PART. III. — XIII. PORCIUS LATRO
épuré pour un Espagnol dont il était orné. Sénèque, dont ilfiitramî depuis son enfance jusqu'à son dernier jour, nous en fait le plus bel éloge comme homme : « Rien, ditil, de plus sérieux, de plus aimable à la fois que Latro ; rien de plus digne que son éloquence *. )j Ce n*était pas un de ces charlatans de la parole, comme nous en avons déjà tant rencontré : il aimait son art et ne le ravalait pas au gagne-pain ; aussi, chez lui, pas la moindre parade : « Il n'aimait pas à discourir dans un festin, bien qu'il se laissât quelquefois aller à l'improvisation, et que sa confiance le tirât des pas redoutables et dangereux pour d'autres. Il n'aimait pas davantage ces cri% ces applaudissements ridicules dont les écoliers honoraient d'ordinaire les déclamations de leurs maîtres ; souvent même il s'emporta contre son auditoire à ce sujet ^. » Voilà pourquoi il exerçait sur ses juges un ascendant extraordinaire, et enlevait, en quelque sorte, leur admiration. Si les esprits délicats donnaient la palmeàGallion, son rival, la foule le proclamait tout d'une voix le prince de l'école, et l'on portait aux nues tout ce qui sortait de sa bouche. Latro néanmoins n'avait pas le goût vulgaire, comme nous avons pu nous en convaincre : il ne craignait même pas d'aller contre les idées du jour en dédaignant les Grecs, si en vogue sous Auguste, et qu'il ne se donnait pas la peine d'étudier ^. D'un autre côté, l'empire qu'il exerçait sur ses élèves, était extrême ; jamais il ne consentait à entendre leurs déclamations, lui seul ayant le droit de déclamer : « Je ne suis pas un professeur, mais un modèle, » disait-il. Il fut le seul à Rome, comme Nicétas en Grèce, dont les disciples se contentassent d'écouter les leçons. Aussi les disciples de Latro furent-ils les premiers à porter par dérision lé nom d'auditeurs, audUores, mot qui tut depuis en usage et devint synonyme de discipulus.
* Sen., Contr, i, préf.— « Sen,, Coni, v, préf. — • Ibid», 33.
C'était, d'après la remarque de Sénèque, se faire payer non sa patience, mais son éloquence*. Sans doute ; mais, pour en arriver là, il fallait le talent de Latro. Ce n'était pas, au reste, pour les élèves de ce maître, la seule manière de sie distinguer : pour imiter la pâleur que l'on contracte dans les veilles et dans les études, ils se couvraient la figure 46 cumin, au dire de Pline, qui atteste, lui aussi, la çél^hirité de Latro 2, Latro, de plus, n'était pas un professeur comme les autres : c'était un véritable orateur, à qui il n'avait manqué que de vivre sous la République. C'était, en tout cas, un parleur qui n'avait pas le culte de la phrase : il se resserrait toujours, et tout ^ qu'il pouvait omettre sans danger, il l'omettait ; aussi restreignait-il le nombre de ces questions si détaillées, si minutieuses dans les divers recueils dç déclamations qui nous restent. Il recommandait à son auditoire de traiter certains points à la façon du préteur, c'est-à-dire avec concision, pour abréger la cause ^. Le courage, non plus, ne lui manquait pas au besoin. Auguste, qui ne dédaignait pas les écoles, comme nous l'avons vu, se rendit un jour avec Agrippa, son gendre, à l'une de ses déclamations, dont le sujet était : Le petit-fils né d'une courtisane. Agrippa, le père de Calus et de Lucius qu'Auguste semblait alors devoir adopter, était d'une naissance obscure et ne devait son élévation qu'à luimême. Latro, plaidant pour le jeune homme et parlant de son adoption, se mit à dire à propos des jeunes princes : a Eux aussi ne doivent leur noblesse qu'à l'adoption '. » C'était faire à Agrippa un reproche direct de sa basse extraction, et montrer en môme temps une certaine indépendance, bien que l'on fût encore sous un pouvoir modéré; mais Auguste vieillissait, et la loi contre les libelles allait probablement paraître. Aussi l'audacieux rhéteur
« Cmt, IV, 25. — « Hist» nat., xx, 14. — > Sen., Cont., m, 22. — ^ Sen., Cont., ii, 12.