‹ L'Éloquence politique en GrèceChapitre 6 sur 31 · I. L'homme. — Démosthène avait, dès son adoles · texte numérisé non relu

I. L'homme. — Démosthène avait, dès son adoles

c.vwrr. Irrrioi^Mn'' (l'un runicUTO. fuit jKnir- l.i lutte. l/;itlilrl«' (|iii (h'v.'iit lin jour se raidir (hf UmW, sa vij(ii('ijr (ontrc- riiili|)|)(;, avait fait (i'alMini sur lui-m<''rne l'essai (!<; ses forces. Moins heureusement doué fjiie (els (l<; s(;s rivaux eu élocjuence, il avait résolu de reliai «r rouvraj,'e de la nature et de se refaire lui-mèrne. Son opiniâtrtîté denieiir;i lu maîtresse. Cette fermeté tenace, consacrée par la légende comme tout ce qui frapjto l'imaj^ination des hommes, a jtermis à Valére- Maxime de dire : « Si sa mère mit au joui- un Démosthène, l'art en enfanta un autre avec effort. ^> Plusieurs fois Eschine a jeté, comme une injure, à Démosthène la (pialification de Scythe. « Démosthéne n'est ni de notre sol, ni de notre race... Par sa mère, c'est un Scythe, un harbare. Grec seulement de langage, cœur trop pervers pour être Athénien. >/ Son aïeule en effet était une femme du Bosphore. La raideur de son caractère, dépourvu des souplesses et de l'enjouement athéniens, est due peut-être à l'influence du sang maternel. En tout cas, sa jeunesse ne fut pas de tout point semblable à celle des fils de famille d'Athènes, mais digne plutôt, à certains égards, du jeune Anacharsis. Ses veilles sont demeurées célèbres. Qui les ignore? dit l'auteur des Tusculanes : « Il s'affligeait, s'il arrivait qu'un artisan se fût mis à l'ouvrage plus matin que lui. » Il est, selon son propre témoignage, devenu orateur en consumant plus d'huile que de vin. Cette huile n'était pas celle de la palestre. Eschine lui reproche de n'avoir pas dans les gymnases pris soin du bien-être de son corps. La chasse, cette école de toutes les vertus, selon Xénophon, était de même sans charme à ses yeux; il dédaignait les amusements recherchés de ses compagnons d'âge. Les orateurs d'Athènes ont plus d'une

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fois tiré des présomptions défavorables de l'indiiïérence de leurs adversaires pour les divertissements accoutumés des Athéniens. l'asser doucement le temps à deviser prés des comptoirs des banquiers, dans la bouti(iue du parfumeur, du barbier, était un de leurs goûts favoris. Démosthène ne le paitageait pas et recbercbait l'isolement; à quelle fin? de se rompre à la cbicane, aux artifices d'une rliétorique avide du bien d'auti'ui : ainsi parle l'accusateur de Ctésipbon.lTlutarque donne des détails curieux, sinon authentiques, sur les pratiques studieuses de l'opiniâtre lutteur. La tête à demi rasée, le souterrain, le grand miroir devant lequel il déclamait, l'épée suspendue au-dessus de l'épaule dont elle réprime le haussement disgracieux, les cailloux dans la bouche, enfin les divers exercices pénibles ou bizarres destinés à corriger les imperfections de sa voix, sont au moins des indices de l'impression laissée aux anciens par une vigueur de volonté devenue traditionnelle.'

Divers plaidoyers de Démosthène peignent au vif les mœurs de la jeunesse dorée d'Athènes. Peut-être l'accusateur de Conon et celui de Nééra* ont-ils chargé un peu les traits; les éloges décernés à la vie de famille des Athéniens par l'adversaire d'Aristogiton ne peuvent être suspects d'exagération :

Naturellement bons et indulgents les uns envers les autres, vous vous comportez ensemble dans cette ville comme font les familles dans leurs foyers. Telle maison compte un père, des fils hommes faits, peut-être aussi des enfants de ces derniers. Entre ces trois générations, il y a nécessairement de nombreuses et profondes différences de goûts : la jeunesse ne

* L'accusation publique ("ïpa^Ti) Contre Nééra, rangée d'ordinaire parmi les œuvres de Démosthène, appartient, selon toute vraisemblance, à un de ses couteniporains anonyme.

fii i/KLoyi e>(:k i'()i.nigi:E kn (;hkce.

parlp ni n'agit rf)mrnf' la vieillnsse. CfprndaFil, si Ips jeunes g(Mis sont mrsniYîs, ils avisent, quoi qu'ils fasscfit, à n'^^trf pas aperçus, ou du moins ils montrent clairement l'intention de se cacher. De leur côté, si les vieillards reconnaissent fpje les jeunes gens se livrent un peu trop à la dépense, au vin, aux plaisirs de leur Age, ils le voient sans paraître le voir. Ainsi chacun suit ses goûts, et tout va bien *.

Dénriosthène, à l'exenrijjle (J'IIypéride et (Ui bien d'autres, semble avoir eu des mœurs faciles' et goiilait les divertissements sur lesquels les vieillards athéniens fermaient les yeux ; toutefois il en exceptait le vin. S'en abstenait-il par goût ou par calcul, et cette proscription du jus de la vigne doit-elle (Mre ajoutée aux épreuves volontaires (jue lui imposait son désir d'atteindre à l'éloquence? Au rebours d'Horace, l'eau

» Contre Aristogiton, Didot, p. 476, | 88; p. 410, | 51. Cf Contre Timarque, Didot, p. 63, | 195.

