‹ L'Elvire de Lamartine;Chapitre 1 sur 15 · L'Elvire de Lamartine; · texte numérisé non relu

L'Elvire de Lamartine;

On n'ignore point que celle que Lamartine appelle Elvire dans les Méditations et Julie dans Raphaël était, en réalité, ^jrae Oharles, la femme du célèbre physicien. Si Ton a consacré des volumes entiers à M'°' de Beaumont et à M"^° de Custine, illustrées Tune et Tautre par le culte rapide et même un peu brusque que leur voua Chateaubriand, il sera permis peutêtre de rappeler en quelques lignes la mé-

moire de la jeune femme enthousiaste et maladive qui fut la religion de Lamartine jeune. Elle n'était connue jusqu'ici que par les effusions du Lac et du Crucifix^ et par les confidences du poète, voilé négligemment et mal caché sous ce nom d'archange qu'illustra le Sanzio. Le faux Raphaël fait une confession arrangée, où la passion jjrendsoin de s'écheveler avec art, où rarement le poète oublie de surveiller l'attitude de son extase ou de son désespoir. Le livre lui-même, à la fois mémorial et roman, est d'un genre mixte : circonstances, sentiments, caractères, tout s'y joue sur les confins indéterminés de la fiction et de la réalité.

La figure de l'héroïne prend, dans ces régions indécises, un aspect vague et flottant. Elle est insaisissable, plus chimérique

encore qu'idéale. Pourtant, c'est Elvire , c'est Julie, c'est-à-dire la parente, sinon l'égale, de Cynthie, de Béatrice et de Laure. A ce titre elle est sacrée, et c'est avec un tendre respect que l'autre jour, chez M. Etienne Charavay, j'ai feuilleté quelques lettres, écrites par cette Julie, qui fit naître les plus beaux vers des Méditatlons.M. Etienne Charavay n'est jamais si .heureux que lorsqu'il a servi les lettres ou les sciences. Non content d'être luimême unérudit, dont la place est marquée à l'Académie des inscriptions, il fait part aux lettrés, avec une libéralité infatigable, des trésors de son riche cabinet d'autographes. Voyant que les lettres de ^jme Qharles m'intéressaient, il me pressa de les publier moi-même, avec plusieurs lettres de Charles, jointes au dossier.

Je me suis efforcé de tirer de ces documents, à défaut d'une histoire suivie, quelques notes sur une personne jusqu'ici aussi inconnue qu'illustre ('}.

(') Plusieurs personnes m'ont fourni, pour ce petit travail, des indications précieuses. J e prie MM. Gaston Boissier, de l'Académie française; D. Neuville, archiviste du Ministère de la Marine; Le Beau, chef du Service de la Marine, à Nantes; S. de la Nicollière, aichiviste de la ville de Nantes; Charles de Grandmaison, archiviste du département de l'Indre; Fernand Bournon, archiviste de la ville de Saint-Denis; Edm. Poinsot( Georges d'Heilli), chef du Bureau des Maisons d'éducation à la Grande Chancellerie de la Légion d'honneur; Maurice Tourneux, Félix Reyssié, avocat à Màcon; Lucien Faucou, conservateur-adjoint du musée Carnavalet; liené Samuel, sous-bibliothécaire du Sénat; M"^ Jeanne Cantel; d'agréer l'expression de ma vive gratitude. A. F.

Julie-Françoise Bouchaud des Herettes naquit en 1782, à Saint-Domingue, de créoles français, qui avaient leur habitation au fort de Paix (*). En 1791, lors du massacre des blancs, s'il en faut croire un récit que Lamartine met dans la bouche même de Julie, M'"^ des Herettes, fuyant dans une chaloupe avec ses deux filles, périt en mer. Les deux orphelines, dont Julie était la plus jeune, furent sauvées et rendues à leur père qui, dépouillé de ses biens, proscrit, abandonna la colonie, et

('} Voir V Appendice, II, à la tin du volume.

se rendit avec elles en France ('). Ces malheureux furent recueillis par des parents pauvres de Bretagne. A douze ans, selon Raphaël, Julie fut placée dans « une de ces maisons somptueuses où l'État recueille les filles des citoyens morts pour le paj^s (-))). Un homme « célèhre et âgé (^ ) « venait de temps en temps, au nom de l'Em-

(») Raphaël, pages de la vingtième année, édition publiée par la Société des CEiivres de Lamartine. 1892; in-t8, p. 52. Le récit de Julie commence ainsi : « Je suis née, dit-elle, près du pays de Virginie, car l'imagination du poète a lait une patrie à son rêve, dans une des îles du tropique». C'est de Saint-Domingue, comme on le voit un peu plus loin, que Julie veut parler, et l'on est surpris que cette inexacqitude ait échappé à l'écrivain qui devait un peu plus tard écrire un drame sur Toussaint Louvcrture.

