‹ L'Elvire de Lamartine;Chapitre 2 sur 15 · CHAPITRE DERNIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE DERNIER

Charles et Julie à la Celle racontent leurs aventures à M'"'^ de Vindé qui parle toujours en les écoutant et qui, lorsque c'est fini, dit : « Vous en passés, ce n'est pas là tout. »

ELvirti:. 1

Adieu, cher et bon ami. Je vous embrasse de tout mon cœur et vous aime de même.

Charles.

Mes hommages bien tendres à M"^«^ de Vindé. Ne me répondes pas : dans cinq à six jours d'ici je vais faire quelques excursions aux environs de Tours et d'Orléans avant de rentrer à Paris où il me tarde bien de vous revoir.

Suscripti .n :

A Monsieur

Monsieur DE YINDÉ

Paie GraïKje-Balélière, A Paris.

n.- , ,1 , Ln bleu,

Timbres de la poste : ' „ '

Eu rouere,

Julie Bouchaud des Herettes^ ou de Desherettes, avait alors vingt-deux ans.

On apprend, par cette lettre, que les choses se passèrent tout autrement qu'elles

IG ELViriE.

ne sont rapportées dans Raphaël. D'abord, il y avait un père. Et quel père! Ivrogne, brutal, reniant Dieu, terrible et faible. Un vieux poupard qu'il fallait savoir prendre et emmailloter. Et pais, le marié, en dépit de ses cinquante-huit ans, ne semble pas si désintéressé et paternel que le veut M. de Lamartine. Il a l'air, au contraire, assez conquérant quand il s'écrie : « Cette bonne Julie vaut bien plus que toutes les peines que sa possession m'aura coûtées. )> Ce brave homme fait tout l'effet de se croire marié pour de bon. Il se montre plus inquiet de la santé de Julie que de la sienne. Il l'avait trouvée en ruine malgré sa jeunesse. Il se flattait de réparer par ses soins cette constitution délabrée. Mais Jubé devait rester toute sa vie une malade et mourir jeune : de toutes les héroïnes poétiques, celle-là est certainement la plus souffrante ; et elle a bien fait, pour sa gloire, de vivre

l'Lviui:. 17

dans un temps où la langueur était un charme chez les femmes.

Avant d'aller plus loin et de tirer les lettres de cette jeune femme du dossier que M. Etienne Charavay m'a gracieusement communiqué, il convient, ce me semble, de rappeler en quelques mots ce qu'était M. Charles à l'époque de son mariage. On fut M™'' Charles devant qu'être Elvire. Et M'^^ des Herettes n'eut pas tant tort, ce me semble, d'épouser son ami, le vieux physicien. Cet excellent homme la fit vivre en attendant qu'un autre la rendit immortelle.

Venu tout jeune et pauvre de sa jolie petite ville de Beaugency, Charles entra comme simple commis dans les bureaux du contrôleur général des finances. Il y était depuis quelques années, lorsque son emploi fut supprimé. Il s'occupa alors d'expériences de physique. Studieux, ingénieux et attentif, il acquit rapidement dans ces sortes de recherches une rare habileté.

Comme il joignait à la dextérité de la main la facilité de Télocution, les démonstrations qu'il fit d'abord devant quelques amis furent suivies avec tant d'intérêt que l'idée lui vint d'ouvrir un cours pubhc. Le moment était favorable : les sciences expérimen-

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taies, mises en honneur par l'esprit philosophique, accomplissaient d'admirables progrès. Le zèle des savants était soutenu par la faveur publique. La découverte récente du paratonnerre excitait une vive curiosité, et la physique, devenue à la mode, occupait les dames. Les leçons de M. Charles attirèrent un public nombreux d'étrangers, de femmes et de savants. On y vit Frank Un et Vol ta.

Le jeune maître savait rendre ses démonstrations frappantes. Il visait à la grandeur des phénomènes. Faisait-il une expérience microscopique, il obtenait des grossissements énormes. Étudiait-il la chaleur rayonnante, il en produisait les effets à une grande distance. Dans ses leçons sur l'électricité, il foudroyait un animal.

« Dès qu'un orage s'annonçait (c'est

Fourier qui parle), Charles dirigeait vers le ciel son appareil électrique; il faisait descendre du sein des nuages des milliers d'étincelles formidables de plus de douze pieds de longueur, et qui éclataient avec un bruit pareil à celui des armes à feu {*). » Il ravissait, lui aussi, la foudre au ciel. Franklin admirait son élève. « La nature disait-il, ne lui refuse rien. Il semble qu'elle lui obéisse ^-). )) En 1783, l'invention de Taérostat exalta encore les espérances sublimes que les hommes de cette génération, nourris de V Encyclopédie, concevaient de la science et de l'intelligence humaine. Aux montgolfières, remplies d'air chaud, Charles substitua l'aérostat gonflé d'hydro-

(') Académie royale des Sciences, séance publique du lundi IQ juin IS"28. Éloge historique de ^J . Charles, par M. le baron Fourier, secrétaire perpétuel. In-4», p. 3.