2 Avant que son âpreté à poursuivre ses tuteurs lui eftt fait donner le surnom (VArgas (sorte de serpent), son adolescence avait reçu, non de sa nourrice, mais de la Henonmiée, déesse qui, selon Eschiue, ne saurait être accusée de faux témoignage, celui de Batalos. — Les bustes de Démosthène ont la lèvre inférieure collée contre la gencive, disposition fréquente chez les bègues. Il eut longtemps de la peine à prononcer la lettre R. Sa nourrice aurait voulu désigner par ce sobriquet une sorte de bégaiement efféminé, analogue à celui des Incoyables. Battos (d'où paTraXoç). roi de Cyrène, était fameux pour son bégaiement. iNaturellement Eschine adopte une interprétation moins innocente (Didot, p. 80, § 99; p. 61, § 181; p. 52, § 131). Il y voit une critique publique de ses mauvaises mœurs : — « Si l'on t'enlevait ces fins vêtements, ces molles chemisettes dont tu es paré quand tu écris des discours contre tes amis, et qu'où les fit passer entre les mains des juges^ ils ne sauraient trop, je crois, à moins d'être prévenus, si ces vêtements appartiennent à un homme ou à une femme. »

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était peut-être son ïlippocrène. — Cléon. « Veux-tu que je te dise ce qui t'est arrivé ? tu as, comme tant d'autres, gagné une petite cause contre un étranger. L'as-tu assez marmottée toute la nuit, déclamée dans les rues, récitée à tout venant ! As-tu bu assez d'eait pour t'inspirer ! » Le Charcutier : « Et que bois-tu donc, toi, pour être capable d'abasourdir ainsi de tes clameurs la ville stupéfaite ? » Cléon. « J'arrose un thon bien chaud d'un grand pot de vin pur (Chevaliers). » La méthode de Démosthène est différente. Il a plus besoin de se calmer que de s'animer. Ératosthène nous parle de ses transports bachiques (îrapàêax/ov). Démétrius de Phalère, de son « enthousiasme » à la tribune ; qu'aurait-ce été, s'il avait aimé le vin ! Pythagore proscrivait la fève comme contraire à la sérénité de la méditation philosophique. Notre orateur de môme se défie de la liqueur excitante de Racchus; et sa bonne intention se retourne contre lui. Les buveurs d'eau sont des méchants : Démosthène s'entendra souvent appliquer cette épithète, cà côté de celle de morose, de revéche. Selon, jusque dans sa vieillesse, avait goûté les doux présents des dieux en souriant : Démosthène. voluptueux au front sévère, semblait ne se dérider jamais. Pareil contraste a marqué sa vie : elle a témoigné, chez lui, d'une sensibilité accessible aux faiblesses humaines et d'une fermeté austère à se maîtriser, dès qu'un intérêt supérieur de son choix lui en imposait le devoir.

Cet homme, dur parfois à lui-même, le fut toujours aux ennemis de sa patrie. L'humeur chagrine relevée par ses adversaires politiques n'avait rien de surprenant chez un citoyen touché des périls d'Athènes et des amertumes de la lutte inégale qu'il soutenait pour elle. Les tristes pensées de son âme assombrissaient

SOS traits. Cet orafciir au visaffo soucieux, aux \irM'\c,lions sinistres, sera traita'; de wandil, apr^'-s Cli('Ton<'*e. Avant N^ <lrsastre, Kscliine sï'tait ronterit/* de niill<T son raractère farouclie, ses farons grossières. Oik-IIc diiïèrence en effet entre ces deux conseillers du j»enple ! l/iin. enjoué, aimable, a les sourires et l'indiilî<ence de IMiiiinlIie. Il a eu le bon goût (lui-m^me nous l'apprend) de ne; jamais cliagriner aucun comj»table ; il n'a jamais fait exiler personne. Jl est facile, coul.int; il voit les cboses par le côté agréable et s'accommode aux temps ; il aime Athènes, la liberté d'Athènes, comme Philinte aime la vérité et la vertu, un peu moins que sgs aises et à condition qu'il ne lui en coûtera rien. |Démosthène n'est pas. comme lui. un galant homme. Il injurie les Macédoniens, pour se faire croire leur ennemi ; il insulte Philippe, au risque de compromettre la cité ; il est brutal, malavisé ; il ne sait pas vivre. Il n'a pas d'entrailles : sa fdle, celle qui la première lui donna le doux nom de père, a expiré il y a sept jours k peine ; Démosthène couronné de fleurs, paré d'une robe blanche, célèbre la mort de Philippe dans un sacrifice public M II viole les lois les plus sacrées de la nature et de la religion. Il ose dire en public qu'il se croit plus lié par les devoirs du patriotisme que par les droits de l'hospitalité. Il fait mettre à la torture un Oritain. soupçonné de haute trahison, qui l'avait jadis accueilli sous son toit. Il accuse de prévarication ses collègues d'ambassade, même après avoir pris part avec eux au repas du Prytanée. Ennemi aveugle d'Alexandre, il pousse, du fond

' Eschiiie réprouve en Démosthène ce que Rome exaltera dans Paul-Éniile triomphant de Persée, entre « les deux coups de foudre » qui ont atteint ses deux enfants. T.-Live, XLV, 41.

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de son exil, les Athéniens à la révolte ; son obstination est d'un forcené. — Ces traits envenimés d'Escliine prétendaient flétrir Démosthène. et de fait, ils l'honorent, j

L'éloquence était le grand ressort à Athènes, mais l'or trop souvent le faisait mouvoir. Sans parler de la corruption des magistrats et des juges (ainsi Charès échappa à la mort, dont son collègue Lysiclès avait été frappé, grâce à ses immenses richesses), les orateurs d'Athènes vendaient tour à tour leur parole et leur silence. Ceux dont Alexandre demanda la tête durent leur salut aux cinq talents acceptés de Démade pour les dérober, par un habile expédient, à la vengeance du prince macédonien, son ami. Dans l'afi'aire d'Harpale*, ce même Démade raillait le rhume d'argent (argyrancie) imputé à Démosthène. On sait comment Philippe payait ses partisans pour parler ou pour se taire. L'habitude des succès faciles auprès de ces consciences vénales lui inspirait, à l'égard des conseillers intègres d'Athènes, des traits injurieux, visiblement mêlés de dépit : « Je rougirais d'acheter

l'amitié de tels hommes. » Nous croyons peu à un scrupule de délicatesse de la part de Philippe : s'il n'a pas séduit Démosthène, ce n'a pas été dédain, mais impuissance. Acheter Démosthène, c'eût été terminer la guerre d'un seul coup. Mais si le zélé patriote acceptait l'or des Mèdes pour en tirer des armes contre les

' Harpale s'était enfui d'Asie à Athènes (327) dans l'espoir d'y échapper à la colère d'Alexandre et d'y jouir en paix du fruit de ses concussions. Il réussit à acheter quelques orateurs, mais non la protection de la cité, et dut s'enfuir en Crète. — Pour l'affaire d'Harpale, voir J. Girard, Études sur l'éloquence attique.

