PART. VI. XXVI. HELVIDIUS PRISCUS
les larmes mêmes qu'il versa en descendant du tribunal, ne peuvent faire oublier un pareil attentat. Cela, dit, il faut donner les mains, en partie tout au moins, au jugement que Dion a porté sur le personnage qui nous occupe. « C'était un brouillon qu'Helvidius, qui cherchait à captiver la foule, ennemi de l'empire, admirateur, au contraire, de la république. Il s'en fallait qu'il reproduisît la sagesse de Thraséas, qui se contentait de ne pas approuver les actes de Néron K » Sans lui faire un crime, comme Dion, de préférer l'ancien état des choses au nouveau, avouons qu'avec plus de mesure son opposition eût été moins dangereuse et plus honorable pour lui : la violence perd les plus belles causes. Nous aimons mieux toutefois ce généreux excès que l'excès des Éprius et des Régulus, qui secondèrent, au lieu de la modérer, l'œuvre funeste des Césars. Si Dion est sévère pour Helvidius, et si Tacite lui-môme n'en fait qu'un éloge restreint, sous le règne suivant, bien autrement sombre que celui de Vespasien, il se rencontra un homme, Hérennius Sénécion, assez courageux pour écrire l'histoire de ce républicain imprudent et attardé. Le sénat s'empressa de proscrire l'ouvrage et de faire expier à l'auteur l'audace d'une belle action. La noble et vertueuse femme d'Helvidius, pour laquelle Pline le Jeune professe une si haute estime, souffrit sans murmurer la perte de ses biens vendus aux enchères, et se fît exiler, pour avoir conservé la vie de son mari •. N'était-elle pas la fille de cette Arria qui tendit à Thraséas le poignard dont elle s'était frappée la première !
1 Lxiv, 12. — « Pline, vu, 19.
Telle est, en résumé, l'histoire de l'éloquence, à Rome, du second triumvirat à l'avènement de Nerva, histoire triste et décourageante, si l'on n'envisage que la qualité du plus grand nombre des personnages que nous avons mis en scène, et l'état de prostration où ils ont laissé un art, gloire éclatante, sinon toujours pure, de la république. Un pareil résultat pouvait-il s'éviter, et la parole auraitelle pu vivre avec le régime inauguré par Auguste ? S'il fallait s'en rapporter à la plupart des criticjues anciens et modernes, il serait aisé, comme nous allons voir, de répondre par la négative. Mais il ne nous semble pas impossible, toute paradoxale que pourra paraître notre opinion, de démontrer le contraire et de nous convaincre que l'éloquence aurait pu surnager dans ce cataclysme des institutions républicaines. Fidèle à notre plan, qui consiste à rapporter le sentiment des auteurs originaux ou plus récents, sauf à le combattre au besoin, nous commencerons cette dernière partie de notre travail par un exposé succinct de l'opinion que nous voudrions détruire, quelque générale qu'elle soit.
Cicéron a dit : « L'amour de l'éloquence ne peut naître
SOUS la domination des rois *, » autrement dit, sous Tautorité monarchique. L'histoire politique et littéraire de la Grèce avait probablement inspiré ces paroles au grand théoricien : après DémosthèiiEs^ en effet; cîest-à-dire lorsque Philippe et Alexandre eurent anéanti, peu s'en faut, l'indépendance des États helléniques, il n'y a plus de véritables orateurs ; Démétrius de Phalère, malgré ses succès et les statues sans nombre qui lui furent érigées, est-il autre chose qu'un avocat de talent, un de ces brillants sophistes, comme il y en. aura, dans la.Gcèoe jusqu'à» Libanius ?.Dians uneoQuvre, selon nous, supérieure auuBn«^uA,Cicâronniûdifie sapensée oaplutôt la développe, dans \m sens plusracoepr table :.<t L'éloquence seule, 4it^LL^, a/toujours donné sa plus, belle fleur chez les peuples libres^ et principalement dans lesÉtats.paisibles et \xanq\xilles^pacaUs4mnqpiillùque..T^ Senèqfiele père,, dont les préfaces curieuses qu!il.a.mises en; tête de. ses^Controversest dénotent, un: disciple non sans. Valeur. de CicéroU) ne pense pas autrement.quesou maître*, a Pour que vouspuissiez. appriécier,. dit-il à ses filsJ^sq^.'à. quel, point, les génies se rapetissent de. jour en jour,, et combien. par. j.^ ne sais quelle, iniquité de* la nature l'élo^ quenoe a.rétrog^adé„sachez qpe tous les. orateursqueRome peut opposer oa pr.éfér£c à^ oeuX} de laiGrèce sont. contenir porains. de.Cicéron. Apr.ès lui, l'éloquence n'a fait. qjie, dégénérer ; fautrilen accuser la mollesse^ luxu^ du.tamps? ou. bien admettre q|ie, lorsque le plus beau des arts eut perdut sai récompense, accoutumée, les. esprits ne luttèrent que pour briller, dans des. métiers honteux,, sourx^es ^abondantes • d'honneurs et de fortune 3? » Le Rhéteur ajoute,, avec raison, que la paresse des orateurs est telle, qu'ils ne craignent pas de s'approprier les idées des hommes les plus éloquents, et de violer le sanctuaire d'une perfection à la-
* Brut.Ati^^* DûOratiy i, 39. — 8'0ôft/n,.i„pTéf.