(') Brainne, Les hommes illustres de VOrléanais. 1S5-2, 2 vol. in-8°. Article Cliarles.

gène, qu'on appelait alors air inflammable. Le premier voyage aérien tenté par Pilàtre de Rozier et le marquis d'Arlandes avait eu lieu le 21 novembre 1783. Charles fit le second dix jours après, dans un ballon de soie enduit d'un vernis imperméable, avec une soupape au sommet, lesté, enveloppé d'un filet auquel était suspendu une nacelle d'osier. L'ingénieux physicien avait songé à laisser une ouverture à la partie inférieure du ballon, pour le cas où le gaz se dilaterait excessivement; il s'était muni d'un baromètre pour mesurer la hauteur des régions parcourues et d'une ancre afin d'atterrir. Enfin, il avait créé du premier coup presque toutes les parties de l'art aérostatique. Il partit du jardin des Tuileries avec Robert et s'éleva à sept mille pieds de hauteur, acclamé par la foule immense de spectateurs qui couvraient les places, les avenues, les toits. Beaucoup,

dans leur généreuse émotion, pleuraient.

D'autres s'embrassaient comme en délire.

On fit, en mémoire de cette fête de la science, des poèmes, des estampes avec cette légende : Sic ituv ad astra. Et les assiettes de faïence, décorées de ballons, portaient la gloire de l'aéronaute jusque dans les campagnes ( ^ ).

(') Cf. Description des expériences de la machine aérostatique de MM. de Montgolfler et de celles auxquelles cette découverte a donné lieu, par FanjAS DE Saint-Foxd. Paris, 1784. In-8°, t. Il (Première suite), pages 31 et suivantes.

Consultez aussi : A. Sircos et Th. Pallier, Histoire des ballons. Préface de Nadar. Paris, 1876. Grand in-8°, p. 68 et suivantes. On lit dans ce livre, p. 68, note :

« En quelques jours, Charles avait créé l'art de Taérostation et d'un seul coup imaginé les différents appareils qui permettent de s'élever dans l'air sans danger; il fit plus en trois semaines, que tous les aéronautes n'ont fait depuis plus de quatre-vingtdix ans : pour cette première ascension, il fit usage de la nacelle où se placent les voyageurs, du filet qui soutient la nacelle, de l'enduit de caoutchouc qui tapisse l'extérieur du ballon et empêche la déperdition du gaz, de la soupape qui permet de laisser

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Louis XVI s'intéressait au progrès des sciences appliquées. Il encouragea particulièrement les expériences aérostatiques.

Mercier suppose, dans son roman prophétique (qui ne s'est guère trouvé véritable) (^), que l'avenir n'oublierait pas cette sollicitude du prince. Il fait dire à un Français de l'an 2440 : « On citait, autour de moi, Montgolfier et Louis XYI, qui avaient imprimé un caractère national à ces premiers globes, à ces globes merveilleux, dont les autres nations furent si jalouses. Car la noble conquête que l'homme avait

échapper le gaz hydrogène et de descendre lentement et sans secousse jusqu'à terre, du lest, et enfin du baromètre qui indique, par la pression ou la dépression du mercure, la hauteur à laquelle atteignent les aéronautes. Du premier coup, le célèbre professeur de physique avait créé la science de Taérostation : depuis lors, on a peu modifié le système de Charles et presque rien ajouté aux dispositions imaginées par lui. »

(') L'an deux mille quatre cent quarante. Rêve s'il en fût jamais. Londres, 1775. In-8°.

ELMRE.

faite sur un troisième élément était due à un Français et à un monarque qui n'avait pas séparé sa gloire de celle de son peuple. » Et il est de fait que le roi, après avoir vivement redouté pour les deux aéronautes les dangers d'un voyage si nouveau, récompensa Charles par une pension sur sa cassette.

C'est en ce temps que Charles eut avec Jean-Paul Maratune querelle qu'il n'avait point cherchée. Marat, âgé alors de quarante et un ans, était médecin des g^ardes du corps du comte d'Artois. Bilieux, hypocondriaque, fiévreux, il se plongeait dans les sciences physiques avec l'ardeur d'un corps enflammé par la maladie et d'un cerveau sans cesse bouillant. Il multipliait les expériences et publiait de nombreux mémoires, que les académiciens traitaient avec dédain, ou tout au moins avec néglio^ence. La science de Jean-Paul Marat

ELVIKE.

