PORCIUS LATRO
Nous voici en présence d'un autre homme, du type du déclamateur, de Porcins Latro ; c'est un talent défectueux, à coup sûr, mais original et plein de verve. Espagnol d'origine comme Sénèque le Père, dont il fut le condisciple et l'ami, il passa sa première jeunesse dans son pays, où il fit ses débuts d'avocat. Mais comme c'était, avons-nous dit, le type du déclamateur, le barreau ne lui réussit point, et voici à quel propos : « Plaidant un jour pour son parent Porcins Rusticus, il se troubla au point de débuter par un solécisme ; demandant alors un toit et des murs, il ne put se remettre qu'après avoir obtenu de faire transférer le tribunal du Forum dans une basilique *. » Quintilien, qui rapporte le même fait, ajoute qu'il jouissait déjà de la plus haute réputation dans les écoles ^. Sénèque, de qui probablement il s'est inspiré, profite de la circonstance pour nous montrer, dans une page excellente, combien peu ces études faites à l'ombre pouvaient mener à la véritable éloquence. « Les esprits, dit-il, reçoivent aux écoles une éducation si molle et si efféminée, qu'ils ne savent endurer ni les cris, ni le silence, ni les rires, ni le plein air enfin. Or, l'exercice n'est profitable que lorsqu'il se rapproche le plus de l'objet qu'il se propose; aussi, d'ordinaire, est-il plus difficile que la lutte. C'est le contraire qui a lieu dans les déclamations de l'école : tout y est plus mou, plus relâché ; au barreau, les orateurs reçoivent leur rôle ; à l'école, ils le choisissent; là ils flattent le juge, ici ils en sont les esclaves; là il faut diriger son esprit à travers le bruit et
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les frémissements de la foule, il faut porter sa voix à l'oreille des juges; ici c'est au visage de l'orateur que s'attachent tous les regards. Aussi, en sortant d'un lieu plein d'ombre et d'obscurité, est-on ébloui par l'éclat et la clarté de la lumière. Quand les jeunes gens passent de l'école au barreaiu, tout y est nouveau, extraordinaire pour eux, et ils ne deviennent de solides orateurs qu'après avoir essuyé mille déconvenues) qu'après avoir endurci à un travail réel leur jeune esprit, qu'avait allangui la délicatesse de l'école *. » Reconnaissons ici l'une des causes de décadence que nous trouvons si bien développée plus tard dans le Di(jdogu€ des Orateurs,
Après çctlf5 mésaventure, Latro ne dut pas tarder à prendre. le chemin de Rome, le vrai théâtre delà gloire et de la fortune. Là, dans la compagnie de son compatriote Sénèque, il suivit les leçons de Marillius, rhéteur assez pauvre d'idées, mais d'un goût peu vulgaire. Lorsque Marillius > attribuait l'exiguïté de son discours au sujet de la controverse, en disant qu'il faut marcher le pied levé dans le& endroits épineux : « Par Hercule, reprenait Latro, les épines ne sont pas sous tes pieds, mais à tes pieds ; » et aussitôt il dévqloppfi^it les idées qui pouvaient le mieux cadrer avec les déclamations du maître. Il avait aussi la singulière habitude, un jour de ne traiter que des épichérèmes, un autre jour que des enthymèmes, un autre jour enfin que des lieux communs sur la fortune, sur la cruauté, sur le siècle, sur les richesses, par exemple. C'était, à ses yeux, le bagage, ^upelhsp, de l'éloquence. Bien souvent aussi Latro s'exerçait à développer les figures qui pouvaient aller à la controverse en question. On faisait à tort à son style le reproche de n'avoir pas assez de figures : les figures y abondaient au contraire , mais le goût n'y trouvait rien
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à redire. Du reste, il tenait peu aux métaphores, et ne les employait que lorsqu'il en reconnaissait la nécessité, ou tout au moins l'utilité. A son avis, les figures n'avaient été inventéjBS que comme ressources, comme des biais nécessaires pour faire accepter de l'oreille des choses qui l'auraient blessée, exprimées directement *. Telles étaient ses doctrines littéraires, quand il n'était encore que le tout jeune, admodum juvenù^ disciple de Marillius, et le goût le plus sévère devrait, à notre sens, en être satisfait. Au même endroit, Sénèque nous donne également un aperçu de sa manière de travailler. Il ne savait ni interrompre ni reprendre ses études. Écrivait-il , les jours et les nuits se succédaient sans relâche ; il ne s'arrêtait que quand il ne pouvait plus aller ; quittait-il son cabinet, toutes les distractions lui étaient bonnes : sur les montagnes, dans les bois, il défiait à la fatigue et à la chasse les paysans euxmêmes, et prenait tant de goût à cette sorte d'existence, qu'il ne revenait qu'avec peine à son premier genre de vie. Mais s'il parvenait, à force de ménagemients envers luimême, à rentrer en possession de sa personne, il mettait tant de fougue au travail, qu'il semblait n'avoir rien perdu, avoir même beaucoup acquis dans ces délassements excessifs. Personne n'était jamais mieux servi par le repos. Quand il reprenait ainsi la parole après un certain laps de temps, ses discours n'en avaient que plus de verve et de vigueur. Ses forces une fois rétabhes et comme renouvelées, il bondissait en quelque sorte et tirait de lui tout ce qu'il voulait. Mais il ne savait pas se régler; aussi, après s'être livré de la sorte à une contention continueUe et suivie, sentait-il son talent faiblir de lassitude. Sa voix, naturellement forte, mais ternie par les veilles et voilée faute de soins, s'élevait cependant, grâce à sa robuste constitution,
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h mesure que le discours tendait à sa fin. Latro ne fit jamais rien pour l'exercer : il ne pouvait pas dépouiller le ton épais, un peu inculte des Espagnols, et ne prenait pas la précaution de le conduire peu à peu de la note la plus basse h la plus haute, et réciproquement. Jamais, selon Tusage des autres déclamateurs, il ne se frottait d*huile pour chasser la sueur dont il était inondé ; jamais, non plus, il n'avait recours à la promenade pour se remettre de ses fatigues. Plus d'une fois, après avoir travaillé toute une nuit, il passait sans transition du dîner à la déclamation, et du souper à l'étude. Aussi sa vue ne tarda-t-elle pas à s'obscurcir, sa figure à se couvrir de pâleur. Par bonheur, il était doué d'une mémoire peu commune : il ne relisait jamais, pour l'apprendre, le discours qu'il allait prononcer: il l'apprenait en l'écrivant ; et, chose étonnante, sa plume courait avec autant d'impétuosité que sa parole, et son débit n'avait ni embarras ni lenteur. Là, du moins, il secondait les heureuses dispositions qu'il tenait de la nature : il mettait le plus grand soin à apprendre et à retenir ce dont il voulait conserver la mémoire; c'était au point de se rappeler toutes les déclamations qu'il avait prononcées. Aussi, point de notes : « J'écris dans ma tête, » disait-il, et jamais il ne se trompait d'une syllabe *. On peut assurément blâmer une telle méthode ; mais il est difficile de ne pas admirer une aussi riche nature, et l'on comprend sans peine pourquoi Quintilien le proclame le premier professeur qui se soit fait un grand nom, primus clari nomints professor •.
Au sortir des leçons de Marillius, il ouvrit, en effet, une école qui éclipsa bientôt toutes les autres. Tout en lui d'ailleurs attirait le succès : nous venons de voir l'énergie extrême qu'il apportait au travail, les dons heureux qu'il avait reçus de la nature, le talent incontestable et le goût assez
* Sen., Contr. i, préf. — « x, 5.