quelle ils ne,pBUYentatteindre. Au pointi de vue particulier de Cicéron et de Sénèque, ces iréflexi ans sont juitcB et fondées ; nous croyons lîavoir prouvé, du moins. iPétrone, qui arvoulu toutrpeindre daiœ il'obscène tableau^ipialnous a laissé des mœurs romaines, met cette 'décadence ^urUe compte des écoles: Nandinay s'écrie^û^tuminfatieus )daû' tor ingénia delevenat. Sans absoudre leB.riiétEUJis, on peut .dire que Pétrone exagère «l que, si les écoles de son ! temps n'étaient pas à Pabridu reproche, elLBsu'ontpas été non plus la seule. cause du mal. Quintilieai,),plus modéré^'n'afatt que reproduire , en d'autre termes ,lla ipenséeideiCicéron. :« L'.o(rateur, brilkra dâ\ia:ntage dans «les grandes causes, lorsqu'il faudra maîtriser Topiriion du«énat,'etramenerile peuple ;égaré à de kmeilleurs sentiments *. » «D'accord; mais n'y a-t-il que l'éloquence politique ? Quantrà rauteur inconnu du Dialoguie des Orff^eifr5,.lesmotifsqii'il donne de la décadence ont été trop «ouvcnt répétés depuis, pour ne pas y insister ici. « La grande ;éloquence, dit Maternus, est comme la flamme : elle a besoin d'aliment, .de mouvement pour s'exciter » et pour produire, en brûlant, une lumière véclatante. Le trouble eitila licence prêtaient plus autrefois à l'éloquenjce puisque, :aU)milieuxle ce mélange de citoyens qui rn'obéissaient pas à un -seal chef, chaque orateur avait auiant de sagesse qu'on pouvait en faire entrer dans; la tète du peuple, quand :iltse>trompait^. » Nous lisons un peu plus loin : j* Nous ne parlons rfa& d'un art tranquille et calme, qui se plaise à la modé- Tation et àThonnôteté. La haute éloqueHce. est L'élève» de la licenee, .quelles sots: appelaient autrefois liberté, la tcompagnedes troubles, leibrandon de la discorde ; elle n'aime ni à obéir jniià servir; elle «stiennemie «te l'autorité,. tron. mjwœr, itéméraire, arrogante, et ne saurait naître. dans un
1 XII, I.— * Ch. XXXVI.
État bien constitué*. » L'orateur, 6 Maternus, n*est-il donc qu'un tribun révolutionnaire? Milon et Clodius sont-ils supérieurs à Cicéron ? Et pourtant, il faut en faire l'aveu, vos doctrines ont eu du retentissement dans la postérité; Montaigne a dit après vous : « C'est un outil (l'éloquence) inventé pour manier et agiter une tourbe et une commune déréglée ; et est outil qui ne s'emploie qu'aux États malades. En ceux où le vulgaire, où les ignorants, où tous ont tout peu, comme celui d'Athènes, de Rhodes et de Rome, et où les choses ont été en perpétuelle tempête, là ont afflué les orateurs. L'éloquence a fleuri le plus à Rome, lorsque les affaires ont été en plus mauvais état, et que l'usage des guerres civiles les agitait, comme un champ libre et indompté porte les herbes les plus gaillardes '. » Sans contester à l'illustre penseur les propositions trèscontestables qu'il avance, sans lui citer et Thémistocle et Pérîclès, dont la parole exerça tant d'influence sur Athènes à ses plus beaux jours, ne voit-on pas qu'il est sous la pénible empreinte des tribuns emportés et furieux de la Ligue qu'il déteste, et dont tout bas il déplore les excès ? Il a donc oublié et les graves discours de L'hôpital et les pages éloquentes de son ami Laboétie, qui n'étaient assurément, ni l'un ni l'autre, des auteurs de troubles, des fauteurs de complots ! Mais son opinion, encore aujourd'hui trop générale, s'explique et par les circonstances où il vécut, et surtout par la fausse idée qu'on se faisait de l'éloquence; idée que les modernes ont adoptée toute faite et sans examen des rhéteurs et des critiques anciens. Montaigne lui-même, malgré son esprit d'habitude si primesautier, ne s'est inspiré que du passage suivant du Dialogue des Orateurs. « Ces assemblées continuelles, dit Maternus, ce droit de s'attaquer aux plus puissants citoyens, cette gloire
* Ch. XL. — «1,51.
qu'on retirait des inimitiés illustres, quelle ardeur ne donnaient-elles pas au talent ! Cite-t-on un orateur de Sparte ou de Crète, où la sévérité de la constitution le disputs^it à la sévérité des lois ? L'éloquence était inconnue en Macédoine et en Perse, dans tous les pays où le pouvoir était réglé. A Rhodes il y eut quelques orateurs, un très-grand nombre à Athènes, où le peuple, (»ù les ignorants avaient toute la puissance. Notre république elle-même, tarit qu'elle fut dans l'égarement, en proie aux factions, aux dissensions et à la discorde, tant qu'il n'y eut ni paix au Forum, ni entente au sénat, ni modération dans les tribunaux, ni respect pour l'autorité, ni mesure chez les magistrats, enfanta sans aucun doute sa plus mâle éloquence, comme les terres en friche produisent certaines herbes plus gaillardes *. » A ce compte, l'éloquence coûterait trop aux États et, avec le Dialogue^ il faudrait en conclure que, « puisqu'on ne peut en même temps arriver à un grand renom d'éloquence et à un grand repos, chacun doit jouir des avantages de son siècle, sans médire des autres ^. » Doctrine commode, en vérité, et d'un optimisme complaisant ! Par bonheur, la vérité n'est pas là, et la raison, l'histoire elle-même, en font foi. Au dernier siècle, bien que la Critique fût loin de ce qu'elle est aujourd'hui, les bons esprits modifièrent un peu cette théorie, selon nous erronée.
