‹ L'éloquence sous les CésarsChapitre 56 sur 106 · PART. V. — K · texte numérisé non relu

PART. V. — K

que cette habitude ne s'introduisit que de son temps. Il semble, en effet, que de son temps seulement il y ait eu dans chaque affaire importante quatre avocats pour le demandeur et quatre pour le défendeur. On cite même l'exemple d'un Scaurus qui prit jusqu'à six avocats. La loi Julia, portée par Auguste, vînt couper court à cet abus : de la cause de Pison, accusé de la mort de Germa^nicus, ne peut-on pas inférer qu'elle ne permît désormais que quatre accusateurs et trois défenseurs seulenient ? La réforme des tribunaux n'avait, d'ailleurs, pas attendu l'empire ; réforme sage peut-être, mais peu conforuie à la liberté de la défense, et qui n'en mit pas moins un frein à Véloquence *. Pompée, dans son troiSème consulat, ayant remarqué que souvent l'accusé ne devait son salut qu'aux louanges de ses défenseurs, interdit par une loi expresse à Tavocat de louer à l'avenir son client, lorsqu'il étaiten accusation ^. La même loi, qui doit être de l'an 53 av. J.-C, n'accorda que deux heures à l'accusateur et trois à l'accusé ; rie serait-ce pas à l'occasion de cette réforme que l'usage de la clepsydre passa des Grecs aux Romains ? On estime tout au moins que la loi Pompeia fut la première à l'introduire dans lés plaidoiries. Auguste et ses successeurs, maintenant cette loi, l'aggravèrent par des amendements plus sévères encore : on fixa le jour, le nombre des^avocats et la manière même de parler. Il fallut attendre, pour plaider, la commodité du juge, qui souvent imposait silence au milieu d'un plaidoyer ; c'était un premier et grand désavantagé jpour les avocats, astreints à des règlements, à des ménagements infinis, où leur parole se trouvait comme à lagêne. îillî république avait toléré trop d'avocats pour une seule cause, l'empire mesura trop la plaîdoîerie à la règle et au compas. ,

\ DiaK 38. — « Plut., Pomp. .

\n L ÉLOQUENCE SOUS LES CÉSARS.

La mesure eût eu de moins tristes effets, si les jeunes avocats eussent fait, comme sous la république, un stage long et sérieux chez l'un des premiers orateurs de la ville : stage qui consistait à s'attacher à ses pas, à écouter tous ses discours soit au barreau, soit au Forum, de manière» pour ainsi parler, à prendre part soi-même à ses combats. L'on peut s'imaginer sans peine quel courage civique d'abord, puis quelle connaissance des affaires, des usages et des lois, quelle expérience enfin des hommes et des choses le jeune homme ainsi formé puisait à cette source. Avec l'empire, ce stage n'existe plus : ce n'est pas le premier orateur de la ville qu'un père proposera pour modèle à son fils, c'est un déclamateur, un rhéteur en renom, auprès duquel il n'apprendra rien de» ce qu'il lui importerait tant de savoir. Puis, tout à coup et sans transition, il^passera de l'école au bsa-reaujde l'ombre au grand jour de la basilique. Il n'abordera pour son début, il est vrai, que le tribimal des centumvirs, qui ne jugent d'ordinaire r que les petits procès, faits plutôt pour achever l'éducation d'un orateur que pour développer et mûrir son talent, mais il l'abordera avec assurance, audaces^ et sans le moindre respect, irreverenier.

Les aspirants orateurs n'ont aucune idée des lois ; mais qu'importe? n'y avait-il pas à Rome ce que nous appellerions des avocats-consultants, les monitores, nommés aussi pragmatici, formularii et leguleii^ pour souffler à l'oreille du débutant les lois et surtout les formules des jurisconsultes, a Faut-il vivre en simple particulier, dit Sénèque ? qu'on se fasse orateur. Faut-il garder le silence ? qu'on prête à ses concitoyens le secours muet de son expé-

rience, tact ta advocatione » *. Ces avocats consultants ne donnaient pas leurs avis pour rien : ils partageaient avec Torateur le prix de la plaidoierie :

Si quater egisti, si contigit aureus uuus,

Inde cadunt partes ex fœdere pragmaticorum *.

