en avait fait le premier élément du Cosmos, ordonné et embelli par elle. Ces deux esprits, éminents par leur subtilité pénétrante ou leur élévation, avaient été. bien plutôt que le musicien lettré Damon (n'en déplaise à Isocrate), les Chirons pères nourriciers de cet Achille. Il y parut au suc, à la moelle de ses discours. Son argumentation, simple et forte, est celle de la vérité, relevée par l'élévation sentencieuse des pensées, par la vivacité pittoresque ou la complexité profonde de l'expression. Sa familiarité noble s'allie à un relief énergique, éclate par intervalles en traits saisissants comme des éclairs. A la force logique s'unit chez lui l'émotion concentrée qui nait des hautes conceptions, des sentiments magnanimes : éloquence
\x i,'i.i,o(^i i.MK roi.ijKji i: ï\ (.ni-.cK.
l/rarr doril N* jioids irrésistible incline les volontés invirnihlernent. Pleine de giandenr imposante dans sa sobriété, elle laisse l'impression d'un temple dorien. Périclès sait trouvera |)ropos des images riantes, parfois j)i(jiiantes *: mais ce sont là des sourires passa- </cv^. M est fort éloigné des jzaietés de l'urbanité romaines; tout en lui resjjire l'austérité. Son extérieur est sévère (!omme son discours, sa démarche tranquille, le son de sa voix toujours égal; dans le geste et le maintien, il garde une mesure que la chaleur la plus véhémente ne saurait altérer. Périclès est à cet égard l'image fidèle rte l'art grec, presque toujours mesuré dans ses intentions les plus énergiques. Ce n'est pas de lui qu'un rival aurait pu dire : '^ Eh ! que serait-ce si vous aviez entendu rugir le lion môme ? » Immobile , comme Homère dépeint Ulysse le sceptre à la main, par la seule force de la parole et sans acton, il imprime le respect. « la terreur. » Ces témoignages, empruntés aux anciens, doivent prévenir toute méprise sur le sens véritable des traits souvent cités d'Eupolis et d'Aristophane. Quand ces deux comiques parlent des éclairs, du tonnerre de Périclès à la tribune, ils veulent exprimer non pas une véhémence aux bruyants éclats, ni de grands mouvements oratoires d'une impétuosité fulgurante, mais l'admiration craintive qu'inspire à la multitude une éloquence
^ Il disait d'Egine, île rivale, située en face du Pirée : < Il faut enlever cette tache de l'œil du Pirée. » Il comparaît les Samiens subissant le joug d'Athènes à contre-cœur « aux petits enfants qui, tout en pleurant, mangent leur purée. > Une de ses oraisons funèbres renfermait ce trait gracieux et touchant : « La République privée de la jeunesse moissonnée par la guerre, c'est l'année dépouillée de son printemps. » Aristote, Rhétorique, III, 4, 10,
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sereine où semble reluire la majesté redoutable du maître de l'Olympe.
Périclès, liomme d'État et non orateur de profession, n'écrivait pas ses discours. Comme Aristide, Tbémistocle et les anciens orateurs, il improvisait après une forte méditation. L'impression en était à la fois immédiate et durable : « il laissait l'aiguillon dans l'esprit des auditeurs. » Mais si puissante que fut sa voix, à peine l'antiquité nous en a-t-elle transmis de faibles échos. Ni Périclès ni ses contemporains n'avaient songé à recueillir de si belles harangues; quel- (]ues traits seulement de ces chefs-d'œuvre ont été sauvés de l'oubli. Ce sont comme des grains détachés du marbre éloquent (jue Périclès façonnait d'inspiration , sans préoccupation littéraire. Mais la statue même, où est-elle? Les contemporains l'ont vue apparaître un jour, sa majesté les a touchés, ils ont obéi à ses ordres et ils l'ont laissée s'évanouir. D'où vient que les auteurs ou les témoins des chefs-d'œuvre de l'ancienne école attique nous aient privés de la contemplation de ces ouvrages ? A leurs yeux, l'objet en était tout pratique. L'éloquence politique leur semblait destinée à la seule action, non à l'admiration des lecteurs de l'avenir. La sténographie était peut-être connue dès cette époque; nul. en tout cas, ne songeait à s'en servir. Périclès parlait pour la dignité ou le salut de la cité; peu lui importait d'écrire à toujours; et cependant (luelle devait être cette éloquence, si forte et si belle encore, à demi dissimulée sous le voile de l'historien son interprète !