a La véritable éloquence, s'écrie Diderot, ne se montrera qu'au milieu de grands intérêts publics. Après la perte de
la hberté, phis d'orateurs ni dans Athènes ni dans Rome: les déclamateurs parurent en même temps que les tyrans^. »
Laharpe, imbu du même esprit, émet différemment 'la même opinion, et, s'il n'a pas clairement aperçu le fond de la question, il en a du moins touché l'un des points prin-
1 Ch. XL. — « Ch. XLi. — » Safon de 17C3.
cipaux. « Dans les anciennes républiques, dit-il, Téloquence respirait son air natal; dans les gouvernements libres, Thabilude de parler en public et la nécessité de bien dire donnaient à l'orateur du ressort et de la facilité. L'âme était, chez eux, remuée sans cesse par tout ce qui les environnait, aiguillonnée pariespluspressantsmolift,échauffée par les plus paissants intérèfts, exdtée par les plus grands spectacles ^. Mais, répétons-le, ilsembie aux yem de ces critiques qu'il n'y ait, à vrai dire, que l'éloquence politique, qui ne grandit, en effet, et ne prospère que dans les États libres ; comme «i, dans maintes occasions étrangères à la politique, l'âme vivement émue ne pouvait faire entendre des paroles éloquentes ! Comme si, même gênés dans leur allure, le cœur droit et la tête forte ne pouvaient rendre éloquemment les sentiments et les pensées qui distinguent les caractères généreux ! L'exégèse contemporaine, plus savante, à coup sûr, et plus profonde, ne nous semble pas non plus avoir dit le dernier mot sur le problème que nous nous sommes posé; et pourtant on a, de nous jours, consciencieusement et curieusement étudié les philosophes de l'époque impériale, et les Pères de l'Église dont personne, pensons-nous, ne conteste l'éloquence! C'est que l'on s'est contenté de consigner un fait irrécusable, à savoir la rapide agonie de la parole sous les Césars, sans se demander si cette parole, môme sous les Césars, mais avec une autre direction et surtout avec d'autres mœurs, n'aurait pas pu «se m^aintenir, en se modifiant, à la hauteur où l'avait laissée Cicéron. Assurément il eût été difficile sous Tibère, par exemple, de reproduire au sénat des harangues comme les Philippiques ou les Catilinaires. Mais il y a plus d'une manière de parler wux esprits ; le discours de Crémutius Cordus, en admettant qu'il ne soit pas
* Laharpe, Quint.
l'œuvre de Tacite, en est une évidente preuve. Se modifier! voilà ce que l'éloquence aurait pu, aurait dû faire ; elle eût alors vécu ; à une condition encore, c'est que la philosophie eût arrêté la dégradation morale, et que les rhéteurs^ eussent voulu comprendre qu'il ne s'agissait plus de s'en tenir uniquement à leur méthode routinière, pâle reflet des doctrines d'Aristote ou de Cicéron, et qu'il fallait soustraire leurs disciples à la corrosion des idées et de l'atmosphère environnantes, en leur inculquant ces sains et généreux principes, qui rendent les hommes Ubres sous tous les régimes. Celte transformation de l'éloquence qui découle nécessairement de la transformation des mœurs, Cicéron bien avant Sénèque l'avait non-seulement conçue, mais recommandée clairement : « Pour convaincre, dit-il, il faut connaître les mœurs, mores^ de la cité; comme ces mœurs changent fréquemment, l'éloquence doit subir les mêmes changements, ^ent/5 orationis est sœpe mutandum ^. » La formule de Sénèque est plus précise, maïs n'est pas autre ; notons-le.