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MacÏMioriicns, comme les puissances européennes recev.'iient sjins s(:nij)iile de rAnglelerre l'or destiné à comballro Napoléon, jam'iis il ne souilla ses mains de (Ions fnnfmis. Dans le discours^ où il réussit, .^i force de raison et de sentiments élevés, à calmer les Athéniens irrités contre lui, au milieu du double fléau de la peste et de la guerre, Périclès rappelle ses principaux titres i\ leur confiance et notamment son intégrité, supérieure aux richesses, qualité rare, puisque Thucydide (II, 60-65) croit devoir y insister, comme sur l'une des causes de sa longue puissance. L'intégrité politique de Démosthène a été, de même, l'un des secrets de sa force contre Philippe et de son ascendant sur Athènes :

Si, dans toutes ces occasions, il est constant que j'ai mieux que les autres prévu l'avenir, je n'en tire pas vanité et je ne me flatte pas pour cela d'une sagacité singulière. A deux causes, Athéniens, j'attribuerai tout l'honneur de mes lumières, de mes pressentiments : la première est la fortune (soToy'a), que je vois plus forte que toute l'habileté et la sagesse humaine ; la seconde, le désintéressement avec lequel je juge et raisonne sur toute chose. Non, personne ne pourrait montrer un seul profit attaché à mes actions, à mes paroles dans le ministère (Sur la paix).

L'argent est l'arme offensive de l'ambitieux: tout usurpateur établit sa force sur la corruption. Tandis que Philippe achetait la Grèce plutôt qu'il ne la vainquait, l'intégrité de notre orateur demeura impénétrable à la séduction.

Si l'on demande par quels moyens Philippe a réussi dans toutes ses entreprises, chacun répondra : par son armée, par ses largesses, par la corruption de ceux qui étaient à la tête des affaires... En repoussant son or, j'ai vaincu Philippe; car si l'acheteur triomphe du traître qui se vend, celui qui demeure incorruptible a triomphé du séducteur. Donc Athènes a été invaincue du côté de Démosthène {Sur la Couronne).

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Chez Démosthène, le citoyen fut irréprochable, si l'homme ne l'était pas. Comme Mirabeau, il a aimé l'argent, et pour les mêmes i^aisons. L'auteur des Vies desTôinmes illustres exprime le regret que Démosthène n'ait pas été assez « franc du collier k la guerre, » ni « assez muni et fortifié contre les présents. » En elTet, ces deux qualités auraient comblé sa gloire ; mais celle que ses faiblesses lui ont laissée est encore belle. wS'il aimait le luxe et ses jouissances, le talent du logographe suffisait ta y pourvoir : nul ne l'a jamais convaincu d'avoir manqué, pour y satisfaire, à ses devoirs de citoyen. Si Démosthène, cà certains égards, n'échappa pas aux vices communs d'Athènes, il fut, tout compte fait, Plutarque le reconnaît, « l'orateur le plus honnête de^on teim)s, après Phocion. » Ce n'était pas un petit mérite, durant la période macédonienne, d'être, nous ne dirons point parfait, mais même d'une vertu moyenne ([Lérpcav), la seule à laquelle Démosthène ait jamais prétendu.

Démosthène a fait allusion plusieurs fois au reproche de timidité qu'on lui adressait. « Il est mou, sans hardiesse ; il conseille la guerre, et il n'ose la proposer par décret! » On sait, à ce propos, la fière réponse d'îlégésippe : « Mais c'est la guerre que tu proposes ! — oui, la guerre, et avec elle, les deuils, les funérailles publiques, les éloges funèbres, tout ce qui doit nous rendre libres, et repousser de nos têtes le joug macédonien. » Démosthène ne le prend pas de si haut; s'il propose par décret la guerre, alors qu'il appartient au peuple seul de la décider, il ne dissimule pas son appréhension d'être « mis en pièces » par les stipendiés de Philippe (4*^ Pkilippique) et traité, en cas de revers, comme le seraient plus justement les traîtres. Dans \3l troisième Pliilippi(jue, il se souvient d'Euphrée

ON I,'f!|,()(^I!KN(;K l'()\MUjlE E.N GMKCE.

rOrit.'iin : '' IMiit(^l mourir mille fois, que de complaire lAchement à Philippe, et de livrer quelfjues-uns de vos orateurs fidrlos ! » Démosthf'Tie pressenUût l'avenir : Escliirie devait l'accuser d'avoir ruiné la Grrce. et Alexandre réclamer sa tête. Dès 352, dans la première Vhil\]qnqui' , il se déclare résigné à tout soulTrir, si le succès trompe son attente, et en même temps, il voudrait être assuré, dit-il. qu'il lui sera aussi avantageux de donner de bons conseils qu'aux Athéniens de les recevoir. Malgré son incertitude, il les donne pourtant, car il les sait utiles *. — Démosthène voit le péril : sans fausse honte ni forfanterie, il s'en reconnaît touché, et froidement, il le brave. Dans ces conditions, la prudence circonspecte de certaines timidités apparentes relève, si l'on peut dire, le courage des principes et de la conduite générale.

Selon Eschine. Démosthène manquait d'assurance devant les multitudes (SeiXov Tipoç roùç oyXooç). « Pour le courage, je n'ai qu'un mot à dire : s'il ne convenait de sa Lâcheté, et si vous n'en étiez convaincus comme lui, je m'arrêterais à vous en donner la preuve. Mais, puisqu'il la reconnaît lui-même dans nos assemblées, et que vous n'en doutez nullement, il me reste à vous rappeler les lois portées contre les lâches. » Ainsi devait parler un ennemi : quelques lignes de la Midienne impliquent un aveu discret de sa facilité à se troubler.