était-elle si peu digne d'intérêt, et ses travaux sur le feu, la lumière et l'électricité méritaient -ils les mépris des savants en place ?

AujourdTiui, ces expériences d'un physicien, qui croyait que le feu est un élément, nous semblent de vieilles rêveries. Mais ceux qui jetaient au panier dédaigneusement les mémoires de Marat n'en savaient pas plus que lui sur la composition de l'air et sur les phénomènes de la combustion. Avant Lavoisier, cette partie de la physique n'était pas du tout constituée. Il semble bien que Marat, dans ses vieilles ténèbres, ait eu des lueurs. Le docteur Auguste Cabanes a publié l'an passé un livre très étudié sur Marat inconnu y c'està-dire sur Marat savant, et l'on incline à croire, quand on a lu ce livre, que le médecin des gardes du corps du comte d'Artois était un expérimentateur fécond

et ingénieux. Il institua deux cent treize expériences sur Télectricité, qui valaient bien, peut-être, qu'on y fit quelque attention, et dont le Journal des SavantSy organe de l'Académie des Sciences, ne parla pas. Marat, qui avouait son amour de la gloire, souffrit cruellement de ce silence. Une attaque imprévue acheva de l'exaspérer. Un sieur Ledru l'accusa de plagiat. Ces expériences, disait -il, avaient été déjà faites par son père. Or, Ledru père (Nicolas- Philippe) était un physicien si prompt à charmer les curieux par d'ingénieuses démonstrations, qu'on lui avait donné le nom d'un petit dieu fort oublié aujourd'hui, mais très connu en un temps où l'on raffolait de mythologie, et qui, couronné de roses, s'attachait les olympiens par son art d'égayer leur table et leur lit. On ne connaissait Ledru que sous le nom de Ledru Comus. Ce n'en était pas moins

un habile homme et un homme de bien, professeur des enfants de France sous le feu roi. A l'époque où nous sommes, on ne parlait point encore du prestidigitateur Comus, si fameux vers 1800, qui ne demandait pas mieux qu'on le prit pour Ledru Comus, avec lequel on l'a plus d'une fois confondu en effet. Mais Nicolas- Philippe Ledru inclinait lui-même à la physique amusante et son adresse était plus vantée que sa science. Il avait surtout la réputation d'un prodigieux faiseur de tours de passe-passe.

Aussi, quand Marat fut accusé de lui avoir volé ses expériences, ce fut un grand éclat de rire par le monde savant. Charles n'était pas alors de l'Académie, mais il était bien près d'en être. C'est deux ans plus tard qu'il y fut nommé. En attendant, il partageait à l'endroit de Marat les opinions de ses futurs collègues et tenait ce

médecin pour un très méchant physicien.

A Tune de ses leçons pubhques, il ne se gêna pas pour faire, en souriant, entre Cornus et Marat, un parallèle où ce derdier élait moqué. Il ne faut pas plaisanter avec les fous. Aussitôt averti des propos tenus publiquement sur son compte, Marat sort de sa chambre de la rue du Sépulcre, court jusqu'cà la place des Victoires où demeurait Charles et bondit chez le physicien à dix heures de la matinée. Que se passat-il entre eux ? Marat, si on Ten croit, se borna à demander des éclaircissements sur un parallèle qu'il jugeait offensant. Charles répondit qu'il n'avait aucune explication à donner, et Marat se retirait déjà quand Charles lui asséna un terrible coup de poing sur l'œil. Le malheureux en demeura étourdi. Mais Charles n'était pas encore rassasié de violence. Avec deux hommes accourus à son aide, il arracha

ELVIIIE. VT»

du fourreau l'épée de Marat et la brisa. Marat s'échappa à grand'peine de leurs mains. C'est du moins ainsi qu'il rapporte la scène : mais on ne croira jamais qu'il ait été si patient et Charles si lâche et si furieux. A ce récit ('), on peut opposer celui de Charles, qui écrivait le surlendemain à M. G... une lettre dont je trouve un extrait dans un catalogue d'autographes (-).

Sans vouloir décHoer son nom, ses griefs, il (Marat) me provoque injurieusement à sortir en me donnant les dénominations les plus insultantes. J'ai sauté sur lui en brisant son épée déjà toute tirée et j'en ai le tronçon chez moi qui a été jugé par tout le monde comme l'arme la plus dangereuse et la plus meurtrière. Lequel des deux est l'agresseur de celui qui veut vous forcer à mettre l'épée à la main pour de simples opinions, ou de celui qui, assailli chez lui par un homme inconnu, cherche à se soustraire à des intentions très équivoques?