Nous savons ce que firent les maîtres de rhétorique ; que firent, à leur tour, les maîtres de philosophie pour ralentir ou pour accélérer la décadence oratoire ? Ces maîtres appartenaient à deux sectes distinctes, la secte de Zenon et la secte d'Épicure. (Les platoniciens purs et les néo-platoniciens n'exercèrent pas à Rome une grande influence , parce que la métaphysique, dont ils s'inquiétaient avant tout, n'y poussa jamais de profondes racines.) Il n'entre pas dans notre dessein de nous appesantir sur la différence, d'ailleurs connue, des deux écoles ; qu'il nous suf-
flse d'indiquer ici le rôle funeste ou salutaire qu'elles jouèrent sous l'empire. Cicéron, à qui elles étaient toutes les deux familières, les croit médiocrement aptes à former l'orateur. « Presque tous les stoïciens, dit-il, sont trèshabiles dans la discussion. Mais faites-les passer de la chaire à la tribune, vous ne trouverez chez eux que pauvreté *. » Les épicuriens ne sont pas mieux traités : les plus jparfaits d'entre eux ne lui paraissent nullement propres au métier de la parole 2. Un maître de la critique moderne, M. Sainte-Beuve, adopte, en la reproduisant, la même idée : « L'école d'Épi cure était la moins propre à préparer un orateur ^. » Ne donnons pas cependant à cette sentence plus de valeur qu'elle n'en mérite : il est question, dans ces deux passages du Brutus, du style oratoire plutôt que de l'éloquence elle-même. Cicéron n'appartenait sans doute ni à l'une ni à l'autre secte ; mais il était assez grand philosophe, assez grand penseur tout au moins pour admettre que la philosophie prête à l'éloquence le plus efiicace concours ; il l'a proclamé en maint endroit de ses plus beaux traités de rhétorique. Ne l'eût-il, d'ailleurs, pas reconnu, les faits seraient là pour le contredire : la doctrine qui peut inspirer Lucrèce, Horace et Pétrone, pas plus que la doctrine dont se sont nourris Sénèque, Perse et Lucain, ne saurait être une entrave pour atteindre à cette éloquence que rêvait et pratiquait Cicéron. Est-ce à dire que les arts et l'éloquence en particulier puissent s'accommoder également de toutes les doctrines ? A Dieu ne plaise ! et nous allons essayer de prouver le contraire. Quand on est de bonne foi dans la recherche de la vérité, quand on n'aspire qu'à perfectionner son être, l'esprit, ce n'est, hélas ! que trop fréquent, peut bien s'égarer dans de funestes théories ; mais le cœur,
» Brut, 31. - « Brut.,ro. — » Caus., xii, 3ïG.
foyer des fortes pensées, de l'éloquence par conséquent, peut aussi, par une heureuse inconséquence, garder cette honnêteté et ce fonds de vertu d'où Caton tirait toute l'éloquence. Hàtons-nous néanmoins d'ajouter que ce n'est là que l'exception : le commun des âmes s'améliore ou se corrompt, suivant qu'elles placent le but de la vie dans le bien idéal des' stoïciens ou dans le plaisir même épuré des épicuriens. Nier le mal et la douleur physiques, dédaigner les jouissances terrestres, au point de devenir insensible à ce qui ne regarde que le corps, est une absurdité, mais une absurdité sublime qui défie toutes les tyrannies. Au contraire, tendre au plaisir même par la vertu donne au monde extérieur une prise singulière sur le moi humain : comment arriver à ce calme, à cette paix où gît le bonheur, s'il faut lutter contre les abus de la force ou du pouvoir? C'est la matière, ne l'oublions pas, qui commande chez l'épicurien; Tàme ne fait qu'obéir; tandis que pour Zenon le corps n'existe, pour ainsi dire, pas. Maintenant, laquelle des deux doctrines est le plus appelée à prospérer sous l'empire, tel que nous le connaissons ?
Avant même que César et son fils adoptif eussent étouffé la liberté, la guerre et les conquêtes avaient accumulé tant de richesses sur la tête de ces citoyens jadis si simples et si pauvres, qu'ils ne songaient plus guère qu'à jouir paisiblement du fruit de leurs triomphes. Ce sentiment, qui naît à Rome avec les Scipion, grandit et se fortifie jusqu'à LucuUus ; mais il s'épanouit après la bataille d'Actium, lorsque Auguste reste seul dépositaire de la^toutepuissance. Les historiens sont unanimes sur ce point; aussi le troupeau d'Epicure gagne-t-il chaque jour du ter-
rain ; morose et lugubre dans le iH)dme derla Noêufie, la doctrine est devenue souriante et fleurie dams les Hidee d'Horace et dans ta maison de Mécène. « Les plus râckes 'habitants de Tltalie, dit Gibbon, avaient presque ;tous embrassé la philosophie d^Épioure ; ils jouissaient des douceurs de la paix et d'une heureuse tranquillité, sans se livrer aux idées de cette ancienne libertésitumùltueuse^.:» Oui, mais le "Sénat perdit sa puissance avecsadignitéyetla plupart des familles nobles, au loyer desquelles virait encorde vieil esprit romain, s'éteignirent rapidement sous 'le nouveau régime. 11 est vrai qu'aux horreursdes discordes civiles et des proscriptions avait succédé dans les cosurs la conscience d'une sécurité et d'un bien-être mensongers. «Plus terrible que la guerre, s'écrie Juvénal, et fruit d'une trop longue paix, leluxe s'est appesanti sur Rome et a vengé la défaite dumonde^.» Pour comble de malheur, il y avait longtemps que la religion n'était plus rien pour les classes supérieures ou n'était qu'un r»M/rwm«nfMm regnt. Le peuple n'avait que des superstitions. On connaît le dédain dcCicéron pour les augures, et ce début d'une satyre d'Horace :
Olim truncus eram ficulnus, inutile lignum, Quum faber, incertus scamnum faceretne Priapum, Maluit esse Deum 8.
