J. DE DES HERETTES-CHARLES
Dimanche soir, 6 juillet.
Au mois d'août de cette même année 1815, quand, en vertu de la Charte, on procéda aux élections législatives, plusieurs membres du collège électoral de Grenoble portèrent comme candidat à la députation le fils du célèbre avocat que le tiers-état dauphinois, vingt-six ans auparavant, avait envoyé à la Constituante. Mais le baron Meunier ne fut pas élu. En apprenant cet échec. M™' Charles lui adressa une lettre où elle annonce la fin de la France, puisque son ami n'entre pas à la Chambre. Elle avait de ces élans de cœur.
Mon Dieu, à quoi servent donc le me'rite et la vertu, si c'est la sottise et les vices des hommes vulgaires qui règlent tout dans le monde ? Quoi ! vous ne seriez pas élu? C'est à vous qu'on préfère des gens sans nom, sans talent, sans énergie ! On trouve que vous n'avez pas fait assez pour le roi en abandonnant pour le suivre votre patrie, votre femme, vos enfants, votre fortune ! Ah ! il faudrait fuir au fond des déserts. On y oublierait cette malheureuse France qui va devenir encore une fois la proie des partis et de toutes les passions viles ou insensées. Il n'y a plus d'espérance à conserver quand l'esprit de vertige tient lieu de tout, et qu'on signale comme un danger la noblesse et la force d'un caractère pur.
Mon ami, permettez-moi ce titre que dans mon cœur je vous donne si souvent, je suis navrée de tristesse. Je ressens ce désappointement d'une manière si pénétrante que je m'en étonnerais si je ne me sentais pas identifiée avec votre existence. Recevez mes larmes, mes regrets, ma vive et sensible affection. C'est surtout dans la douleur que j'en éprouve toute la puissance.
Lundi soir.
Celte affectueuse dame ne semble pas,
dans cette lettre, avoir démêlé le véritable caractère et reconnu les réels mérites du baron Mounier. On avait encore à cette époque le goût romain. Elle met du Plutarque dans ses louanges et fait de Mounier un antique. Ce n'était pas tout à fait cela. Il n'était pas redouté précisément pour la force d'un caractère inflexible, et les royalistes ne pouvaient, quoi qu'en dise cette ardente amie, le tenir pour un exemple de dévouement et de fidélité. Il convenait mieux de le louer de sa modération, de son bon sens et de son aptitude au travail. Mais M"*^ Charles, sans prévoir ni redouter les folies de la Chambre introuvable, annonce, en 1815, que la France va « devenir encore une fois la proie des partis et de toutes les passions viles ou insensées ». Et il faut lui tenir compte de cette sagesse prophétique. Au reste, elle ne semble pas, d'après la correspondance que j'ai sous les
yeux, s'être mêlée de politique ; on l'y voit occupée seulement d'amitié. Elle ne tarda pas à ressentir pour M. Meunier, pour ^|me Pionnier, qui s'appelait Wilhelmine, et pour leurs deux petites filles, Adrienne et Augustine, une sympathie qui, chez cette malade, s'enfiévra quelque peu par la suite. Sa santé déclinait. Au printemps de 1816, soit pour ne négliger aucune chance de salut, soit plutôt par un penchant naturel à la faculté d'éloio^ner les mourants, les médecins lui conseillèrent les bains d'Aix, en Savoie. Elle se rendit à leur avis et se prépara au voyage qui était long en ce temps-là. Son mari, accablé par l'âge et la maladie, ne pouvait songer à l'accompagner. Il fut convenu qu'elle partirait seule pour ces montagnes et ce lac où elle devait trouver, non pas la guérison, mais l'immortalité. Plusieurs fois difî'éré, son départ fut enfin fixé au 30 juin
5b ELVIRE.
1816. Avant de quitter Paris, elle écrivit au baron Meunier :
Je oe pars que jeudi, monsieur, et j'en suis bien soulagée, puisque cela m'assure que je vous verrai avant. Je ne me faisais pas à l'idée de m'en aller sans vous avoir dit adieu autrement qu'à un autre. Quelques heures passées avec vous me sont nécessaires.