(*) Marat inconnu, par le docteur Cabanes, 1891. Jn-12, p. 318. (') Catalogue Laverdet du 23 novembre 1861.

Il n'est pas impossible de concilier ces deux documents, et de se figurer la scène dans son ensemble. Marat entre comme un furieux, il oublie ce qu'il venait dire; il ne sait ce qu'il dit et se répand en invectives. Assailli par ce fou, Charles se croit en danger et appelle au secours. On désarme l'agité médecin des gardes, et Charles croit de bonne foi avoir échappé à la mort. De bonne foi aussi Marat croit qu'on a voulu l'assassiner. Il est une circonstance sur laquelle ils se taisent l'un et l'autre et qui ne nous est révélée que par l'éloge que Fourier lut à l'Institut après la mort de Charles. Celui-ci infligea, dit-on, au visiteur insolent une correction d'un tel genre qu'elle ne peut être indiquée précisément dans un discours académique. Cela est de trop. Mais le bon Charles ne se connaissait plus.

La lettre dont je viens de citer quelques

lignes est du 17 mars 1783. Le même jour Charles en adressait une à Mgr (le nom manque).

Si daus mes cours je me suis laissé aller à la moindre invective personnelle sur M. Marat, qu'il le prouve, et je suis prêt à lui faire réparation publique. J'ai attaqué ses systèmes et je lui promets de le faire encore; s'il falloit se battre pour cela, il faudroit donc armer contre lui l'Europe entière... (*).

Ces lignes ont le mérite d'établir nettement les droits de la critique. En résumé, dans cette affaire, Charles, après un moment de surprise, rentra dans la modération qui lui était naturelle. Quant à Marat, c'était un malade irrité par d'insupportables dédains. Il croyait à la justice humaine; cette fausse idée le rendit de bonne heure insociable; elle le jet a par la suite dans d'horribles violences. Reconnaissons toutefois

{') Catalogue Charavay du lundi 10 décembre 1855.

que l'Ami du peuple, en 1792, ne songea point à venger les offenses faites neuf ans auparavant à l'auteur méprisé des Découvertes sur le feu, V électricité et la. lumière. Au 10 août, quand le peuple de Paris envahit le palais des Tuileries, une troupe d'hommes armés pénétra dans le cabinet de Charles. Pensionnaire du roi et membre de l'Académie des Sciences, Charles était logé dans la galerie d'Apollon. C'est là que les patriotes, ivres de leur victoire, le trouvèrent au milieu de ses instruments de physique. Nouvel Archimède, il travaillait paisiblement au bruit de la fusillade et du canon. On dit qu'ayant montré aux envahisseurs la nacelle, ou, pour parler la langue du temps, le char dans lequel il s'était élevé dans les airs, et qu'on voyait suspendu au plafond de la galerie, ces hommes simples, saisis de respect, se retirèrent en silence.

Quand le torrent se fut écoulé, le physicien respira comme un homme sorti de la plus cruelle angoisse : il cachait depuis deux mois, dans son logement du Louvre, un de ses frères, prêtre insermenté (').

Il ne fut point inquiété pendant la Terreur, et, lors de la création de l'Institut national, en 1795, il fut admis l'un des premiers dans la section des Sciences.

(') FouRiER, loc. cit, p. 6. — Le frère de Charles était curé de la paroisse de Sainl-Paterne d'Orléans. (Brainne, loc. cit.).

Nous avons vu que le professeur Charles, dans Tété de 1804, âgé déjà de cinquantehuit ans, épousa M"'' des Herettes, qui, plus tard, aimée de Lamartine, fut chantée par le poète sous le nom d'Elvire.

Nous avons publié la lettre par laquelle il annonce son mariage à ses amis, M. et M""' de Yindé. Ces^'indé appartenaient à cette grosse bourgeoisie riche, qui, dès la fin de Tancien régime, tenait tous les offices de judicature et de finance.

Gilbert ^lorel de Yindé, moins âgé de treize ans que le physicien Charles, était, en 1789, conseiller au parlement de Pa-

ELVIIŒ.

ris (' ). C'était un de ces lioiiimes dont on disait alors qu'ils avaient adopté les principes de la Révolution. Il fut appelé en 1790 à présider l'un des six tribunaux de Paris, celui du quartier des Tuileries. Mais l'année suivante, après la fuite du roi, il donna sa démission et se tint éloigné de tout emploi public. Monarchiste constitutionnel, esprit très modéré, très prudent, il mit dès lors à se faire oublier l'habileté qu'il avait précédemment employée à paraître. Il sut se cacher, malgré son immense fortune, qu'il tenait de son aïeul Paignon- Dijonval. et se consacra tout entier à l'agriculture. Quand le temps se rasséréna, M. de Vindé reparut et reprit rang dans la société polie. Ce sage pratiquait excellemment l'art difficile de vivre. Il reste à savoir si la vie vaut qu'on en fasse un art.

