CHAPITRE IV
Né en 385. Démosthène entre à l'âge de trente ans. par le discours contre la loi de Leptine (3o5~) dans la carrière politique qui devait être pour lui glorieuse et amère. Lucien met ces paroles dans la bouche de Philippe : « Ce que furent autrefois pour les Athéniens Thémistocle et Périclès, Démosthène l'est aujourd'hui pour ses concitoyens. » Philippe entend par là que Démosthène est le rempart de sa patrie. A un point de vue plus particulier, la comparaison est encore juste : comme Thémistocle et Périclès. Démosthène a uni la parole et la pratique des affaires, alliance toujours utile, mais surtout à Athènes, où l'éloquence dégénérait vite en exercice artistique ou en instrument de popularité. Chez Démosthène. l'orateur est simplement l'auxiUaire de l'homme d'État. Il ne parle jamais pour
DÉMOSTHÈNE. — l.E POLITIQUE. 85
remporter un succès de tribune, mais pour réformer, organiser, créer des ressources. A trente et un ans (354), il soumet au peuple un plan de réorganisation maritime (les Symmories), l'année suivante un projet de réorganisation de l'armée de terre. S'il conseille d'ouvrir les hostilités, du même coup il expose un plan de campagne. Il a réprimandé les Athéniens : « Que faut-il donc faire ? » lui demandent-ils : — « Le contraire de ce que vous faites maintenant. » A cette réplique excellente en soi, mais un peu sommaire, il ajoute aussitôt : « Néanmoins je vais entrer dans tous les détails, et puissiez-vous être aussi prompts cà agir qu'à interroger !» Il a établi la nécessité de levées : « Quelles seront ces troupes, leur nombre, les subsides destinés cà les entretenir ? comment exécuter ces mesures ? je vais répondre à tout et avec ordre. » I. La sagesse politique de Démosthène ne l'abandonne jamais; Leptine veut, au nom de l'équité et des finances, réformer la loi des immunités : Démosthène lui démontre que son zèle se méprend sur les vrais intérêts de la République. Athènes est prospère, mais estelle assurée de l'être toujours ? « Ceux qui ont livré à Philippe Pydna, Potidée et d'autres places, quel motif les poussait à nous nuire? n'était-ce pas évidemment l'espoir des largesses du prince? Eh bien, ne vaudraitil pas mieux, Leptine, persuader à notre ennemi, si tu le pouvais, de ne pas récompenser les agents dévoués, instruments de ses injustices à notre égard, que de nous apporter une loi qui enlève une partie des dons acquis à nos bienfaiteurs?... Athéniens, craignez de sanctionner une loi funeste. Heureuse, Athènes en serait Oétrie ; malheureuse, elle se verrait dépourvue de défenseurs. » — Point de guerre ! s'écrie un politique, économiste à courte vue : la guerre, c'est le pil-
«<) l/KL()ULE>Ct l'oI.IIH^l'E EN OMKCE.
lage (i(^ nos liIl;lll(•<^s. — A nous de prévenir les concussions ou (!♦' N's (:liâti(3r-. O. n'est pas IV^puiseinent (lu irésoi" (|iji !i pcidii OiYm'. Olyntlie; c'est la trahison, rimjtrrvoyiiiicc. — Mais la ^Micrre conte j-Jm'I'. — il vous en coûtera bien plus de reculer devant les d('*penses (pi'elle exij^e; Atln^nes n'est-elle pas assez riche pour payer son salut* ?
Une autre fois, c'est l'humeur helli(jueuse (pii souille sur l'Assemblée. On décrète la guerre et dans des proportions gigantesques : on parle de dix mille, de vio^M mille mercenaires, magniliipies armées sur le paiù^i (è7riaroXi[iaiooc 5ovà|i£iç) : ce beau zèle inspire peu de confiance à Démosthène. Vous croyez ne pouvoir trop faire ? « Commencez par exécuter peu, et si cela ne suffît, ajoutez ce qui manque. » A (juoi bon une armée trop forte? vous ne pourrez la nourrir. Qu'Athènes proportionne son action au besoin et aux ressources. Faisons au premier jour la guerre de partisans 0.-1;^- Tsosiv); des forces médiocres y suffisent; la Macédoine s'y prête merveilleusement: Philippe a l'avantage dans les batailles rangées. — L'histoire a été appelée la maîtresse de la vie, école suspecte, où l'on puise de bonnes et de mauvaises leçons. Machiavel a tiré des Décades de Tite-Live un bréviaire des princes tout différent du manuel des honnêtes gens. Le maître véritable de la vie humaine, c'est le bon sens. Le bon sens, allié à la force comique, a fait Molière (Scarron était plus gai que lui). Chez DémosthMeJeJjon^sen^^
' Discours de la Chersonèse. — « Il est donc bien magnanime l'effort de donner une portion de son revenu pour sauver tout ce qu'on possède! eh! messieurs, ce n'est là que de la simple arithmétique; et celui qui hésitera ne peut désarmer l'indignation que par le mépris que doit inspirer sa stupidité.» Mirabeau, séance du 26 septembre i789.
tique ^ fait rorateur. et le bon sens politiqiie^j^iomme d'EtaC, ~~
Démosthône a une haute raison , incapable de se laisser troubler par la faveur ou le ressentiment. Il voit l'utile, et il le dit avec la fermeté froide d'un homme d'État qui subordonne la passion au bien public. Par là il résiste utilement à un peuple toujours disposé à sacrifier la raison politique au sentiment. Philippe médite le siège de Byzance, que sa révolte a soustraite à la domination d'Athènes. Le peuple s'intéresse peu au sort de la cité rebelle : « Par le ciel ! ces gens-Là. égarés par un funeste génie, poussent la démence au delà de toutes les bornes. — D'accord, mais ces insensés, il faut les sauver : il y va du salut d'Athènes. » lihodes, dans la guerre sociale, s'est dérobée à l'autorité d'Athènes et a substitué le gouvernement oligarchique à la démocratie. Opprimés par l'aristocratie, les Rhodiens implorent le secours d'Athènes. Athènes leur doit son appui : elle se conciliera ainsi l'amitié de tous les États populaires et afl'ermira sa propre constitution, dont l'oligarchie est l'ennemie implacable. Les Rhodiens ont faiUi, mais ils sont malheureux. « Vainement dira-t-on que les Rhodiens méritent leur infortune : le moment serait mal choisi pour nous réjouir : il faut dans la prospérité montrer toujours une grande bienveillance aux malheureux ; car l'avenir est voilé à tous les hommes. » Plus tard, Démosthène engagera ses concitoyens à suivre à l'égard de Thèbes cette politique de générosité intelligente. Quand il émeut le sentiment, c'est pour en faire l'allié de la raison pratique. L'intérêt bien entendu de l'État est toujours la règle décisive de ses conseils. Qu'il s'agisse de Mégalopolis, ennemie récente, de l'Eubée « maudite, » de la Phocide « impie, » comme
Eschino l(;s iipiicllc, il imiiorU* pou à I)('îrnosth(''no de corisidrrcr la ^' vcitii >^ du |)Oijjd(* ini-nucé, mais seulernciit le dcnoiF- d'Atliôiies do ne pas se trahir ellem(*'mn on refusant son appui à des Grecs opiirirn/îs.
r/intelli}<enc(î jiolitiqiie de ï)érnosth(''ne if^nore les préjii^M''s candides ou intéressés des esprits étroits. L'un d<'s ar}(uin<'!ils s])é(:ieux des orateurs i)artisans de Pliili[)j)e était (ju'il fallait s'aider de sa puissance pour se ven^^or des barhaies. Démosthéne plus sincère, plus judicieux, dissuadait les Athéniens de faire la guerre au Grand Roi (354) :
Au nom de notre intérêt, des troubles et des méfiances semés dans la Grèce, ne l'attaquons pas. Si d'un accord unanime nous pouvions nous jeter tous sur lui seul, je vous dirais : attaquez, c'est justice ; mais puisque ce concert n'existe point, évitons de fournir au Roi un prétexte de se faire l'arbitre des droits des autres Grecs. Tranquilles, nous le rendrons suspect, s'il tente rien de semblable ; agresseurs, nous l'autoriserons à rechercher dans l'amitié des autres peuples un secours contre notre haine. Ne découvrez point la plaie de la Grèce par un appel aux armes qui ne serait pas écouté, ni par des hostilités impuissantes ; restez calmes, confiants et armés. Faites savoir au monarque non pas, grands dieux ! que les Hellènes et les Athéniens sont dans l'embarras, intimidés, alarmés; certes, il s'en faut de beaucoup; mais que si le mensonge, le parjure, n'était une honte aux yeux des Grecs, comme il est un titre d'honneur aux siens, depuis longtemps vous auriez marché contre lui ; et que, non disposés à l'attaquer aujourd'hui par égard pour vous-mêmes, vous priez tous les dieux de le frapper du même vertige qu'autrefois ses ancêtres. S'il s'avise d'y réfléchir, il reconnaîtra que votre résolution ne manque pas de sagesse (Symmories).
En conseillant cette attitude fière et prudente. Démosthéne, à peine entré dans la carrière politique, fait preuve d'une élévation de sentiments et d'une sagacité dont jamais il ne se départira.
Le cardinal de Richelieu s'alliait sans scrupule
aux protestants d'Allemagne ; François P"". au Turc. L'Athénien Démosthène engage la République à s'allier aux barbares.
Pour tous ces motifs, il faut envoyer une ambassade au Roi, nous concerter avec lui, dépouiller le sot préjugé, souvent funeste à notre cité : C'est un barbare, c'est l'ennemi commun des Grecs, et autres propos semblables. Pour moi, quand je vois redouter un prince résidant à Suze ou à Ecbatane, attribuer de mauvais desseins contre Athènes à celui qui nous aida jadis à relever nos affaires, et qui récemment encore nous offrait son appui (au lieu de l'accepter, vos décrets l'ont rejeté, refus dont il est innocent), tandis qu'on tient un autre langage d'un ennemi si voisin, à nos portes, grandissant au cœur même de la Grèce et pirate des Grecs, ma surprise est grande, et je crains un homme, quel qu'il soit, qui ne craint pas Philippe (/''^' Philippique) .
Démosthène conséquent avec lui-même n'hésitait pas à employer l'or du Grand Roi à combattre l'or de Philippe, au risque de s'entendre accuser de s'en réserver une partie. Il se consolait de ces soupçons injurieux en voyant ses prévisions se réaliser et les satrapes (le Perse aider les forces athéniennes à délivrer Périnthe.