Je serai chez moi ce matin et j'espère que je n'y aurai pas ces visites d'indifférens qui empêchent de jouir de celles des amis. Vous me direz quand je pourrai demain me réunir à M°i<' Mounier. Il faut aussi que je la voye pour satisfaire mon cœur attristé et souffrant des séparations qu'il me faut subir.
Ne m'oubliez pas tout à fait, monsieur, dans ce voyage qu'à présent je ne voudrais plus faire. Si je ne retrouvais pas un ami tel que vous, je ne m'en consolerais jamais.
Julie.
Lundi, 24 juin 1816.
Depuis six semaines ou deux mois, elle languissait, seule et souffrante, dans la montagne, quand elle y rencontra un
jeune homme de vingt-six ans, gentilhomme campagnard, ayant déjà pris l'air de Paris, a^-ant chevauché comme garde du corps aux portières de la voiture du Roi, très beau, de grande mine, d'une éloquence magnifique, avec un charme d'abandon et de langueur. C'était Alphonse de Lamartine. Il venait soigner à Aix un engorgement de foie et des palpitations de cœur. La beauté de la jeune femme lui fit une impression subite et profonde. Ce serait le moment de peindre M^^^ Charles.
Mais on n'a, que je sache, aucun portrait d'elle. Et nous sommes forcés de nous faire une idée de ce qu'elle était alors par l'image que Lamartine lui-même en a tracée dans sa manière idéaliste et vague.
On voit, d'après lui, qu'elle était grande, brune, pâle de la pâleur créole, qu'elle avait des yeux couleur de mer claire sous des cils noirs, le front petit et le nez droit
des statues antiques, les lèvres minces, des dents de nacre et l'ovale du visage aminci par la souffrance ( ^ ) . Elle était plus âgée que lui de quelques années, et cette beauté, à son déclin, lui semblait plus touchante. Il était dans cet état que montre admirablement saint Augustin quand il dit :
« J'aimais à aimer. » Comme René, il désirait les orages. Il avait la curiosité des joies et des douleurs. Moins de deux ans auparavant, il avait confié à son ami de Virieu le vague de son âme :
Je sens, lui avait-il dit, mon cœur aussi plein de sentiments délicieux et tristes que dans les premiers accès de fièvre de ma jeunesse. Je ne sais quelles idées vagues et sublimes et infinies me passent au travers de la tête à chaque instant; le soir surtout, quand je suis, comme à présent, enfermé dans ma cellule et que je n'entends d'autres bruits que la pluie et les vents. Oui, je le crois, si, pour mou malheur, je trouvais une
(') Raphaël, p. 22-24
de ces figures de fenime que je rêvais autrefois, je l'aimerais autant que nos cœurs auraient pu aimer, autant que l'homme sur la terre aima jamais. Mon cœur bondit dans ma poitrine, je le sens, je l'entends... (i).
Cette figure de rêve, cette apparition vague, M"^ Charles, avec ses bandeaux noirs et ses beaux yeux battus, la réalisa.
En la voyant pour la première fois, le jeune Lamartine la reconnut et l'aima.
Mais qu'il l'ait aimée « autant que l'homme sur la terre aima jamais », c'est ce dont on peut douter; il était capable, sans doute, d'effusions religieuses, d'emportements lyriques, d'amoureuses ardeurs, si vous voulez ; mais il avait sa part de cet égoïsme qui est une des vertus de l'homme de génie. Ces amants sonores, ces mélancoliques éloquents, ces René et ces Ra-
(») Correspondance de Lamartine, publiée par M"" Valentine de Lamartine. Paris, 1863. In-8°, tome II, p. 58.
phaël se regardaient aimer, s'écoutaient gémir et ne prenaient de trouble et de douleur que ce qu'il en fallait pour agiter mélodieusement leurs phrases. Sans doute, Lamartine aima Julie. Mais elle fut surtout pour lui un motif lyrique dont il tira des effets merveilleux.
