‹ L'éloquence sous les CésarsChapitre 46 sur 106 · SÉNÈQUE LE PÈRE · texte numérisé non relu

SÉNÈQUE LE PÈRE

De Latro, le sceptre de l'école échut à Sénèque le Père, qu'on a longtemps, mais à tort, confondu avec Sénèque le philosophe. Espagnol d'origine , et né à Cordoue à une époque qu'il est difficile de préciser, mais qui ne remonte pas, à coup sûr, au delà de l'an 55 avant J. C, Sénèque passa son enfance et sa jeunesse dans sa ville natale, n le dit expressément : « Mon âge m'aurait permis d'entendre Cicéron; mais la fureur des guerres civiles qui ravageaient alors l'univers entier, me retint à Cordoue. Dans cet atrîmn où déclamaient Hirtius et Pansa, duo grandes prœtextatiy j'aurais pu connaître ce génie, qui n'eut d'égal à Rome que l'étendue même de l'empire ; j'aurais pu enten-

T, Hist, cTAug,, ii.

dre sa propre voix, vivant vocem audire^. » Son origine n'était pas obscure, puisqu'il appartenait à Tordre des chevaliers, ainsi que nous le voyons dans le discours que le Philosophe adressa plus tard à Néron pour lui rendre les biens immenses qu'il en avait reçus, equestri et provinciali loco or tus. Il est probable, bien que le livre des Controver^ ses n'en dise rien de précis, qu'il ouvrit une école de rhétorique et plaida comme avocat au barreau de Cordoue. Jamais, du reste, il n'ambitionna d'emploi politique, comme nous le témoigne Juste-Lipse, et comme on peut l'entrevoir çà et là dans ses préfaces. Après les guerres civiles, quand Auguste eut fermé le temple de Janus, Sénèque affronta le voyage de Rome, où il resta de longues années. Il y exerça, non sans éclat, la profession de rhéteur, après avoir, comme Latro, suivi les leçons de Marillius; car on avait beau venir de la province avec un nom déjà fait : il fallait, pour réussir, recommencer ses études au sein même du goût, ou tout au moins de la réputation, surtout quand on venait de Cordoue, de cette ville où les poètes, au dire de Cicéron, comme les orateurs avaient l'accent un peu épais et provincial. Ses progrès comme disciple, ses succès comme maîtredurent être rapides, puisqu'il amassa en peu d'années une grande fortune, et nous avons vu combien peu coûtait à un père l'éducation môme oratoire de son fils. Après avoir professé la rhétorique jusqu'à l'âge de cinquante-deux ans*, il retourna dans sa patrie, et s'y maria avec Helvia. Le Philosophe nous fournit quelques détails sur sa mère, qu'il nous représente avec Tattrait d'utie femme de mérite. « Tu perdis ta mère aussitôt après ta naissance, que dis-je ? en naissant. Tu as grandi sous l'aile d'une marâtre. Tu as perdu le meilleur des oncles, le modèle des maris et des hommes de cœur, lorsque tu attendais son arrivée ^. » Pour la conso-

» Cont. I, préf. — « Schœll., ii, p. 396. — » Cons. à Helvia^ 2.

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1er des malheurs qui' la frappent : « Où est, continue le Philosophe, le fruit de ces études que tu suivais avec moi avec plus d'ardeur que les femmes n'ont coutume d'y en mettre? Si tu n'as pas approfondi tous les heaux arts, tu les as du moins effleurés tous *. » Helvia se montra toujours la digne femme de son mari, de cet homme d'une sévérité antique, antiquta rigor^ comme le dit son fils ; nulle part on ne surprend le moindre blâme sur son compte. Elle donna trois ffls à son mari : Marcus Annaeus Novatus, plus connu sous le nom de Gallion, Lucius Annaeus Sénèque, le Philosophe, et Annaeus Mêla, le père de Lucain. Ces enfants naquirentils tous trois à Cordoue ? Le doute n'est possible que pour le dernier, qui naquit probablement à Rome ; mais il ne saurait exister pour les deux autres, attendu que le Philosophe, qui était le second, déclare qu'il fut porté à Rome dans les bras d'une sœur de sa mère, femme d'une vertu primitive, que l'on ne vit jamais en public pendant les seize ans que son mari fut gouverneur d'Egypte ^. Juste-Lipse conjecture que le fait eut lieu environ quinze ans avant la mort d'Auguste, époque où Sénèque serait venu se fixer à Rome pour toujours. Une fois de retour dans la capitale de l'empire, le Rhéteur, désormais retiré de l'enseignement, se lia avec Cassius Sévérus, Claudius Turrinus, Montanus, avec les hommes les plus éclairés du temps, dont il nous a laissé la peinture vivante dans ses précieuses Controverses. Les critiques ne sont pas plus d'accord sur la date de sa mort que sur celle de sa naissance : Schott la recule jusqu'au règne de Claude, sans rien affirmer pourtant de positif à cet égard. Juste-Lipse, en cela d'accord avec Fabricius et non sans vraisemblance, prétend qu'il vécut jusqu'à la fin du règne de Tibère, parce qu'il a cru entrevoir dans son livre des allusions à la conspiration de Sé-

* Cons. à Heivia^ 15. — » Sen., Cons, à Helvia, 17.

jan. On peut se ranger à ce dernier avis. Quoi qu'il en soit de cette question, assez mince d*ailleurs, ilest certain que Sénèque le Père atteignit un âge fort avancé : il nous retrace lui-même quelque part les ravages que la vieillesse a faits sur lui : « La vieillesse, dit-il, m'a fait perdre bien des avantages, m'a affaibli la vue, m'a rendu l'oreille dure, a détendu la vigueur naturelle de mes muscles *• » On com»prcnd alors qu'il ait suffi d'une maladie de trente jours pour l'enlever à sa femme et à ses enfants *.