Ce même bon sens, exempt de préjugés et de méticuleuse faiblesse, éclata encore à l'occasion de la mise en accusation de Diopithe. Ce général avait, de son autorité, mais au profit des Athéniens, attaqué les villes macédoniennes de l'Hellespont, pillé la ïhrace maritime, imposé de fortes contributions aux colonies grecques d'Asie. Ces colonies se plaignent à Philippe irrité déjà de la dévastation de son territoire. Ce prince demande justice h Athènes. Les orateurs du parti macédonien accusent Diopithe de violer la paix et le droit des gens; Démosthène le défend. Les Athéniens sont seuls coupables des actes imputés au hardi stratège :
90 i/i:i.()gi ENCE pommai e en ohèce.
Nous n'avons ni la volonto de contribuer de nos biens, ni le roiiiaj^c (le rorrilialliwî en ()(;rsonne, ni la fofc«* de renoncer aux ^latilicatioiis du trésor et de fournir à Diopilln; les subventions consenties ; et, au lieu d'applaudir aux ressources (ju'il s'(!st crrres, nous le rircrions par une inquisition jalouse
des moyens mi'il emploi(;ra, des opérations qu'il prépare, de tout enlin... S'il ne reçoit rien d'ici, s'il ne peut oas lui-même fournir la solde, d'où vouhv.-vous qu'il attende la nourriture de ses soldats? du ci(d ? impossible. Aussi vit-il de c<* qu'il ramasse, ou mendie, ou emprunte... Si iJiopitlie conunet des violences et enlève des vaisseaux, quelques lignes de vous, Athéniens, quelques lignes peuvent l'arrêter.
Les accusateurs (Je Diopithe demandent le rai»|)el du général et le licenciement de son armée : le beau résultat ! Demandez à Philippe s'il en souhaite un autre; exaucer ces vieux serait duperie :
Pourquoi donner à Philippe licence de tout faire, pourvu qu'il ne touche pas à l'Attique, s'il n'est même pas permis à Diopithe de secourir la Thrace sans être accusé de rallumer la guerre? — Mais, par Jupiter, disent les accusateurs, nos mercenaires et Diopithe agissent en vrais pirates : notre devoir est de réprimer ces désordres. — Soit, j'y souscris, je veux que le seul intérêt de la justice ait dicté ce conseil ; mais voici ma pensée : vous poursuivez la dissolution d'une armée de la République, en dififamant le général qui trouve les moyens de l'entretenir. Eh bien! prouvez que Philippe aussi congédiera ses troupes, si Athènes défère à votre avis... Athéniens, ne vous y trompez pas, tout ce qu'on vous dit n'est que verbiage et faux prétextes ; on trame, on machine une seule chose: vous retenir inactifs au dedans, désarmés au dehors, et permettre ainsi à Philippe d'exécuter en toute sécurité tous ses desseins.
Diopithe fut maintenu dans son commandement. Désarmer Diopithe devant Philippe, c'aurait été s'allier aux Macédoniens. Démosthène ne poussait pas l'amour de l'équité absolue jusqu'à une candeur voisine de la désertion.
DËMOSTllÈ.NE. — LE POLlTlgUE. 91
riL/Théopliraste a écrit un traité sur La politùjue adaptée aiir circonstances. Cet ouvrage, inspiré peut- (^tre au contemporain d'Isocrate et de l*hocion par l'esprit qui engageait de fort honnêtes gens d'Athènes «à se soumettre aux Macédoniens, était sans doute déjà perdu du temps de Cicéron. Sinon, l'auteur de la lettre à Lentulus (Ad familiares, I. 9) n'aurait pas manqué d'y puiser, en faveur de ses tergiversations politi(jues, des arguments plus spécieux (pie ceux (pi'il emprimte. à l'aide d'interprétations forcées, à certaines maximes de Platon. Esprit indécis, versatile, Cicéron croit rester toujours fidèle h ses principes en changeant d'amitiés et de langage. Caractère faihle, il se fait illusion sur les motifs véritables de ses évolutions politiijues: il invoijue la reconnaissance, le ressentiment, la nécessité, la convenance. Un repos honoré (cAim dignitate otiiim), voilà le but que doivent poursuivre, selon lui, les personnages politiques (il ne l'a pas atteint : les satellites d'Antoine l'ont tué\ Jamais Démosthène n'a songé ài assui'er à sa vieillesse ce repos honoré. 11 a succombé, comme Cicéron, à la persécution des héros de ses Philippiques, mais il n'a pas eu, comme lui, à essayer rai)ologie de rétractations intéressées.
\ous n'avons pas à examiner ici le long plaidoyer de l'inconstant ami de Pompée et de César. Dètachons-en seulement quelques traits auxquels Démosthène aurait souscrit : « Voyez les hommes (pii ont excellé dans l'art de gouverner : les loue-t-on d'avoir éternellement suivi la même ligne? Les navigateurs habiles cèdent quelquefois à la tempête, qui pourtant les éloigne du port. Lorsque, en changeant de voiles et en déviant, on peut arriver au but de sa course, il est insensé de persister avec danger dans la première direction prise. Ainsi, ce que nous devons nous pro-
'.1^ \. IW.iUjl \.\U: l'Ol.lliulK KN GKKCE.
poser, nous homun .s ilKlat. ce» n'est pas l'unité <lu laii^'.'ige, Fiiais l'unité du I)Ij1. » (jîtte unité du but a été pour Déruostliéne l'indé|»<'ridan(:o des Hellènes; l'unité de hniK-'iK'- '"' <• |)arfois iriaïujiié. nolarrirnent (|an> une circonstancf; njéniorable.
Un iisag(; fort ancien à Athènes avait été de consacicr l'excédent des recettes de l'État à donner aux citoyens présents aux cérémonies religieuses une ^'ratilication de deux oboles destinée a encourager l'assiduité. Le diohole, sorte de i)rime offerte à la dévotion, stimulait le zèle religieux des Athéniens, comme la j-edevance attachée aux prébendes récompensait jadis les chanoines de leur exactitude à l'ofïice. f^es fonds spéciaux s'ai)pelaient le théoricon (ôeojfv'a; fête religieuse). Après la guerre de Thèbes. les Athéniens, se croyant à l'abri de tout péril, avaient appliqué les économies du trésor, non plus seulement à la distribution des droits de présence aux théories, mais encore à la célébration des jeux et à l'admission des petites gens aux fêtes publiques. De peur de se repentir un jour de ce virement, ils avaient, contre tout orateur (|ui proposerait de modifier ces dispositions favorables à leurs plaisirs, édicté la peine capitale, ou tout au moins une amende assez forte pour frapper le débiteur insolvable de mort civile. Les représentations théâtrales faisant partie du culte, aux grandes Dionysiaques, par exemple, le théoricon permettait aux indigents d'unir à la dévotion due à Bacchus, le plaisir d'entendre Sophocle et Aristophane: il garantissait aux pauvres leurs entrées au tbéàtre : le peuple d'Athènes avait ainsi rendu ses divertissements gratuits et sacrés.
Malgré les menaces de la loi, Démosthène, incapable d'un silence prévaricateur, avait souvent blâmé (on le verra plus loin), tantôt avec de grands ménage-
rnenis, tantôt avec une énergie déclarée, ce détestable emploi des réserves financières de la République, et il avait demandé qu'on les alîectât aux besoins pressants de la guerre. Cependant un jour l'orateur justifia l'abus par lui-même attaqué. Comment expliquer cette contradiction inattendue ? par la raison déterminante de tous les actes politiques^deDémostliène, l'intérêt 4e l'État. Cette question du théoricon est une source de division entre les classes aisées dont les contributions nourrissent le Trésor et les pauvres qui jouissent de l'impôt sans le payer. Isocrate s'est fait l'éclio de leurs doléances communes, surtout de celles des riches, dont la condition « est rendue plus triste que celle de l'indigence même (Antidosis). » En effet, la pauvreté était devenue à Athènes une profession lucrative, une sinécure enviable. Aristophane, dans le Plutus, a fait de la pauvreté, au point de vue moral, un éloge qui semble le développement de la maxime d'Antisthène : La peine est un bien. Le Charmide du Banquet de Xénophon en célèbre les plaisirs et les profits. Jadis sa fortune l'obligeait à redouter les voleurs, les sycophantes. Tous les jours quelque taxe nouvelle à payer, et nulle liberté de quitter le territoire. Quel heureux changement d'état depuis qu'il est ruiné ! « Je dors, agréablement étendu; la République a confiance en moi ; je ne suis plus menacé, c'est moi qui menace les autres. Homme libre, j'ai le droit de voyager ou de rester ici. Je parais : les riches se lèvent de leurs sièges ou me font place dans la rue; aujourd'hui je ressemble à un tyran, autrefois j'étais esclave. Jadis je payais tribut à l'État, aujourd'hui la République est ma tributaire et me nourrit. Je ne perds rien, puisque je n'ai rien, et j'ai toujours l'espoir de gagner quelque chose. »
94 i/|'!looi;kn(;k i-omiuji k k.n r.nkcE.
Kn iiil. :il:iriii('; |)liis «jik; jamais du (laii{^et' il(; (ii>sonsioiis inUistiiK's on face d'un enneiiii tous les jours ^grandissant, Démostliène, impuissant à concilier les deux partis, se prononce en faveur du plus nombreux.
Je crains de traiter ce sujet ; cependant je le ferai ; car je crois pouvoir dans l'inlénH di; l'Htat, parler aux riches en faveur des pauvres, et aux pauvres en faveur des riches; mais hannissons les invectives provoquées par les dislrihutions théâtrales, et dépouillons la crainte iprelles ne puissent subsister sans entraîner (juelfjue grand malheur. Nous ne saurions rien imaginer de plus utile au succès de nos atfaires, de plus propre à fortifier tout l'État (^« Philippi(iue).
A défaut d'accommodement parfaitement équitable. Démostliène voit dans le maintien du théoricon une des garanties de l'apaisement de la (juestion sociale, apaisement nécessaire : Pbilippe est aux portes.
Démostliène n'est pas de ces hommes tout d'une pièce qui disent : « Périsse la République plutôt que mes principes; » il sait faire des concessions aux nécessités du moment. Les anciens avaient fait de « l'àpropos » une sorte de vertu; c'est du moins une qualité nécessaire au politique. L'Eubéen Callias était, selon Eschine, plus variable dans ses tours et retours que l'Euripe, dont il habitait les bords. Cette versatilité capricieuse est un grave défaut; mais on est louable de savoir modifier sa marche selon les obstacles de la voie. Ce mérite a été celui de Démosthéne : au lieu de l'inflexible raideur du théoricien, doctrinaire intransigeant, il a une souplesse rarement accordée aux génies vigoureux et particulièrement remarquable en lui. Il 'lutte contre Athènes et Philippe avec une ténacité de conviction et une ardeur patriotique que rien ne déjoue, ni ne fatigue. Mais l'impétuosité de ses assauts obstinés contre les ennemis publics, n'a rien de la témérité aveugle. Il veut la guerre par raison autant
que par sentiment; aussi est-il le premier à conseiller la paix, quand, d'accord avec l'iionneur. l'intérêt de la cité l'exige.