Nous n avons pas à chercher ici quels liens les unirent, jusqu'où ils poussèrent l'abandon du cœur et des sens, et s'ils gardèrent jusqu'à la fin, sur le lac du Bourget et sous les arbres de Meudon cette chasteté lascive uniformément répandue dans toutes les scènes de Raphaël. Ce roman, où le poète ne se cache que pour s'admirer plus à l'aise, n'est point un témoignage qui s'impose. On n'y entend guère l'accent de la nature et il serait très hasardeux de tenter d'y démêler le vrai du faux. Lamartine composa cet ouvrage vingt ans après l'année où il avait aimé. Parvenu alors au
midi lumineux de sa vie, il avait contracté des habitudes d'éloquence, et son génie abondant jeta beaucoup d'eau tiède sur des cendres refroidies. La Correspondance qui a été publiée donne au contraire, pour les années 1816 et 1817, des indications sûres, mais trop incomplètes. C'est encore dans les Méditations qu'il faut chercher l'empreinte toute chaude de l'amour. C'est le Lac, V Immortalité, le Temple^ le Crucifix, qui peuvent nous révéler le mieux les joies et les douleurs dont ces poèmes sont le retentissement harmonieux et vague.
Encore ne faudrait-il pas trop épiloguer. Une première version du Lac, retrouvée dans les papiers du poète, et publiée par les soins pieux de sa nièce, M""^ de Cessiat, a paru à quelques-uns très significative. On y lit ces délices sublimes, au lieu de ces extases sublimes. « Extases, nous
dit-on, s'accordait avec une entière pureté de sentiments; mais délices nous prouve que Julie n'avait rien refusé à son compagnon de barque. Délices est une révélation. » C'est peut-être donner trop de précision à la langue poétique de M. de Lamartine. De plus, on ne remarque pas qu'il y avait délices, délices ra'pides une vingtaine de vers plus haut, dans toutes les éditions; cela se chantait durant la jeunesse de nos mères :
O temps, suspend ton vol ! et vous, heures pro-
[pices,
Suspendez votre cours !
Laissez-nous savourer les rapides délices
Des plus beaux de nos jours.
Je ne vois pas bien comment délices sublimes serait plus compromettant pour M""" Charles que délices rapides. Ce devrait être plutôt le contraire, car enfin on peut se figurer des délices rapides et l'on ne sait
pas précisément ce que c'est que des délices sublimes.
Quant au sentiment général du poème, on ne peut s'y tromper; c'est celui d'un amour entier, d'un abandon sans réserves. Le Lac est le plus voluptueux des chants funèbres. Tout y est avoué. Dans Raphaël, l'amant retira expressément les aveux du Lac.
Le mystère subsiste. Peut-être sera-t-il dévoilé un jour. Peut-être les lettres de Julie à M. de Lamartine existent-elles encore. Le poète, parlant sous le nom de Raphaël, dit qu'il les a détruites.
Je les ai retrouvées toutes, ces lettres. Je l'ai feuilletée page à page, cette correspondance, classée et reliée soigneusement, après la mort, par la main d'une pieuse amitié; une lettre répondant à l'autre, depuis le premier billet jusqu'au dernier mot écrit d'une main saisie déjà par la mort, mais que l'amour affermissait encore. Je les ai relues et je les ai brûlées en pleurant, en m'enfermant
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comnie pour un crime, en disputant vingt fois à la flamme la page à demi-consumée pour la relire encore !... — Pourquoi ? me dis-tu. — Je les ai brûlées parce que la cendre même en eût été trop chaude pour la terre, et je Tai jetée aux vents du ciel ! (•).