Horace pourtant était l'ami, le partisan d'Auguste, qui voulait rendre à la religion de l'empire l'éëlat et le prestige qu'elle perdait de jour en jour ! Juvénal est et devait être par sa date plus explicite encore, a Qu'il y ait des dieux aux enfers, un royaume sous terre, une barque pour passer le Styx plein de noires grenouilles, qu'une seule nacelle enfin suffise à passer tant de milliers d'âmes, voilà ce que les enfants eux-mêmes ne croient plus *. » Mais ce qui
* Ch. II.— =« vi;2W. -'»i, 8. — * II, T50.
jadis avait avant tout soutenu les âmes^c^ était l'amour de la patrie et des institutions anciennes; c'était le culte des traditions nationales, c'était le- sentiment, de la grandeur romaine:. Toutes ces croyances ont sombré avec le vaisseau de la république. La multitude se fait gloire de ne plus croire à rien, si ce n'est au présent;, chacun se faijt épiciu-ien et sceptique, et l'aristocratie .finit elle-même par céder à l'influence, générale. Moins soucieux de l'avenir, les successeurs immédiats d'Auguste laissent aller les cho^ ses et tous, jusqu'à Trajan, affichent la. doctrine du plaiar ; c!e^ la.' philosophie d'État, philosophie commode qui perrmet à l'àme de s'endormir dans les sensualités grossières et. ne s'inquiète nullement de la» rappeler à. ses devoirs» A' quoi bon le dévouement .et le sacrifice? Vive memor quam 8Ù cevi brevis. César ne veille-t-il pas,, ne pourvoit-il pas à tout? N'est-ce pas le dieu/?ère des loisirs? Voilà ce qu'on se disait sous Tibère et sous Néron, et ce qui nous donne la clef de cet abaissement à. peine croyad3le que Tacite flétrit chez ses contemporains ; le «Sa^ymon dePétrone sert ici de pendant aux Annales : ces deux ouvrages sont la peinture exacte, peus'en faut^ de la société romaine à cette; époque.
Qperestaiti-il donc pour faire contre-poids à la puissance corrosive des Césars et pour cicatriser la plaie des mœurs? Les. débris de la vieille aristocratie républicaine,, qui n'avait pas encore, renié La passé,, et les stoïciens, qpi ne pouvaient se taire.enfajce de pareils déporlements. C'étaient, comme nous dirions aujourd'hui, les.iîeprésentants et les plusfermcâappuisde l'opposition;. Nous avons indiqué.dans leS' autres parties de ce : travail, comment et pourquoi les empereurs s'étaient attaqués de préférence aux anciennes
familles, chez lesquelles fermentait encore comme un levain de liberté. Les orateurs politiques de l'empire appartiennent tous ou presque tous, nous l'avons vu aussi, au patriciat et à la philosophie stoïcienne. Cherchant à créer une force morale capable de retremper les âmes, et une opinion publique à même de servir de frein au despotisme, cette partie delà nation, réduite au silence sous Auguste, sous Tibère et sous Caligula, releva la tête sous Claude et au début du règne de Néron. Les excès de l'arbitraire et de la délation l'auraient, en quelque sorte, poussée au désespoir, si la doctrine du Portique n'eût doublé son énergie. Cette doctrine, qui fait de l'homme un adversaire impassible de la force et du destin, convenait à ses vertus exagérées par le malheur. L'éloge de Caton devint à la mode, et Thraséas ne craignit pas d'imiter sa franchise en plein sénat. Ce stoïcisme n'était pas, comme on l'a dit, la philosophie de l'orgueil : n'était-ce donc que de l'orgueil d'en appeler du crime au tribunal de la conscience et de revendiquer ainsi les droits de l'humanité méconnus? Loin de l'étouffer, les persécutions du pouvoir lui imprimèrent, comme au christianisme, je ne sais quelle force nouvelle. Ce n'est pas sans dessein que nous nommons ici l'enseignement du Christ à côté de l'enseignement de Zenon : les écrivains de l'Église naissante prirent les stoïciens pour modèles ; la morale, du reste, était des deux côtés, sinon la même, au moins semblable. Les Pères latins et les plus grands ont été jusqu'à regarder Sénèque le Philosophe comme un des leurs ; ils ont fait une étude particulière de Perse, qui représente le stoïcisme philosophique, comme Lucain représente le stoïcisme politique. Il n'est pas jusqu'à leur style qui ne paraisse un reflet éclatant du style du Portique. Ce n'est pas que les stoïciens, ou ceux qui en portaient l'enseigne, fussent tous
Qui Curios simulant et Bacclianalia vivant.
irréprochables. Loin de là : il y avait dans le nombre des hommes sans dignité, sans égalité d'âme, tristes, taciturnes, d'un cynisme parfois révoltant que Juvénal a stigmatisé dans sa seconde satire :
Mais ceux-là, Sénèque les désavoue pour Técole de Zenon ; au lieu de propager, ils décriaient leur morale, et leur grossière hypocrisie faisait peut-être plus de mal que le laisser-aller des épicuriens. Ils ont été le fléau d'une secte qui aurait pu arrêter la gangrène dont souffrait le cœur de la société romaine. Cette gangrène, il est vrai, avait fait des progrès rapides, si l'on compare, par exemple, les Satires d'Horace à celles de Juvénal. Jusqu'à l'empire, les femmes, pour ne parler que de ce sexe, avaient assez bien gardé les vertus du foyer domestique. Mais de leur avènement public au pouvoir date leur avènement au vice ; est-il besoin de citer le nom des Messaline, des Agrippine, des Poppée? L'histoire et la satire du temps en disent assez sur leur compte. La plaie cependant, toute béante qu'elle était, aurait pu se refermer, du moins jusqu'à la propagation du christianisme, si les stoïciens avaient pu se faire entendre : par leur dogme de l'aTapaÇta ou du calme intérieur, par l'insensibilité, ils auraient pu triompher de ce débordement de la chair, symptôme infaillible de la décadence impériale. S'ils n'avaient pas clairement formulé, comme l'Évangile, l'égalité des hommes, ^Sénèque et son école avaient crié assez haut que l'esclave était sacré pour le maître, s'il n'était pas encore son égal. Avant lui déjà, la douceur envers les esclaves était passée peu à peu dans les habitudes. Auguste sévit contre les maîtres barbares. La loi Pétronia défend d'exposer les esclaves aux bêtes féroces. Le préfet de la ville a l'ordre de recevoir les plaintes des serviteurs contre leurs maîtres. Les statues de l'empereur, si nombreuses à Rome surtout, deviennent l'asile de ces