Philippe s'était fait adjuger les deux voix de la Pliocide dans le conseil amphictyonique. et même nommer président d'honneur des jeux Py thiens avec le privilège de consulter le premier l'oracle (::po{jLavTeia). Les Athéniens étaient humiliés d'une condescendance honteuse àla Grèce entière, etinquietspersonnellementdes suites probables de l'abaissement des Amphictyons aux pieds du vainqueur de la guerre sacrée. Ils s'étaient donc abstenus d'envoyer des députés à la solennité pythique. PhiUppe les presse de sanctionner le décret des Amphictyons (346). L'assemblée est indécise ; Démosthène n'hésita pas. Il ne voulait pas essayer vainement de disputer au Macédonien « une ombre de privilège » au prix d'une croisade des Hellènes contre sa patrie.
A ces peuples qui composent le congrès, à ces soi-disant Amphictyons (la composition du conseil amphictyonique avait été altérée par les divisions des cités grecques, et l'mstitution elle-même pervertie par la présidence d'un barbare) n'allez pas, Athéniens, imposer la nécessité ou fournir le prétexte de vous attaquer tous de concert... Car si Argos, Messéne, Mégalopolis et d'autres États du Péloponèse ralliés à la politique de ces cités, nous menacent de leur haine pour une négociation entamée avec Lacédémone, et parce que nous semblons vouloir les supplanter ; si Thébes qui, vous le savez, nous hait déjà, doit nous haïr encore plus de ce que nous recueillons ses bannis et lui donnons de toute manière des preuves de notre malveillance ; la Thessalie, de ce que nous veillons au salut des Phocidiens proscrits ; Philippe, de ce qu'Athènes lui refuse une place dans le conseil général de la Grèce ; je tremble que toutes ces puissances animées de ressentiments particuliers et s'autorisant des décrets amphictyoniques, ne concentrent sur nous l'effort d'une guerre fédérale et que chaque peuple.. . ne coure aux armes sur une nouvelle Phocide... Eviter la guerre sans rien faire d'indigne d'Athènes, montrer à tous
96 i/kI.OOI KNCK l'OMIIylK EN GHKCE.
iiolro nrmlfin(:<; «'t l'/ujuiU' de notre r^^ponsp, voilà, jf* pfîiisc, i)oli'(; (Ijivoir iSuj' la paix).
f La |)(iliti(iii(3 (le Démosthr^ne avait toujours été de Uipaliser la Grèce contre Philippe. N'eùt-ce pas été folie d'armer, par des protestations intempestives et impuissantes, la Grèce et IMiilippf; contre Athènes violatiice de la paix jurée? IMiiiippe ne pouvait faire longtemps attendre des motifs légitimes de rupture. FJeux ans après, protecteur et arbitre des droite des cités auprès du temple de Delphes, il recommence ses machinations envahissantes contre Lacédémone. Démosthène cette fois ne parle plus de paix : IMiiiippe. en la violant, a justiiié une fois de plus les convictions belliqueuses de l'orateur.
Aux mains des hommes, les plus saines doctrines peuvent se corrompre ; celle de l'opportunisme a ses dangers ; elle peut offrir une excuse commode à l'injustice et à la défection. « De tout temps, les juges sérieux et éclairés ont considéré dans leurs décisions l'utilité de la cité... et les circonstames * . » La justice ne manque-t-elle pas à son premier devoir, quand elle détache le bandeau de ses yeux pour consulter l'aspect du ciel et regarder d'où vient le vent? Accusateur du concussionnaire Verres et défenseur du concussionnaire Fontéius dès l'année suivante : ennemi acharné de Vatinius, puis tout à coup son ami, Cicéron invoquait la maxime de l'à-propos pour justifier ses volte-face. Au nom de l'intérêt public, les politiques d'Athènes, Démade, Eschine, en ont abusé avec leur sans-façon accoutumé. Mélanopos, adversaire de
^ Pro Flacco, 39. Les souplesses de Cicéron ne l'ont pas sauvé de cet humble aveu : « scio me asinum germanum fuisse » {Ad Atticum, IV, 5), ni plus tard de la proscription.
ft^MOSTHiNË. — LE POLlTtQtÊ. 97
Callistrate dans le gouvernement, commença en ces termes plus d'une harangue : « Citoyens, Callistrate demeure mon ennemi ; mais aujourd'hui que le bien de l'État l'emporte ! » L'argent de Callistrate était la règle modératrice de cette inimitié intermittente. Nicodème de Messène était plus franc : J'ai changé de parti, non de sentiments ; je crois toujours utile de me soumettre aux puissants. » Eschine a cru atteindre Démosthône en lui appliquant l'épithète de caméléon (;uaXî[jL6oXov). Théopompe s'est fait l'écho de cette injure, au grand étonnement de Plutarque. Ce reproche surprend, en elïet, adressé à un homme qui a vécu et péri l'âme occupée d'une passion unique, la haine des Macédoniens, et d'une conviction inébranlable, l'obligation d'honneur de les combattre. Quelques variations passagères, loin d'infirmer sa constance, la conlirment. L'homme d'État est louable de paraître contraire à lui-même , quand cette apparence établit sa fidélité désintéressée au bien de la patrie. Mais il faut que le désintéressement défie l'injure même du soupçon.
Telle ne fut pas toujours la politique du patriciat romain. Porsenna. allié aux Tarquins, marchait sur Home. Jamais une aussi vive « terreur » ne s'était emparée du Sénat. Le peuple pouvait recevoir les rois dans la ville, et préférer la paix à l'indépendance nominale dont le leurrait la domination des usuriers, ses maîtres : il fallait le séduire à la cause de la liberté publique. Tant que dura la crise, le Sénat lui prodigua les caresses, et d'abord on avisa au moyen de le nourrir. On alla jusqu'à Cannes acheter du blé. Le monopole du sel, vendu à un taux excessif, fut retiré aux particuliers et réservé à l'État. Les petites gens furent exemptés de tout impôt : « Les pauvres payaient
un trihiil nssez fort en élevant leurs enfants. » Cette bonté (lu Sénat j)orta ses fruits ; la jilélx* jiistilia l'observation (i'Aristote : « Le peuple se bat bien, quand on le nourrit. » Les borreurs du siège, de la famine, n'altérèrent pas un inornent la concorde entre les premiers et les derniers de la cité, et Porsenna impuissîint contre cette union dut se retirer avec ses clients royaux. Bossuet a loué « ces sages sénateurs » de leur « juste condescendance ; » il a négligé d'ajouter que, le péril passé, ils se vengèrent de leur peur et de l'abaissement forcé de leur orgueil devant les exigences des intérêts aristocrati(iues. Les nobles avaient tout à perdre au rétablissement des Tarquins; les plébéiens auraient seulement cbangé de joug, et le second n'eût pas été le plus lourd. La mort de Tarquin rendit le Sénat à son naturel. « La joie des patriciens ne connut pas de bornes, et le peuple, jusqu'alors ménagé, flatté avec le plus grand soin, se vit dès ce moment en butte à l'oppression des grands. » Le Sénat avait consenti à être juste « dans une extrême nécessité, » comme en d'autres circonstances il renchérissait de libéralisme sur les plus libéraux ; artifice non particulier à la politique romaine, si l'on en juge par cette allusion de Camille Desmoulins : Le Jacobin C. Gracchus proposait-il le partage de deux ou trois villes conquises, le ci-decant feuillant Drusus proposait d'en partager douze. Gracchus mettait-il le pain à seize sous, Drusus mettait à huit le maximum. Le procédé réussit si bien, que le peuple se refroidit pour son véritable défenseur qui, une fois dépopularisé, « fut assommé d'un coup de chaise par l'aristocrate Scipion Nasica » à la première insurrection*.
* Tite-Live, IL 9, 21 ; LX, 70. — Le vieux Cordelier, no 2.
Un tel opportunisme n'est plus que faiblesse et mensonge.
III. L'orateur ministre, à Athènes, n'avait pas à sa disposition les ressources des chefs de la Rome républicaine, ni celles des ministres d'État modernes. Cicéron consul était investi du pouvoir le plus étendu que la loi conférât, après la dictature. Chef du Sénat, arbitre et modérateur des assemblées populaires, il donne des ordres à la force publique et fait à son gré marcher les légions ; il est dans une république le roi de la cité. Rien de semblable à Athènes : la puissance véritable y est le partage de l'orateur guide et maître de la multitude ; mais cette puissance, attachée au crédit personnel du citoyen, et non consacrée ni soutenue par la loi, l'homme d'État est obligé de la défendre tous les jours ; elle est son ouvrage, elle ne subsiste que par lui. Ses adversaires politiques ont autant de droits à la renverser que lui-même à la maintenir. Nul terme légal ne la limite, mais aussi ne la prolonge. Périclès gouverne Athènes quarante ans; tel politique régnera sur elle une année, un jour. Durant seize années (354-338), Démosthène a combattu pour la liberté d'Athènes sans autre appui que son patriotisme et son génie. Durant ce long ministère, où l'opposition était représentée par la cité presque entière, quels autres alliés a-t-il eus que Lycurgue et Hypéride, contre Philippe et ses complices ? Quels moyens d'action eflicaces, en dehors de ses elîorts personnels, pouvait-il opposer à leur coalition ? L'éloquence est de nos jours aussi un moyen de gouverne-
C. Desmoulins attribue par méprise le trépas de Tibérius Gracchus à sou frère Caius, collègue de Drusus et qui, d'ail leuri, périt aussi de mort violente.
iOO L*ÉiLO0liENCE POLlTigLE EN GR^CË.
ment; mais les discours persuasifs de la tribune conconrent-ils toujours seuls à ol)t(*nir k*s votes salutair(;s au cahinet? L(;s adversain*s de Déinost[i(''ne alU*chent le i)(iu|)le aux jouissances de la paix. iJémoslliône met devant ses yeux la {guerre ; ils flattent ses vices, Démostliéne les met à nu et les manie rudement pour les guérir"; il a contre lui les pensionnaires de IMiilippe et les indifférents, les mauvais citoyens et même quehjues iionnètes gens.