Midias cherchait à obtenir de lui un désistement, à prix d'or. A la vue du banquier Blépéos s'approchant de Démosthène, la crainte de le voir accepter un ac-

^ Souvent < l'audace naît de l'ignorance et l'hésitation de la considération réfléchie. L'âme vraiment forte est celle qui aperçoit très clairement où est le plaisir, où est la peine, et que cette vue ne détourne pas des dangers. » Thucydide, II, 40

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commodément fit pousser au peuple de telles clameurs, que l'orateur effrayé laissa là son manteau et précipita sa fuite « presque nu, en simple chemisette, » devant la poursuite du linancier. Fuir devant de l'or et des cris, est d'un homme très impressionnable assurément; Démosthène l'était, en effet, à un degré peu ordinaire. Nature sensible et nerveuse, il n'avait pas toujours la fermeté qui permet de regarder en face, sans broncher, les situations où le sang-froid est nécessaire. Eschine le compare à une femme pour la vivacité des ressentiments, et lui reproche de pleurer plus facilement que les autres ne rient. 11 est, comme il arrive souvent, très ferme, très décidé dans ses idées, timide dans ses actes ; un rien suffît à le jeter hors de son assiette.

Envoyé en ambassade à Alexandre, alors campé sous les murs de Thèbes, il est pris de crainte en route, et il revient avec la précipitation d'un « fugitif.* Effrayés de la marche d'Alexandre sur Thèbes révoltée, les Athéniens avaient chargé des députés d'annoncer au ffls de Philippe qu'ils reconnaissaient son hégémonie et lui décernaient les honneurs divins. L'auteur des Philippiques n'eut pas le courage de dépasser le Cithéron et d'aller déposer aux pieds d'un prince moqué par lui, le témoignage de l'humiliation def sa patrie et la sienne propre. Oserons-nous l'en blâmer? Si le sentiment qui inspira la retraite de Démosthène est celui que nous croyons, la raillerie d'Eschine est du nombre des reproches qui louent. Mais pourquoi accepter librement une mission, si l'on n'est pas assuré de son courage de l'accomplir jusqu'au bout? Démosthène craignait peut-être de se troubler devant le jeune conquérant, comme il avait fait devant Philippe. En présence de la cour du Macédonien, et sans

70 i.'i-f.oorENr.K iMiiiiiniF, F.\ r.nv.v.R.

r(!xciis(; (If ra|)|);iri'il uiililaiic (jui dcvail un jour pîiiJilyscr réhxjiienco, d'ordinaire facile, du défenseur de Milon. le député d'Athènes avait perdu la mémoire

et l)all)Mtié

Sa timidité était tioj) manifeste pour (|u'il songeât à la ni(!r: il pouvait seulement en essayer l'apologie :

ll;u'(li, elTrofité, impudent, je ne le suis point, et ne souhaite pas de le devenir. (Cependant je ui'estime beaucoup |)lus courageux que ces intrépides liornuies d'État sans vergogne. Juger, conlisquer, faire largesses du bien d'autrui, acaiser, sans égard aux intérêts de la patrie, cela ne demande aucun courage. (Juand on a pour gage de son propre salut le mérite de parler, de gouverner pour vous plaire, la hardiesse est sans péril. Mais, pour votre bien, résister souvent à vos volontés, vous donner des conseils non agréables, mais toujours les plus utiles, suivre une politique où la fortune est plus souvent maîtresse que le calcul, et pourtant se déclarer responsable devant vous et du calcul et de la fortune, voilà le fait de l'homme de cœur (sur la Chersonèse).

Eschine le raille sur sa lâcheté. — Et toi, réplique Démosthène, n'as-tu pas, durant les prospérités de la patrie, « vécu la vie d'un lièvre? Craintif, tremblant, tu t'attendais sans cesse à être frappé des châtiments dus aux crimes que te reprochait ta conscience. Au jour de nos malheurs, ton assurance a frappé tous les yeux. » L'humeur craintive de Démosthène rehausse le mérite du citoyen résolu à braver les périls attachés au rôle politique que l'honneur lui avait commandé de choisir. Était-il lâche l'orateur qui. assailli de sarcasmes, de cris, de menaces, et au risque d'être « déchiré, » repoussait, inébranlable dans ses vues et dans son zèle patriotique, les assauts des « bêtes fauves » déchaînées contre lui? Au lendemain d'Élalée, loin de se ménager, il se donnait tout entier, sans compter, à l'intérêt commun. Le courage civil a son

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prix, alors que la pairie en ilanger nous appelle, et que le sentiment du devoir engage un citoyen à braver, seul ou par-dessus tous les autres, les hasards et les responsabilités de l'avenir. Cicéron, réconforté par Caton, a eu ce courage contre Catilina; Démosthène l'a eu contre Philippe, sans autre inspirateur que le Génie de l'Athènes du passé.

Le comique Timoclès peint Démosthène comme un batailleur « au regard martial, » « Briarée, mangeur de lances et de catapultes. » L'ironie est acérée, si l'on songe que ce guerroyeur devait fuir cà Chéronée. C'est ici qu'il faudrait passer l'éponge, tirer le rideau. Pourtant, si Bourdaloue a marqué les six circonstances atténuantes de « l'éclipsé » de Louis de Bourbon, à la tête de l'armée espagnole, il est équitable, non de pallier ,1a faute de Démosthène, mais de montrer pourquoi ses compatriotes la lui ont pardonnée. Sur ce point, Eschine, brave soldat, avait beau jeu contre le belliqueux orateur, déserteur de son poste : — La loi de Selon condamne à la dégradation civile le lâche qui a jeté son bouclier; et lui, il réclame une couronne ! — En vain Démosthène, afin d'échapper aux coups de son adversaire, se retranche derrière sa qualité d'orateur : à la tribune, dans les conseils publics, dans les ambassades, j'ai mieux que personne servi l'État. Le ministre d'Athènes a toujours fait tout son devoir; que le politique absolve le soldat! — Cette apologie est plus adroite que solide; autant valait répondre aux sarcasmes d'Eschine par ce vers proverbial qu'Aulu-Gelle met dans la bouche de notre orateur : « Celui qui fuit peut de nouveau combattre, » sentence agréée sans doute du poète Horace, au retour de Philippes. « Oui, mes amis, j'ai fui, mais avec vous. » Ainsi répliquait, sans plus se troubler, Xéno-