Ce motif ne satisfait pas une sévère raison; à vrai dire, il est à peu près inintelligible. On ne conçoit pas, si ces lettres étaient innocentes, que Raphaël ait détruit les monuments de la vertu de Julie. Mais il se peut qu'il ait dit là ce qu'il avait dessein de faire et non ce qu'il fit réellement. Il se peut que, chastes ou passionnées, brûlantes d'un feu pur ou profane, les lettres de Julie subsistent encore et que le cahier relié soit gardé quelque part. Très souvent des lettres d'amour se retrouvent, qu'on croj'ait perdues. Il en coûte d'anéantir ces restes fragiles et durables, ces témoins des
(♦) Raphaël, p. 137.
ELYIRE.
heures envolées, cet entretien des chères douleurs. Nous sommes tous ainsi : les reliques nous sont sacrées. Quelle est donc cette belle pénitente du dix-septième siècle qui, pour sauver son àme, quitta son amant et le monde, et puis se révolta contre son directeur spirituel, qui exigeait d'elle encore le sacrifice d'un portrait? Le souvenir du bonheur nous est plus précieux que le bonheur même, sans doute parce que le présent nous échappe et que nous ne vivons vraiment que dans le passé. Si l'on en croit M. Alexandre, le plus sincère et le plus vrai des hommes, les lettres de Julie ont été trouvées cà Saint-Point, dans le cabinet du poète, au fond d'un tiroir secret où il les avait cachées avec le manuscrit de sa mère. A ce sujet, nous ne pouvons que dire avec M. Félix Reyssié : « Ce n'est pas à nous de soulever le voile qu'a voulu étendre Lamartine sur cette correspondance. C'est à
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jyjme Yalentine de Lamartine seule de le faire ('). » Si le cahier relié des lettres sur fin papier de Hollande existe, il sera publié un jour.
(') La Jeunesse de Lamartine. In-18, p. 198. Paris,
M"® Charles parla à Lamartine de M. de Bonald, dont elle était l'amie et qui venait aux thés de l'Institut. Le jeune poète fit une ode au grand écrivain catholique.
Comme les comparaisons sont essentielles à la poésie lyrique, il compara M. de Bonald au chêne contre lequel écume le torrent et à Moïse gravant sur le Sinaï les Tables de la Loi. Il a pris soin, plus tard, de nous avertir que son inspiration « n'était pas la politique, mais l'amour ». « Peu importait, dit-il, que M. de Bonald connût ou non ces vers : ma récompense était dans le sourire que j'obtiendrais le lendemain de
mon idole (*). » Il lui lut son ode. Il crut voir qu elle était étonnée et pleine d'admiration, bien qu'elle n'aimât pas beaucoup les vers, et encore moins la philosophie théologique. Nourrie dans la science du xviii^ siècle, elle n'avait aucun sentiment romantique et religieux, et le spiritualisme de son nouvel ami lui semblait une grande rêverie. Mais elle s'empressad'envoyerFode à M. de Bonald, désireuse sans doute de ménager à un jeune inconnu, sans fortune et sans état, la protection d un homme illustre. Je ne rappellerai ici aucune autre circonstance du mémorable séjour d'Aix. Nous n'avons sur cette époque d'autre source que Raphaël y où la vérité et la fiction coulent trop mêlées. Au mois de septembre 1816, Julie, de retour à Paris, écrivait au baron Meunier la lettre que voici :
(') Méditations. — Commentaires du Génie.