Philippe comptait peut-être parmi ses adversaires plus d'un impur Timarque ; mais au nombre de ses auxiliaires, volontaires ou non, il avait le droit de placer aussi Phocion. Ce général pacifique était le seul allié gratuit du Macédonien, mais non le moins précieux *. En elfet, était-ce aider les Athéniens au succès de la lutte, que le déclarer hautement impossible? La hache des discours de Démosthéne était celle aussi qui tranchait le nerf de la résistance chez les indécis. L'attitude de Phocion encourageait la mauvaise foi, inquiétait le patriotisme sincère. Des hostilités condamnées par Phocion étaient-elles vraiment légitimes et sages ? S'il se trompait, il n'y avait pas de honte à se tromper avec lui, ni de risques ; au contraire, on y trouvait son intérêt. Tandis que Démosthéne essayait d'allumer l'héroïsme national, un des personnages les plus autorisés de la cité, guerroyant par ordre et non par conviction, contribuait à l'éteindre. Si le premier capitaine de la République, élu
* On annonce à Phocion un succès de Tarmée athénienne : « Quand donc cesserons-nous de vaincre ? » Sa maxime était : « Sois le plus fort , ou l'ami du plus fort. » L'orateur Eubule soutenait avec lui le parti de la paix. Dans la péroraison de son discours sur L'ambassade, Eschine en appelle à l'intercession de Phocion et d'Eubule.
quarante-cinq fois stratège, entrave la politique de Démosthène et aggrave pour lui le poids des affaires, que dire des généraux incapables ou infidèles, d'un Charès, d'un Charidème? Démosthène est l'instigateur de la guerre : toute la responsabilité en est rejetée sur lui ; on lui en impute les difficultés, les excès, les revers ; au dedans comme au dehors, mille obstacles surgissent autour de lui et lui font une âpre voie. Une des causes les plus fréquentes de désordres dans la cité, était le vice de la répartition de l'impôt, vice d'autant plus pernicieux que l'organisation financière était la base de tout le système de l'administration militaire. Les liturgies, ou services publics, étaient réparties selon la fortune des citoyens ; mais comment apprécier exactement les ressources de chacun ? et combien de moyens pour les intéressés de se dérober cà leurs obligations ! La loi de réchange (v. p. 53) et surtout l'emploi des deniers publics provoquaient des troubles graves. Sur les questions d'impôts, pauvres et riches s'accordent malaisément. La nécessité imposée aux riches Athéniens de se substituer au trésor pour subvenir aux charges civiles ou militaires, les blessait. De leur côté, les pauvres réclamaient le maintien des contributions forcées des riches, afin d'alléger d'autant les finances de l'État, dont une partie soutenait leur misère ou payait leurs plaisirs : indigents et opulents se disputaient, en ({uelque sorte, les deniers de la République. Démosthène, au milieu du conflit de passions difficiles à concilier, avait beaucoup à faire : que d'abus à réformer dans les lois antérieures ou dans l'application de ces lois ! Les riches pouvaient jadis s'associer jusqu'à seize pour acquitter leur taxe ; chacun d'eux ne donnait ainsi presque rien, soit le seizième seulement de
102 lY.loquence politique en caècE.
rnrpfont nécessaire à l'équipement d'ï/n vaisseau. Si peu grevé que fût ce contrihualjle, armateur associé (oovtsXtjÇ), il cherchait encore à esquiver rimp<^t en se réfugiant dans le temple de Diane. Les Iriérarques moins agiles h fuir aux pieds des autels étaient jetés en prison. Mais, en attendant, la galère n'était pas armée. Cependant les citoyens peu aisés, écrasés par les mêmes obligations, y perdaient leurs faibles ressources, et parfois même ils étaient impuissants à satisfaire à la loi. Des navires déjà en mer étaient abandonnés ; d'autres restaient au port attendant leurs agrès.
Démosthène fit adopter un système d'impôt proportionnel qui contraignit les riches à fournir chacun, sans associés, jusqu'cà trois vaisseaux et une chaloupe. Les citoyens dont la fortune était inférieure à dix talents (environ cinquante-cinq mille francs), conser valent le droit de s'associer jusqu'à concurrence de cette somme. Grâce à cette réforme, la marine athénienne cessa de dépérir, et les armements purent enfin être prêts à temps. Démosthène avait gagné la cause de la patrie au mépris des résistances des classes privilégiées : « La somme qu'ils m'offraient pour ne pas proposer ma loi. ou du moins pour l'ajourner, je n'ose vous la dire. » Après la séduction, les armateurs essayèrent des menaces. Démosthène fut poursuivi comme infracteur des lois ; mais l'accusateur n'obtint pas la cinquième partie des suffrages. En dépit des égoïsmes intéressés, le courageux ministre d'Athènes réussit à soulager les pauvres, à réduire les riches à leur devoir, et « dès lors tout se passa dans l'ordre, » mais bien tard, en 340, deux ans seulement avant Chéronée.
Pémosthène avait réussi à réformer la triérarchje;
DEMOSTHÈNE. -— LE POLITIQUE. 103
il ne put détruire l'abus du théoricon, ni même l'atténuer. Il aurait voulu que les allocations du trésor ne fussent pas un encouragement à l'oisiveté, mais la rémunération d'un service public :
Si du moins aujourd'hui vous vouliez vous affranchir de ces habitudes et user des ressources que vous donnent vos richesses au dedans pour reconquérir vos possessions du dehors, vous seriez délivrés de ces aumônes semblables aux aliments donnés par les médecins aux malades ; ils ne leur rendent pas la vigueur et les empêchent seulement de mourir. De môme les gratifications qui vous nourrissent aujourd'hui ne sont ni assez abondantes pour suffire à tous vos besoins, ni assez faibles pour être dédaignées et vous obliger à recourir à des travaux utiles ; elle sont l'aliment dont se fortifie votre indolence. — Tu veux donc, me dira-t-on, les transformer en solde*? — Je veux sur-le-champ une règle commune à tous, afin que tout citoyen, recevant sa part des deniers publics, soit prêt à pourvoir aux divers besoins de l'État. La paix autorise-t-elle le repos? tu jouis dans tes foyers d'une condition meilleure, à l'abri des bassesses qu'impose l'indigence. Une alarme survient-elle comme aujourd'hui? la gratification te fait soldat et t'oblige, comme il est juste, à combattre pour la patrie. I/un de vous a-t-il passé l'âge du service? ce qu'il recevait indûment et sans l'avoir gagné, qu'il le reçoive, au nom de la loi commune, pour surveiller et administrer les affaires de la République. En un mot, sans presque rien retrancher ni ajouter, je supprime le désordre, j'établis l'ordre dans l'Etat en soumettant à une règle uniforme tous ceux que paie le trésor, soldats, juges, citoyens employés selon leur Age et selon les circonstances. Je ne dis pas : ce II faut distribuer à l'oisif le salaire du travailleur ; restez vous-mêmes désœuvrés au sein des loisirs et de l'irrésolution, sans autre office que de vous transmettre la nouvelle : Les mercenaires d'un tel ont vaincu. » Car telle est aujourd'hui votre vie. Je ne blâme pas ceux qui accompfissent à votre place une partie de vos de-
* Le Sénat romain dut imposer à l'armée de Véies la solde qui Tobligeait «'i un service annuel : t Annua aéra habes, aanuani operani ede, » Tite-Live, V, 3,
iOi L'i^LOQUENCE POLITIOIE en GRfcCE.
voirs, mais je vous demande, à vous aussi, de faire pour vousm<^mes ce que vous récouipensez chez d'autres, et de ne pas vous retirer du poste d'honneur où vos ancêtres vous ont laissés au prix de tant de périls glorieux (.j?'°e Olynthienne).
L'établissement (l'une rélribiition unicjue. non plus à litre de secours, mais d'indemnité légitime, rendra possible l'organisation d'une armée permanente. Celle de Philippe est toujours sur pied; Athènes ne lui oj)pose que des milices levées à la hâte et presque toujours trop tard. Il lui faut une armée organisée de façon à être toujours prête à marcher. « Aujourd'hui vous demandez: que fait Philippe? sur quel point marche-t-il? Peut-être alors. Athéniens, on se souciera de demander : où est allée l'armée d'Athènes ? où va-t-elle se montrer ? » Mais sera-ce vraiment l'armée d'Athènes, si des mercenaires étrangers seuls la composent? Démosthène veut que des Athéniens y soient enrôlés, ne fût-ce que pour surveiller les troupes soudoyées. Il se souvient que, grâce à ce mélange de l'élément national à des forces étrangères, Athènes a jadis vaincu Lacédémone.
Mais, depuis que les mercenaires combattent seuls pour vous, c'est de vos amis et de vos alliés qu'ils triomphent, et cependant l'ennemi va toujours grandissant. Ils jettent un regard en passant sur la guerre où Athènes les envoie, puis ils s'en vont avec la flotte chez Artabaze ou ailleurs. Le général les suit : il le faut bien ; ne pouvant les payer, il ne peut se faire obéir. . . Ne choisissez-vous pas parmi vous dix taxiarques, dix stratèges, autant de phylarques et deux hipparques? Que font tous ces chefs ? hors un seul destiné à faire campagne, les autres décorent vos processions à la suite des sacrificateurs. Semblables aux mouleurs en argile, vous fabriquez des taxiarques et des hipparques pour l'étalage et non pour la guerre. Si vous voulez une armée vraiment athénienne, ne serait-il pas nécessaire que le commandant de l'infanterie fût Athénien, le commandant de la cavalerie Athénien? et faut-il que l'hip-
DÉMOSTHÈNE. — LE POLITIQUE. i 05
parque d'Athènes aille secourir Lemnos et qu'un étranger, Siénélas, soit le chef de la cavalerie chargée de défendre vos possessions? Je ne blâme pas l'homme, je dis seulement que le chef, quel qu'il soit, doit être élu parmi vous*.
Les plaintes de l'orateur sont trop justiiiées. Cliarès avait laissé Là la guerre sociale pour aller aider Artabaze dans sa révolte contre le roi de Perse. Iphicrate, devenu gendre du Thrace Cotys, l'avait secondé dans des expéditions hostiles à Athènes. Ce même Iphicrate venait de recevoir des otages d'Amphipolis; la ville allait se rendre. Un mercenaire lui succède, restitue les otages, passe au service du roi de Thrace et Amphipolis est perdue.
Que dire des mœurs contractées par les chefs des mercenaires au sein de l'opulence et de la licence asiatiques? Charès avait volé le trésor; il achète les orateurs et le peuple l'acquitte. Iphicrate, accusé de trahison, sauve sa tête en montrant son épée et les poignards de ses partisans répandus dans l'assemblée. Quand le service militaire est devenu un métier , le soldat n'est plus même soldat solide contre l'étranger, et les chefs d'une armée non vraiment nationale cessent bientôt d'être des citoyens. La suppression, ou du moins la transformation du théoricon aurait atténué les maux attachés à l'emploi des troupes mercenaires. Ni le zèle de Démosthène pour le bien public ni son éloquence ne purent arracher cet eflort à un peuple oublieux des vertus qui sont l'instrument et la sauvegarde de la liberté.