74 I.V.LOOUENCK Vi)lM\(j[:E EN GHÈCE.

(•r;ih'. iioii siiuplc soldai, mais slralrg<*, a sos corn- |)agin)ns (i(! (l«3roiit<;. Do inêiiie, iJciiiostliéiie a siii\i la (léioiite générale; il a fui du champ de bataille, mais enliii il s'y est rendu. Tandis qu'il se dérobait, vaincu, aux traits des Macédoniens, que faisait Escliine? Eschine a négligé de nous le dire. Était-il derrière l'armée de iMiilippe, attendant l'issue du combat, espérant peut-être la défaite qui devait fortilier son parti? Lui-même a pris soin de nous donner en détail ses états de service dans les campagnes antérieures à l'année 350. Nulle part, le glorieux soldat de Tliamines, couronné pour sa bravoure contre les Eubéens. n'a fait allusion à sa participation a la bataille de Cbéronée. Il lui eût été très difficile de repousser de ses armes un ennemi dont sa politique complaisante avait aplani les voies. Démostbène est digne de blâme, mais nous ne voudrions pas qu'Escliine le lui adressât. Eschine n'avait rien fait pour conjurer le désastre, il ne fit rien pour le réparer. Même après Chéronée, Démostbène était citoyen meilleur et plus utile que lui. Le salut de Démostbène a mieux servi Athènes que n'eût fait un trépas courageux. C'est lui qui, avec Hypéride, organisa la résistance et força Philippe, par l'attitude résolue de la cité, à la traiter avec ménagement et respect.

Jamais Démostbène n'aurait fait l'aveu public de sa timidité, s'il n'avait su pouvoir le faire impunément; Athènes lui donna même plusieurs preuves éclatantes de pardon. Il n'eût pas été surprenant, aussitôt après le désastre, que le peuple le poursuivit de ses ressentiments comme auteur de la détresse publique. Au contraire, toute la cité se tourna vers lui; elle adopta ses décrets, elle repoussa les accusateurs qui l'assaillant « presque tous les jours, » voulaient profiter des

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malheurs publics pour l'accabler : conduite également honorable à Athènes et à l'orateur. Bientôt elle lui confirmait son estime par un témoignage encore plus frappant. Laissons ici la parole à Démosthène :

Quand, au lendemain de Tévénement, le peuple dut choisir l'orateur appelé à célébrer la mémoire des morts, ce ne fut pas toi qu'il choisit, quoique proposé, et malgré ta belle voix; ce ne fut pas Démade qui venait d'obtenir la paix ; ni Hégémon, ni aucun de vous : ce fut moi. Alors, Pythociès et toi, vous parûtes à la tribune pour me lancer, avec quelle cruauté et quelle impudence, ô ciel! les accusations et les invectives que tu renouvelles aujourd'hui. Le peuple n'en fut que plus ardent à confirmer son choix. La raison, tu ne l'ignores pas, je vais pourtant te la dire : il connaissait mon dévouement, mon zèle et votre perfidie ; car ce que vous avez nié avec serment durant nos prospérités, vous l'avez avoué au moment de nos revers. On vous tint donc pour d'anciens ennemis, à qui les malheurs publics donnaient le courage de se déclarer. Ensuite, ils ne croyaient pas qu'il convînt de confier l'éloge de nos braves à l'homme qui avait logé sous le même toit, participé aux mêmes libations que ceux contre lesquels ils avaient combattu ; que celui qui, en Macédoine, avait fait des orgies et chanté des hymnes où les meurtriers de nos compatriotes célébraient les désastres de la Grèce, à son retour dans Athènes, reçût cette marque d'honneur : il fallait pour une telle infortune, non une voix et des larmes de théâtre, mais une âme pénétrée de la douleur publique. Ce deuil, les Athéniens le trouvaient dans leur cœur, dans le mien, non dans le vôtre. Voilà pourquoi ils me choisirent, et non pas vous ; et, non seulement le peuple, mais les pères, les frères chargés du soin des funérailles, en jugèrent ainsi : le repas funèbre, qui, d'ordinaire, se donne cliez le plus proche parent, ils le donnèrent chez moi. Ils ne se trompaient point : car, si par le sang, chacun d'eux tenait aux morts de plus près, je leur étais, comme citoyen, plus uni que personne. Oui, le plus intéressé à leur salut, à leur succès, devait, après leur malheur (plût aux dieux qu'il ne fût jamais arrivé !) prendre la plus grande part à la douleur de tous (Sur la Couronne).

Bdélycléon, avocat de Labès, excuse en ces termes

74 l/ÉLOgllENCE l'OlJln^lE EN GHKCE.

lo rhicri voleur : (l'est un pauvre ignr>raril; " pardonne, il n(; sait j);is jouer de ia lyre. » Le mot est coniiijue et profond. Le vice a souvent d'autres racines que rit,'norance, mais, souvent aussi, il nait d'elle. Les platoniciens ont seulement péché par exagération quand ils ont confondu la science et la sagesse (prévention moins danjj^ereuse, d'ailleurs, que celle des Cartésiens rattachant l'erreur à la volonté). L'ignorance n'est pas seule à atténuer la culpabilité. Tel naît sot, tel autre le devient; ce dernier est coupable, puisqu'il a perverti sa nature ; le premier est innocent; il est de naissance ce qu'il est; les dieux l'ont fait ainsi. L'antiquité a été très indulgente pour les infirmités morales imputables à la nature; le défaut de courage était de ce nombre et cette considération tempérait parfois la sévérité de la flétrissure. Isocrate n'a jamais osé monter à la tribune, et il a passé dix années à composer un discours. Évidemment il était intéressé à mettre l'éloquence au-dessus de toutes choses; aussi déclare-t-il qu'elle fait plus d'honneur à l'homme que les richesses, le courage et les autres présents de la fortune ou de la nature. — L'auteur du panégyrique d'Athènes a ciselé des bijoux; c'est un orfèvre qui plaide pour son art. — Soit, mais ce dédain du courage, pur don de la nature, est à remarquer; car il implique l'indulgence à qui ne l'aura pas reçu. Cette disposition des anciens à passer condamnation sur les faiblesses de nature a inspiré à Démosthène une distinction dont les modernes s'étonnent d'abord. Midias. dit-il, va se faire humble pour désarmer votre justice; soyez-lui d'autant plus inexorables. «Car si, incapable de courber son orgueil, il eût été, toute sa vie, aussi hautain et violent par l'empire du naturel et de la fatalité, il serait juste de tempérer votre rigueur. Mais