Deuxième période. — Ce désintéressement, maudit des lettrés, dura jusqu'à Antiphon (479-412), auteur du premier discours écrit, innovation favorable au
20 |/kI-(>(jI KN(,K l'(M,lllglK K\ i.HKCK.
[M'ilrclionnfniont «1»' r»'»lo(|i)»Mi<M». I/A^rt» <lo IN'TJrUvs îivjiit ignoré los (hn<'I()|»ji<'riM'rits ahorKJanls. Ips ptTfts (In style dans la sliiictiir»' du discours. Le joui' <»ii los ornleiirs aspirf^rent à iii f,doire d'écrivains, lïdocjiience s'enrichit de moyens précieux. La plume, dit Cicéron. est une excellente mnitresse d'éloquence : .S7/////s- optitmis Hicmdi maf/islrr et effector. A |)artir d'Anliplion. il faut distjnguei" l'oiateur d'action et l'oritteui- df mhinet. Le premier est un personnage politi()ue (pii prend la parole à Vecclesia, (jiiand les événements l'y invitent. Le second ne parait pas, ou rarement, devant le ])euple: c'est un avocat d'une nouvelle sorte, un avocat (jui ne \vdr\e pas: mais il écrit. Il compose ;hi logis des traités de rhétori([ue {zéyyai)., où tous vont avidement chercher les secrets de l'art d'avoir raison, ou des discours sur des sujets de fantaisie, toui- à touiaccusateur et défenseur dans la même cause. Q'if'l'J'iefois même, à ces deux plaidoyers, preuve déjà siilfrsante de la souplesse de son talent, il joint linstance et la réplique. Telles sont les tétraloijies d'Antiphon. Le plus souvent, ces exercices d'école lui servent à se former au métier de locjographe ou dicofjraphe, c'està-dire de faiseur de plaidoyers à l'usage d'autrui. La loi athénienne obligeait les parties, dans les affaires civiles et criminelles, à comparaître en per*sonne. Longtemps la simplicité des mœurs rendit l'obser-vation de la loi facile. Mais quand la parole fut devenue un art et l'éloquence un mérite obligatoire, la plupart des intéressés se dérobèrent à ses périls. Ils recouraient à des avocats dont le talent augmentait leurs chances de vaincre. Ainsi, au témoignage de Démosthéne, le banquier Phormion, peu jaloux sans doute d'égayer l'auditoire de ses « solécismes, » estimait plus sûr d'être parleur habile par procuration. Le
plaideur payait la harangue comme on paye une consultation, et il allait au tribunal la débiter avec le plus de naturel possible, simulant l'improvisation de son mieux, comme s'il parlait d'abondance et non de mémoire.
Les Sophistes. — Les rhéteurs logographes étaient, à des degrés divers, les élèves des sophistes dont renseignement, durant les trente années qui séparent la mort de Périclès de celle de Socrate, provoqua un grand mouvement d'idées et des méthodes nouvelles dans la science, nouvelles aussf, malheureusement, en morale. Les sophistes ont été fort attaqués et admirés des anciens: on les voit toui* à tour mis hors la loi (Protagoras), et honorés (Gorgias) d'une « statue, non pas dorée, mais d'or à Delphes, » au temple même d'Apollon. Disons brièvement ce que leurs innovations avaient de pernicieux et d'utile.
Leur influence fut bonne dans une certaine mesure pour la science. Les systèmes antérieurs à l'âge des sophistes avaient été de vastes conceptions à priori, entachées parfois de préjugés théogoniques. L'esprit nouveau voulut afl"ranchir la science de ces entraves, la ramener à l'observation de la nature. Cette revendication de la vérité provoqua comme toujours des résistances passionnées. Sans parler des émules de VEuthyphron de Platon, Aristophane, le poète conservateur des Nuées, en haine de l'esprit nouveau, se fait le patron des préjugés populaires contre les physiciens * : il déclare les sophistes impies pour oser en-
* Plutarque, Vie de Nicias. Les esprits forts du temps se communiquaient à la dérobée, sous le manteau, les livres expliquant humainement les éclipses de lune. La physique a fait bannir Protagoras, jeter Anaxagore en prison, empoisonner
2^ l/KI.Of^rKNCK l'Ml.llKjIK K\ (,HK«:K.
s(Mgner <]ijo cv. n'est pas Jupiter (jui tonne. Il voit un ciiirKî d'Ktat j)r<^r.i serment dans un de leurs meilleurs titres, et il consacre à les bafouer une sct^ne malavisée (la leçon de physi(jue) où. en dépit de sa verve et contre sa coutume, l'étincelant comique n'a pas eu à Athènes, et a encore moins de nos jours, les rieurs de son côté.