^ Ire Philippique. — Hipparque, général de cavalerie; phylarque , colonel de cavalerie ; taxiarque, colonel d'infanterie ; stratège ici équivaut à général d'infanterie. Remarquons ces ménagements de l'orateur à l'égard des mercenaires : Athènes est à leur discrétion.
100 l/lÎLOOUENCK POIJTIOUE EN GHKCE.
Sans se prononcfr absoliimonlfin faveur dc' la forme cl('Tr)()('rati(iiio, Aristoto en a rnanjiK'; l'essence elles jivîint;i}<es avec [)r(''rision : « La forme (lémorrali(jiie est la jdijs soiidfî (h; tontes, parce (jne la majorité y domine et (jiie l'égalité dont on y jouit fait chérir la constitution (jiii lu donne... » Aristote recommande l'équité, la douceur à l'égjird des pauvres. Mais, dit-il, ce double but n'est pas atteint communément. <' Il n'arrive pas toujours (jue les chefs du frouvernement soient les plus agréables (yafvUvtaç) des hommes. » Pourtant l'intérêt de l'État est de ménager les classes peu aisées : « A Cartluige le gouvernement a toujours su gagner l'aflection du peuple, en l'envoyant tour à tour s'enrichir dans les colonies. Les classes élevées, si elles sont intelligentes, auront soin d'aider les pauvres et de les tourner vers le travail... Presque tous les législateurs qui ont voulu fonder des gouvernements aristocratiques ont commis deux erreurs à peu près égales : d'abord en accordant trop aux riches, puis en trompant les classes inférieures. Avec le temps, il sort toujours nécessairement d'un faux bien un mal véritable. L'ambition des riches a ruiné plus d'Étals que l'ambition des pauvres. » Au sentiment des philosophes et des législateurs, le point capital et le plus ardu est l'organisation de la propriété, « source unique, à leurs yeux, des révolutions. » Platon, dans sa République, résolvait le problème en supprimant la propriété : cela s'appelle couper le mal à la racine. Phaléas de Chalcédoine avait essayé d'obtenir l'égalité des biens, en prescrivant aux riches de donner des dots sans jamais en recevoir, et aux pauvres d'en recevoir sans en donner. L'auteur de la Politique compte peu sur ces expédients destinés à maintenir entre les fortunes une sorte de niveau chimérique, d'équilibre instable par
nécessité : « L'important, c'est de niveler les passions bien plutôt que les fropriétés, et cette cxjalité-là ne résulte que de l'éducation ré(jlée par de bonnes lois. » Phaléas croit supprimer par décret les voleurs et les brigands : il se fait illusion. C'est le superflu et non l'indigence qui fait commettre les grands crimes : « On n'usurpe pas la tyrannie pour se garantir de l'intempérie de l'air. » Les convoitises, voilà ce qu'il faut maîtriser. Les démagogues (et c'est ici Técueil du gouvernement populaire) les llattent par ambition personnelle, au détriment du bien public. Alors les liantes classes s'indignent d'être accablées de toutes les dépenses publicpies; elles se soulèvent contre l'injustice, et parfois la liberté périt *. Le politique sage se gardera donc de rien outrer. Seul un mauvais citoyen peut songer à imposer l'égalité des biens, « le pire des fléaux, » selon l'auteur du Deofficiis; il suffît d'atténuer les inégalités en imposant surtout les ricbes et en soulageant la multitude *. — Ce principe raisonnable, emprunté par Montesquieu au Stagirite, a été celui de Démosthène :
Nous devons payer avec joie à nos parents la dette justement imposée par la nature et par la loi ; or, ce que cliacun de nous doit à son père, la République le doit à tous les citoyens, pères communs de l'État. Ainsi, loin de retrancher rien à ce que l'État leur donne, il faudrait, à défaut de cette ressource, en chercher d'autres pour qu'ils n'étalent pas à tous les yeux leur indigence. Les riches en s'inspirant de cette pensée feront, à mon avis, une chose juste et en même temps utile ; car priver du nécessaire une partie des citoyens, c'est susciter de nombreux ennemis à la République. Quant aux pauvres, je leur conseillerai d'ôter aux possesseurs de domaines tout sujet légitime d'irritation et
' Politique, H, 4; VI, 10, 3; VII, i, 4; VIII, 4, 6. * Esprit des Lois, V, 5.
108 lVlOOI'ENCE POMTIQl'E EN GRFCE.
flr plaintes ; car je rontinuorai dfi parler avec impartialilé, sans rmilrr dnvant dfs vfTil<''s favorables aux rirhes... Il faut (jiic rlianin jouisse des droits fondés sur lYgaiil/* df-morraliqufi ; que les riches regardent comme assurée la possession de leur fortune et en usent sans crainte, toujours pr<*'ts à la consacrer au salut de la patrie en danger ; que les pauvres ne l'éputeiit biens communs que les biens communs, et que, salisfaits d'en recevoii- leur part, ils sachent que le bien d'un particulier est à lui seul. Ainsi les petits Klats s'agrandissent et les grands se maintiennent (4"^'- Plnlippùine).
Démostliône raj)pelle aux pauvros leurs devoirs, mais il maintient leur droit à l'indulgence des riches '. à la bienfaisance de l'État. Par là, il voulait fortifier Athènes à l'intérieur, dans l'espoir de la faire agir plus vigoureusement au dehors. Lui-môme a d'un mot caractérisé, résumé toute sa politique: « Dans les affaires de la Grèce et dans celles de la République, vous me verrez toujours animé du môme esprit. Ici j'ai estimé les droits du peuple au-dessus de la faveur des riches; là, j'ai préféré aux dons et à l'amitié de Philippe les intérêts communs des Hellènes. »
IV. Dès le début, la clairvoyance de Démosthène a pénétré les desseins les plus lointains de l'ennemi : . « Je vois les attentats de Philippe vous causer dans l'avenir de plus vives alarmes qu'aujourd'hui; oui, les progrès du mal frappent ma vue (344). Puissent mes conjectures être fausses! mais je tremble que déjà nous ne touchions au terme fatal. » Le soin de Démosthène à tenir ses yeux ouverts sur les allures tortueuses de Philippe l'a habitué à la défiance. Athènes au contraire, si prompte au soupçon à l'égard de ses
* Voir Bossuet, Sermon pour le dimanche de la septufigésime, février 1659 : « Quelle injustice, mes frères..., etc. » Cf. Labruyère, Les esprits forts, lîu.
DEMOSTHÈNE. — - LE POUTigUE. 109
citoyens éminents, devient confiante et crédule, dés que ses courtisans lui célèbrent la bonne foi royale du Macédonien. Pourtant, si toute oligarcliie doit être justement suspecte à un gouvernement démociati(iue. comme son ennemie naturelle et im{)la('able', à combien plus forte raison Athènes doit-elle se tenir en garde contre un roi.
Pour la garde et le salut des villes l'art a multiplié les moyens de défense, palissades, murailles, fossés, fortifications de toute espèce ; tant de travaux exigent la main des lionmies et des frais considérables. (Que dirait Démosthène de nos budgets de la guerre)? Dans le cœur des hommes sensés la nature élève d'elle-même un rempart unique ; utile, salutaire à tous, il l'est surtout aux États libres contre les tyrans. Quel est-il? la défiance. Qu'elle soit votre compagne, votre égide ; tant que vous la conserverez, le mal sera loin de vous. Que désirez-vous ? la liberté. Eh ! ne voyez-vous pas que les titres mômes de Phihppe la combattent? Oui, tout roi, tout despote est hostile à la liberté, ennemi des lois (2""'^ Philippiqiie).
Cette défiance est particulièrement imposée à Athènes; car c'est elle que Philippe bait et redoute le plus.
Avant tout. Athéniens, gravez profondément ces vérités dans vos esprits : Philippe nous fait la guerre ; il a rompu la paix, il est l'ennemi acharné d'Athènes entière, du sol d'Athènes, j'ajouterai même des dieux d'Athènes ; puissent-ils l'anéantir ! Mais c'est principalement à notre démocratie qu'il a déclaré la guerre ; c'est à la détruire que tendent surtuut ses pièges et ses projets, et une sorte de nécessité l'y pousse. Raisonnez en effet : il veut dominer ; or seuls, il le sait, vous lui faites obstacle. Depuis longtemps il vous outrage et il en a parfaitement conscience ; car ce qu'il vous a pris lui sert à protéger toutes ses autres possessions. En effet, s'il perdait Amphipolis et Potidée, il ne se croirait plus en sûreté même
' Dans quohjnes États, les oligarques prêtaient ce serment : « Je serai reiinenii constant du peuple; je lui ferai tout le mal que je pourrai. » Politique d'Aristotc, VIII, 7.
110 I.'h'f^Oyi'ENCK POI.ITiyrE EN GHECE.
dans SOS Klals. Il sait donc ces deux choses, qu'il veut votre iii.'il et que vous le sentez. Or, vous supposaFit hommes de sens, il présume (pu: vous lui jailes la justice de le liair. Outre ces nuissautes raisons, il est convaincu que, fùt-il uiaîlie de tout le reste, il ne pourra compter sur rien de stable, tant que votre; démocialie sera debout. A sou [iremier revers, et l'homuje doit toujours en redouter mille, tous les peuples asservis aujourd'hui par la violence viendront se réfugier auprès de vous. Aussi ne veut-il j»as que votre liberté épie ses jours mauvais, et ses réllexions sont d'un lioumie avisé et vigdant. Vous devez donc, d'abord, voir en lui l'adversaire irréconciliable de notre démocratie, ensuite tenir pour certain que tout ce qu'il entreprend et médite, il le médite contre vous (4™® PhtUppifjiie),
Les Athéniens sont incapables de subir volontairement le joug et de déserter la cause de la liberté helléniijue. « Comme il raftporte toutes ses vues, non à la paix ni k la tranepiillité ni à la justice, mais à l'ambition et là la passion de tout subjuguer. J'hilippe a parfaitement compris, d'après la politique d'Athènes et son caractère, (pie jamais ni promesses ni bienfaits ne vous entraîneraient à lui saci'ifier par égoïsme aucun des peuples de la Grèce: mais que. s'il osait entreprendre sur elle, le zèle de la justice, la crainte du déshonneur, et la prévision de tous les résultats, vous opposeraient à lui comme si la guerre était rallumée. » Thessaliens, Thébains, Argiens. Messéniens sont traités en amis : il sait qu'au premier signe ces peuples iront grossir son armée: vous, il vous maltraite. « C'est là votre plus bel éloge. Athéniens: de tels faits vous proclament seuls, de tous les peuples, incapables de trahir les droits généraux de la Grèce, et d'échanger, contre aucune faveur et aucun avantage, votre dévoùment à la cause des Hellènes. » Ces considérations font honneur à la magnanimité d'Athènes et à la perspicacité de son homme d'État.