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si, habile à se plier, quand il lèvent, à la modération, il a adopté un plan de vie contraire, il est bien évident qu'après vous avoir fait illusion aujourd'hui, il reviendra demain tel que vous le connaissez. »

Cela revient à dire : « frappez Midias sans pitié, il n'est pas incorrigible; » et s'il était manifestement incorrigible, faudrait-il donc lui faire remise de la peine? L'incorrigibilité constatée est un argument que font valoir, chez les modernes, les partisans de la peine de mort. Au contraire, elle commandait en certains cas la clémence aux anciens. « Il y a, dit Aristote, des emportements qui sont de nature. Ainsi, un lils comparaissant devant le tribunal pour avoir frappé son père, se défendit en disant : « Mais lui aussi, il a frappé son père! » et il fut absous; car il sembla aux juges que c'était là un délit naturel qui était dans le sang, (pocjix'?]v àpiapTiav. » « L'intempérance semble être plus volontaire que la lâcheté; aussi nous attire-t-elle des reproches plus légitimes... La lâcheté ne semble pas être volontaire dans tous les cas, quand on les examine en détail...; quelquefois elle paraît être une véritable violence ^ » comme l'acte de frapper ses parents en vertu d'une disposition héréditaire. Il nous serait aisé de multiplier ces citations et d'établir que, dans la pensée du Stagirite, l'homme n'est pas responsable des émotions physiques qui l'ébranlent, ni des actes provoqués par ces émotions. Ce sont là autant de forces qui triomphent habituellement de la nature humaine, et dès lors les mouvements ou intempérances auxquels nous cédons, se dérobent aux jugements de la morale et de la justice humaine. De là le scrupule d'Eschine de reprocher à Démosthène

^ A Nicomaque, III, 13 ; Grande morale, I, 15 ; II. 8.

76 i/klooiknck I'oijjkji k kn (jukce.

une coiiiiidisc doiil hi ii;itijr<; «Hait seule rc'spons.ilde : « On sera p(;iit-rln' surpris, dit-il, (jii'on fjiss<; !<• pro- (•(Vs à un \'\iv (jiii ticiil a la riatiiro ('^ôicO)': YjOa'fai». w Kl en cMVI. si 1rs dispositions naturelles sont souveraines, est-il logique de les poursuivre devant les trihunaux?

J.es anciens ont en général, sous le poi(Js du dogme de la fatalité, mal connu et mal défini la liberté humaine. Aristote l'a soumise, au delà de la vérité, à l'inlluence des inclinations originelles; sa théorie ouvre la porte à l'excuse commode de la nécessité. On ne peut dire absolument avec Socrate que le courage, non plus que la vertu, soit une science, (^ar le courage tient dans une grande mesure au tempérament; mais la chair et le sang sont-ils donc la partie maitresse de l'homme? La souveraineté de l'instinct interdit la perfectibilité aux animaux : jamais, (juoifju'il en pense ou quoiqu'il fasse, le lièvre du fabuliste ne sera foudre de guerre, même par comparaison. Mais la liberté donne à l'homme le pouvoir de maîtriser sa complexion physique. Socrate justifiait de ses aveux le Lavater de son temps, Zopyre; mais sa vigueur d'âme avait surmonté la nature. Qui naît sans le courage doit l'acquérir. ïurenne sentait sa carcasse émue sur le champ de bataille: il la domptait en la jetant au plus fort du danger. L'homme de cœur mène son corps où il lui plait, il le façonne à sa guise. Démosthène n'a-t-il pas vaincu des organes rebelles: résisté, à son gré, <à l'entraînement du plaisir et conquis son éloquence à force de volonté? Une àme si fortement trempée était digne de réparer de tout point l'ouvrage de la nature; il aurait mérité, dans une cité où les poètes (Eschyle, Sophocle) maniaient tour à tour avec éclat la lyre et l'épée, de réunir les deux qualités né-

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cessaires à l'homme d'État grec; il le devait et il en était capable. Sa vie entière, sauf Chéronée, et sa mort le prouvent. Isocrate. selon la légende, se punit de ses longues illusions en se laissant mourir de faim. Euplirée, patriote clairvoyant, prophète bafoué « se coupa la gorge » et témoigna par là de sa sincérité. Démosthéne a préféré la lutte amère à la soumission fortunée. Il a bravé, ce timide, Philippe et Alexandre; il a provoqué la colère meurtrière d'Antipater. PÎtait-ce le fait d'un homme sans cœur? Dans le silence de la délibération morale, face h face avec l'Iionnête, son âme, inaccessible à la crainte, cédait à l'élan du devoir. Au milieu du bruit inaccoutumé des armes, le corps ressaisit son empire, et l'émotion troublante du combat, (|ui parfois fait oublier leur peur aux timides, lui enleva sa fermeté. Les Athéniens ont absous cette surprise des sens; regrettons-la, sans la ilétrir des reproches injurieux que lui a prodigués l'inimitié. Songeons plutôt à la douleur dont l'âme du patriote était certainement pénétrée au moment où, déchu de ses plus chères espérances, il quittait le champ de bataille où était pour jamais ensevelie la liberté des Hellènes.

A la piété envers la patrie s'associait naturellement, chez Démosthéne, la piété envers les dieux. D'abord réfugié àTrézène, il (juitte ce séjour pour un asile plus sur : le temple de Neptune à Calaurie. « Le respect du (lieu, je l'espère, me servira de sauvegarde. Cependant (jue sais-je? Lorsqu'on est à la merci d'autrui, on vit au jour le jour, sans jamais être assuré du lendemain. » Ces pressentiments furent justifiés. Au moment où. conduits par un ancien comédien, Archias, surnommé le traqueur des proscrits, les soldats d'Antipater investissent le sanctuaire où Démosthéne s'est réfugié, le

/« I. KKOyi'KNCK IMH.IIIMI'K EN IIKKCK.