400 L*ÉLOQU£NCE SOUS LES CÉSARS.
opprimés, trop sotnrent victimes d'atroces fnreurs *. En Terta d*une loi de Claude, le maître qa\ n*a pas soin de ses esclaves malades perd sur eux tofite espèce de droits. Pétrone lui-même, Tépicurien Pétrone a mis dans la bouche de Trimalcion des paroles presque chrétiennes : « Mes amis, s'écrie le débauché, les esclaves sont des hommes comme nous ; ils ont sucé le même lait, quoique la fortune les ait traités en marâtre. » Il n'était donc pas impossible à la philosophie stoïcienne en particulier d'é- •carter de l'État et de la société ce danger sans cesse renaissant de l'esclavage ; d'autant plus que le siècle n'était pas, quoi qu'on en dise, inaccessible à la pitié. Les déckmateurs, amis ou contemporains de Sénèque le père, sont remplis d'exhortations à cette vertu. Citons, à ce sujet, un beau mouvement oratoire de Gallibn : « Il n'y a pas de droit contre la loi naturelle. Quoi ! vous m'empêcherez de pleurer à la vue d'un homme dans le nntlheur ! •Quoi! vous m'empêcherez de me ranger do parti d'un homme que sa noble conduite aura mis en péril ! Nos sentiments dépendent de nous et ne reconnaissent pas d*autre autorité! A personne on ne peut defendreIacompassion.il existe, en effet, des droits non écrits, mais plus certains que tous les écrits du monde. Oui, fai le droit de donner Faumône au mendiant et d'ensevelir un mort resté sans sépulture. C'est un mal que de ne pas tendre la main à ceux qui sont tombés ; il y a là-dessus des droits communs au genre humain •. » Mais le danger ne fut pas écarté et les choses allèrent leur train, parce que pe stoïcisme recelait un principe de faiblesse qui mit obstacle à ses progrès et limita son action. Préoccupé de l'homme seul et de la vie présente, sans solution précise sur le problème obscur de nos destinées futures, et silencieux sur le rôle terrestre de
« Sén., De Clem.^ i, 8. — * Sén., C)nb\^ i, 1.
la Divinité qu'il confondait avec une fatalité aveugle et impuissante, il négligeait le sentiment religieux, alors plus capable que les autres d'agir sur les multitudes ignorantes. Au lieu d'être générale, la réaction philosophique et aristocratique resta l'œuvre méritoire de quelques mâles caractères que nous avons mis en relief, et qui soutiennent à eux seuls jusqu'à la fin le grand art de la parole.
Ainsi, l'absence de toute foi religieuse ou morale, de toute doctrine capable de faire contre-poids au pouvoir exorbitant et délétère des princes ininteUigents ou égoïstes qui succédèrent à Auguste : voilà la principale, la vraie cause de cette décadence, qu'ont entrevue, mais non dans son ensemble, les écrivains etles critiques de l'empire. La foi seule à un dogme ou à un principe puissant et sain est à même de ramener les esprits égarés etde rendre aux caractères l'énergie, mèredes grandes choses et des grandes révolutions. Assurément, avec les lois etles théories de Tibère ou de Néron, il étaitmalaisé de relever, à Rome, cette tribune aux harangues qui s'était écroulée sur le dernier et courageux discours de Cicéron contre Antoine. Il n'en est pas moins vrai que, même sous leur despotisme sanglant, nous avons rencontré plus d'une belle et généreuse parole, plus d'un véritable orateur . Dans quels rangs ? Dans les rangs des stoïciens, c'est-àdire parmiles seuls hommes qui portassentleurs regards audessus de la matière, et qui s'élevassent jusqu'à ces régions sereines où Lucrèce plaçai t uniquement le séjour de la sagesse .
Quant aux causes secondaires plus haut mentionnées, nous estimons les avoir montrées incomplètes ou inexactes; incomplètes, en ce que ni Cicéron, ni Quintilien, ni l'auteur mystérieux du Dialogue^ pas plus que les criti-
ques moderaes, n*ont voulu voir, en dehors de la liberté politique, un mobile aussi fort et plus intime dans cette Yoix de la conscience humaine, à laquelle Tacite le premier a fait appel; inexactes, lorsque Sénèque le Rhéteur, au milieu de réflexions justes du reste, prétend que Téloquence avait perdu son plus beau prix^ en d'autres termes, qu'elle nç conduisait plus ni aux honneurs ni à la fortune. Le Dialogue des Orateurs s'est chargé de lui répondre par la bouche d'Aper : « Par l'éloquence, l'on peut se faire et se conserver des amis, mettre les peuples dans son intérêt, étendre son empire sur les provinces. Il n'y a pas chez nous d'étude plus utile ou plus fructueuse^ qui procure plus de dignité, ad dignitatem amplius^ qui mette à Rome un homme mieux en renom, qui puisse même le faire mieux connaître de tout l'empire ou de toutes les nations *. » De plus, Sénèque était-il bien venu à dire que l'art de la parole se morfondait sans récompense dans une ville où l'on pouvait amasser, comme Marcellus Éprius et Vibius Crispus, une fortune de 60 millions ? Juvénal émet la même opinion, mais sous forme d'hyperbole et de licence poétique, pour la contredire, d'ailleurs, dans quelques passages, en sorte qu'il ne fait pas autorité sous ce rapport. Les écoles aussi, d'après les mêmes critiques, ont eu leur bonne part dans la décadence générale ; Pétrone, nous l'avons vu, met tout sur leur compte ; chez lui et chez Tacite, les expressions umbraticus doctor^ studia in umbrâ œducata ^, sont toujours prises en mauvaise part ; il faut être un bel esprit, à l'image de Pline le jeune, et briller, à son exemple, dans les mesquins et petits concours du temps, pour écrire à l'un de ses amis : Volumus scholasticas tibi, atque, ut itadicam^ umbraticas litteras mittere^. Ces mille travers des écoles ne sont que ti'op réels, nous l'ac-
* Ch. T. — » Tac, iinii., xiv, 53. — ' ix, 1 1.
cordons ; nous accorderons encore que, ne s'attachant, peu s'en faut, qu'à la forme, qu'au vôtement de la parole, elles ont trouvé le moyen de la gâter et de la corrompre par une recherche minutieuse et ridicule. Elles ont voulu faire de Vart pour Varty et de la sorte l'art s'est amoindri, étiolé dans leur sein. Il ne faudrait cependant pas tout condamner dans les écoles, et nous croyons avoir établi que plusieurs de ces exercices, que l'on s'est trop hâté de qualifier de puérils, n'étaient pas sans \'aleur au point de vue, tout au moins, de l'éducation littéraire. Nous serions, du reste, mal venus à jeter la pierre à ces rhéteurs tant décriés, puisque nous les imitons, en France surtout, sur plus d'un point. Disons qu'ils auraient pu faire moins de mal ou plus de bien en respectant un peu plus le goût, le bon sens et la raison. Hais ne les mettons pas, à la suite de Pétrone, seuls en cause : le grand coupable alors, c'est tout le monde; ce sont la société, les lois politiques, les mœurs privées, l'absence complète ou à peu près du sens moral. Voilà, croyons-nous, où il faut chercher l'origine de cette lente mais progressive agonie. Vienne un souffle plus pur, une philosophie, une foi nouvelle, et le marasme disparaîtra, sinon tout de suite, au moins peu à peu et d'une manière sûre. Frappez l'épicuréisme grossier qui flétrit et souille le foyer domestique; élevez-vous contre la chair ou, du moins, maîtrisez-la, comme le recommande Sénèque ; en face de cette vie tout extérieure et vide, prêchez la vie intérieure, la vraie vie, celle de l'âme; et le vieil homme sera bientôt dépouillé, Tesprit et les arts qui en dépendent auront bientôt remonté vers les sources pures du bien et du beau. Ne savez-vous pas qu'avec un idiome vieilli, entaché de rouille, de provincialisme et de barbarie, les apôtres de la bonne Nouvelle vont se faire écouter des populations corrompues et soulever le monde ?
Mais, dira-t-on, d'oûpouvaitpartirune pareille impulsion, si ce n'est de TÉglise, non encore reconnue par les Césars ? Le paganisme épuisé, la philosophie régnante, étaient-ils des assises capables de supporter Tédifice de l'avenir ? Peutêtre; et sans vouloir, à Dieu ne plaise ! mettre en doute les services rendus par le christianisme, qu'il nous soit permis de revenir brièvement sur l'homme qui a joué le plus grand rôle au premier siècle de notre ère, sur Sénèque le Philosophe. Sénèque, dont nous avons déjà parlé au double point de vue de l'homme public et privé, de l'orateur et de l'écrivain, a, le premier dans l'antiquité, formulé ce principe, aujourd'hui banal, que la littérature est Texpression de la société : Talis homtnibus fuit oratio qualis vita. Cet aperçu nouveau jette Un jour particulier sur la question dont il s'agit, et nous explique surabondamment pourquoi, depuis Auguste, les lettres romaines, l'éloquence plus spécialement, ont décliné de jour en jour. Donnons la parole au correspondant de Lucilius : « Dès que Tesprit s'est fait une loi de dédaigner toutes les choses en usage, de tenir pour vil tout ce qui est commun, on cherche également à innover dans le langage ; tantôt on exhume et l'on reproduit des termes vieux et surannés ; tantôt on en fabrique de nouveaux ; tantôt on prend pour élégance ce qui depuis peu est à la mode, l'audace et l'abus des métaphores; enfin, partout où vous verrez prédominer un langage corrompu, soyez-en sûr, là aussi les mœurs auront perdu de leur pureté. Et, si le luxe de la table et des costumes dénote une civilisation malade, le dérèglement du discours, pour peu qu'il se propage, atteste que les âmes, dont le style n'est que l'écho, ont