Chacun des pas en avant du Macédonien foilifie le zèle de Démosthène à secouer la torpeur des Athéniens :
Sans doute un dieu honteux pour Athènes d'une telle condition a inspiré à Philippe cette activité inquiète ; car si, satisfait des conquêtes qu'il a foites en vous devançant toujours, il voulait s'arrêter, ne plus rien entreprendre, je crois voir plus d'un citoyen se résigner à des spoliations, l'opprobre d'Athènes, la preuve de sa lâcheté, le comble de l'ignominie ; mais, comme il continue d'envahir et d'être insatiable, peut-être vous réveillera-t-il à la fin, si vous n'avez complètement désespéré de vous-mêmes (/•'^ PhUippique).
L'avidité de Philippe semble être un aiguillon dont les dieux veulent presser Athènes; mais l'aiguillon véritable, c'est Démosthène: sans cesse il pique Athènes endormie de la léthargie dont elle sortira seulement pour mourir.
Un homme d'État si vigilant, puissant par la hauteur de l'âme et du génie, était le plus redoutable adversaire de Philippe. Philippe l'avait senti et lui rendait justice. Après la seconde PhiUppique (344), le roi de Macédoine, frappé de la justesse de ses vues, disait : « J'aurais donné ma voix à Démosthène pour me déclarer la guerre, et je l'aurais nommé général.... Je céderais volontiers Amphipolis aux Athéniens, en échange du génie de Démosthène. » Lucien, dans la Vie de Démosthène, se fait l'interprète lidèle des sentiments du prince, quand il lui prête ces paroles : « Démosthène réveille malgré eux ses concitoyens assoupis comme par la mandragore. Peu soucieux de leur être agréable, sa franchise est le fer qui coupe et brûle leur indolence... Si le seul Démosthène n'était pas dans Athènes, je subjuguerais cette ville avec plus de facilité que je n'ai fait les Thessaliens et les Thébains.... Mais seul il veille pour sa patrie, il épie
112 l/KLOgi E.NCE POLITIQUE EN GRÈCE.
toutes les occasions, il suit nos démarches, il fait face ;i mes .'irm/T's. f{i(>ii ne lui (''cliapix*. ni mes ruses, ni HM's cnlrcpiiso. ni mes desseins... S'ils faisaient un jiairil lioninx' niailie absolu des munitions, des vaisseaux, des aimées, des circonstances et de l'argent, je craindiais d'avoir iiientOt à lui disputer la Macédoine, lui (jui, armé de seuls décrets, m'enveloppe de toutes i»arls, m(; surprend, trouve des ressources, rassendjle des forces, lance à la mer des Hottes redoutables, met des armées en ligne et me tient tête partout. » Pliilip|)e, à Cliéronée, a combattu contre Démosthône en combattant contre Atln^nes. et la défaite de la Réi)ublique a été celle de son homme d'État. Sur le champ de bataille, dans l'ivresse de la victoire, c'est à Démosthène qu'il pense d'abord : « Démosthène, fils de Démosthène de Péanée, a dit... » Il récite en cadence le début d'un décret du patriote et il danse auprès des cadavres qui jonchent la plaine; puis, revenu de son premier transport, « il frissonne d'effroi à la pensée que la puissante éloquence de Démosthène l'avait contraint de jouer en quelques heures son empire et sa vie*. »
La pénétration politique de Démosthène a semblé quelquefois en défaut; ses sentiments sur la personne de Philippe et sur la faiblesse de son empire n'ont pas toujours paru dignes d'un véritable homme d'État. En etïet, Démosthène ne ménage pas l'outrage à ce « barbare, digne de tous les noms qu'on voudra lui donner. » Il flétrit volontiers sa jalousie envieuse.
* Plutarque, Vie de Démosthène, chap. 20. Diodore de Sicile (XVI, 87) attribue à Déniade ce mot : « Quand la Fortune t'a donné le personnage d'Agamemnon , ne rougis-tu pas de jouer le rôle de Thersite? » Oratores attici, Didot, II, p. 444, | 29.
D^MOSTHÈNE. — LE POLITIQUE. 113
ses débauches; il le peint entouré, dans sa cour de Pella, d'un ramas de boulîons, de bandits, de gens impurs, « s'abandonnant dans leurs orgies à des danses que je rougirais de nommer devant vous. » Cette satire des mœurs de Philippe est mesquine, dit-on; Eschine a eu raison de la lui reprocher. A quel propos ouvrir les yeux sur la débauche et les fermer sur le génie? On insiste : Démosthcne a commis une faute plus grave : il a ignoré le secret de la force de Philippe. L'édilice de la puissance macédonienne est, à ses yeux, plus fastueux que solide et repose sur des fondements ruineux :
Quand les alliances sont cimentées par la bienveillance et la communauté des intérêts, les coalisés conspirent à travailler, à souffrir, à persévérer ensemble ; mais lorsqu'un homme doit sa force comme lui à la rapine, à la perversité, tout, au moindre prétexte, au plus léger choc est culbuté et se dissout... Aujourd'hui, Athéniens, les succès de Philippe laissent tous ces vices dans l'obscurité, car la prospérité est ingénieuse à voiler les fautes des hommes et à leur faire ombre ; mais le moindre échec les mettra toutes au grand jour. Dans le corps humain, la source des souffrances passées semble tarie dés qu'on jouit de la santé ; survient il une maladie? fractures, luxations, infirmités de toutes sortes se réveillent. Ainsi, tant que les armes prospèrent, les maux d'une monarchie ou d'un Etat quelconque échappent au vulgaire ; mais au premier revers ils frappent tous les yeux. Or, telle s'annonce la fortune de cet homme trop faible pour le fardeau qu'il veut porter... Et moi aussi, Athéniens, je croirais Philippe fait pour commander la crainte et l'admiration, si je le voyais s'élever par des voies légitimes... Mais il n'est pas possible, Athéniens, il n'est pas possible que l'iniquité, le parjure, le mensonge fondent un pouvoir durable. De tels moyens, d'aventure, se soutiendront une fois, un moment ; ils promettront même l'avenir le plus florissant ; mais le temps les démasque et ils s'écroulent sur eux-mêmes. Dans une maison, un vaisseau, ou tout autre édifice, la base doit être la partie la plus solide : de môme ii convient de donner aux actions le principe, le fonde-
114 l'i^LOOLENCE POUTigUE EN GRÈCE.
ment (If^ la justice et de la véritf'' ; or, c'est là ce qui manque aujourd'hui aux entreprises de Philippe.
Le i)(iliti(]uo. dit-on, est ici l;i dupe du moraliste; le patriote prend ses vœux ])Our des réalités; il se ti'ompe. et se tromper est |>lus (jii'un crirne chez un homme d'État. Eschine alléguait (jue les promesses de Philippe avaient surpris sa bonne foi; Démosthéne n'acce|)tait pas cette excuse : ^< ¥J\e n'est admissible ni en politique, ni en bonne justice; en elTet vous n'excitez, ne contraignez jiersonne à se mêler des alï'aires publiques: seulement, quand un homme persuadé de sa capacité se présente, vous Taccueillez avec la bienveillance d'un peuple bon et confiant, et sans prévention jalouse. 11 devient votre élu. vous remettez vos intérêts en ses mains. S'il léussit. il sera honoré et s'élèvera au-dessus de la foule: mais s'il échoue, en sera-t-il quitte pour des excuses et des défaites? cela ne serait pas juste. Les alliés qui ont péri, et leurs femmes et leurs enfants, et tant d'autres malheureux seront-ils dédommagés de leur désastre par la pensée qu'il est l'ouvrage de ma sottise, pour ne pas dire de celle d'Eschine? il s'en faut de beaucoup (Ambassade). » A-t-on le droit de retourner ces paroles contre leur auteur et de faire peser sur lui les responsabilités d'une méprise?
Il nous semble aisé de justifier Démosthéne. Les faiblesses de Philippe signalées par lui n'étaient pas une chimère ; les dissensions domestiques ou nationales qu'il relève, existaient en eflet: la mort même du conquérant succombant à une intrigue de cour en est la preuve ; et si Démosthéne, plus confiant que Phocion dans l'équité de la Providence et la fortune d'Athènes, a conservé quelque espoir jusqu'à la fin, les péripéties de la bataille de Cbéronée dont la perte
D^MOSTHÈNE. — LE POUTIQUE. 115
a tenu à la seule témérité de Lysiclès, puis l'écroulement soudain de l'empire d'Alexandre, ont prouvé que tout n'était pas illusion dans les espérances de l'orateur. « Si chaque cité avait eu un seul citoyen semblable à moi, au poste que j'occupais, que dis-je? si un seul homme en Thessalie, un seul homme en Arcadie eussent pensé comme moi, aucun des Grecs, ni en deçà ni nu delà des Thermopyles n'aurait été atteint des maux présents, mais tous libres et autonomes, sans péril et sans crainte, ils vivraient heureux dans leurs patries, redevables de tant de biens à vous, à Athènes entière, grâce à moi. » La haine de la Macédoine n'a pas aveuglé Démosthène au point de lui faire croire et souhaiter l'impossible. Ce qu'il a vu n'était pas une apparence vaine, et quand parfois il a feint de ne pas voir, il avait pour dissimuler auprès du peuple des raisons faciles à concevoir.
