‹ L'Éloquence politique en GrèceChapitre 28 sur 31 · IV. — l/l LOgUENCK (iRKCyUE s'ÉTElNT AVKC. DKMOSTHÈNK · texte numérisé non relu

IV. — l/l LOgUENCK (iRKCyUE s'ÉTElNT AVKC. DKMOSTHÈNK

La paix conclue, Alhènes. maljjMé la division des partis, ne cessa de lutter souidemenl dans la mesure de ses ressources. Elle s'était soumise de force, iion de cœur. A toute occasion propice, elle tentait de relever la tète; elle poursuivait les agents ou les complaisants d'OIympias; elle laissait toute liberté aux orateurs hostiles à ses vaincpieurs. «A coté des ruines fumantes de Thébes, » elle osait, fermeté admirée de Tite-Live (IX, 18), protester contre ses maitreset même les railler. Alexandre voulait être dieu, et dieu reconnu des Athéniens. Le peuple dut délibérer sur l'apothéose demandée. Démade l'agréait : « Tandis que les Athéniens veulent défendre le ciel, qu'ils ne s'exposent pas à perdre la terre. » — « De quelle espèce, » dit Lycurgue, « sera ce dieu à qui l'on ne pourra rendre un culte qu'à la condition de se purifier en sortant? » Sur la proposition de Démosthène, la cité déclara s'en tenir aux dieux adorés pai- les ancêtres.

Quarante-deux ans apiès la mort de Démosthène (••280), Athènes voulut consacrer par un acte public la reconnaissance due à sa mémoire. Démochai-ès, neveu de l'orateur, lit adopter un décret où nous lisons ces mots :

Démosthène a servi le peuple athénien de ses bienfaits, de ses conseils... Il a donné à l'Ktat trois trirèmes, treize talents... Il a contribué de son bien pour donner des armes aux citoyens pauvres et acheter du blé pendant la disette... Il a racheté plusieurs citoyens faits prisonniers par Philippe à Pydna, à Méthone, à Olynthe... A ses frais il a réparé les murs du Pirée... Par son éloquence et son dévouement, il a fait entrer dans l'alliance d'Athènes les Thébains, l'Eubée, Corinlhe, Mé-

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^;in', rAcli.nc, l;i Lncrulc, l'yzjiricc, la Mfssr'nip. Kiivrjyr ou ambassade; aiipiV-s do nos alli<^s, il leiii' a pcrsiiadei do loin iiir plus de rinq coiils lalfnls pour les Irais de la çuerre. Drjiutr vers les peuples du P(''lo|)oiM''se, il leui' a distrimir de l'ar^^Mit pour les dcHouriiei' d'envoyer des renforts à i'hilip|»e contre Tlu^bes. Il a donne'; aux Athéniens les conseils les plus sajçes et a mieux soutenu l'indépendame nationale et la m-moeratie fpi'aucun des orateurs ses conlfinporains. IJaimi par les fauteurs de ^oli«^^•l^■llie, quand le jieuplc eut perdu sa souveraineté, il mourut dans l'Ile de (^alaurie, victime de son patriotisme... Poursuivi par les soldats d'Antipater, il resta jusqu'au bout lidèle à la démocratie et, à l'approche rie la mort, il ne fit rien qui fût indigne d'Athènes... L'aîné de sa famille, à perpétuité, sera noui'ri au Prytanée et, d.ins les jeux, il siégera aux places d'honneiu\ Une statue de bronze, sur la place publique, sera élevée à Démosthéne...

Cette statue reçut cette inscription : <■< Si ta force. Démosthéne, avait égalé ton génie, jamais le Mars macédonien n'aurait commandé dans la Grèce. »

Athènes devait cà son orateur plus encore qu'elle ne disait. Tant qu'il avait vécu, il avait soutenu l'âme de sa patrie; la fierté des sentiments qu'il lui inspirait pouvait laisser quelque illusion à Athènes sur sa triste condition. Quand Démosthéne lui manqua, n'ayant pas en elle-même la force de se redresser sous le joug, elle se courha complètement et subit tout entière l'influence dégradante de la servitude. Dès ce jour, elle était véritablement esclave et ses sentiments le laissaient assez voir. Sept ou huit ans après l'adoption du décret en l'honneur de Démosthéne, la même Athènes en votait un autre semblable en faveur de son neveu, Démocharès. Au nombre des éminents services de ce personnage, des ambassades fructueuses auprès des rois ont obtenu de l'argent de Lysimaque, de Ptolémée, d'Antipater; Démocharès a été bon administrateur, démocrate fidèle, heureux mendiant. — Déjà en 305,