Juvénal exagère en réduisant à 12 francs environ, aureus, les honoraires de l'avocat pour quatre plaidoieries : il était, nous l'avons vu, payé plus grassement. Cette habitude des avocats-consultants était, comme tant d'autres, empruntée à la Grèce : « Point d'avocat à Athènes dans les causes criminelles ; et, dans les causes civiles, des avocatsconsultants, qui rédigeaient pour leurs clients des mémoires parlés, bien simples et bien modestes ^. » Cicéron, et non sans motif, est sévère pour ces avocats-consultants : « Chez les Grecs, dit-il *, des hommes de la plus mince valeur, tn/îmi, pour une faible somme, prêtent leur ministère aux orateurs, ef portent le nom de irpayfiuxTtxol. d Qu'aurait-il dit des pragmatici de l'empire, si nombreux, sien relief, auxquels une connaissance incontestée du droit procura toujours amitiés puissantes, crédit, honneurs et magistratures ? Mais, outre la jurisprudence, il y a encore la dialectique qui peut embarrasser le jeune orateur ; qu'à cela ne tienne : devant les tribunaux ordinstires il pourra de décharger des preuves, probatianes, sur un plus habile que lui, et ne se réserver que la partie la plus brillante et la plus facile, celle qui se rapproche le plus de la controverse , la phrase , actio *. Le minhtrator , déjà né du temps de Cicéron, lui fournira les faits et les arguments nécessaires. Outre les monitores et les ministratores, il y avait ceux que les Grecs nommaient XoyoYpacpot, et qui

1 De Trunq.^ 3. — * Juv., vu, 124. — ' Havet, Disc, d'ouv, au collège de France, 1855. — * De Orat,, i, 1. — » Quint., vi, U

vendaient des discours tout faits. Plutarque attribue à l'orateur Antiphon riionneur de cette heureuse dér couverte : « Le premier , dit-il, il écrivit des discoui*s pour ses concitoyens. » Lysias, après lui, brilla dans le genre bâtard qui devint par la suite pour les sophistes une source de fortune et même de réputation. Isocrate lui aussi ne dédaigna pas ce métier lucratif, qui convenait à son talent plus fait pour le silence et Tombre que pour les luttes ardentes de la tribune : Similiter Isocrates scribere al lis sole bat orationes quibus injudiciis uterentur^. Mais plus d'une fois il fut pour ce motif mis en cause lui-môme, et finit ainsi par ne plus vendre ses discours. « L. CElius fut le premier, dit Suétone, qui fit métier de composer des harangues pour les grands personnages, et de là lui vint son surnom de Stylo. » Il ne faudrait pourtant pas croire que cet QElius filt un homme sans mérite : « C'était, au contraire, un personnage distingué, un chevalier romain des mieux posés, des plus instruits dans la littérature grecque et latine ^. » Comme orateur, il est vrai, Clicéron n'en fait pas le moindre cas : a II voulut être stoïcien, dit-il au môme endroit, mais il ne fut, ni ne voulut ôtre orateur ; ce qui ne l'empochait pas d'écrire pour autrui des discours d'assez peu de valeur, levés oratiunculas, » Cette critique fondée, ce juste dédain de Cicéron n'arrêtèrent malheureusement pas la contagion après lui, et comme Antiphon en Grèce, L. (SEUus Stylo dut avoir à Rome de nombreux imitateurs. Il y avait enfin, mais au dernier échelon, le morator, dont l'office consistait à prendre la parole pour donner àl'avocat en titre le temps et le loisir de se reposer. Auparavant, pour se faire mieux venir des juges et de l'assistance, l'avocat se serait fait accompagner par quelque haut personnage, un consulaire, par exemple. Aujour-

^ Cïc, Mrutus, — * Cic, Brutus^ 88.