Un peu plus loin : « Le nom de ma famille est

D***. Julie est le mien Mon père me ramena

en France à l'âge de six ans ». Elle devait en avoir au moins neuf. Quant au séjour en Bretagne, il est assez probable. Nous verrons {Appendice, II) qu'un ^L des Herettes, probablement oncle de Julie, habitait Nantes en 1815.

(') Raphaël, p. 52.

(=) Raphaël, p. 53.

pereur, visiter la maison d'éducation nationale et s'informer du progrès des études. Ce vieillard regardait la jeune créole avec prédilection. Dès qu'elle eut dix-sept ans, comme elle était près de quitter le pensionnat et d'entrer dans le monde, où elle n'avait ni biens, ni parents, ni amis, il lui offrit sa propre maison et lui proposa d'accepter, « aux yeux du monde et pour le monde seulement, le nom, la main, l'attachement d'un vieillard qui ne serait qu un père, sous le titre d'époux » (';.

Elle ne refusa point cet asile honorable et sûr; le jour où elle soriit de pension, elle entra dans la maison du vieillard qui ne souffrit point qu'elle l'appelât jamais d'un autre nom que celui de père. Cette partie du récit que M. de Lamartine met dans la bouche de Julie soulève d"insur-

(') Raphaël, p, 53, 55.

montables difficultés. En parlant d'une de ces maisons somptueuses où l'État recueille les filles des citoj'ens morts pour le pays, il semble que le poète veuille désigner Saint- Denis, Écouen ouïes Loges. Mais les trois maisons d'éducation de la Légion d'honneur ne furent créées qu'en 1805, et nous allons voir que M"^ des Herettes se maria en 180i. Nous savons d'ailleurs, par une lettre qu'on va lire, que Julie des Herettes avait encore son père et qu'elle habitait avec lui la Grange, près Tours, lorsqu'elle épousa un vieillard « célèbre et âgé ». Ce père parait avoir été un hobereau buveur, querelleur, n'estimant rien tant que ses fusils et ses chevaux, jurant, sacrant, faisant enrager tout le monde autour de lui. Vous le verrez tout à l'heure comparé à M. Western, ce squire ivrogne que Fielding a peint si vivement dans le roman de Tom Jones. Il rendait sa fille Julie horriblement

malheureuse. La pauvre enfant, délicate de santé, ne trouvait de repos que chez un oncle, qui était aussi doux et sage que le père était violent et absurde. Nous apprendrons bientôt que, si celui-ci par sa rudesse rappelait Western, Toncle ressemblait à ce M. Alhvorthy dont Fielding a tracé dans son roman une sympathique image :

« La nature, dit Fauteur de Tom Jones y lui avait donné un extérieur agréable, une constitution saine, une raison solide et un cœur bienfaisant... Ni sa maison, ni son cœur n'étaient fermés à aucune sorte d'humains; mais ils étaient préférablement ouverts aux gens de mérite. Par-dessus tous les autres, les personnes de science et d'esprit avaient part à sa faveur. » Aussi, le prétendant à la main de Julie, se sentant favorisé par l'oncle de la jeune fille, songet-il tout de suite à le comparer au bon M. Alhvorthv.

Ce prétendant était M. Charles (Jacques- Alexandre-César;, âgé alors de cinquantehuit ans et fameux physicien. Il eut fort à lutter pour ohtenir 'M^^" des Herettes, qui ne demandait pas mieux que d'épouser un vieillard aimable et bon, resté jeune par la gaieté ingénue de 1 ame, la simplicité du cœur (' ;, l'activité de l'esprit, sain, agréable, illustre. Mais le père, le terrible hobereau, ne voulait pas entendre parler de ce mariage. Il eût dit volontiers comme le squire à Jones : « Mon ami, je n'ai rien à vous refuser, prenez chez moi ce que vous voudrez, hors mes terres, mes chiens, ma

('; Charles, très ingénieux, passait pour ingénu. li avait, dit-on, des candeurs, qui ne déplaisent pas chez un savant. Je trouve, dans un Catalogue d'autographes, une phrase tirée d'une lettre adressée par le physicien à M. de Livry, le 1" février 1784, qui peut passer pour un exemple de ce tour naïf de la pensée. Yoici cette phrase : « 11 y a sans doute des hommes qui se sont élevés plus haut en morale que moi en physique. » (Catalogue Laverdet, du 23 janvier 1855'.

jument et ma fille. » Mais il est fort douteux qu'il eût des terres. Il y eut un mois plein d'incertitudes. M. des Herettes refusa d'abord, puis il promit sa fille dans un an, jurant, sacrant, reniant Dieu, pleurant, cédant :

« Eh bien, là ! je vous la donne, ma fille, la voilà. Elle est à vous. A présent, n'en parlons plus. )>

Le lendemain, tout était à recommencer.