S'ÉTEIM AVEC DÉMOSTIIÈNE. 349

Athènes avait donné la mesure de son abaissement moral; elle avait salué de cet hymne sacré l'entrée dans ses murs de Démétrius Poliorcète :

Oui, les plus grands et les plus aimés des dieux se présentent à notre ville. Voici que l'occasion propice y amène ensemble Déméter (Cérés) et Démétrius. Elle, vient célébrer les mystères redoutables de sa fille (Proserpine) ; lui, joyeux comme il convient à un dieu, il apparaît beau et souriant. Majestueux spectacle de sa présence : tous ses amis en cercle, lui-même au milieu, comme si les amis étaient les étoiles, et lui le soleil ! 0 fils du très puissant dieu Neptune et d'Aphrodite, salut! car les autres dieux ou sont trop éloignés, ou n'ont pas d'oreilles, ou n'existent pas, ou n'ont aucun souci de nous. Mais toi, nous te voyons présent, non en bois ou en pierre, mais en réalité : cà toi nous adressons nos prières... etc.

« Voilà, » ajoute Athénée (VI, 16), « ce que chantaient les guerriers de Marathon, eux (jui avaient puni de mort le prosternement d'adoration devant le roi de Perse et tué des myriades de barbares. » Cette cantate servile était le digne accompagnement des adulations dont Démétrius fut accablé juscju'au dégoût. Athénée et Plutarque nous en ont transmis les tristes témoignages : des autels aux intimes du nouveau dieu, des temples à ses deux maîtresses. Ainsi se prostituait à un maître étranger la ville où s'était chantée longtemps la chanson populaire d'ITarmodius et d'Aristogiton, la cité honorée jadis des noms mérités de Prytanée, de foyer, de rempart, d'école de la Grèce ^

En perdant la liberté, dit le poète de VOdyssée (XVII, 322), l'homme perd la moitié de sa vertu. La Grèce, dépouillée de son indépendance, le fut, du même coup, de son génie. La domination macédonienne ne pacifia

* TcpuravEiov (Théopompe), saT-av (l'oracle même), spsKrua (Pindare), •rrat^'e'jaiv (Thucydide).

•<.")0 I.'kI.()(J| KN(.I. roi.IIinih K\ l.HKCE.

pas rélojjin'ncc, (rlli; l'iirusintil. \)^\m()sl\\i*n('. n'eut pas d'iMMilirr. il im; laissa nirrrH* (l<; legs à pers(»rinf'. J.a parole helléniipic. si JùcoïKlci <;n cliefs-d'dMivn' (l(*[)ijis près (le doux sjj'îcjes. fut (HoiilTéc tout a coiij», pour toujours. Seule la rliétoiicpie survécut, hahillai'de et lardée dans ses écoles; ernpliali(ju(î, iiij^énieuse adulatrice auprès des puissants. A |)eine un nom surna^et-il au-dessus de celte médiocrité plaie, cflui de I)émélrius de IMialére. Pouvait-il en être autrement? (Ihassée du domaine politicjue où se déployait jadis sa liberté, l'éloquence ne trouvait plus d'autre sol a cultiver (jue les petits débals de la vie civile et la llatterie. La souveraine de la cité était devenue l'bumble auxiliaire (lu loyer domestique, la servante-caplive de maili'es étrangers. Dépouillée sans i-elour de son éloquence alli(jue, (jue supplanta la faconde asiatique, la Grèce méritait à cet égard d'être comparée par Denys d'Ilalicarnasse à « une de ces maisons livrées au libertinage et au génie du mal ; la femme libie et sage y languit dédaignée, sans pouvoii* disposer de son propre bien, tandis que la folle courtisane, appelée là pour tout perdre, veut gouverner en maîtresse et abieuve l'épouse légitime d'injures et d'humiliations. »

L'honneur de Démoslhène est d'avoir dévoué sa vie à l'ambition de prévenir, avec l'asservissement d'Athènes, la perte de son âme et de son génie. Il réussit seulement à les retarder. Mais la transformation de la Grèce bientôt défigurée, justifiait encore l'orateur des Pliilippiques. Il avait pressenti le vide que laisserait dans le monde la disparition d'Athènes et l'échec réservé par sa défaite k la civilisation. En efiet, ni la dignité morale et nationale, ni l'éloquence, ni la poésie, ni même la haute inspiration dans les arts ne survécurent à la chute de la cité altique. Le jour

où elle tomba avec Démostliène. la grande lumière de rOccident s'éteignit : de longues années encore devaient s'écouler avant qu'Alexandrie vît l'aurore d'un jour nouveau.

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