Ne vous lassez pas, monsieur, de voir de mon écriture. Ma pauvre tête est si faible que les idées dans lesquelles mon cœur n'est pour rien sont fugitives comme l'ombre et ne laissent pas plus de traces qu'elle. Je ne me rappelle pas ce que vous avez bien voulu me dire relativement au général Dijesa. Faut-il encore une fois copier la demande de mon neveu, y joindre la lettre de M. de Vaudreuil {}) et la lui renvoyer directement? Ou bien auriez-vous un moyen pour qu'elle lui fût remise de manière à ce qu'il la remarquât et qu'on pût avoir une réponse? Ce serait un vrai service. Je n'espère aucun succès de nos tentatives; mais rien ne m'étant plus insupportable que l'incertitude, je serais bien aise d'en sortir. Si l'influence des Princes est telle qu'on la dit, ne ferais-je pas bien de tâcher de faire apostiller le mémoire de Loménie par Monsieur? Je crois que M. de Vaudreuil ne se refuserait pas à le lui demander et vous savez peut-être qu'il est très aimé de ce bon Prince. Ce qui décourage, c'est la prestesse qu'il faut mettre à toutes ces démarches avec la presque certitude d'arriver tou-
(•) J.-H. François de Paule de Rigaud, comte de Vaudreuil, né à Saint-Domingue, le 2 mars 1741; pair de France, le 4 juin 1814, et lieutenant-général en septembre suivant. — Il avait été, sous l'ancien régime, gouverneur des îles françaises Sous-le-Vent.
jours trop tard. Veuillez une dernière fois me donner votre avis.
Puisque je vous écris, laissez-moi, monsieur, vous parler de votre charmante femme. Oh! non, ce n'est pas le de'sir de dire une chose agréable qui me fait parler de l'impression qu'elle a faite sur moi. Comment n'être pas touchée de ses grâces, émue par le son de sa voix et pénétrée de son doux accueil? Quand elle m'a dit, avec ce sourire d'une mère adorable, qu'elle avait eu l'envie de m'envoj^er son enfant le matin, je ne puis vous dire ce qui s'est passé en moi. Mon cœur s'est gonflé et j'aurais eu le besoin de lui dire avec des larmes que j'étais indigne de tant de bontés, mais que, si elle me permettait de continuer avec elle des rapports auxquels je tiens à présent comme à ceux que j'ai avec vous, je les mériterais un jour. La crainte de paraître exagérée ou sensible hors de propos fait retenir comme cela beaucoup de mouvements qu'au fond je crois bons, mais auxquels on ne peut se laisser aller qu'avec d'anciens amis. Comprenez celui-là, monsieur, et qu'il vous fasse perdre le souvenir de tous les autres.
Cette lettre est écrite à une date décisive de la vie de Julie, qui vient de laisser à Aix M. de Lamartine. Sa santé n'est pas
meilleure; elle est toujours occupée à solliciter pour des proches, pour les gens qui l'entourent ; elle met toujours dans l'amitié une exaltationétrange. Elle n'a pas changé. La lettre suivante nous intéressera davantage. M""' Charles l'écrivit à une date que Tonne saurait fixer précisément, mais qu'il faut renfermer entre les mois de janvier et d'avril 1817. Alphonse de Lamartine était alors à Paris depuis la fin de décembre 1816, et elle le voyait tous les jours.
C'est à grand' peine que le jeune poète avait pu faire ce voyage. Ses parents étaient alors dans une gêne étroite. Pour obtenir le peu d'argent qui lui était nécessaire, il lui avait fallu recourir à la ruse. Il avait prié son ami de Virieu de l'appeler à Paris.
Ecris-moi, hii avait-il dit, dans ta première
ELYUIE.
lettre, que tu m'engages à venir à Paris, que tu pourras peut-être m'étre utile, m aider à me caser dans quelque bonne sous-pre'fecture, cela engera beaucoup mon père à me donner les moyens d'y aller en effet (i).
M. de Virieu fit ce qu'on lui demandait, et rartifîce réussit. La bonne mère s'imposa tous les sacrifices pour que son fils ne manquât pas cette occasion d'entrer dans la diplomatie. Elle vendit une charmille, et l'amoureux partit à la fin de décembre. M. de Virieu lui donna Tune des deux chambres qu'il habitait dans l'ancien hôtel de Richelieu, rue Neuve -Saint -Augustin.
M"^ Charles présenta à son mari le jeune ami d'x\ix. Lamartine vit le vieux physicien. Il le vit avec ces yeux qui adoucissaient et vaporisaient tout, et il en fit plus tard, dans Rscphaël, un portrait qui pèche par un excès d'abondance et de
(') Correspondance, t. II, p. 'J7.
suavité. Je le réduis ici aux traits essentiels.
