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L'éloquence sous les Césars

Ceci n'est pas un roman, encore moins un feuilleton, mais une étude consciencieuse sur ce que fut et sur ce que pouvait être, s'il eût été mieux entendu, l'art de la parole à Rome, d'Auguste à Trajan,

L'époque est solennelle : à la république mourante succède l'empire qui s'élève sur ses ruines ; les pouvoirs du peuple, des chevaliers et du sénat se concentrent dans une seule main. La liberté a sombré dans la tempête effroyable des deux triumvirats ; à la place, une tyrannie quelquefois intelligente, le plus souvent insensée, quand elle n'est pas sanguinaire; une centralisation, comme nous dirions aujourd'hui, qui enserre, jusqu'à les étouffer, les diverses parties du colosse romain. En haut un luxe effréné, en l)as une soif insatiable de plaisirs ne laissent presque plus d'espace aux grandes pensées, aux généreux sentiments. Avec un point d'appui dans la philosophie alors la plus en vogue et puissamment accru par les instincts féroces et grossiers du peuple- roi, un matérialisme impur étend sur les hommes et sur les choses cx^mme un voile de deuil. L'horizon s'obscurcit comme à la veille des cataclysmes de la nature; c'est presque la nuit: on désespère.

La flamme de la pensée ne s'éteint |>ourtant pas ; peut-

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elle jamais s'éteindre? Plus d'un noble cœur proteste eon- Ire l'asservissement universel. Le génie, le talent surtout, n'abdiquent point : ils revendiquent une part au soleil, part de jour en jour plus restreinte, il est vrai, mais (|ui ne va pas moins nous mener à la porte de la bonne nouvelle.

L'art s'étiole au milieu de cette sombre mêlée ; la poésie baisse d'un ton ; l'histoire jette son dernier, quoi(jue peutêtre son plus vif éclat; la philosophie, sublime par moments, va se perdre dans un vain charlatanisme ; et la langue elle-même, Wîtte langue ernpérière^ comme dirait Montaigne, s'altère en vieillissant.

Mais de c^tte décomposition générale va naître tout à l'heure le monde de l'avenir; on en distingue déjà comme une lueur dans le lointain. En bien cherchant, on trouverait encore les éléments d'une nouvelle vie: les mœurs sont détestables, mais les cœurs s'adoucissent et s'ouvrent à des sentiments plus humains, les esprits à des idées non encore sou[)(;onnées. On sent (juele sol est préparé pour une semence étrangère et féconde.

On devine ce que devait être l'éloquence dans ce monde d'Auguste pacifié y mais frémissant.

Nous nous serions abstenu de toute préface ; des études comme celle que nous publions ne demandent pas à se faire annoncer : la modestie sied mieux à leurs graves allures. Nous n'aimons d'ailleurs pas les préfaces ; l'auteur y pose plus ou moins devant le lecteur. Mais nous ne sommes plus à répo([ue fortunée où un livre, tant mince fùtil, était sur d'être dévoré jusqu'à la table des matières, pour peu qu'il portât l'enseigne de l'antiquité. Outre (jue l'appétit a eu depuis le loisir de se satisfaire, notre siècle

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affairé, pressé, distrait et dédaigneux, ne détourne la tête (|ue quand on l'arrête au passage.

Ce qui se déroule sous nos yeux, en France comme dans une partie de l'Europe, est bien fait cependant pour nous intéresser à ce qui touche la parole. Sans parler des assemblées politiques où l'éloquence est comme chez elle, des corps savants où elle est cultivée pour elle-même, et de rÉglise, qui ne peut pas s*en passer; sans parler enfin du barreau où ses adeptes ne se comptent pas, qui n*a pas aujourd'hui besoin de cet art si justement apprécié des anciens? Ne voyons-nous pas la reine du siècle elle-même, l'industrie, recourir à cette arme puissante pour triompher des obstacles et pour convaincre les habiles ou les incrédules?

Donc nos sociétés démocratiques, que Ton gouverne par la persuasion plutôt que par la force, nécessiteront toujours de fortes études oratoires. Or, où mieux étudier l'éloquence que chez le peuple qui en a fait, sinon le meilleur, au moins le plus constant usage ? Mais, parmi les curieuses évolutions que ce peuple a subies, toutes ne sont pas également connues, au moins pour ce qui concerne la parole. Nous avons choisi la moins connue peut-être, quoique l'une des plus émouvantes. La plume à la main, nous avons lu et relu les auteurs originaux, sans négliger pour cela les travaux plus récents et de seconde main. C'est assez dire que nous avons fait la pari de la conjecture et de rhypothèse la m oins large possible ; ce qui ne nous a pas empêché d'arriver à certaines conclusions nouvelles et souvent opposées aux idées reçues. Il fallait bien apporter notre humble contingent à l'édifice de la science. Tacite, les Sénèque, Suétone et bien d'autres nous ont révélé des

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