A ce travail de rénovation scientili(jue s'unit celui qui nous intéresse paiticuliérement. l'étude minutieuse de la pensée et du langage. Seul, jadis, le talent naturel avait soutenu l'éloquence politique ; grâce aux sophistes, il trouva dans l'art un utile auxiliaire. Vers le milieu du cinquième siècle, la Sicile avait produit des maîtres sophistes renommés. Corax, Tisias avaient fait connaître une méthode d'enseignement ignorée ou négligée jusqu'alors. Gorgias de Leontini la répandit à Athènes, à l'occasion d'une ambassade qui marque une date mémorable dans l'histoire de l'élociuence attique (427). Ses concitoyens l'avaient député auprès des Athéniens pour gagner leur alliance. En écoutant ce rhéteur. « le plus éloquent de beaucoup de tous les hommes de son temps. » selon Diodore de Sicile (XII, 13). l'assemblée fut « toute saisie. » Sa diction brillante, hai'monieuse. parée de mille artifices agréables, était une « nouveauté » qui ravit l'admiration. Cet homme incomparable fut rappelé dans la cité de Minerve et s'y vit aussitôt entouré de disciples. L'impression de son éloquence avait été profonde; le succès de son enseignement fut décisif. Dés ce jour, l'homme d'État athénien dut se doublei* d'un artiste pour persuader:
Socrate. Dans les temps modernes, l'astronomie n'a pas été plus clémente. Voir J. BertrauJ. Les fondateurs de l'Astrononiie inuderne.
il lui fallut plaire en faisant goûter à un auditoire « naturellement ingénieux et ami du beau langage » l'éloquence savante dont le député sicilien avait révélé la puissance d'attrait.
L'ambassade de Gorgias avait valu aux Léontins l'alliance d'Athènes : aux Athéniens elle valut Isocrate, ce maître dont l'école fut un laboratoire d'éloquence ouvert à toute la Grèce. A l'égal du cheval de Troie, dit Cicéron. elle enfanta des héros, les rivaux de Démosthène et Démostliène même *. Voilà un magnihque éloge des rhéteurs sophistes dans la personne de leur élève le plus fameux; sans doute il est exagéré; ni Brutus, l'ami de Cicéron, ni Aristote n'y onl souscrit. Cependant, pour que le prince des orateurs romains ait cru pouvoir le leur décerner, même avec une indulgence suspecte de partialité, il faut bien qu'ils aient rendu des services incontestables à l'éloquence.
En elïet, elle leur dut des qualités nouvelles. Jadis elle n'avait pas toujours échappé à une sorte de raideur; sa concision touchait parfois à l'obscurité. Auprès des rhéteurs, elle gagna en souplesse, clarté et abondance. Ses muscles, un peu nus et saillants, se couvrirent d'un embonpoint florissant qui n'excluait pas la vigueur : ce fut comme le passage de la Vierge jardinière de Raphaël à la seconde manière de la Sainte Famille et de la Transfiguration. Elle prit aussi dans leur commerce le goût du nombre; elle sut à la fois arrondir ses périodes et atteindre par de (ines analyses à des nuances plus délicates. Comme plus tard les stoïciens à Rome, les sophistes aimaient les recherches étymologiques et philologiques. Protago-
' Brutus. 8, \i : Oralor, 1:] ; di^ Onilure, 11, -2l\
•M l/KI.Oyi F.NCIi l'Ol.liKjl K EN GKKCE.
ras (Vrivail un liaih'' siii la corn^ctioii ilii laii;.',i;;»' (opOoéTceta) ; Prodic.os. sur l'exacte signilication des mots et les synonymes: Evenos de Paros composait un poôme sur la formation des mots. Les sophistes excellaient à décomposer la pensée en ses éléments pour les comparer et les opposer. La langue devait se ressentir de ces études curieuses: des antilliéses ingénieuses ou forte^^ donnaient au style de la délicatesse ou de l'énergie. Cet exercice de pénétration et d'ajustement artistique (concinnitas) plaisait à l'esprit lin des Grecs.
Mais ces qualités séduisantes côtoient de graves défauts; elles conduisent à la subtilité, à l'artifice des « fausses fenêtres. » à tous les raffinements des périodes symétriquement balancées, des consonances, assonances, chutes « adorables » comme celle du sonnet d'Oronte. puérilités savantes honorées par les rhéteurs les plus graves de préceptes minutieux. Aux mains de ces enfileurs de paroles, la délicatesse devient mignardise, la couleur se tourne en vermillon; à force de rompre l'esprit aux souplesses de la dialectique, on tombe dans les arguties du sorite, du menteur j de Vargumenl cornu; l'éristique aboutit à des tours de prestiges. Dans son zèle à polir l'idée, la lime la réduit à néant: pour la mieux orner, on l'étouffé; on veut l'équilibrer avec grâce, lui donneila contenance la plus avantageuse : on l'accommode en mannequin, irréprochable d'ajustement et de pose; fleuri de riantes couleurs, il prétend à faire figures (o)(TÎ{xaTa), il fait même des mines; mais il est vide, inanimé, objet de gloriole pour son frivole auteur, de curiosité passagère pour le spectateur, de mépris aux yeux du bon goût et du bon sens.
Telle était l'éloquence factice dépeinte par Balzac,
la Rei7ie de village de Pascal, et cette affectation de pensée et de langage connue sous le nom de préciosité. Le début du dix-septième siècle en France a connu l'emphase harmonieuse de Gorgias dans l'enflure des Espagnols Gongora, Antonio Pérez; la subtilité maniérée de Polos d'Agrigente et d'Hippias d'Élis dans les gentillesses d'esprit (vivezze d'ingegno) de Guarini et du cavalier Marine. Les précieuses, comme les sophistes, ont certainement aidé au perfectionnement de la langue; mais, comme eux, elles ont tenu bureau d'esprit; elles poursuivaient le fin du fin, le fin des choses, et elles l'attrapaient, en compagnie de l'afféterie. Le sophiste appelait la mer « le plancher bleuâtre d'Amphitrite, » le grand roi « le Jupiter des Perses, » les vautours « des tombeaux vivants. » Avec lui, la trompette de ville est « le coq public des Athéniens; » tel objet « a les pâles couleurs, est anémique. » De même, les assidus des samedis de M"^ Scudéry « impriment leurs souliers en neige, » appellent la promenade du Cours « l'empire des œillades, » et les violons « l'âme des pieds. »
Cette altération du goût en France, imitation passagère du faux bel esprit de l'Espagne et de l'Italie, ne coïncida pas avec un affaissement des croyances et des mœurs. L'hôtel de Rambouillet aspirait à « débrutaliser» les mœurs aussi bien que le langage; il quintessenciait les sentiments sans les corrompre. En Grèce, il n'en fut pas de même et les sophistes, assez méchants maitres de rhétorique, furent des logiciens et des moralistes pires encore. Il était bon de protester contre les systèmes ambitieux des philosophes qui prétendaient tirer de leur cerveau seul l'explication de l'univers ; mais nier la science parce qu'elle s'était égarée, était un abus pire que le mal justement
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signalé. .Ne croiie (jii'aiix sens est une prévention aussi périlleuse que de ne croire qu'à son esprit, et le philosophe idéaliste rAnaxaj/ore) déclarant la neige noire, parf^e (jue l'eau dont elh; est formée est noirâtre, n'avait pas de reproches à recevoir de r<Miipirique donnant avec Épicure au soleil et à la hine le volume qu'ils paraissent avoir, celui. |)ai- exemple, d'un fromage de Béotie.
Il est louahie de dégager la philosophie des attaches sacerdotales; mais est-il à propos, si la tradition religieuse n'est pas le dernier mot de la science, de faire de l'homme l'unique arbitre de la vérité et ^^la mesure de toutes choses.» selon le mot fameux de Protagoras? Nier la vérité, le bien absolu, admettre seulement le probable, l'agréable ou l'utile, enseigne)à plaider, avec une vraisemblance égale, la thèse et l'antithèse, rendre le discours faible victorieux du discours fo7't.^ tel était le fond de la doctrine sophistique. Le scepticisme philosophique naquit en Grèce des excès de la spéculation métaphysique, comme les exagérations idéalistes des Cartésiens provoquèrent le scepticisme du dix-huitième siècle. Mais si les excès par réaction s'expliquent, jamais ils ne se justifient, surtout quand ils passent du domaine des idées pures dans celui de la morale pour la détruire. Le scepticisme du dix-huitième siècle a produit les Helvétius. d'Holbach, Lametlrie*: les sophistes de la Grèce n'ont
* « ... Le sentiment de l'amour de soi est la seule base sur laquelle on puisse jeter les fondements d'une morale utile. » Helvétius, De l'Esprit. « Il serait inutile et peut-être injuste de demander à l'homme d'être vertueux, s'il ne l'était pas sans se rendre malheureux : dès que le vice le rend heureux, il doit aimer le vice. » D'Holbach, Système de la nature. Lamettrie, passim : « Les remords sont des préjugés de l'éducation...
pas tardé de môme à tirer de leurs doctrines le m;d qu'elles recelaient. La loi de la conscience est-elle imprescriptible, ou la loi de nature est-elle la seule loi véritable? La justice divine est-elle autre chose qu'un argument oratoire? Le crime heureux cesse-t-il d'cHre crime? C'est selon : oui. si la chose vous agrée; non, si vous trouvez plus commode la proposition contraire. Ainsi la Grèce, à force de subtiliser, en était venue à s'amuser comme d'un jeu d'escrime de la démonstration ou de la réfutation des vérités morales les plus nécessaires.
Protagoras commençait un de ses ouvrages par cette déclaration péremptoire : «Les dieux sont-ils ou ne sont-ils pas? Deux raisons m'empêchent de me livrer à l'examen de cette question : l'incertitude de la chose et la brièveté de la vie humaine. » Antiphon, un homme grave cependant de caractère et d'éloquence (on l'avait surnommé Nestor), raille comme préjugés les croyances religieuses de ses contempolains : « Certains hommes ne vivent pas la vie présente, mais se préparent à grand'peine comme s'ils avaient à vivre une autre vie et non la vie présente;
Il est permis, suivant la loi de nature et Puffendodï", de prendre par force un peu de ce qu'un autre a de trop. » Laniettrie estime innocents « ces abatis philosophiques des vices et des vertus... Cela n'empêchera pas le peuple, ce vil troupeau d'imbéciles, d'aller son train, de respecter la vie et la bourse des autres, et de croire aux préjugés les plus ridicules. » Voilà la philosophie qu'il appelle « notre aimable reine, » et Voltaire « exécrable. » Selon ce médecin-philosophe, l'homme est une « machine. » Toute machine se détraque si l'on en force les ressorts : l'auteur de L'Art de jouir mourut d'une indigestion. Son hôte, il est vrai, Frédéric, « le Salomon du Nord. » écrivit son élojje funèbre.
28 l/KI.OOnKNCR POMTIOt'R EN GR^XE.
(•<'|i(Mi(l;iiil. If (('iii|»^ |('iii- t''<ha|)|«* rf fijit.>^ Collp vie prés<'iil<'. (jltjrL iiiiiijiic «les .s()j)lii.slos. était précisémont colle (jiio (lédaif^Tia Socrato pour la vio à \onii'. Sociato. novalcin- comme les soj)liisles (pjant à la méthode scientifKjiie. mais aussi hostile à leur scepticisme i-eli*(jeii\ el moral (ju'aijx '^ afïi(jiiets » de leijc laiiga<(e. I.a sophistiijije. « école d'impudence. » avait iiisiriiil 1<» ^'rand polili(|iie du Gorf/ias. (lalliclés fait lilière iU't^ piévenlions dos jtotits esprits : la raison du plus fort est toujours la meilleure: la force prime le droit, théoi'ie soutenue de nos jours par des personnages considérables, avec annexion de provinces à l'appui; théorie enseignée jadis dans certaines écoles de la Grèce et mise on pratique par ses hommes d'État. En perdant le sens du vrai, les sophistes dt les Athéniens, leurs disciples trop dociles, avaient perdu le sentiment de la Divinité, celui du bien et du juste qui s'identilient avec elle. Ce que l'expérience antique, avec Hésiode et Ésope, avait seulement relevé comme un fait brutal, eux l'avaient érigé en principe, et, ce principe, ils l'appliquaient avec une logique cruelle digne du Prince de Machiavel. Ces maximes empoisonnées perdent tôt ou tard ceux qui osent en useï* : Atliènes avait fait à son profit l'apologie de la tyrannie et de l'usurpation ; sous l'étreinte de Philippe, elle expia ses sophismes amèrement.
L'inlluence morale des sophistes fut ilonc très pernicieuse; leur influence sur l'éloquence ne fut pas mauvaise de tout point. Les orateurs altiques profitèrent de leurs recherches sans sacrifiera leurs défauts. La justesse et la sobriété de l'esprit attique avaient
' Isocrate. Sur la paix: Didot. p. H3. § 91 ; Thucydide. IIL 84.
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réagi contre les attraits des vices siciliens. Avec Lysias. Isée et leur école, la prose, sagement Iraviiillée, sut se parer sans cocjuetterie, concilier la simplicité et la grâce, la vigueur et l'aisance. Plus de trace d'efforts ni de méditation lal)orieuse. mais l'allure dégagée d'une langue facile, moins jalouse de faire réfléchir que d'instruire par sa précision et sa limpidité naïve. Ce n'est plus ici le prisme miroitant de la sophistique, avec ses couleurs chatoyantes et visant à de flatteuses illusions; c'est un cristal transparent où les objets paraissent avec leurs teintes et proportions naturelles. L'œil n'a pas à dénuMei* leurs vi-ais contours sous des reflets artilicieiix et des mouvements ondoyants; il les voit nettement dessinés, en doux relief, comme les cordages d'un navire du Pirée, aux rayons tempérés du soleil couchant.
Troisième période. — Les Attiques avaient légué à leurs successeurs un instrument exquis, une prose claire, expressive, suflîsamment pittoresipie. Toutefois leur éloquence, sauf dans la pathétique péroraison du discours d'Andocide sur les Mystères, manquait un peu d'action et de chaleur. Cette placidité, voisine pour nous de la froideur, était imposée aux orateurs par la loi. Les Athéniens se connaissaient trop bien pour ne pas se défler de l'éloiiuence. Ulysse avait fermé les oreilles de ses compagnons au chant des sirènes; les Athéniens captivaient la bouche des « sirènes » de l'agora. J.a loi des tribunaux interdisait le pathétique: si l'avocat s'y laissait aller, un huissier le rappelait à son devoir. L'Aréopage suilout était attaché au respect de cette règle. Pourtant elle fut éludée le jour où Hypéride plaida pour Phryné. L'éloquence muette d'une beauté sans voile toucha la grave coni-
■U) i.'i;k«m,mk\<;k rounyï k kn (;hk(:k.
p;if<iii«'. |M'i(n;ii>()ri rnlraiiiaiiU' non pn-vuo par la loi. LVOoqiiPnro pacili/'O des purs Attiqiies ne pouvait siifliic aux agitations de la pôriodo macédonienne ; les (uatcnrs j)oiiti(jii('s alliim('Tont alors le feu (jiie l'atti- (isrne avait dn laisser couver. La '< claire fontaine » devint torrent impétiH'iix; le » zépliyre léger. » '< temp(He et foudre (Qiiintilien). » I/éloqiience ne fut plus seulement artistique, mais surtout militante au milieu des luttes passionnées des adversaires et des partisans du Macédonien.
La Grèce, toujours Hère de son j)assé. mais incapable de le soutenir, a produit alors ses plus fameux orateurs, grâce aux circonstances particulièrement favorables qui ont fait d'eux les contemporains du duel sans merci d'Athènes et de Philippe, et les héritiers des progrès accomplis dans l'art de la parole par le siècle de Périclès et l'école attique. Maître de ces trésors d'expérience et d'art. Eschine a pu en abuser avec un talent dilTicile à surpasser. Démosthène en a usé quelquefois, comme son adversaire, sous l'impulsion de passions malsaines. Mais chez lui heureusement le citoyen dominait l'homme. Ame épurée pnr les amertumes du patriotisme, il a dépassé son rival de toute la supériorité du cœur sur l'esprit. Plus obstiné ta l'honneur que la Pythie même qui. au temps de Philippe, s'inspirait de Plutus autant que d'Apollon; interprète courageux d'Athènes asservie, mais fière de sa défaite et, après sept années de servitude, prenant enlin, avec l'auteur du discours de la Couronne, sa revanche de Chéronée, Démosthène, l'orateur du devoir, a uni dans une œuvre achevée la beauté artistique et la beauté morale. Le cortège des orateurs grecs se termine à lui comme une théoine sacrée porte en triomphe la statue d'un immortel. Les hommes dési-
reux de servii- leur pays à la tribune doivent le méditer, se tremper à cette source antique et toujours jeune. Démosth^ne soufflera aussi son âme aux citoyens ardents h repousser tout ennemi public du glaive de la parole; il est <à jamais la loi de l'éloquence*, le héraut de la dignité nationale et de la liberté.
• Lex orandiy Quintilien, X, 1.
3i i/KLOULENCK l'OLIiJgLK ES GHÈCE.