CONCLUSION. 40o
elles-mêmes dégénéré *. » La critique moderne, malgré toute sa philosophie, n'a pas été plus loin. Mais ce n'est pas assez pour Sénèque d'entrer à ce point dans l'analyse des phénomènes intellectuels et moraux qui se déroulent à ses yeux ; puisqu'il blâme l'allure générale, force lui est d'indiquer une autre route, et ici encore il a eu comme une intuition du remède que les faiseurs de manuels et les maîtres les plus en renom furent impuissants à découvrir. Cicéron avait dit, en prévision peut-être des jours sombres où Rome allait s'engloutir après lui : « Il faut que l'éloquence s'élève, qu'elle se dresse, pour ainsi parler, dans la conscience une tribune, d'où elle apprendra aux hommes à désirer, ou, du moins, à ne pas craindre la mort. » Cette tribune, Sénèque, ou plutôt ses maîtres les stoïciens l'ont élevée : partout dans leurs écrits respire le dédain de la mort ; qu'elle vienne de la nature ou des hommes, que leur importe? Ils la désirent, ils Taiment presque, parce qu'elle est pour eux, comme pour les chrétiens, la première heure de la délivrance, l'aurore de la liberté. Armée d'une pareille théorie, l'àme reste, quoi qu'on fasse, maîtresse d'elle-même, elle se possède et s'épanouit à son aise; elle ne peut pas être esclave comme le corps; et alors pourquoi ne ferait-elle pas entendre les plus nobles pensées, pourquoi ne serait-elle pas éloquente ? C'est là ce que s'est demandé le précepteur tant controversé de Néron ; c'est ainsi qu'il a prôné, dans ses Lettres à Lucilius particulièrement, cette éloquence de la réflexion et de l'àme, la seule compatible avec l'état présent des choses. Libre à Quintilien de relever dans Sénèque des défauts séduisants, ces antithèses brillantes, ces chutes habiles, ce coloris d'expression, toutes ces ruses d'un art plus ingénieux que solide; il fait son métier de rhéteur. Mais il se
i Lett, 114.
trompe, s*U estime que ce soit à de telles amorces que se sont laissé prendre les Romains. Si le Philosophe a comme fasciné Tesprit malade de ses contemporains, c*est qu'il leur a présenté le type de cette éloquence qu'Aper et Maternus n*ont pas mieux aperçu que Quintilien. En face de la tribune muette, du sénat avili et du barreau rapetissé, Sénèque ouvrait & la jeunesse studieuse un horizon immense et magnifique qu'elle eut le malheur de ne pas embrasser dans son ensemble. De son côté, hâtons-nous de le dire, il n'insista peut-être pas suffisamment sur cette vue féconde; il lui manquait cet esprit de suite, cette flamme intérieure, cette intuition en quelque sorte, qui seuls assoient à jamais les idées neuves, et que les deux lumières de la philosophie grecque, Aristote et Platon, possédaient au souverain degré. En dépit de ses éminentes qualités, il prêtait lui-môme trop à la censure pour s'imposer à l'opinion; c'était un chef d'école, nn homme de parti, pas assez un homme à ramener les intelligences, à les pétrir à son gré, parce que ce n'était pas un généralisateur, qu'on nous passe le mot. Aussi resterat-il, quoi qu'on en ait, comme un penseur original et créateur, sinon comme un écrivain irréprochable. Mais son œuvre ne lui survivra pas, et l'éloquence qu'il essaya d'implanter dans la Home payenne ne s'épanouira qu'après lui, dans la Rome des catacombes, ou sur les lèvres des orateurs sacrés.
Pour nous, modernes, qui vivons dans un âge différent, mais qui n'est pas sans une secrète analogie avec l'âge d'Auguste, quelle conclusion tirer de ce travail ? quel avantage en recueillir ? Un avantage doublement précieux :
Tâvântage de nous initier un peu plus à fond à des études^ mortes assurément, mais d'où les nôtres relèvent sous plus d'un rapport ; et l'avantage bien autrement sérieux de nous prouver que, sans les principes d'une morale saine et forte, sans les dogmes éclairés d'une religion intelligente, en un mot, sans un esprit public libre avec mesure et capable de discerner et de pratiquer le bien, les meilleures doctrines littéraires, le goût le plus épuré, ne peuvent arrêter les plus nobles occupations de la pensée sur la pente fatale et rapide où les entraine un matérialisme impur, quand une génération a le malheur de s'y laisser aller. Nous n'en sommes pas là, grâces à Dieu ! Mais il ne faudrait pas se croire entièrement à l'abri du péril : le progrès moral n'est pas aussi rapide que le progrès matériel^ et, si la balance venait à pencher décidément de ce côté, malheur à cette civilisation qui fait notre gloire ! Ce n'est donc pas trop des soldats les plus faibles pour lutter, dans la région des idées et du haut enseignement, contre le flot sans cesse envahissant de nos prétendus utilitaires. Puissions-nous leur avoir démontré que nous mettons avec raison la vérité, ce qu'ils 2^)pellent la réalité, dans le culte exclusif du beau, du bien et de l'honnête, c'està-dire de l'idéal !