I^Maiid liomiiic >«)ii^'(' (Inhord ;i ne pas souilh*!' (!<• >()ii tn'*|)as raulcl du dieu. Il siico le stylft empoisonn*'* (jiii va lui assurer une rranchisi' plus rertaine (jue <»'||(' du Icniplc dfî \<'ptun(;. puis il se lève : « Tu peux, dit-il a Arcdiias. jouer inainteriarit le rôle de (iréon dans la Iraj^MMlie et faire jeter ce corps où lu voudras, sans sepultMi-e. l'oui- moi, ô Xeptuiie. dieu ami. je sors encore vivant de ton teni[)le: mais il n'a i)as tenu à Antipatei et aux Macédoniens ([ue ma mort ne profanât ton sanctiiaiie. » Démostliène succombe sous l'effort des ennemis de la (ii'èce. et il loiid)e en protégeant la reli^Mon de son j»ays.

La prévision de cette indij,Mie (in d'une vie généreuse lui avait inspiré parfois des mouvements amers. Les jeunes gens accouraient le visiter dans son exil et lui demandaient des conseils ; mais lui les détournait des atïaires puldi(pies : « Si au début l'on m'eût proposé deux cliemins, l'un conduisant;! la tribune et aux assemblées, et l'autre droit à la mort, et que j'eusse pu [irévoir les maux, les craintes, les jalousies, les calomnies et les combats inséparables de la vie publique, je me serais jeté dans le cbemin de la mort. » Si le dévouement à la patrie était toujours récompensé, nul n'aurait mérité un trépas plus doux, (licéron a tracé, d'après Platon, dans son traité Des dexoirs (I, 25), le portrait du bon citoyen. Le dévouement désintéressé (pii en est le trait principal, a été la vertu éminente de Démosthène.

Je passe ma vie ;i vous donner des conseils qui me font dans votre estime plus petit que beaucoup d'autres, mais qui vous feraient grands, vous, si vous les suiviez. Je puis sans doute parler ainsi sans éveiller l'envie ; non, je ne pui. concilier le caractère du vrai patriote avec une politique qui placerait rapidement, moi nu premier rang parmi vous, et vous au dernier rang dans la Grèce ; mais par Tadministration des ora-

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leurs fidèles la patrie doit grandir, et leur devoir à tous est de proposer toujours non la mesure la plus facile, mais la meilleure. Pour aller k la première l'instinct suffira ; vers la seconde doivent nous conduire les sages discours d'un bon citoyen (Sur la Chersonèse).

II. Le citoyen. — Le pouvoir est l'épreuve du caractère (mot de Bias) : Démosthène a soutenu cette épreuve avec honneur. L'homme du peuple , comme lui-même s'appelle dans un exorde, a été le plus utile serviteur du peuple cpi'il voulait sauver. Fidèle à une promesse faite aux juges d'Aphobos, « à peine sorti de l'enfance, » il contribue et supporte les charges publiques. Homme fait, il n'aide pas seulement l'État de ses conseils, mais encore de ses deniers. Il équipe trois galères pour les expéditions de l'Euhée, de l'Hellespont et de Byzance; il verse au trésor public huit talents: il rachète des prisonniers athéniens en Macédoine; il dote des filles pauvres et se porte caution de citoyens insolvables. Après Chéronée, sur les dix talents consacrés à la réparation des murs, Démosthène à lui seul en fournit trois; il prodigue sa fortune aux particuliers et k l'État au point de ne pouvoir, à son tour, payer l'amende à laquelle l'aréopage le condamne, dans l'affaire d'Harpale. Mais tels ne sont pas les titres (ju'il croit devoir invocjuer auprès de ses concitoyens : il n'a pas imité les orateurs égoïstes qui préfèrent leur intérêt auprès du peuple et de Philippe au salut de l'État. Voilà ce dont il se glorifie. Il les a toujours combattus, réfutés avec éclat, entre autres Pithon de Byzance, ambassadeur ordinaire du Macédonien, et Pythéas d'Arcadie, le faux démocrate aux gages de Philippe. Tandis que ces mercenaires attisent les haines, sèment la discorde entre les cités, Démosthène travaille à effacer les ressentiments, fomente

(les coiililioris. rn»';nago des alliîirn.es. La Grèce est encore moins unie; contre les Macédoniens qu'elle ne Ta été contre les Harhares; la devise chacun chez soi, chacun pour soi, y est devenue générale. Aussi, au lieu de combattre tout entière en même temps, elle s'épuisera en efforts isolés et successifs. Athènes lutte à Chéronée (;n XiH, Tlièhes se révolte en Xi"), Sparte avec Agis tente la délivrance en 3'JO. Chacune des cités capitales agit à part et à son heure: point de mouvement puissant d'ensemble.

Ces prati(jues d'un individualisme fatal aux intérêts helléniques étaient instinctives chez les (jrecs. Les cités tour à. tour maîtresses de l'hégémonie avaient contribué à les établir : « 11 importe à notre ville (jue Thébos et Lacédémone ne soient pas trop puissantes ; (jue la première ait à lutter contre la Phocide, la seconde contre d'autres ennemis. Ce sont là les conditions de notre sécurité et de notre grandeur. » Démosthène, en 352, ne voyait pas encore que ces maximes favorables à la prééminence de sa patrie préparaient la défaite de la Grèce; plus tard il travaillait à rapi)rocher cequel'égoïsme politique s'était étudié à désunir. Ce qu'Athènes avait fait pour son compte. Philippe le faisait contre elle: il s'attachait à diviser, Démosthène à réconcilier. Au sentiment d'Aristote {Politique IV, 6), la famille hellénique, race privilégiée, douée des qualités de l'Europe et de l'Asie, aurait été capable, réunie en seul État, de commander à l'univers. Démosthène n'en est pas à rêver pour elle la domination universelle; heureuse si elle trouve la force de se dégager de l'étreinte de Philippe. Sur le terrain de la réconciliation l'orateur, une fois, réussit à vaincre : il triompha de l'antipathie mutuelle d'Athènes et de Thébes et les conjura contre l'envahisseur (339), succès inespéré

DIÉMOSTHÈNE. — LE CITOYEN. 81

qui fit pâlir un moment l'étoile de Philippe, et dont l'orateur se glorifiait comme du plus beau triomphe de sa vie.