(•) Ch. Gilbert Morel de Vindé, né à Paris le 20 janvier 1750, mort à Paris le 20 décembre 18'i2.

M. et M'"' de Vindé habitaient un beau domaine à la Celle-Saint-Cloud; où ils recevaient leurs amis. M. et M™° Charles étaient souvent priés d\y passer la journée. Mais la santé de Julie ne lui permettait pas toujours de se rendre à ces gracieuses invitations.

Charles écrivait à M""' de Vindé le 2 mars 1806 :

Je n'espère pas, madame, qu'il nous soit pos- .«-ibic de nous rendre demain à votre aimable invitation. Julie est aujourd'hui souffrante et i.e quitte pas le coin du feu. Si demain elle alloit mieux, elle iroit sûrement vous embrasser. Quant à moi, vous pensés bien que je n'oserai pas me présenter seul cliés vous; vous me reproclieriés encore, comme l'autre jour, de délaisser déjà ma femme. Mais au moins je trouverai le moment d'aller vous dire combien nous vous sonimes, l'un et l'autre, sincèrement attachés, ainsi qu'à M. de Vindé.

CHAULES.

Par un billet du 4 du même mois, Charles

ELVIHE, 37

mande à ses amis que sa joauvro Julie est toujours malade. La fièvre qui la dévorait lui donnait une ardeur extraordinaire de dévouement et d'amitié. Les lettres que j'ai sous les yeux la font paraître comme la plus oljligeante et la plus serviable des femmes. Nous allons bientôt en voir un exemple. En attendant, nous lirons les compliments de condoléances qu'elle ajouta à une lettre adressée par son mari, le 2 août 1806, aux Vindé frappés par un malheur domestique.

Voici d'abord la lettre de Charles:

Paris, 2 août 1800.

Nous venons d'apprendre, mon cher ami, le malheur et la peine qui vous accablent. Nous aurions été mêler nos regrets avec les vôtres si nous n'avions su que M'^>« de Vindé, tout entière à sa douleur, ne recevoit personne. Hé! quelle consolation lui porter! Le seul soulagement qui convienne à son désespoir, c'est de s'y livrer sans témoin et sans contrainte. A quoi servent tous

les lieux communs de morale, de résigaatioii à la nécessité, etc., phrases que le cœur ne comprend pas et auxquelles il ne sait répondre que par des larmes. Le tems et l'abandon même à sa douleur la ramèneront lentement à la simple tristesse dans laquelle elle finira par trouver quelque douceur. Je ne vous parle pas de vous, mon pauvre ami, hélas!

Multis illa bonis flebilis occidit, Xulli flebilior quam tibi (*).

Adieu, je vous embrasse et vous plains du fond de mon cœur.

CHARLES

Condoléances sincères, délicates, pleines de philosophie, et ornées d'une citation latine. Charles était lettré. Nous l'avons vu citer Tom Jones. Nous le verrons tout à l'heure citer Candide; cette fois, il cite Horace et détourne pour celle que pleurait M. de Vindé ce que le poète dit à Virgile de Quintilius Yarus, son ami.

(•) HORAT., od. X., X.

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A cette lettre ^1'"' Charles ajouta les lignes que voici. Ce sont les premières en date que j'aie de sa main, et, hàtons-nous de le dire, les moins intéressantes :

Et moi, 'monsieur. Ali! comme je sens votre douleur si juste et comme je la partage!... Je n'ose pas écrire à M^e de Vindé, mais j'ai besoin de vous dire et qu'elle sache un jour combien je plains son malheur. Qu'il est affreux! Comme elle doit souffrir, et vous, monsieur!

Je vous en prie, quand vous pourrez lui parler de nous, dites-lui que je trouverais de la douceur à pleurer avec elle, que je désire lui aller offrir les plus tendres soins, que je ne me lasserais jamais de sa douleur, que je la partagerais. — Je l'aimais déjà de toute mon âme, à présent elle ne quitte plus mon C03ur.

Adieu, monsieur, donnez-nous, je vous en supplie, des nouvelles de M^e de Vindé, des vôtres et dites-moi quand je pourrai porter à tous deux le tribut du plus sincère, du plus tendre attachement.

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