L'œuvre qui le recommande à la postérité, consiste en un ensemble de controverses et de suasoriœ qu'il recueillit pour l'usage de ses trois fils, lorsque la fortune d'un côté, l'âge et la fatigue de l'autre l'engagèrent à quitter son école, c'est-à-dire à l'époque où il vint s'établir à Rome.; car il est probable qu'il prit sa retraite vers l'ère chrétienne, s'il est vrai, comme Schoell l'assure, qu'il ne professa que jusqu'à cinquante-deux ans. Longtemps on l'a confondu avec son fils, le Philosophe, et il a fallu la Renaissance pour lui restituer l'ouvrage qui lui revient de droit. Unérudit du quinzième siècle, Raphaël de Volterre (1452-1522), est le premier qui attribue les Controverses k Sénèque le Rhéteur. Après lui, le fameux Alciat, grand jurisconsulte et savant remarquable tout ensemble (1492-1550), vient à l'appui de cette opinion dans imour vrage peu connu, le lïapépYwv ^. Aujourd'hui la question n'est plus douteuse, et la critique reconnaît dans Sénèque le Père l'auteur des Controverses, le maître illustre qui lutta toute sa vie contre le mauvais goût naissant.

Il ne faudrait pas, en effet, le mettre dans la catégorie des petits rhéteurs dont il parle lui-même, gens à courte haleine, qui, ne comprenant rien à l'éloquence, la réduisaient aux mesquines proportions d'un métier lucratif.

* Cont. I. — « Cons, à Heivia, 2. — « iv, 14.

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Sénèque, comme il le déclare lui-même *, a vu tous les grands ors^teurs de la république mourante, et, s'il n'a pas eale bonheur d'entendre Gicéron, il a pu tout au moins s'inspirer de>son ombre et de sa méthode, que la décadence n'avait pas encore ilétrônée. Ce n'est pas qu'il ait voulu, à l'exemple de > tant d'autres, tracer les règles d'un art dont Aristote et Platon avaient déjà délimité l'empire et comme fixéles lois. « Quand la parole, dit Gronovius, chassée de la tribune, se réfugia dans les écoles,. Sénèque, jeune encore, entendit et retint les meilleurs passages des décJamations de son ten>ps; plus tard, déjà sur l'âge, comme il n'avait pris aucune note, il les transcrivit de mémoire, à la prière de ses fils, en les rendant à leurs auteurs ^. » On peut regretter que Sénèque, dont la mémoire était prodi-f gieuse, puisqu'il pouvait répéter jusqu'à deux mille mots dans l'ordre oii il les; avait entendus, n'ait pas mis phis de choix dans ses extraits. Biais il est loin de les donner tous comme excellents, et d'épargner le blâme à qui de droit, n ne dit pas qu'il ait trouvé cent frais orateurs àasDS un siècle qui n'en a guère accrédité que cinq ou six; il se contente de transmettre à ses fils comme la Domenclatute des rhéteurs et des avocats qui ont fait du bruit autour de lui. Et, loin de lui en faire im reproche, ne vaudrait-il pas mieux lui en savoir gré, puisqu'il complète ainsi pour nous les détails épars qui se trouvent dails les critiqui^ et dans les historiens, et nous permet de mieux juger le siècle d'Auguste ? Qu'on n'oublie pas, d'ailleurs, que Sénèque n'a pas été seulement unxîompilaleur : outre les réflexions qu'il sème çà et là dans ses déclamations, il a mis en tête de chaque livre des préfaces d'un goût irréprochable, éloquentes parfois, et qui s'élèvent souvent à la hauteur du Dialogue des Orateurs.

i Cont, I. — s Préf. du Sén. Elz.

Par malheur, des dix livres de controverses qu'il avait transcrits, le temps n'en a guère épargné que cinq; encore ces cinq livres ne sont-ils pas intacts, et renferment-ils des lacunes regrettables. Nous n'avons plus que le premier, le second, le septième, le huitième et le dixième, mutilés tous les cinq et nullement complets. Quelques extraits, dont une bonne préface : voilà ce qui nous reste des cinq autres ! C'est une suite de déclamations sur des questions fictives et judiciaires. Nonobstant de pareilles mutilations, cet ouvrage est encore pour nous l'histoire et le tableau le plus fidèle de la déclamation à Rome, depuis la bataille d'Actium jusqu'à la mort de Tibère, c'est-à-dire au temps qu'on peut appeler son âge d'or. Ses préfaces renferment, en outre, les conseils les plus utiles, les principes les plus sains pour arriver à cette éloquence, que l'orateur Antoine disait n'avoir jamais rencontrée. Aussi, quel concert de louanges chez tous les érudits du seizième siècle ! Schott, un de ses nombreux commentateurs, reconnaît à Sénèque le rhéteur un grand talent, magnum ingenium, un goût épuré, limatumjudicium, « Rien de plus pur, de plus élégant, dit-il, que son style, si l'on excepte le style de Cicé^n et de Quintilien. » Louis de Valois approuve, en particulier, dans sa diction d'heureuses métaphores, qui peuvent, d'après lui, multum alere facunrfïam. Juste-Lipse, l'enthousiaste admirateur duPhilosophe, répète, à propos du père, un éloge que Tacite fait du fils : a Son esprit, dit-il, est plein de grâce et de charme. » Erasme regarde à juste titre la découverte des Controverses comme d'une haute importance pour ces bonnes et fortes études que l'on faisait de son temps ; c'est, d'après lui, une voie sûre pour arriver à l'invention et au goût. Au dixhuitième siècle, quoique peu étudié et peu connu, Sénèque trouve encore des partisans : les Mémoires de Trévoux*

> Avril 1717.

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