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dliuî, c'est différent : il n'a derrière lui, pour appuyer ses débuts, que des auditeurs aussi jeunes que lui, dont il achète d'atance les éloges et les applaudissements. Un chef de claque, manceps, se tient au centre de la basilique pour louer des gens de bonne volonté comme lui, ao^oxXeTç; en bon limier, le chef, placé au milieu de la troupe, [ucK^^opoç, relèvera ses défauts et fera retentir la salle de ses bruyantes acclamations. En Grèce, les orateurs victorieux étaient également applaudis, mais librement et sans dépense, par l'auditoire que leur donnait le hasard ou l'intérêt de la cause, comme l'atteste Isocrate dans ses Panathénées. En retour, le débutant, à Rome, ou même l'orateur déjà fait distribuera là sportule aussi bien en pleine basilique que dans sa propre salle à manger *. Plus tard, quand il aura plus d^aplomb et que la timidité ne l'exposera plus, comme ' Porcins Latro, aux solécismes, il se contentera de développer les mémoires que lui fournû-a un de ces avocats qui se reconnaissent impropres au maniement de la parole, où le plaideur lui-même ; déplorable habitude^ dit Quintilien, et qui ne contribuera pas médiocrement à faire avorter son talent, s'il en a >. Quelquefois il poussera la suffisance jusqu'à ne mander le plaideur que la Veille ou même le matin de la plaidoirie ; alors il pourra se vanter d'avoir appris l'affaire sur les bancs du tribunal, inter ipsa subsellia. Quintilien n'approuve pas davantage que Tavocat charge un de ses amis d'étudier la cause à sa place. Que nous sommes loin de ces anciens orateurs qui consacraient des jours et des nuits à se pénétrer de l'affaire qui leur était confiée ! Sous l'empire, quand l'avocat a débité mille sottises ampoulées et ronflantes qui ne s'adressent ni aux juges ni au plaideur, quand il a bien crié, summis clamoribus^ bien sué, bent sudanies^ et qu'il s'estfait

1 Pline le Jeune, ii, 14. » > Inst, Or»^ m, 8.

escorter à travers le Forum d'une suite nombreuse, il se croit l'égal de Cicéron. Heureusement tous les avocats ne sont pas taillés sur le même patron, et il en est encore d'assez consciencieux pour étudier sérieusement les affaires et pour mettre en note les points principaux de leurs discours, part icu las quas ceris mandant *. La fureur des procès, qui ne s'est pas éteinte sous la constitution nouvelle, impose au moins un semblant de travail. Les femmes ellesmêmes ne se mêlent-elles pas de mémoires, de chicane?

Nulla fere causa est in quà non femina litem Moverit ; accusât Manilia, si rea non est.

Gomponunt ipsse per se formantque libellas,^ Principium atque locos Celso dictare paratœ *.

Il faut en savoir autant qu'elles. Puis, cette éloquence, à laquelle les orateurs aspirent, avec la gloire, ne leur procure-t-elle pas la richesse, lucrosœ ? Ne leur permet-elle pas de ruiner le crédit, la fortune, la vie même d'un ennemi en place, sanguinantis, selon la belle expression de Maternus ? N'est-ellc pas entre leurs mains une arme terrible, telum, avec laquelle ils conquièrent la faveur et l'amitié du prince, comme Éprius Marcellus, comme Vibius Crispus, comme cent autres ? Les témoins eux-mêmes, qui ne sont chez nous que de simples narrateurs, veulent briller aussi : ils discourent, ils invectivent, ils se fâchent à l'instar des avocats; ils craindraient de perdre les belles choses qu'ils ont apprises à l'école, a II faut rendre témoignage, dit l'orateur Antoine 3, et quelquefois avec soin, comme cela m'est arrivé. » Quand ils avaient, comme chez nous, prêté serment, ils déposaient après les débats, quelquefois au milieu même de la plaidoirie de l'accusateur, au fur et à mesure de l'exposé des faits, et cela de la façon

* Quint., X, 3. — « Juv., vi, lil. — » De Orat, ii, iVi princ.

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