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que nous venons de relater. Mais d'ordinaire ils n'étaient produits et entendus qu'après les avocats. Ainsi, avocats, témoins, auditeurs, tout le monde veut plaire et tous les moyens sont bons. Si les salles étroites où se donnent aujourd'hui les audiences rapetissent en quelque sorte la faconde de l'orateur; si le petit manteau, pœnuia, oîiilse met à la gêne pour converser avec le juge, avilit l'éloquence, comme l'estime Matemus ; en revanche, le jaspe entouré transversalement d'une ligne blanche aide fort à gagner un procès, concionantibus utilis est *. L'onyx ne fait pas mauvais effet non plus : Tavocat en louera un, s'il n'en a pas ; cela lui permettra de se faire payer plus cher :
Ideo conductâ Paul us agebat Sardoniche, atque ideo pluris quam Cossus agebat, Quam Basil as K
Le costume, d'après Juvénal, n'est pas indifférent : a La pourpré , l'habit couleur d'améthyste, rehaussent un avocat. y> Il faut, avec cela, qu'il fasse du bruit, qu'il ait une grande existence. Car, ne vous y trompez pas ; le premier soin du plaideur est de s'assurer si vous pouvez faire honneur à sa cause, si vous avez denière vous un nombre suffisant d'esclaves prêts à exécuter vos fantaisies ; si vous avez à vos côtés un siège où reposer vos membres fatigués par la chaleur de l'action ; enfin, s'il se trouve devant vous et à vos pieds des citoyens en toge ; peu importe que ce soit des amis ou des claqueurs. Sans cet attirail vous ne pouvez pas être éloquent :
Rara in tenu! facundia panne ^.
Vous êtes, de plus, fort mal rémunéré de vos sueurs : pau-
* Pline TAncien, ixxvii, 10. — * Juv., vu. — » Ibid. — * Ibid.
108 l'éloquence sous les césabs.
Mv et sans éclat, ne vous attendez pas à des honoraires dignes de vous : un rien, un jambon desséché ^ vnpotde thcn^ de vieu^ oignons, quatre ou cinq bouteilles d'un méchant vin acquitteront le plaideur envers vous. Sans prendre à-la lettre les vers de Juvénal *, soyez cependant persuadé qu'avec vos émoluments vous ne serez jamais un personnage important et redouté. Mais, qu'un onyx brille à votre doigt, qu'un cortège imposant vous accompagne, et votre sort sera tout autre : richesses, hommages, couronnes s'amasseront sur votre tôte. Quand vous vous serez rompu lespm* mens, lorsque, fatigué^ vous rentrerez du tribunal après le gain de votre cause, vous trouverez à votre porte, au bout de votre escalier^ une couronne de feuillage, virides palmas. Grands ou petits, ces dons faits au patronus s'appelèrent, suivant les époques, honorariumf xenium, solatium, iuerces, et impliquent tous la pensée d'une offrande libre et spontanée ; ce fut plus tard le palmarium, présent à titre de palme, que reçut l'orateur dont la parole avait été courwméc de succès. Les attentions délicates, le luxe de bon goût, siéent à l'avocat de l'empire. Le temps est au confortable, si le mot n'était pas trop moderne, a Sous le onzième consulat d'Auguste, son neveu Marcellus, pendant son édilité, fit couvrir au mois d'août le Fonim de voiles pour la commodité des plaideurs 2. » Caton le Censeur, lui, n'était pas si raffmé : il s'était contenté de faire sabler la place avec du gravier. Mais le plaideur et l'avocat ne sont plus aussi grossiers. D'ailleurs, s'ils ne sont pas assez simples pour étudier sérieusement les affaires, les avocats emploient au moins des moyens nouveaux , d'arriver au succès, la superstition^ entre autres. Pour peu que l'orateur ait sur lui d'intestin d'hyène, les magiciens se chargent de lui faire gagner sa cause. Démocrite lui-même,
* VII, 120. —* Pline, XIX, l.
dans un ouvrage perdu, ne lui apprend-il pas qu'il triomphera de la partie adverse, s'il peut arracher la langue à un caméléon vivant* ? Les Gaulois vantent aussi les œufs de serpent pour obtenir le même résultat ; mal en prit cependant à un chevalier romain du pays des Voconces : Claude le fit mettre à mort pour avoir apporté de ces œufs dans sa robe à l'occasion d'un procès qu'il avait à soutenir 2. L'empereur, grand justicier, ne voulait pas de pareilles recettes pour escamoter la victoire ; mais tous les princes n'étaient pas aussi sévères.