M. des Herettes retirait sa parole et, sans l'excellent oncle, M. Charles n'eût peut-être jamais épousé Julie. Le mariage fut enfin célébré dans les derniers jours de juillet 180i. Voici la lettre par laquelle ]\L Charles conte avec son ingénuité naturelle à ses bons amis , les Mndé, cette affaire qu'il avait fort à cœur, car il aimait chèrement cette jeune Julie qui parait avoir été en effet une excellente créature. 11 écrit peu de jours avant la

cérémonie du mariage , définitivement fixée :

La Grange, près Tours, le 4 thermidor, an XII (23 juillet 1804).

Enfin, mon très cher, je puis aiijourdhuy vous donner des nouvelles positives. Jeudi prochain, j'épouse cette bonne Julie, et dans quinze jours j'espère être de retour avec elle à Paris. Certainement, elle vaut bien plus que toutes les peines que sa possession m'aura coûtées : il n'y a guères de romans qui contiennent plus d'incidens et de caractères singuliers, intéressans et bizarres qu'il ne s'en est trouvé dans cette suite de nouveaux tableaux de famille. Vous connoissiés déjà assés bon nombre d'originaux figurant dans les scènes de Paris. J"en ai trouvé bien d'autres ici. Western n'est rien auprès du beau-père. L'oncle de Julie est un excellent homme faisant le pendant d'Allworthy (i). Sans lui, sans son extrême bien-

(') 11 ne faut pas être surpris si ]M. Charles fait si naturellement allusion au roman publié par Fielding, en 1750. Ce roman avait été, dès son apparition, Iraduit en français par Laplace, et il était aussi goûté pour le moins à Paris qu'à Londres. Desforges en tira une comédie en cinq actes, en vers, qui fut représentée

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veillance et ses soins obligeants, il y a longtemps que cette pauvre enfant ne seroit plus. Je l'ai trouvée dans un délabrement de santé très inquiétant. Elle est revenue à vue d'œil, et elle se porte maintenant autant bien que peut le permettre une constitution délicate à la suite d'orages aussi multipliés.

Je m'attends bien à la colère de M'^-' de Vindé : cinq semaines de silence !... Franchement, pendant tout ce temps je ne savois trop que dire, et, tout en travaillant ici chacun de notre côté à la conclusion, nous avions à tout moment la crainte de voir M. Western renverser nos plus chères espérances. Il disoit encore hyer entre ses dents à l'un de nous : :< Ah ! si j'étois le maître !... et si nous ne l'avions pas aussi bien emmailloté, ce gros poupard, qui sait si jeudi matin il ne lui prendroit pas la fantaisie d'apposer son veto à la cérémonie ! »

Je n'ai pas le loisir de vous donner des détails. J'irai quelque beau matin vous conter tout cela

sur le Théâtre-Français en 1782. Charles connaissait peut-être cette pièce. U est probable que, grand amateur de musique, il connaissait le Tom Jones de Philidor, qui, vieux de trente-neuf ans, n'était pas oublié.

On trouve, dans les Métamorphoses de Melpomène et de Thalie, un portrait de l'acteur Caillot (Comédie Italienne), dans le rôle de Western (PI. 20).

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moi-même. En attendant, il faut bien que vous et lime de Vinrlé vous vous contentiés du titre des chapitres :

1er voyage. — Arrivéc à Orléans et départ pour Tours.

2^. — Arrivée chez le bon oncle. Réception de Julie, de Toncle; accueil terrible de Western.

o". — Scène du soir avec le père, il s'amadoue, etc.

4e. — Western promet sa fille dans un an, jure, sacre, renie Dieu et, au bout de la même phrase, il prend la main de sa fille en pleurant, la met dans celle de son ami. Hé bien, là, je vous la donne, ma fille, la voilà, elle est à vous. A présent, n'en parlons plus.

5e. — Le lendemain, il ne veut plus de tout cela. Enfin, au bout d'un mois de tergiversations, de repentirs et de variantes, Julie est unie à son a [ni.

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