Les traits de cet homme illustre, dit le pseudo- Raphaël, étaient réguliers comme ces lignes pures des profils antiques que le temps décharné un peu sans les altérer. Ses yeux bleus avaient le regard adouci mais pénétrant d'une vue usée qui regarde à travers une brume légère. Sa bouche était fine... enjouée... Ses cheveux, éméchés par l'étude et par l'âge, avaient la souplesse et les inflexions d'un duvet de cygne. Ses mains étaient effilées et blanches... (V).
Au risque d'interrompre la suite d une correspondance qui maintenant touche à sa fin, nous rechercherons si l'on peut saisir plus exactement que n'a fait Lamartine l'aspect de cet aimable homme que quelques lettres retrouvées nous ont fait connaître et aimer.
La ville de Cluny garde dans son musée un portrait au pastel du physicien Charles;
(') Raphaël, p. 164, 1G5.
c est un ouvrage de Pasquier, membre de l'Académie royale de peinture. Ce portrait vient du frère de Charles qui était, en son vivant, curé de Saint-Paterne, à Orléans. Je ne l'ai pas vu. Mais M. Félix Reyssié nous apprend, dans son livre sur la jeunesse de Lamartine, que le vieux savant y ressemble assez à l'image que M. de Lamartine a vaguement tracée dans Raphaël : « La physionomie, dit M. Reyssié, est fine, intelligente : les yeux sont bleus, riants, expressifs; le front est haut; les cheveux blancs, rares sur le sommet de la tête, s'envolent en ailes de pigeon sur les tempes. Les lèvres sont minces, bien découpées, spirituelles, prêtes à décocher le trait. Vêtu d'un habit de soie de couleur grisâtre, il tient à la main droite unjonc à boule d'ivoire (').)> Cela donne une idée très agréable de
C) La Jeunesse de Lamartine, p. 190 et 191.
M. Charles. Il faut croire que c'était un vieillard d'une physionomie avenante et belle. Son buste, mis après sa mort dans la mairie de Beaugency, sa ville natale, « est, m'écrit M. Jules Lemaître, le buste d'un très joli homme, cheveux bouclés, front noble, nez droit un peu long, visage aminci par le bas, une expression de finesse et de douceur ». Le buste qu'on voit à la bibliothèque de l'Institut et quelques bons portraits de peu de temps postérieurs à l'ascension qui le rendit célèbre, donnent plutôt l'idée d'une belle figure et d'un esprit satisfait, assuré, content de soi et des autres.
Une lithographie de J. Boilly, datée de 18'20, nous donne à souhait le bonhomme Charles, tel qu'on se le figure écrivant à M. Morel Vindé ce que disait la vieille à Candide et à mademoiselle Cunégonde. On conçoit que chacun répétait en
le voyant : « Vous avez bon visage. » La face s'est épaissie, lesjoues sont tombées, le menton est lourd. Le nez, très large à la racine, est gros et busqué. La bouche reste fine et le regard beau. C'était un aimable vieillard. Il ne porte plus la catogan. Les cheveux abondants et sombres, taillés à la Titus, retombent sur le front dans un si beau désordre qu'on craint que ce ne soit le chef-d'œuvre d'un artiste en perruques. Rien dans ce visage très plaisant qui rappelle le fantôme pensant qu'a vu, ou cru voir, l'amant d' El vire ; rien qui fasse songer, comme l'octogénaire de Raphaël, aux vieillards troyens, n'ayant ni chair ni sano- et semblables aux cig-ales (* \
{') Voici la description des portraits de Charles que j'ai eus sous les yeux :
1. — Profil tourné à droite. Médaillon élevé dans les airs par des cordes. Au fond, un ballon entrevu à travers les nuées. Au-dessus, un aigle tenant
M. Jules Lemaitre possède à Tas'ers, entre ses serres un fanion portant cette légende: