CHAPITRE XII
Lo temps découvre les progrès; il est la Boiirce des perfectionnements des arts.
(Aristote, Morale à Nicomaque , I, 5.)
I. Les commotions des Etats qui luttent pour conserver ou conquérir la liberté semblent destinées à avoir toujours les mêmes contre-coups dans les m;Miifestations de la passion bumaine. La période macédonienne et la Fiévolution Irancaise devaient être pour la Grèce le triompbe, pour la France le berceau (glorieux, il est vrai), de rélo(pience politiipie. Les deux peuples, dans une tourmente nationale diversement décisive, ont été remués dans leurs libres patriotique, morale et religieuse.
Démostbène protestait contre les iniquités de l'envabisseur et la félonie de ses alliés grecs : l'Assemblée k^'gislative se soulève contre le manifeste de Hrunswick et les émigrés. L'orateur politicjue des Plilli}ypi(iues conseillait parfois aux Atbéniens de sacrilior le (boit strict à la cause supérieure des droits lielléniipies : le comité de Salut public s'autorise de l'exemple de la nature, laquelle « s'intéresse aux espèces, non aux individus. » Un allié inattendu, Josepb de Maisfre, \ient justifier ces tbéories. Le pouvoir révolutionnaire.
" in(uisti(! iW. liijiss.iiicc. '> (lil-il. " est à la lois un cliàtirncnt epoiivantiihlo jjoiir- les Français et le seul moyen de sauver la France, v Les Athéniens s'int<Mioj,'ent sur- la Providence. Les uns trouvent commode de s'abandonner an destin, à la force supérieure (]ui maîtrise alors le monde entier ; les autres, les meilleurs, relèvent avec Démostliène les titres de la cité à la bienveillance des dieux et veulent y aider par un mâb' usage de la liberté. Ainsi l'action de la Providence éclate aux yeux même des ennemis de la Révolution française. Fanati(jue logique, l'auteur des Comùlératiom sur la France la déclare « décrétée ; » il y voit une « force entraînante (jui courbe tous les obstacles. Son tourbillon emporte comme une paille légère tout ce que la force humaine a su lui opposer ; personne n'ji contrarié sa marche impunément. » Que dire de l'ébranlement des imaginations à la vue d'un jeune conquérant qui, plein de foi dans son étoile, renouvelle les prodiges d'Alexandre ? Le destin conduit l'un de Pella à rindus et à Babylone ; l'autre, de Brienne aux Pyramides et à Moscou. Tous les deux remanient la terre de leur main toute-puissante ; comme jadis l'hellénisme, 89 est répandu dans l'univers.
Hume, avant la période la plus brillante du Parlement britanni(iue, signalait l'absence dans son pays de la gloire de l'éloquence : « Les grands intérêts nous manquent. » Ils ne devaient pas manquer longtemps à l'Angleteri'e, ni surtout à la France. Les mouvements politiques qui avaient soutenu l'éloquence de Rome et d'Athènes semblent médiocres, comparés à la rénovation prodigieuse dont la France de 1789 donna le signal à l'Europe. La méditation philosophique avait fécondé le terrain en le remuant profondément. A la semence des idées succéda une moisson de réformes discutées.
CONCLlISIO\. 35:^
propagées par l'éloquence. Les luttes des partis tenaient continuellement la parole en éveil et s'en armaient comme d'une puissance irrésistible. Des duels oratoires s'engageaient sur le corps de la royauté, puis au sein de la République, entre les modérés et les violents. Mirabeau et Barnave, Vergniaux et Danton donnaient (à la tribune un retentissement et un éclat où le génie et la passion atteignent plus aisément (pie la parfaite sagesse ou la vertu. La gravité des intér(^ts débattus, la solennité des circonstances donnaient k ces joutes de la parole une grandeur inconnue aux débats mêmes les plus imposants du Pnyx et du Forum. De là les caractères d'une éloquence dont la véhémence plus que romaine et les transports parfois emphatiques étaient fort éloignés de la sobriété athénienne. Les choses, les hommes, les discours, tout alors aflectait des proportions grandioses.
Cependant les souvenirs de la Grèce hantaient les imaginations. Sparte, la citoyenne exemplaire, aux rigides vertus, était érigée en modèle de patriotisme. On lui enviait son Lycurgue ; Hérault de Séchelles proposait sérieusement de s'inspirer comme elle des lois de Minos. Athènes « charmante démocratie » au gré de Camille Desmoulins, exerçait moins de prestige sur les esprits. Pourtant on songeait à elle pour menacer les dictateurs des comités du poignard d'Harmodius. A l'Assemblée nationale on discutait l'utilité de la clepsydre moderne, le sablier, et la majorité rejetait cette « tyrannie du cadran. » Aux Hellènes on dérobait un emblème, le bonnet grec ; mais le moyen de faire revivre fidèlement leur éloquence ? Dans la Convention se déchaînaient des tempêtes pailiesde son sein ou du flot des sections envahissant la salle au nom du peuple souverain. L'éloquence est une flamme qui a
Ixîsoiii, snlon Tacite, lUt l'îiliment des agiUilion.s (:ivil<*>. Mais si le foyer se transforme en volcan, que (ievi«Milelle 'f Trop souvent, à cette épofiue, elle céda la place au ni{5Mssenient j)opijlaiie ou a la lecture impassible (le ra|)poi-ts sJFiislres, au inilifMi du silence de la peur... Les orateurs nuMnes les plus lettrés de la Itévolution in' songent pas à se donner le luxe de la diction savante des anciens. Ils taillent le bloc de la société nouvelle. (jueNjuefois a coups de hache ; ils ne cisèlent pas.
J/élo(pience athénienne a souvent les caractères du pamphlet. 11 en a été de même, à certaines épofpies. de l'éioipience politique des modernes. Le griind agitateur de l'Irlande, O'Connel, a parfois enivré ses harangues des colères et des outrages familiers à la tribune antique. Les orateurs de la Révolution ne pouvaient guère se défendre de ces impétuosités. IVjurtant. ceux d'entre eux (pii méi'itent véiitablement le nom d'orateur, ont rarement donné à leurs discours la violence injurieuse de ceux de l'agora. Cette modération relative tient à la dilférence des mœurs littéraires des deux pays. Le pamphletet le discours se confondaient à Athènes; à Paris, ils étaient cultivés séparément. Ce (jue la bouche n'aurait pas osé hasarder dans une assemblée où l'on osait beaucoup pourtant, le papier, qui ne rougit pas. le publiait par toute la France. Amis et ennemis de la constitution nouvelle avaient leurs publicistes. champions aux dents cruelles. Les Récolations de France et de Brabant rendaient aux Acte>! é's Apôtres leurs outrages et leurs morsures. Calomnies en vers et en prose, parodies rieuses ou déchirantes, sarcasmes sanglants que le sang vengera, liel et venin, rien ne manque à ces libelles de ce que peut exhaler la haine dépouillée de toute vergogne. La chaire de ces nouveaux apôtres est un tombereau encore moins
CONCLUSIOIN. :ii)5
attique que celui d'où Eschine insulte Démosthène. Le pamphlet parlé d'Athènes outi-age hi vérité et les convenances, non la pudeur; le pamphlet écrit des novateurs et de leurs adversaires méprise toute loi. Que les colères éclatent ainsi en paroles ijjaiominieuses, c'est beaucoup trop ; mais qu'aurait-ce été, si le déversoir du pamphlet n'avait ici favorisé ce qu'Aristote appelle la purf/ation des passions et préservé l'élo- (luence?
Les libertés de l'éloquence pamphlétaire d'Athènes étaient un écho afl'aibli des audaces de la scène comique. La muse « divine » d'Aristophane conspue ses ennemis d'un «vaste crachat: » lamused'André Chénier ne peut se l'efuser la volupté de « ci-acher sur leurs noms, » de <A chanter leur supplice. » Toutefois la comédie grecipie. même avec ses emportements, ne fut jamais meurtrière. (Camille Desmoulins l'a fait remarquer avec sa verve accoutumée : « Les Athéniens étaient plus indulgents et non moins chansonniers ifueles Français. Loin d'envoyer à Saiide-Pélagie, encore moins à la place de la {{évolution, l'auteur qui, d'un bout de la pièce à l'autre, décochait les traits les plus sanglants contre Périclès, Cléon, Lamor..., Alcibiade, contre les comités et présidents des sections et contre les sections en masse, les sans-culottes aj)plaudissaient à tout rompre, et il n'y avait personne de mort que ceux des spectateurs (pii devaient à force de rire d'eux-mêmes '. » Les Naécs
' Le Vieux Cordelier, in» 7 ; J^e Pour et le Contre, à propos de la liberté de la presse : « Coiniiieiit se faire illiisioii à ce point! Pour moi, je ne coiirois [)as comment on peut reconnaître une républi(iue là où la liberté de la presse n'existe point. De véritables républicains, par principes et par instinct, c'étaient les Athéniens. Non seulement le peuple d'Atbènes j^ermettait de parler et d'écrire, mais je \ois, par ce qui nous reste de son tliéàlre,
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nul diverti Socratf. files no l'ont pas tin*. K«* j»;mij)lil«'l et r(''lo()ijen('o (le la Mf'îvoliilion fran(;aisft ont eu I<î trancliiinl, (lu ^Maivc... « Oui. monstres... je vous accuserai d (lev;mt les nations ; de ma j)lume d'acier, étincelante du feu sa('r('; de la libcif/» «pie vous ne connaissez pus. je percerai, je hnilerai vosentraiilesffllaudeFaucliel). >
qu'il n'avait pas d<; plus ^Tan»! divertissement que de voir jouer, sur la scène, ses généraux, ses ministres, ses philosophes, ses comités; et, ce qui est bien plus fort, de s'y voir jouer liii-m<^me. Lis Aristophane... et lu seras étonné de l'étrarij/e ressemblance d'Athènes et de la France démocrate. Tu y trouveras un Père Duchène comme à Paris, les bonnets rouges, les ci-rlevanLs, les orateurs, les magistrats, les motions et les séances absolument connne les noires; tu y trouveras les principaux personnages du jour : en un mot, une antiquité de deux mille ans dont nous sommes contemporains. La seule ressemblance qui manque, c'est que, quand ses poètes le représentaient ainsi à sa barbf... sous le costume d'un vieillard qu'il appelait Peuple, le peuple d'Athènes, loin de se fâcher, proclamait Aristophane le vainqueur des jeux et encourageait... à faire rire à ses dépens... Notez que ces comédies étaient si caustiques contre jes ultra-révolutionnaires et les tenants de la tribune de ce temps-là, qu'il en est telle, jouée sous l'archonte Stratoclès, 430 ans avant Jésus-Christ, que si on la traduisait aujourd'hui, Hébert soutiendrait aux Cordeliers que la pièce ne peut être que d'hier, de l'invention de Fabre d'Églantine, contre lui et Ronsin, et que c'est le traducteur qui est cause de la disette des subsistances... Charmante démocratie que celle d'Athènes !... »
L'interlocuteur de Camille Desmoulins fait cette restriction à la revendication de la liberté illimitée de la presse : « Le peuple français en masse n'est pas encore assez grand lecteur de journaux, surtout assez éclairé et instruit par les écoles primaires, qui ne sont encore décrétées qu'en principe, pour discerner juste au premier coup d'oeil entre Brissot et Robespierre. Ensuite, je ne sais si la nature humaine comporte cette perfection que supposerait la liberté indéfinie de parler et d'écrire. »
Tantôt c'était la mort sans phrases, tantôt c'étaient des phrases mortelles, celles d'un Saint-Just. Ce môme Saint-Just avait, en 1789, publié un poème, Onjant, où l'auteur s'égayait à un badinage agréable, et essayait çà et là la peinture de l'amour ingénu. Robespierre avait composé de petits vers que n'eût pas désavoués Dorât. Ces distractions littéraires ne devaient pas amuser longtemps les émules des septembriseurs. La Terreur s'attendrissait à des fôtes jiastorales (contraste moins surprenant qu'il ne paraît d'abord) ; mais cette bergère conservait la grille du lion. Les Grecs étaient trop exclusivement artistes poui' avoir les menaces de moi't ailleurs (jue sui' les lèvres ; en général, ho)"s de l'art ils i)i'enaient peu de choses au sérieux. Les hommes de la Révolution étaient des citoyens enihunmés de leurs convictions et allant tour à tour d'un enthousiasme sublime à la fureur.
Nos pères de 89 avaient le fanatisme de la liberté et de la patrie ; les contemporains île Démosthène ignol'aient ces saintes ardeurs. Tel parmi eux se balafrait la figure pour tirer un peu d'argent d'un ennemi ; la plupart fuyaient les balafres plus sérieuses de l'épée macédonienne. Ils célébraient l'indépendance sans se dévouer pour elle ; ils applaudissaient à la patrie des ancêtres, mais ils plaçaient la leur où était le bienêtre. Nos aïeux, insouciants de la vie. allaient au supplice avec l'élan du martyre. Eux non plus, ils n'ont pas vécu vie d'hommes, et plus encore que les auditeurs d'Eschine, ils étaient nés poui' l'admiration des siècles à venir. Rien de grand ne s'accomplit sans foi. Les hommes de la Révolution française ont eu la foi ; leur abnégation héroïque nous a sauvés. Les Athéniens étaient des sceptiques de goût et d'esprit ; ils n'ont [»as eu, comme nos aïeux, des âmes de granit pour
31)8 i/r-.LogirKNCK l'oiriKjirK f.n oh^cr.
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II. Les révolulioiis ({ui provocjuonl les cliocs les plus viohmls sont les révolutions sociales. Or Alli('*nes. au temj)s (le IMiilif)j)e. n'avait pas a se renouveler .lu |)oint <le vue social, mais seulement à s'améliorer. André Cliéniei- s'armait de l'ïambe d'Arcliilo(jue pour en fouetter au visage Collot-d'Herhois. mauvais citoyen, méchant acteur comme Escliine ; le girondin (Juadet rappelait avec mépris le souvenir de )*ride. le boucher devenu colonel, au temps de rromwell. In des collaborateurs des Actes des Apôtres-, raillant la soi-disant compétence de la foule sur les matières d'État, en appelait « à tous les cordonniers, perruquiers, marchands de bas, chaudronniers, corroyeurs et autres gens de négoce, qui sont devenus tout à coup des Lycurgue et des Selon, voire même des Condé et des Turenne'. » Ce qui, dans l'Angleterre de 1650 et dans la France de 1789 faisait exception et 1 scandale aux yeux de quelques-uns. avait été la règle, l'état normal à Athènes. Les couches sociales s'y étaient mêlées, nivelées depuis Selon et surtout Périclès. La cité était donc à l'abri de ces remous formi- j dables d'un État où le fond aspire à prendre sa place " à la surface. La paix sociale n'y était pas d'une limpidité irréprochable, car l'égalité absolue des droits ne supprimera jamais l'inégalité des conditions et des fortunes ; mais en somme, s'il y avait à régler, à tempérer, il n'y avait pas de refonte complète à faire.
* Jourdan alterna du généralat à la mercerie. Hoche était fils d'un garde du chenil de Louis XV; Ney, duc d'Elchingen, fils de tonnelier ; Murât, roi de Naples, fils d'aubergiste ; Augereau, duc de Castiglione, fils d'ouvrier maçon ; Masséna, prince d'Essling, fils de marchand de vin.
Assez bien assise sur ses bases et satisfaite à peu près de son état, Athènes aurait pu puiser dans la haine de l'étranger une ardeur de passion analogue à celle des luttes sociales. Elle aurait pu et dû déployer contre ses envahisseurs l'énergie dont elle avait fait preuve dans la guerre du Péloponèse. Impétueuse jadis contre des cités rivales, elle fut molle en face de Philippe : moins attachée à la liberté (ju'au repos, elle ne demandait ({u'à continuer de jouii' d'elle-même, sans labeur ni sacrifice. Les Grecs haïssaient plus les Grecs (pi'ils ne détestaient le Macédonien. Les passions municipales avaient été violentes en Grèce et le seraient redevenues à l'occasion ; la passion de la patrie hellénique n'était plus. Au contraire, la France de 92 ressentit à la fois les passions sociales et la passion patriotique. Il lui fallait se défendre contre les royalistes et contre les souverains coalisés : ce fut une lutte de géants. Athènes ne sentit aucun de ces puissants aiguillons ; en vain Démosthène l'avait piquée du sien. Assurée, (pioi qu'il airivàt, de n'être pas dépouillée des avantages de son organisation sociale, elle se résignait à la perte d'une indépendance dont la conservation lui semblait mise à trop haut prix.
La nature morale de l'homme a quelque chose de l'invariabilité des lois de la nature physique, mais l'humanité a le privilège de concilier cette constance avec la loi du progrès ; progrès nécessairement borné quand à la perfectibilité de l'âme humaine, indéfini dans le domaine de l'esprit et de l'amélioration sociale. Les Républiques anciennes étaient des aristocraties souvent oppressives (ainsi Rome) ou des démagogies volontiers tyranniques. Les abus de la liberté inspiraient h de hauts esprits une idée fausse
'M)0 l/hiLOgUENCE POIJTIOUE EN GHKCE.
(!<• I;i v<';rit;il)l<î constitution républicaine. Les socrati- (jucs, dont S|);iiL(; (Hait l'idéal, (^'mandaient a voir lloiirir l'autorité dos moilleiirs (àf/'.'jTr//.(yaTia). Or. l'on sait on aboutissait d'ordinaire cotte beureuse prédoiriinancc de l'aristocratie. Aristote exfduait de la cité b;.> travailleurs; le seul citoyen légitime à ses yeux était celui ([ui avait de l'aisance et des loisirs. La démocratie réelle d'Atbènes ne valait guère mieux quo celle que le pbilosopbe façonnait à son idée ; la vraie égalité y était inconnue. Dans les États oligarchiques, les gros mangeaient les petits. Dans la patrie d'ihperbolos et de Cléonyme, les petits prétendaient vivre de la substance des gros. On y avait le droit d'être pauvre et médiocre, non celui d'être supérieur par la richesse ou le mérite. Que serait devenue l'égalité populaire, si tel citoyen s'était permis de s'élever par sa vertu au-dessus du niveau commun ?
Cette défiance du mérite éminent semblait si naturellement inhérente à la démocratie athénienne. qu'Aristote en est réduit à louer l'ostracisme comme une loi d'humanité. En effet, ce procédé d'élimination valait encore mieux que le nivellement par décapitation goûté de Tarquin ; mais c'était trop encore que la proscription des capacités excellentes semblât nécessaire. Un citoyen très éminent. ne tenant de la loi athénienne aucune place nettement limitée dans l'État, les absorbait toutes. Un citoyen très éminent, dans une République moderne, concentre sa puissante activité dans ses fonctions ; il n'empiète pas sur l'autorité d'autrui. Il a sa sphère déterminée: celle du grand homme à Athènes ne l'est pas. Quand les mérites réunis de tous les citoyens ne peuvent faire équilibre au mérite d'un seul, il faut éloigner ce demi-dieu ou se soumettre à lui : « La loi n'est point faite pour ces
ôtres supérieurs; ils sont eux-mêmes la loi \ » Athènes est restée quarante ans soumise à Périclès ; mais le plus souvent l'ostracisme la préservait du péril des talents extraordinaires. Le navire Arjjo, au nom du piincipe d'égalité, avait refusé de recevoir Hercule, beaucoup plus pesant que ses compagnons. Le vaisseau de l'État, chez les modernes, est assez solidement construit pour soutenir les personnalités les plus puissantes. Le mérite singulier a aujourd'hui sa place dans notre démocratie; loin de l'exclure de l'État, on le lui confie. Thémistocle, Cimon, Aristide, éloignés de la cité de Minerve par mesure de salut public, seraient aujourd'hui, d'une voix unanime, députés au Parlement, s'ils n'y sont déjcà.
La démocratie athénienne voyait dans la richesse des particuliers une menace, un péril social (p. 93). Les philosophes politiques s'ingéniaient à la réglementer, à la restreindre. Les sycophantes travaillaient, il leur façon, à la solution du problème, en battant l'opulence en brèche à leur profit. Non contents d'extorquer de l'argent aux cités alliées, désireuses d'acheter à tout prix la protection d'orateurs écoutés de la multitude, ils livraient aux biens de leurs concitoyens l'assaut de l'envie et de la cupidité. Il faut voir dans les orateurs grecs comment les llatteurs de la foule font la guerre aux concessionnaires des mines d'argent de l'Attique et les exploitent euxmêmes par le chantaije ^. Une des questions les plus
^ Aristote, Politique, III, 8. Esprit des lois, XXVI, 17. Ces lions qui, dans Aristote, répondent à leur manière au décret rendu par l'assemblée des lièvres sur l'égalité générale des animaux, rappellent ceux du Gorgias.
^ Xénophon {Les revenus, 4) a cherché un remède ta ces abus
'M\'2 I, Kl.()(jl KNCK l'Ol.riK^IK KN (;itKCR.
«léliciitos (jcs so(:i<Hés riiodcriK.'s <'.st (:(;l|(» des raiiports (lu triiviiil et du capital. O, probh'ine ardu a ét«'; igririrv des Hépuhliijuos anciennes, où le travail «îtait le lot presijuc; exclusif de l'esclave. Atln^nes, néanmoins, avait ses ^'ens de petit métier. Itome, la sujjeibe aristocrate, les méprisait; IMaton, rêveur dédaigneux. les relé^^'uait au derniei- dejjMé de l'éclielle sociale ; il les admettait seulement comme manœuvres, pour s'en servir. Socrate, un vrai sage, les avait réhabilités en faisant l'éloge des travaux manuels. Athènes ne pouvant, comme Home, vivre des dépouilles du monde, était obligée de ti-availler, si peu (jue ce fût. La (juestion sociale ollrait donc chez elle une ililïiculté particulière. On a vu (p. 94) comment Démosthène essayait de tenir la balance égale entre les prétentions opposées des liches et des pauvres et. à défaut de conciliation tout à fait équitable, poursuivait d'abord le bien de l'État.
Le bien public inspirait de même de sages paroles à Hypéride. Les délateurs, en rançonnant les propriétaires des mines, les forçaient au détriment du Trésor public à abandonner leur exploitation. Était-ce servir l'État que de molester ainsi les particuliers ? « Le meilleur citoyen n'est pas celui qui. en retour d'un peu d'argent (produit des amendes et des confiscations), apporte un détriment considérable aux intérêts généraux de la cité ' ; ni celui qui fournit des res- ;| sources momentanées et prive Athènes de revenus légitimes. C'est l'homme soucieux de l'intérêt à venir
en proposant rexploitation des mines par l'État, avec le concours et au profit de tous les citoyens.
* Le trésor prélevait un 2ii"e sur les revenus des mines. — Oratores attici, Contre Pohjenrte. Didot. 11. p. 381, ^ 39.
de sa patrie, de la concorde des citoyens et de votre gloire. Il est des gens que tout cela inquiète fort peu; privant les industriels du fruit de leurs travaux, ils prétendent enrichir la cité, alors qu'ils lui préparent l'indigence ; car si la propriété et l'accumulation due à l'épargne deviennent une cause d'alarmes, qui voudra s'exposer au péril ? » Le peuple d'Athènes, jaloux des revenus des travailleurs des mines, cherchait cà les en dépouiller au profit ilu Trésor d'où lui-même tiiait en partie sa subsistance et la gratuité de ses plaisirs. (Jetait la lutte organisée entre le capital et l'oisiveté. La question des droits respectifs du capital et du travail est loin d'être assoupie de nos jours, mais elle aussi, sans doute, recevra une solution (pii sera un nouveau gage de la supériorité de la démocratie moderne.
Le gouvernement d'Athènes était une vaste Convention, formée de tous les citoyens et sans contrôle modérateur, balance folle dont les soubresauts, aux jours de crise passionnée, pouvaient culbuter l'État. Les Républiques modernes sont pondérées ; un piudent équilibre y concilie la stabilité et le mouvement. Le peuple athénien relevait de ses démagogues, favoris souvent indignes, représentants improvisés de la cité, sans autorité respectable ni mandat régulier. La souveraine de la cité est aujourd'liui l'opinion publique ; et cette reine gouverne, munie de l'organe politique par excellence, le suiïrage universel, instrument décisif et pacificateur.
IIL Le progrès du sens moral n'est pas moins sensible que le progrès politicjue et social ; on en trouve un témoignage manifeste dans la dilîérence des jugements portés sur Démosthène, homme et orateur, par les Athéniens et par nous. Pour bien juger un ancien,
il 1;iijL d'aliord l»; H'[Adrt'.r «Jans son milieu; Jillcr a lui, au lion (le l'amener à nous, elle voir des m^^rnes yeux dofil ses ('.onteni|)orains l'ont nu. Aussi avons-nous souvent invo(|ué le t<';moignage d'Aristote, puissant gôine où convenaient, comme dans un foyer concentri- (|ue, toutes les idées de son siècle éclairées de la lumière du passé '. Son u;uvre, véritable encyclojiédie, est la Somuie de la philosophie grecque ; or. la philosophie, chez les anciens, était la science universelle. Nous ne i)Ouvions donc citer un témoin plus autorisé des sentiments et des idées dans l'atmosphère desquels vivait Démosthéne. Mais, tout en restant fidèle à ce principe de la consultation du passé, la critique n'abdiqiie pas son droit d'appréciation personnelle. Démosthéne demeure donc justiciable du sens moral et du goût des modernes. Ici encore paraît leur supériorité.
Les Athéniens étaient peu l)lessés de certaines faiblesses de Démosthéne : ils les trouvaient en euxmêmes. Moralistes bénins, loin d'exiger de lui qu'il valût mieux que son temps, un retour sur leurs propres infirmités les disposait à plaider en sa faveur les circonstances atténuantes. L'orateur des Philippifjues a fui à Chéronée : la nature, la destinée partagent cette faute avec lui ; on nait courageux ou timide, comme on naît brun ou blond (p. 338). — Il savait mal résister à l'appât de l'argent : jamais l'or de Macédoine n'a souillé ses mains. — Il aimait les plaisirs : hé ! qui ne les aime ? La vertu du citoyen prime celle de l'homme privé (p. 277). — Orateur politique.
' Pour la politique seule, il avait fait un recueil des constitutions de 158 ou, selon quelques-uns, de 2o0 États démocratiques, oligarchiques, aristocratiques et tyranniques.
il n'a pas reculé devant des fraudes graves : l'ohjel de l'éloquence, c'est la victoire. « Le succès est doux même au prix du mensonge » (Sophocle). — L'essentiel n'est pas d'éclairer les juges, mais de les passionner \
Sur divers points, les modernes jugent Démosthène avec moins d'indulgence (}ue ses concitoyens. Ils sont plus sévères aux défaillances morales et portent un plus grand respect à la vérité. « La fm de l'architecte, dit Héliodore de Larisse, est de donner à son œuvre l'harmonie (jui suffit aux perceptions des sens, et autant qu'il est possihle, d'inventei- des procédés pour duper la vue en visant à la symétrie et à l'eurythmie non réelle, mais apparente. » La théorie de la duperie n'était pas en Grèce réservée à l'architecture; aujourd'hui les trompe-l'œil sont bannis de l'éloquence.
Les Athéniens n'admiraient pas plus vivement que nous Démosthène orateur ; peut-être même, en l'admirant autrement, l'apprécions-nous mieux. La critique ancienne se place d'ordinaire à un point de vue étroit, celui du style : le choix des mots, l'arrangement des mots, l'haimonie, tels sont ses objets de prédilection. Voilà comment, avec Denys d'Halicarnasse, elle compare entre eux comme « graveurs et ciseleurs » les auteurs les plus dissemblables, Isocrate, Platon, Démosthène. Chez Cicéron lui-même*, elle s'attache surtout aux beautés de la diction. LucuUus s'excusait auprès d'Atticus des fautes répandues dans sou his-
* bp-^îCsoôc ! Contre Leptine ; Didot, p. 2.")7, § H9. ^«po^pa '/,^r, ôp^îJ^Eoôai ; Lysias, Contre Eratosthène.
^ De daris oratoribiis, 14, 17, !2.'}. Plutan|no, moins sonci»Hi\ de rélocution, est meilleur erili(|ue ; Vie de Cato:i, 10.
30G l/lKOMlKNCK l'OlJIK^I K KN (.ItH.i;.
toii(; «îcritf; en grec : il disait y avoir somr'î ries barbarismes et (les s()l(^.cisrn(;s, pour (jn'on vit bien qm* l'ouvrage était (l'un Mornain. Jamais un Grec n'aurait songé à pousser si loin l'amour de la couleur locale. Le culte de in lorFue était la brillante idolâtrie des lïellrnes.
La l'enommée d'Lsocrate '. l'autorité prfsrjue souveraine dont il a joui, étonnent aujourd'bui. S'imaj/inet-on un publiciste moderne profitant de sa haute ré[>utation pour adresser à l'un des trois empereurs un grand discours politicpie écrit, entremêlé de parenthèses de cette nature : « Que votre majesté me pardonne de manier si imparfaitement la métaphore et la métonymie : les ans en sont la cause. » C'est pourtant le cas d'Isocrate. le grand maître de l'art de bien dire. Il écrit au roi de Macédoine une longue lettreprogramme, où il l'engage à. donner un vertueux démenti aux « rêveurs impertinents » qui l'accusent de méditer l'asservissement de la Grèce, et à tourner ses forces et celles des Hellènes contre les Perses : « Nous n'avons pas donné à ce discours la parure des cadences harmonieuses, ni celle des figures variées : je les employais moi-même dans ma jeunesse, et j'enseignais aux autres les ornements qui rendent l'éloquence agréable et persuasive. Aujourd'hui je ne peux plus rien de cela : ainsi le veut mon âge. » Et qui réclame ici de vous ces ornements, candide vieillard?
' « On a vu parmi mes disciples des orateurs, des généraux, des princes et des rois » (Antidosis). On venait de Sicile et même du Pont se faire instruire à son école. Il reçut de Xicoclès, fils d'Évagoras, 20 talents pour un seul discours (Vie des dix orateurs].
Les modernes sont médiocrement sensibles au mérite des mille finesses et délicatesses de la diction anti(|iie. Ces préceptes minutieux, cette recherche curieuse du nombre, des assonances, des allitérations et tant d'autres artifices enseignés, pratiqués religieusement et dont les anciens faisaient des alïaires d'État, sont aujourd'hui dédaignés à bon droit'. Les Grecs et les Romains en étaient charmés et les applaudissaient dans leurs orateurs politiques les plus graves. C. Gracchus, quand il parlait en public, faisait cacher derrière lui un musicien qui lui donnait la note sur une fiùte d'ivoire, pour relever sa voix si elle venait à baisser, ou la tempérer à la suite d'éclats un peu vifs. A la place de ce musicien, régulateur des intonations de l'orateur, les assemblées modernes se trouvent bien de mettre un président qui réprime les écarts de la parole, non ceux de la voix, et veille à prévenir les oi'ages que la flûte du tribun ne conjurait pas.
* Aristole, Rhétorique, U\, 9, fin. Les Latins ont suivi et, sur certains points, dépassé peut-être les Grecs. Qnintilien, au chapitre De Vaction, enseigne à son orateur le langage des doigts, sans oublier le pouce capable lui aussi de certains effets : « Rapprocher l'index du pouce et en appuyer l'extrémité sur le milieu du C(^té droit de l'ongle du pouce, en relAchant les autres doigts, est un geste qui convient pour approuver, etc.. » (La leçon de philosophie donnée h M. Jourdain est ici dépassée). Tel agencement des doigts exprime l'aversion; tel, la modesUe. L'auteur prend la peine de nous dire que, sans doute. Démostliène prononça riiunible exorde du discours de la Couronne « les quatre premiers doigts faiblement rapprochés par l'extrémité, la main non loin de la bouche, etc. » Il rappelle encore dans quelle mesure il convient de se fra|)per la cuisse, de frapper du pied, « mouvements qui siéent à rindignalion et réveillent les juges. • institution oratoire, XI, 3.
l/ékxjiJoiK (' iiiodriFK' ii';i (loiiit d^ippr^t; <*ll<* s«* soucie (les choses plus (jiif* (!«• Irur ciivflojtjie. A r<'X('ni|»l<' (!<• rimliiiii, (le Fox et de Pitt, les oraUMir> (le l;i l{(''V()liiliori fiiiiiriiise improvisaient le plus s(mjveiit et ({«Mlaij^qiair'iit de rien retoucJM;!- j)OUi- l'inijn-essioii. Même de nos jours où la fièvre politirjue est irioiri-^ vive, réloipjence fait a l'art une part très petite. Le^ temps n'est plus où l'auteur du /Vf/»/////nV/>/f' d'Athènes consumait dix années à écrire une (euNre (h* «pjifiz** pages: à peine; aujourd'hui consacre-t-on dix heures a" la préparation d'un discours. L'atticisme était simph* et naturel; il fuyait les grands mots sonores, les éclats resplendissants ; mais sa familiarité s'ailiail toujouis dans les nuances et dans la contexture de l'ensemble à un art exi^uis. On le dirait parfois aliandoimé. négligé: c'est le négligé d'une femme naturellenifut hflle, mais consommée dans l'art de plaire. La simidicité moderne est toute naïve et sans calcul ; la pensée, le sentiment sont tout pour elle. P.-L. Courrier disait du journalisme américain qu'il usait du même style, qu'il s'agit d'une réforme dans l'État, d'une coalition des puissances d'Europe contre la liberté, ou « du meilleur terrain à semer les navets. » Nos orateurs politiques modernes ne parlent pas tout à fait du même ton dans un débat sur la Constitution ou sur les bouilleurs de cru. Néanmoins leur éloquence a toujours une franchise étrangère aux soucis artistiques des anciens. L'orateur aujourd'hui ne dit plus, il pérore encore moins; il expose, il explique, il ouvre sa pensée, il ouvre son cœur : c'est une conversation attentive, émue; il ne peut ni ne veut en user autrement. Le temps presse, les affaires s'imposent, ses discours doivent être des actes, il s'adresse non à des auditeurs, mais à des citoyens. Il se doit tout entier comme eux
à radminisliation. au gouvernement du pays. N'est-ce pas là un heureux progrès?
Les orateurs anciens étaient des ailistes; de là leur force auprès de la postérité : seuls les ouvrages supérieurement écrits lui parviennent; mais de là aussi leur faiblesse à quelques égards. L'orateur artiste est parfois tenté de faire à son art de regrettables sacrifices et il donne à son auditoire des impressions esthétiques qui le distraient indiscrètement de l'intérêt public en discussion. L'ékxpience anticpie fuit les discussions arides, les détails techniques, les chitfres ; elle se soumet au même joug (jue l'histoire telle que la comprenaient Hérodote, Tite-Live, Tacite. L'histoire moderne n'est plus une branche de l'éloquence, grelîée de poésie ; c'est le miroir de l'organisme entier de l'État, le relief exact, expressif des divers éléments de la vie matérielle, politiijue, intellectuelle et morale d'un peuple. La parole a partagé avec l'histoire le bienfait de cette transformation. La l'hétoriijue n'est plus; l'éloquence est vivante, nourrie plus (jue jamais en France de l'aliment fortili;int par excellence, la pratique des atfaires dans la liberté.
A Athènes, l'orateur politiijue était obligé de plaire pour avoir raison, obligation imposée à Démosthène plus impérieusement qu'à tout autre; car il avait à lutter contre Eschine, rude jouteur armé de toutes les séductions de l'éloquence, imies à celles des avantages physiijues, et soutenu aussi de la complicité secrète des faiblesses des Athéniens. Démosthène ne devait donc négliger aucune des ressources de son art pour captiver un peuple artiste et triompher, par le charme de la diction autant (}ue par la solidité des arguments, des répugnances de citoyens amollis, peu disposés à l'abnégation virile que l'austère devoir réclamait d'eux.
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OiM' niiic |i(»iii- N's «'n{<at((M* «ï dns dispositions favolaldrs? non sciiIcMM'ut ni.inii'f avec adi"ess<» les moîurs oiatoircs. mais siiiloiil lr> imudre à l'apiiàt inviiicihl*; (In l)('au lanj(aK<'. Jush'rnent convaincu de la [jiiissanr:*; iU'^ mots |K)iir condniro les lir»mm('s et surtout d<*s
j^Atliénicns. DL'mostln'Fic voulait rtro un oratcuraccompli ; c'était chez lui amour de l'arl et patiiotisme : le salut de l;i i{é|)ul)li(jue était à ce prix. Délaie soin de Démosthène à pénétrer au cœur de ses concitoyens par cette avenue en dehors de laipiclle l'orateur était condamné à s'égarer. De là les relouches étudiées des morceaux qu'il estimait le plus propres à faire une forte impression artistique et morale; de là des redites contraires à nos habitudes modernes et devant lesquelles le goût antique ne reculait pas. De là, enfin, le refus d'aflronter la tribune sans s'y être préparé'.
^ Médiocrement doué de la promptitude d'imagination nécessaire à l'improvisateur, Démosthène craignait de
f rien livrer au hasard de l'inspiration et de compro-
I mettre par une défaillance possible l'autorité d'une parole nécessaire au bien de l'État. Ainsi Démosthène se préparait dans le recueillement studieux du cabinet à être persuasif à la tribune ; il y montait pourvu de toutes ses armes, sûr de lui-même, maître d'avance d'auditeurs délicats et difficiles à satisfaire, mais peu rebelles à se laisser enlever par qui savait leur faire goûter à la fois les sentiments généreux et les jouissances de l'art.
Les beautés purement attiques de Démosthène sont à demi perdues pour nous ^ : elles tiennent souvent à
* Ces divers points ont été traités au chapitre V, p. 134-141.
* Isocrale {Antidosis, édition de M. Havet, p. 138) cite un fragment d'un discours de sa jeunesse : « Ce passage, » dit-il.
des nuances imperceptibles ; mais il a des jjeautés impérissables qui continueront de résister aux modifications du goût et aux traducteurs. Le bon sens lumi-^ neux, la force logique, la passion généreuse, l'élévation morale feront durer Démosthène éternellement. Le temps a secoué comme autant de fleurs les agréments délicats de sa diction ; le chêne est resté debout avec ses racines puissantes, ses rameaux vigoureux et la majesté de sa cime. C'est le Parthénon dépouillé de la fragile parure de sa polychromie, oblitération inévitable qui n'enlève rien au marbre nu de sa parfaite beauté.
L'orateur et le politique sont inséparables en Dé- -^ mosthène \ C'est le même homme faisant tour à tour
« est d'une élociitioii plus ornée que ce que vous avez entendu tout à l'heure. » Cette difTérence n'échappait certainement pas aux Grecs ; même prévenu, le lecteur moderne a grand' peine à la saisir.