Il répugne en effet d'admettre que l'état vrai des choses ait échappé à un esprit si perspicace. Démosthène est la raison, la réflexion môme; il a passé sa vie à étudier Philippe, à épier dans tous leurs incidents les affaires helléniques et étrangères, et Philippe par ses plus grands côtés lui aurait échappé ! Nous ne saurions admettre une contradiction si étrange. Qui donc a donné de Philippe capitaine et politique le portrait le plus vrai, sinon l'orateur des Philippiqucs? Démosthène a-t-il ignoré les avantages qu'assuraient cà Philippe les défauts des Athéniens et ceux de leur constitution démocratique? non, il les a vus nettement ; mais il n'a pas cru devoir mettre sous les yeux de ses auditeurs la réalité tout entière. Il flétrit les mœurs de Philippe et ses nuits peu attiques auprès d'histrions, rebut du Pirée ; d'un Callias, esclave public rejeté par Athènes avec dégoût et devenu le f<i-
H() i/iÔLogi ENCE roi-iugiE EN GRÈCE.
vori (lu roi. Il on nppolie au l(''moiprna(re d'une porsoniio (jui a ^t\ù, dans le [>ay.s. lôinoin indigné des liiipitudes de IMiilipj»»*. <oiiini(; Voltaire rai)j)orle parfois le senliment d'un de ses amis, homme de goût. 1! traite le (;on(pj«'*rant d'i\ rogne, à quel dessein? de dissimuler par ces injures son dévouement secret de salarié? Laissons celte intf'r[)rétation farétiouse à Escliine. Il use par là du dioil reconnu à l'orateur d'amoindrir ou d'agiandir les objets selon les besoins de la cause. In Pierre de Russie peut aimer le vin, 'comme Henri IV et Louis XIV ont aimé d'autres plaisirs, sans être pour cela moins digne du nom de Grand. Démostliène ne s'est pas exagéré à lui-même plus que de raison l;i portée des vices de Pliilip|)e, et certainement il n'y eût pas cherché des arguments, s'il n'avait eu d'autres auditeurs que des Lycurgue, des Hypéride et des Eubule. Mais, si spirituels que fussent les citoyens d'Athènes, cette ville où il n'y avait point de sots, les assemblées n'y étaient pas moins des assemblées populaires. L'éloquence devant l'Aréopage ou sur le Pnyx, sur le Forum ou au Sénat, se ti'ouve dans des conditions différentes. P. Scipion n'aurait jamais osé, en présence des Pères Conscrits, faire de l'armée d'Annibal descendue des Alpes la caricature qu'il en offre à son armée (Tite-Live, XXI, 40). Il aurait songé seulement k éclairer la sage compagnie. Mais il lui faut fortitier le courage de soldats alarmés : or, quel moyen plus sùi- que de leur inspirer le mépris de l'ennemi ? De même Démosthène s'attache à rassurer les Athéniens : rapetisser Philippe à leurs yeux, c'est l'affaiblir, puisque c'est augmenter la confiante hardiesse de ceux qu'il combat. En général. Démostliène rend hommage à Philippe quand il veut piquer les Athéniens d'émulation ;
De'MOSTHLnE. — LE POLITIOCË. i\l
il l'invective et justifie le mot de P.-L. Courier l'appelant le grand pa7ii pli lélaire de la Grèce, quand il veut leur donner du cœur; or, c'est là surtout ce (jui leur manque.
L'orateur n'a mCme pas songé à dissimuler sa tacli(iue : « Énumérer les éléments de la force de Philippe et, par cet examen, vous exciter à faire votre devoir, cela ne me semble pas à propos. Athéniens. Pounpioi? c'est que tout ce qu'on pourrait dire à cet égard ne serait pas sans gloire pour hii et ne ferait pas l'éloge de notre conduite... Mais ce qui devant un juge impartial le couvrira d'opprobre, voilà ce que j'essaierai de vous dire. » En même temps qu'il avilit leur adversaire, il s'elforce de les grandir eux-mêmes dans leurs propres sentiments, de les hausser au niveau des ancêtres. Quelquefois il usera sur eux du ressort de la peur : « Philippe ne veut pas seulement subjuguer Athènes, il veut l'anéantir, » exagération accommodée au dessein de l'orateur. Quelquefois, au lieu de grossir le péril, il l'atténuera. Démosthène appelle « vaine ombre » le titre d'amphictyon décerné à Philippe. Osera-t-on en conclure qu'il ne prévoyait pas l'usage qu'en ferait l'adroit Macédonien ? Il ne le pressentait que trop ; mais, dans l'impuissance où il voyait Athènes d'enlever cette ai-me sacrée des mains d'un prince devenu, de l'aveu de tous, le pi'otecteur de Delphes et de sa Pythie, Démosthène était louable de parler avec dédain d'un titre dont le refus aurait provoqué une levée de boucliers formidable contre sa patrie. Persistons donc à rendre hommage à la sagesse de ses desseins ; n'imputons pas à l'aveuglement du politique ce dont il convient plutôt de louer le moraliste et l'orateur.
Des juges éclairés ont estimé Démosthène l'un des
\\H l'ÉLOOLENCE POUIKJLE EN CRèCE.
plus grands liommes d'État de l'antiquité ; d'autres l'ont accusé d'avoir poussé sa patrie au précipice : Déniosthéne a-t-il eu tort ou raison de prêcher la guerre contre les Macédoniens? Polybe (XVll, \'.i, M) le lui a reproché : « Iai lutte des Athéniens contre Philippe aboutit à les faire tomber dans les plus grands malheurs ; et sans la magnanimité du roi et son amour de la gloire, la politi(jue de Démostiiéne leur eût valu des infortunes plus graves encore, etc.. »
Mably * cite Polybe et l'approuve : « Pourquoi Démosthène se croyait-il en droit d'exiger que les Tliessaliens, placés sur la frontière de la Macédoine et que Philippe avait délivrés de leurs tyrans, fussent ingrats et s'exposassent les premiers à tous les maux de la guerre, pour donner inutilement à la Grèce un exemple de courage et paraître attachés à des principes d'union qui ne subsistaient plus?... Si les Thébains se lièrent avec Philippe, c'est qu'ils virent que les Grecs ne voulaient plus être libres, et qu'<7.5 crurent prudent de ne 'pas offenser l'entiemi le plus puissant de la liberté publique... Après avoir connu par expérience l'inutilité des ambassades dont il (^Démosthéne) fatiguait la Grèce, que ne changeait-il de vues ? et peut-on ne le pas mépriser comme politique et comme citoyen dans le moment même qu'on l'admire comme orateur? » Mably accepterait volontiers le mot des sceptiques d'Athènes : « Démosthène ne connaît pas sa patrie, il est fou. » En retour il exalte « le sens admirable de Phocion qui, aussi grand capitaine que Démosthène était mauvais soldat, » savait en conseillant la soumission se mettre à la portée de ses concitoyens.
* Observations sur ihistoire de la &rèce (édit. de 1791), t. V, p. 157.
D^MOSTHENË. — LE rOLÏTIQUË. 119
Nous laisserons à Mably le soin de se réfuter luimême. N'est-ce pas, en efTet, se réfuter que de rendre hommage à Démostliène en des termes qui lui assurent notre sympathie, au détriment du prince son adversaire? « Philippe craignait cette éloquence impétueuse qui le représentait comme un tyran ; il ne voulait pas qu'on entretînt l'orgueil des Grecs en leur rappehmt le souvenir des grandes actions de leurs pères. Jusqu'alors il n'y avait eu dans la Grèce que cet orateur qui, démêlant les projets ambitieux de la Macédoine, aperçût les dangers dont la liberté de sa patrie était menacée. Si un homme eût été capable de retirer les Athéniens de l'avilissement où le goût des plaisirs les avait jetés, de rendre aux Grecs leui* ancien courage, c'eût été Démostliène dont les discours embrasés échauffent encore aujourd'hui le lecteur. Mais il parlait à des sourds. » Il en appelait « à l'amour de la gloire, à l'amour de la patrie, à l'amour de la liberté, et ces vertus n'existaient plus dans la Grèce ; les pensionnaires de Philippe remuaient au contraire et intéressaient en sa faveur la paresse et l'avarice...» Une victoire due à de tels moyens est peu honorable, surtout si l'on songe au mauvais usage qu'en a fait un prince digne seulement d'être loué « d'avoir eu l'art d'avilir les Grecs et de détruire ce reste de courage qu'ils devaient à leur liberté... Ne travaillant qu'à satisfaire son ambition, il ne s'est servi des plus grands talents et des ressources les plus rares du génie que pour élever un édifice qui devait s'écrouler bientôt après lui. » Pourquoi donc faire le procès à Démostliène, adversaire d'un conquérant privé même de l'excuse d'avoir rendu meilleur ce qu'il a conquis ?
Enfin, Mably a écrit dans un autre ouvrage : « Avec quelle noble et fière constance les États libres ne dé-
\î() l'^.LOQUËNCE l'Ol.nigUE EN GRfeCË.
lendnnt-ils pas loiir lihortf';! La Macédoine a eu plus (lo \mw à soiiriK'ltie (ju^hpios villes de la Grèce (jue l'Asie^ entière. L'Asie, une fois vaincue, a été soumise pour toujours: la (irèce vaincue ne s'est point laissée accabler par ses disgrâces;... Le désir d'être libre subsiste (juand la libcîté paraît perdue sans retour, et il produit encoi'e la confétléi-alion (b*s Acbéens i|ui ne peut être détruite (pie j)ar une autre I{êpubli(iu»' destinée à tout vaincre'. » 11 est malaisé de comprendre comment l'auteur de ces lignes sur la vertu de la liberté a pu désavouer l'orateur dont la passion était d'en réveiller le désir. Les pensées de Mably et i>(i^ sentiments se contredisent. C'est la lutte éternelle de la froide raison loucbée surtout de l'intérêt, avec l'inspiration généreuse et l'entraînement de l'honneur. La gloire de Démostliêne est d'avoir ignoré ces combats intérieurs et tout fait pour que la dignité d'Athènes en sortît victorieuse. Défiez-vous du premier mouvement, disait un politique : il est toujouis le meilleur. Le premier mouvement de Démosthène a été celui de toute sa vie. Mably l'a condamné, mais au prix de contradictions qui réfutent l'iniijuité de son arrêt.
M. Cousin a jugé Démosthène dans une de ses leçons les plus magnifiques*; ce passage, qui surprend de la part de l'auteur Da Vrai, du Beau et du Bien, nous semble devoir être cité : « Démosthène, après tout, n'est qu'un grand orateur. Démosthène dans son temps représente le passé de la Grèce, l'esprit des
' De l'étude de l'histoire, chap. 7, fm. L'un des déserteurs de la ligue Achéenne fut précisément l'historien Polybe dont Mably répète les blâmes à l'adresse de Démosthène.
* Introduction à l'histoire de la philosophie, lO^e leçon.
