PART. 111. — XIV. SÉNÈQUE LE PÈRE
le comptent au nombre des orateurs^ l'estiment savant et lui accordent de la force dans V expression.
Que conclure de ces jugements, que nous avons rapportés pour mieux faire apprécier un auteur peu populaire ? Fautil tout admirer dans le style de Sénèque et recommencer les dithyrambes de ses annotateurs ? Non, sans doute : Sénèque n'était pas im esprit du premier ordre ; il aurait pu tirer un meilleur parti de son sujet ; sa langue même, toute riche, toute pure, tout élégante qu'elle est, n'en présente pas moins quelques signes d'une prochaine décadence ; les mots n'y sont pas toujours pris dans leur véritable et primitive acception : Videri volui lahoriosior^ plus laborieux * ! Mais Sénèque ne sort pas des bonnes traditions : il est du parti des anciens que le faux goût commence à dénigrer ; pour lui Cicéron est le plus grand écrivain de Rome; Salluste, que rabaisse son contemporain Tite-Live, reste à ses yeux le rival de Thucydide. De plus, avant Pétrone, avant Quintilien, avant le Dialogue des Orateurs^ il a vu clair dans l'avenir de Téloquence, dont il déplore maintes fois avec tristesse et courage l'éclipse future. A l'exemple de son ami Porcins Latro, il ne s'entiche pas des Grecs, et reste ]# défenseur de l'idiome national, auquel il prête autant de puissance qu'à l'idiome grec : Cogitetis latinam linguam facultatis non minus hahere 2. On trouve bien chez lui, comme dans toute l'école espagnole, la pompe et l'emphase de Ja province ; mais son style savant a de la force, de l'ampleur, et vaut mieux, nous ne craignons pas de l'avancer, que celui du Philosophe. Avec le Philosophe il a provoqué, jusqu'à un certain point, le mouvement intellectuel qui a régénéré et fécondé le second siècle de la littérature latine. En un mot, Sénèque le Rhéteur est un homme de sens, un •
» Cmt, V., 31. — « Cont,, v, 33.
critique qui ne manque ni d'esprit ni de finesse, et, de plus, ce qui n'était pas commun de son temps, un excellent et courageux citoyen ; nous nous en convaincrons au sujet de Labiénus et de Cassius Sévérus.