^ Démosthène, à certains moments, avait concentré dans ses
mains tous les pouvoirs publics (rbv a'jXXxêS'r.v àTrâda; ràç Xôr.vTCTtv
àpxàç àpx,ovTa, Eschine) , hors celui de stratège. Après Chéronée, il pouvait se disculper du désastre en le rejetant sur les généraux : J'ai eu raison de conseiller la guerre; si nous avons été vaincus, c'est que d'autres l'ont mal faite. — Aux âges précédents, cette excuse n'eût pas été possible. Quand Thémistocle, Cimon, Périclès, Alcihiade, Niciasproposaient une expédihon militaire, il était toujours sous -entendu (pfils ne se refusaient pas à s'en charger ; ils assumaient la double responsabilité du conseil et de lexécution. Thucydide (IV, 28) a raconté comment le corroyeur Cléon, pris au mot par le peuple, avait été décrété stratège et stratège vainqueur, malgré lui. Au temps de Démosthène, les Athéniens ne .songeaient pas à exiger de leurs orateurs politiques qu'ils fussent à la fois conseillers et hommes d'action, .-^insi ils n'iniposèreiit jamais de commandement militaire à Eschine, qui pourtant, dans sa
'Mi i/kI.OUI KNrK roillinlK KN' OHKCK.
pîisscr scm ;irin' (1rs îkIcs aux discours, (liiez I un «4 l'aiiiK'. deux (jiialilés (loiiiiiK^iit : la clialeur de hi passion (4 l;i sa^a^ssc. Iiillcxihhî sur I<î principe (Jo l'iiiviolahililé de la di^Miité nationale, d'une conslance invariables sur l(; j)ut jioui'siiivi, il est soufile et varié dans remploi {\(i^ moyens. Son c(eur est fier et impétueux, son esprit est maître de soi et clairvoyant. Il ne se précipite pas dans la guerre en forcené aveuj^le. il sait conseiller la paix à propos. Il liait Philippe; d'une haine instinctive et rétléchie. Tandis (pie son àme l)f>uillonn<* contre lui, sa j)ensée médite. Il voit où la politifjuc tortueuse du Macédonien veut amenei- la <iréce insensiblement; il comprend à merveille l'acharnement soigneusement dissimulé du cauteleux envahisseur contre la cité atti(]iie. 11 pressent la blessure incurable (piehi déchéance d'Athènes feiait au monde helléni(]ue, expression la plus élevée alors de l'humanité.
Également touchée de la foi à la fortune et à la Providence, sa sincérité religieuse, incapable de préjugés et de calculs intéressés, concilie deux piétés (jue la mauvaise foi seule peut s^arer : la religion du ciel et la religion de la patrie. ILibre d'opter entre les avan- . tages de la soumission et les amertumes de la lutte, il -^ lutte trente années contre les ennemis de son pays sans merci ni défaillance, toujours vaincu et pourtant digne de vaincre. Sa gravité combat la légèreté des Athé-
jeunesse, avait porté les armes avec éclat [Ambassade ; Didot, p. Ci, § 167 et siiiv.). Démosthèiie n'avait rien de l'homme de guerre et manquait de « la vertu » qui « s'achiite au prix du sang, » selon le mot (ju'Eschine lui attribue (Aiy.aro; èotiv t, àpeTTi wvia). Néanmoins, le mot d'Horace sur lui-même :
Militise quanquam piger et malus, utilis urbi ; s'applique fort bien à Déniosthène. Voir chapitre 111.
niens; sa vigueur, leur mollesse: ses angoisses patriotiques, leur insouciance. 11 consume ses forces à se communiquer à eux, à leur sou Hier l'âme des ancêtres qui semble s'être concentrée dans sa poitrine ; les énergies, les douleurs de la patrie se sont réfugiées en lui. Sur le point de tomber aux mains des Macédoniens, il n'atteste pas les bommes dont il se voit abandonné, mais les dieux qu'il a bonorés en aimant sa patrie : peut-être un jour consentiront-ils à la venger. Sa destinée est empreinte d'une fatalité malbeureuse: son caractère héroïque aurait mérité d'inspirer la tragédie. Vaincu à Chéronée, les Athéniens continuent de voir en lui leur bienfaiteur, et c'était justice. S'ils n'avaient affronté ce désastre « ti l'envi d'un triomphe. » ils seraient tombés au niveau des Messéniens. des Tbessaliens, au lieu de tenir dans la Grèce et devant l'histoire le rang de suprématie où leurs pères les avaient placés, et où l'estime de la postérité leur décerne ù. leur tour la récompense qu'ils réservaient au patriotisme : à la voix de Démosthéne ils sont allés au-combat pour la couronne, et ils l'ont conquise^
Si certaines faiblesses morales et les passions politiques d'Athènes ne nous sont pas complètement inconnues, notre État est mieux constitué que le sien; chez nous, les hommes et les citoyens sont meilleurs. [^ràce à l'àme et au génie de l'orateur des Ph Hippiques,-^ 'Athènes, dans sa lutte avec la Macédoine, n'a point failli, mais son infirmité propre la condamnait à succomber ; ses fautes passées *, sa mollesse présente pesaient également sur elle. Pour vaincre ou survivre à sa défaite, il lui aurait fallu se renouveler elle-même;
* L'expédition de Sicile et le désastre naval (r.E^'os-Potanios (405), l'avaient atteinte an siège de la vie. Voir p. 200—402.
374 l/l-ÎLOOlENCK l'OIJTiglJE EN CHKCR.
un seul homme, si (l(';voué, si puissant (]u'il lui. ne pouvait se substituer à elle pour opérer celte métamorphose. La France, aux prises avec une Macédoine moderne, a suivécu à des revers inouïs parce que les causes du désastre ne lui étaient pas inhéicntes. l*our se relever, il lui a sulli de secouer le jou;,'. Afin de cueillir le fruit, le despotisme avait coujjé l'arhre; par la veilu de racines vivaces et d'une sage culture, en (juehjues années l'arbre îLXtîpoussé et il porte aujourd'hui de meilleurs fruits.\Démosthéne avait sauvé du moins l'honneur de sa j)alri^ En 1H70 la J'rancc a <'U l'honneur sauf et. grâce à Dieu, nous la voyons aujourd'hui bien vivante. (Quand Démosthène tentait de l'élever le courage de ses concitoyens en alléguant contre la fortime l'énergie efiicace des conseils humains, ils lui objectaient l'invincible destinée de IMiilij)p»\| Les modernes savent unir la foi a la Providence etla foi à la libei'té. — Dieu et la France protègent la France !
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