OE.MOSïriÈXE. — LÉ POLITIQUE. i'^i
petites villes et des petites républiques, une démocratie usée et corrompue, un passé qui ne pouvait plus être et qui déjà n'était plus. Or, pour ranimer un passé détruit sans retour, il fallait l'aire une vraie gageure contre le possible; il fallait tenter un déploiement de force et d'énergie dont les autres étaient incapables, et lui comme les autres; car enfin on est toujours un peu comme les autres; on est de son temps. Aussi Démosth<)ne a-t-il échoué; j'ajoute avec l'histoire qu'i/ a échoué honteusement... Il en est un peu de l'éloquence de Démosthène comme de sa vie : elle est convulsive, démagogique, très peu politique; de l'invective, assez de dialectique, un emploi habile et savant de la langue. Mais prenez les discours de Périclès un peu arrangés par Thucydide; comparezles avec ceux de Démosthène, et vous verrez quelle diiférence il y a entre l'éloquence du chef d'un grand peuple et celle d'un chef de parti. 8i la lutte des peuples est triste, si le vaincu excite notre pitié, il faut réserver notre plus grande sympathie pour le vainqueur (^pour César apparemment et non Vercingétorix), puis(pie toute victoire entraîne infailliblement un progrès de l'humanité... Le parti du vainqueur est toujours celui de la meilleure cause, celui de la civilisation et de l'humanité, celui du présent et de l'avenir, tandis que celui du vaincu est toujours celui du passé. Le grand homme vaincu est un grand homme déplacé dans son temps; son triomphe eût arrêté la marche du monde; il faut donc applaudir a sa défaite, puisqu'elle a été utile, puisque avec ses grandes qualités, ses'vertus et son génie, il marchait au rebours de l'humanité et du temps. »
Ainsi Démosthène est coupable d'avoir cédé aux entraînements du patriotisme, car il a « marché au
122 f/KLOgl ENCE POMTIgCE EN OlifeCE.
ichoiji's iU\ riiurri;iiiil('î et du Icinjjs. >> \jt triornjdio d»; l;i (Jr(''(X' (Mit aïK'lé hi iiiarclic du monde! (^c sont la (l(* t3'«^ïi<l^''*^ paroles; nnais il est plus aisé (pie juste, alors (pie le temps nous a seul révcdé ce (jui était enveloppé pour DémostiK'îne des ombres de Tavenir. de tirer, aux dépens du généreux citoyen, ces pompeuses conclusions d'une ])liilosopliir3 transcendante. Au penseur trop profond (jui eût prétendu dessiller- scx yeux, Démosthcne aurait répondu :
Je ne sais point prévoir les muilieurs de si loin.
Sa maxime était celle de Périclès, de ne pas chercher, au prolit de nos défaillances, à sonder les événements futurs. « Jamais, disait M. Ch. de Hémusat, les prophètes ne doivent siéger dans les conseils de la politique. » Ce (jue l'on attribue à la force des choses est dû souvent k la seule faiblesse des hommes. Le devoir le moins contestable est donc ici le devoir prochain : la morale du présent, dans les âmes droites, prévaudra toujours contre la philosophie de l'avenir. Déraosthène, dira-t-on, parlait au nom de vertus éteintes; soit, mais il parlait au nom de la vertu. Aussi intelligent que Thémistocle, il n'ignorait pas son impuissance à réparer de fond en comble l'édifice délabré par le temps. Chez Aristophane, Ayoracrite fait passer Peuple à la poêle et lui r jnd ses antiques vertus avec la jeunesse. Le conseiller d'Athènes ne pouvait opérer cette magique métamorphose; mais il était louable de chercher à tirer d'un vieillard émoussé un dernier effort de fierté juvénile. Assez d'autres autour de Démosthène conseillaient l'utile, l'utiUté présente. Il était bon, dans l'intérêt le plus élevé d'Athènes, que la voix des ancêtres retentit une dernière fois à la tribune, et que l'émulation du pissé
DE.MOSTHKNe:. — LÉ POLITIQUE. 123
lut proposée comme le gage sinon d'un salut certain, au moins de l'estime de la postérité. Démosthône, digne élève de Périclès, disait aux Athéniens : « Dans les délibérations d'intérêt public la gloire des aïeux est runi<jue loi à consulter. Chaque citoyen, s'il ne veut rien faire qu'elle n'avoue, doit, en montant au tribunal pour juger une cause publi(]iie. songer (pi'avec les insignes de sa magistrature il va revêtir la dignité d'Athènes.» Lui-même adonné l'exemple; il a lutté, au nom de l'honneur national, contre l'égoïsme bourgeois et les intérêts mesquins de cette classe toujours abondante de gens attachés exclusivement à la prospérité de leurs petites affaires, ta l'inviolabilité de leur bien-être : Chrysales du patriotisme, dont l'horizon est une bonne soupe et un rôt cuit à point. Ces citoyens-la n'ont pas manqué cà Athènes*. Aristophane les conviait aux grasses plaisanteries de ses Acharniem et prodiguait sa verve comique à augmenter leur nombre : vivent ramiers et grives, tripes au miel, anguilles du lac Copaïs, galettes, friandises, belles danseuses et vin frais ! Fi de la guerre et de ses disgrâces! En vérité Lamachos est bien avancé d'être allé rompre sa lance contre les ennemis! Regardez : le voici qui revient, au milieu des risées du théâtre, avec un coup de lance ailleurs que dans la poitrine, gémissant, boitant, la cheville luxée, la tête à demi fendue et sans panache !
Voilà le fond de la morale politique de Dicéopolis. Cet homme juste et ses pareils voient dans un bouclier l'image d'un fromage; dans une pique, une broche.
* * On meurt de politique, on vit d'affaires, » est leur devise. Nous les soupçonnons de traduire couramment beneficium par bénéfice.
124 iJé\.0(jVEsce voiAiUjiE en ghlck.
Us jugent tout ;iii point de vue de la bonne chère et de la jouissance. Tels étaient trop souvent les Athéniens de Déniosthène, alors que l'amour de la paix a tout prix était beaucoup moins excusable que du temps de la guerre du Péloponèse. Les contemporains d'Aristophane pouvaient douter qu'il fut de leur devoir de disputer la prééminence a Spaite. ou d'aller chercher l'agrandissement d'Athènes dans la conquête de la Sicile. Les auditeurs de Démoathène ne pouvaient récuser l'obligation de chasser de la Grèce le Macédonien. Ainsi l'orateur, en attaquant Philippe sans subtiliser avec sa conscience, n'a pu faillir, et s'il a failli, sa faute a été heureuse et plus digne d'envie que la froide sagesse des partisans de l'étranger. On a tort parfois d'avoir trop raison. 11 est des situations où l'honneur commande de combattre, le combat dùt-il ne pas donner le succès. Si le ciel a ses desseins, il aura toujours la force de les accomplir, et les hommes auront du moins obéi à la voix intime qui inspirait à un héros de Corneille cette honnête maxime :
Faites votre devoir et laissez faire aux dieux !
Or, le devoir d'Athènes était manifestement de reculer le plus possible par des efforts virils l'heure de la servitude, et non de l'avancer par une lâche soumission. Se piquer de deviner les hommes providentiels et d'aider, en se ralliant à eux, aux évolutions de l'humanité, c'est s'engager dans une voie périlleuse; le patriotisme peut aisément s'y égarer. En 1841, en réponse à l'auteur du Rhin allemand, un grand poète, qui fut à son heure un grand citoyen, de Lamartine, chantait ces vers en l'honneur de la confraternité universelle :
D^MOSTHÈNE. — LE POLITIQUE. 125
Et pourquoi nous haïr et mettre entre les races Ces bornes ou ces eaux qu'abhorre l'œil de Dieu? De frontières au ciel voyon'^-nous quelques traces? Sa voûte a-t-elle un mur, une borne, un milieu? Nations! mot pompeux pour dire : Barbarie! L'amour s'arrête-t-il où s'arrêtent vos pas? Déchirez ces drapeaux/ Une autre voix vous crie : L'éfjoïsme et la haine ont seuls une patrie, La fraternité n'en a pas.
Le monde en s'éclairant s'élève à l'unité. Ma patrie est partout où rayonne la France, Où son génie éclate aux re?;ards éblouis ! Chacun est du climat de son intelligence ; Je suis concitoyen de toute âme qui pense : La vérité, c'est mon pays.
Vivent les nobles fils de la grave Allemagne ! Le sang-froid de leurs fronts couve un foyer ardent; Chevaliers tombés rois des mains de Charlemagne, Leurs chefs sont les Nestors des conseils d'Occident*.
Qu'aurait pensé de ces Élévations le lecteur français durant l'Année terrible, et ne court-on pas quelque risque cà se faire ainsi le champion de la Providence; à ne plus distinguer sa patrie, perdue dans le vaste sein de l'humanité? Plus encore qu'Alceste k Philinte, la Patrie aurait le droit de dire à ces cosmopolites iraprudents :
Je veux qu'on me distingue, et, s'il faut parler net. L'ami du genre humain n'est point du tout mon fait.
Démosthéne. condamné ici par la philosophie et la
' Il n'est p.is sans intérêt, même aujourd'hui, de comparer la Marseillaise de la paix à la chanson toute gauloise d'Alfred 4e Musset sur le même sujet (ISii).
156 i/f!lool'ENCE l'OUiigiE en chèce.
poésie spéciilalivf's. nous semble absous par le bon sens et le sens moral. Fénelon. dans son 3'r Dialoijnr, (lécbire Atticus « plus sage » que Cicéron et Talon mrme. Démosthrne, à ses yeux, a eu tort de billor contre IMiili|»iie : il lui était impossible de redresser sa Héi)ubli(|iie et d(' l'oniprcber de i)érir. A ce |)ropos, le précepteur du duc de Hour^oirne distinjfue le devoir des particuliers de celui du prince : '< Vn simple particulier ne doit songer qu'à se régler lui-même et à gouverner sa famille; il ne doit jamais désirer les cbarges publiques, encore moins les rechercher. » Dieu a pourvu à cette abstention en confiant la mission (le gouverner l'État à un prince qui. lui, ne sera pas libre de l'abandonner « en quebjue mauvais état (ju'il se trouve. » Sans y songer, Fénelon fait implicitement l'éloge de la constitution républicaine : là où il n'y a point de monarque, les citoyens héritent de ses devoirs et doivent en son lieu et place ne jamais, si désespéré qu'il paraisse, abandonner VÉVài. La République n'est plus confiée à la garde d'un seul, mais au dévouement de chacun de ses enfants.
« Voyant que la Grèce entière était humiliée, flétrie et corrompue par ceux qui recevaient les présents de Philippe et d'Alexandre pour la ruine de leur patrie, (|ue notre ville avait besoin d'un homme et la Grèce entière d'une ville qui pût se mettre à sa tête, il se donna lui-même à sa patrie et donna la ville à la Grèce pour la liberté. » Cet hommage, rendu par Hypéride à Léosthène, le héros de la guerre Lamiaque (323), semble s'adresser à l'orateur des Philippiqucs. Démosthène avait conscience d'avoir bien servi son pays, « récompense auguste et sainte aux yeux de qui estime la vertu et l'honneur. » 11 en a goûté encore une autre : excitée par Eschine à se venger de sa dé-
DÉMOSTHÈNE. — l'ORATEUR. 127
faite sur son conseiller. Atlu'^nes reconnaissante et respectueuse en Démosth^ne des vertus dont elle avait manqué, lui a décerné une couronne d'or, moins brillante pourtant que celle dont il a ceint le front de sa patrie. Grâce à Démostliène, n'en déplaise aux critiques chagrins de sa politique. Athènes s'est fait pardonner une parlie de ses trop longues faiblesses; sa vigueur tardive, mais digne de son passé, a mérité et conservera les éloges de l'avenir.