L'activité infatigable de Démosthène embrasse toutes N les parties de l'État : marine, armée de terre, finances, administration. Il est toujours sur la brèche; aux moindres tentatives de Philippe, il propose ou ambassades ou expéditions. Philippe députe des envoyés? Démosthène les réfute. Philippe gagne les négociateurs d'Athènes ? Démosthène les démasque. Philippe envoie un émissaire, Antiphon, pour incendier les arsenaux du Pirée? Démosthène toujours en éveil, le saisit et le fait condamner à mort. Patriote vigilant, il devine Philippe et le révèle; il sait tout prévenir, tout prévoir. Il n'est pas un de ces habiles qui, tout en servant les affaires publiques, se ménagent des retraites et se fortifient d'avance contre les accidents de l'avenir. Lui, il se livre sans arrière-pensée ni calcul, il assume à la fois plusieurs responsabilités que les politiques d'Athènes séparaient volontiers; il propose une résolution, rédige le décret, se charge de l'exécution. Il suit le Macédonien pas à pas, se jette à la traverse de tous ses desseins ; il l'arrête à Ambracie, à Byzance. C'est lui qui organise la victoire de Phocion dans l'Eubée. « Philippe a été chassé de l'Eubée par vos armes et aussi, dussent certains envieux en mourir de dépit, par ma politique et mes décrets. » C'est lui qui dans les crises est l'inspirateur et l'âme de tout l'Etat. « Qui préservera l'Hellespont d'une domination étrangère ? c'est vous, hommes d'Athènes. Quand je dis vous, je dis la République. Or qui consacrait à la République ses discours, ses conseils, ses actions ? Qui se dévouait entièrement pour elle? moi ! » Après la chute d'Élatée (339-338), au milieu des angoisses de la cité, le héraut,

H2 l/KLOgiKNCK VdïATUjl E EN GKKCK.

voix (l(^ l.i |»;ilii(3(*n (hUressci, ;i[»p(îll<' les bons citoyens à lu trilnin«; : nul n'ose y inont^T. Qui saisit conrageiiscnient 1»^ j^'ouvcfnail . à ra|(|»n)clif' de la tcmpr-tf* '.' « (>; fut moi ! » C'est lui, toujours lui : il est partfiUt. D'où lui vient cette ardeur à se placer d'abord au poste du péril? dr la conviction (pie son dévouement est nécessaire à l'Klat. « Je m'étais persuadé, peut-être était-ce folie, mais (;nfin je m'étais persuadé (pie nul ne i>roposeriiit rien de mieux (jue ce (pje je [iroposais, ne ferait rien de mieux que ce (pie je faisais. » Était-ce présomption de sa part ? non : la défaite même de Chéronée lui a donné raison: il avait toujours parlé aux Athéniens au nom de l'honneur: grâce à lui, l'honneur du moins fut sauvé.

A la mort de Philippe. Démosthène. ennemi irréconciliable des Macédoniens, essaie de soulever la Grèce contre eux. Alexandre « le jouvenceau » se révèle par le sac de Thèbes (335). La Grèce a seulement changé de maître : elle en subit un nouveau, plus terrible ^ A la mort d'Alexandre. Démosthène, alors en exil, accourt en Grèce et retrouve contre les conquérants de sa patrie toute l'ardeur de sa jeunesse. Il encourage les ambassadeurs d'Athènes à former une ligue nouvelle (guerre Lamiaque, 323), et lui-même il parcourt les cités, les appelant à la liberté. Il cherche partout des ennemis à la Macédoine, comme Annibal courait toute la terre pour en susciter aux Romains. Le temps même de son bannissement ne fut point perdu

* Il fait périr 6000 Thébains, en vend 30,000 comme esclaves. De la ville ruinée de fond en comble, la maison de Pindare resta seule debout : hommage rétrospectif qui nous touche moins d'admiration que n'aurait fait un châtiment moins inhumain de la patrie du poète.

pour la lutte devenue sa vie. Aux jeux Olynipuiues, Isocrate, puéril vieillard, prêchait la croisade contre les Perses et la paix avec les Macédoniens ' : Démosthéne y faisait un autre emploi de son éloquence. Lamaclios de Myrihène récitait devant les Grecs assemblés un panégyrique de Philippe et d'Alexandre où Thébes et Olyntlie étaient déchirées. Démosthène se lève ; par des faits et des raisonnements, il met au grand jour les titres des deux cités à la reconnaissance des Hellènes et les calamités dues aux flatteurs des Macédoniens. Les auditeurs « retournés » acclament Démosthène avec enthousiasme. Le sophiste effrayé du tumulte s'esquive de l'assemblée : Démosthène se vengeait ainsi de l'ingratitude de ses concitoyens. Son exil était comme une continuation de son administration publique : « Il rôdait dans toutes les villes, dit Plutarque. appuyant les intérêts des Grecs, chassant les ambassadeurs des Macédoniens, et se montrant en cela beaucoup meilleur citoyen que Thémistocle et Alcibiade qui, dans les mêmes états de fortune, n'avaient pas témoigné la même vertu. Et après qu'il fut rappelé, il reprit ses premières brisées et continua

* Philippe a enlevé Amphipolis ; Isocrate l'excuse d'avoir pris ses précautions contre Athènes : « Si nous changeons de conduite et donnons meilleure opinion de nous, non seulement il ne touchera pas à notre territoire, mais il sera le premier à nous céder du sien, pour acquérir l'utile amitié d'Athènes » (Sur la paix). Plus loin : " Renonçons à l'hégémonie : touchés de ce désintéressement, les peuples d'eux-mêmes nous l'oflriront. » Croirait-on qu'un Athénien, un rhéteur, pût être si naïf? Isocrate se reconnaît de tous les Athéniens le plus impropre à la politique : « Je n'ai ni assez de voix, ni assez de hardiesse. » Il lui manquait encore autre chose {Discours à Philippe, Didot, p. 63, î ^i)-

84 i/i:looijence POMTigi'K en gh^ck.

son nirino Irain de gouvernement: car i) ne cessa de fiiire l;i guerre ii Anlipiiler et à la Macédoine. »

I'fi îidversaiio do cette; trempe n'était pas de ceux (jiir l'on achète. lMiilij)pc n'avait j)U le réduire par son or : Alexandre voulut venir à l)Out du séditieux incorrigible en exigeant sa tête. Phocion eut le triste courage de voter pour qu'on la livrât: un détour adroit de Démade épargna ce crime aux Athéniens. Plus tard, Antipater arrachait à leur impuissance la proscription de l'orateur toujours redouté au milieu rnème de l'asservissement des Hellènes (322).

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