Si, du moins, avec ces misères, l'avocat avait conservé quelque chose de l'ancienne éloquence ! consultons à ce sujet les écrivains du temps. « Arrivés à l'exposition de la cause, c'est alors que nos orateurs donnent à leur voix des Inflexions diverses, qu'ils rejettent leur tête en arrière, se battent les flancs et s'abandonnent au désordre des idées, des paroles et de la composition ^. « Partout, aux écoles, dans les salles de lecture, au barreau, le but unique, c'est de plaire à n'importe quel prix, de briller quand même, à peu près comme ces vieilles coquettes qui prétendent cacher sous le fard les ans et leurs ravages. « On demande de nos jours à l'orateur jusqu'à l'éclat du poëte, quelque chose qui ressemble au coloris d'Horace, de Virgile et de Lucain *. » C'est Aper, le partisan, l'admirateur des modernes, qui parle ! « L'assistance, cette partie même de l'auditoire qui va et vient, exige une parole luxuriante, jolie, ïœtitiam et, pulchritudinem. La jeunesse, les écoliers euxmêmes veulent pouvoir remporter du discours de ces traits lumineux et saillants, qui puissent se répéter », dit en-
« Pline, XXXVIII, 8. — • Pline,xxix, 3. ~ 3 Quint., iv, 2. — * Dm/. 20.
eore Aper. Que sera-ce, si nous nous adressons aux rares ei»prits qui regrettent le passé ? « La grande éloquence, l'éloquence chaste, si je puis ainsi dire, n*a ni mouches, maculotaj ni enflure; elle se recommande par sa seule beauté naturelle. Il n'y a pas longtemps que ce bavardage boursouflé, en dehors de toutes les règles, a répanda comme un soufle empesté sur la jeunesse ^ » Juvénal insiste avec énergie sur cette emphase vide, en comparant les avocats de son temps à des soufflets dont il ne sort que des mensonges >. « Ils ne débitent que des mensonges bouffii et limés », répète après lui Saint- Augustin 3. Le grande aliquid de Perse caractérise très-bien aussi le défaut de cette époque : on veut être sublime; on n*cst qu'ampoulé, tendu. Les meilleurs talents, Lucain, Juvénal, Tacite, Sénèque et Perse lui-même n'y échappent pas. Sénèque, l'auteur à la mode sous Claude et sous Néron, celui qui contribua pour sa bonne part à l'abandon des vieilles doctrines , revint avec r«lge aux principes qu'il avait combattus. «Ces phrases si mal construites, si négligées, si communes, prouvent, diti), des mœurs nouvelles, étranges el nliauvaises. Les uns aiment le style haché, d'autres un style difius ; il en est qui aiment jusqu'aux fautes d'élocution ; quelques-uns parlent la langue des Douze Tables. D'autres, au contraire, en ne recherchant que les expressions battues et usitées, tombent dans le bas et le vulgaire. Pour d'autres, enfin, le discours n'est qu'un chant, modulatio; tant il s'écoule avec douceur et mollesse *. » Il n'est pas sans intérêt de voir l'ami de Lucilius, sur ses vieux jours, penser absolument comme Quintilien.
Le barreau n'est donc pas dans un état prospère non plus. Il a beau se faire payer cher, quand *il le peut, amasser de la fortune et du crédit ; quoi qu'en pense Aper,
» Pétrone. — « Sat. vii. — » Utt. 131, à Mémorius. - * A Luc, 114.
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iln'a pas longtemps à vivre entouré de la môme auréole. Depuis Tibère même, s'il a été si fréquenté, c'est, il faut l'avouer, en partie à la délation qu'il le doit ; et nous aurons bientôt le triste spectacle de grands talents prostitués à cet infâme métier. Rien n'empêchait pourtant les orateurs judiciaires, même sous l'empire, même au milieu du monde pacifié^ d'arriver à des harangues comme la Milonienne ou comme le discours pour Archias. Mais ces harangues ne se produisirent point, parce que le génie perdit sa fécondité en perdant son indépendance native et les nobles mobiles qui fe faisaient agir auparavant. Que si du barreau nous passons au sénat, qui prononce sur les crimes des sénateurs, de leurs femmes et de leurs enfants, et satue sur les accusations de meurtre, d'empoisonnement et d'adultère, sur le faux et sur les actes de violence, le tableau sera tout aussi peu consolant. A part quelques stoïciens résignés et courageux, le reste des Pères Conscrits mérite aussi peu d'estime que le de;-nier des criailleurs des tribunaux. Ce n'est pas que l'époque qui s'étend de la bataille d'Actium à Trajan ait été stérile : a Notre siècle, dU Tacite, a produit bien des chefs-d'œuvre qui serviront de modèle à la postérité *. » Sans doute, et nous pourrons tout à l'heure contempler plus d'un beau caractère, plus d'un esprit digne des anciens jours. Mais l'atmosphère générale est corrompue; la société romaine tombe dans le marasme; la mort est au cœur de tous les rouages qui la font mouvoir ; et la littérature, suivant la remarque de Sénèqûe, a fini par imiter les mœurs publiques. « Car chez l'homme telle vie, telle langage *. » Le bon vouloir de quelques princes, la raison et le bon sens de quelques hommes de génie, tout restera sans effet, jusqu'à ce qu'un vent plus pur ait soufflé de TOrient.
1 Ânn,, ni, 55. — ^ £e/^ 114.