‹ L'Elvire de Lamartine;Chapitre 3 sur 15 · JULIE CHARLES · texte numérisé non relu

JULIE CHARLES

M. de Yindé, qui n'était pas sans ambi-

lion, désirait entrer â l'Institut, tout au moins à titre d'associé, et précisément une place d'associé vint à vaquer, en 1808, dans la section d'agriculture. Charles en avertit son ami par une lettre datée du 13 juin; j'en tire quelques lignes qui peuvent nous intéresser.

... Je présume bien que vous allez venir faire quelques visites avant lundi; face d'homme porte vertu...

Ma pauvre Julie, qui vous aime de tout son cœur, veut à toute force que vous soyés de l'Institut et elle me gourmande comme si j'étois à moi seul le corps tout entier. Elle me charge de vous exprimer tous les vœux qu'elle fait pour vous. Sa santé est un peu meilleure depuis qu'elle prend les bains de barèges, et dès qu'elle sera en état nous irons sûrement vous embrasser, vous et M-i'c de Vindé.

L'élection fut retardée d'une semaine, et cet ajournement dut causer beaucoup d'inquiétude à M"' Charles, Son mari fit

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part à M. de Vindé, le '20 juin, des mécomptes qu'il redoutait :

La nomination est remise à lundi prochain. Et, par malheur, Texier ( i ) part demain pour une longue tournée, et moi je suis ce jour-là juri de jugement au palais. Je verrai cependant à m'arranger pour que vous ne perdiés pas mon suffrage, dans le cas où je ne serois pas de retour à tems.

Voici, mon très cher, Tordre de nomination :

Yvart, Wolstein, Morel de Vindé. Pictet, Brugnoni.

Quatre membres viennent de me promettre leurs voix, j'espère vous en faire avoir quelques autres ; peut-être ne ferés-vous pas mal de venir encore attiser le feu. Enfin, à la garde de Dieu, s'il s'en mêle.

Adi<-'U, je vous embrasse ainsi que M™"^ de Vindé. Autant en fait notre pauvre soufifreteuse, qui fait force vœux pour son cher M. de Vindé, qu'elle aime de tout son cœur.

CHARLES

Quel contretemps ! Tessier en voyage !

Et Charles juré, ou, comme il dit, juri.

(*) 11 veut dire Tessier, membre de la 9* section : Économie rurale et art vétérinaire.

Je ne sais où il a pris cette façon de parler. En 1792, on ne disait pas un jurl; on disait un juré, et l'on disait de même le juré pour désigner le corps des jurés. Charles avait brouillé tout cela dans sa tète. Mais il n'importe : M. de Vindé fut nommé membre associé de l'Institut pour la section d'agriculture. Charles eut le plaisir d'annoncer par le billet que voici une nomination à laquelle il avait contribué :

Mon très cher et respectable confrère, J'ai riionneur de vous présenter mon très humble respect.

CHARLES

Vous avez eu 32 voix sur 48. Allons, un superbe remerciement en prose et en vers à l'Institut.

M. de Vindé eut été fort capable de suivre ce conseil et de faire un remercie-

ment en vers. Il était poète, comme tout le monde alors, et travaillait dans le genre moral. On vantait un petit ouvrage de sa façon intitulé : Étrennes cVun père à ses enfants ou Collection de quatrains moraux, que, dans sa jeunesse, M. Leclerc, le bon doyen, mit en vers latins.

A cette époque, Charles, qui se faisait vieux, sentit les premières atteintes de la maladie dont il devait mourir. Il souffrait de la pierre et l'incommodité de ce mal devint telle qu'en 1811 il pouvait à peine sortir de chez lui. S'excusant de ne pouvoir aller chez ses amis les Yindé, il écrivait le 27 juin à son vieil ami et nouveau confrère :

J'aurois été vous voir si, dans ce moment-cy, je pou vois me hasarder à rester deux heures en voiture. « Mais couime vous vous portez, w me disent ceux qui me regardent à la figure. Je serois tenté de leur répondre, comme la vieille de Candide : « Vous ne diriez pas cela si... »

Je ne puis transcrire le reste. Le vieux Charles parlait de ses infirmités avec une gaieté courageuse.. Il lui échappe ici une saillie dont la liberté, relevée de littérature, est très conoTue dans une lettre intime, mais qui semblerait un peu cynique dans un livre. Au reste, on sait ce que répondit la vieille à Cunégonde, qui la trouvait plaisante de prétendre être plus malheureuse qu'elle ( ' ). Après avoir pris à son compte la réplique de la vieille, Charles poursuivit de la sorte avec une bonhomie souriante qui plaît chez un vieillard accablé d'infirmités :

.Jai grand regret qu'il iiy ait pas seulement un pauvre petit ruisseau qui mène de Paris à la Celle; je me laisserois aller à vau-l'eau comme une grenouille. Que diroit M"i<= de Vindé si j'ailois lui re'péter l'apparition d'Ulisse à la princesse Nausica, tout au beau milieu de sa prairie?

(') Candide, ou l'Optimisme. Chapitre X, vers la fin.

Au commencement de la Restauration, M. et M™*" Charles recevaient dans leur appartement de l'Institut une petite société choisie où se rencontraient surtout des hommes politiques, des parlementaires. Quand on publie des lettres, ainsi que je fais ici, on a toutes sortes de petites curiosités. C'est une des plus futiles, peut-être, que de savoir en quelle partie du palais Mazarin logeait le ménage Charles. On souffrira pourtant que je cherche à la satisfaire et l'on excusera cette extrême minutie comme un des défauts du genre. Les documents que j'ai sous les yeux nous apprennent que le logement de Charles,

assez petit, était « adjacent à la coupole )>. Lorsque mourut, en 1816, le peintre Ménageot ( ' ), le physicien fit des démarches pour ohtenir l'appartement du confrère défunt. Il écrivait le 5 octobre à M. de Vindé : cf Ce logement du pauvre Ménageot, est encore plus petit que le mien, mais qu'importe, c'est toujours assez grand pour y finir sa vie. » Charles était voltairien. Ce n'est pas à dire pour cela qu'il eut beaucoup goûté la révolution. Il avait été bien traité par Louis XVI. Il ne bouda pas Louis XVIII. M™' Charles recevait volontiers dans son salon les royalistes modérés. Elle était bienveillante et tolérante; son amitié ne regardait point aux opinions et, ne croyant pas en Dieu, elle était fort attachée à M. de Donald, qui faisait les aftaires de Dieu en ce monde. Il semble que le

(') François-Guillaume Ménageot, 17i4-18IG.

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désir de rendre service à ses amis ait beaucoup contribué au zèle qui la portait vers les gens influents. C'était une obstinée solliciteuse, qui ne demandait rien pour elle-même. Ses lettres, qu'il m'était réservé de publier, sont adressées au baron Meunier. Elle l'accable de demandes aussi pressantes que désintéressées, et l'on admire qu'une femme si malade se donne tant de soins.

Il y en a quatorze. La première est du G août 1815 et la dernière du 15 septembre 1817, moins de six semaines avant la mort de celle qui l'écrivit. On y retrouve cette main dont Lamartine, qui la connaissait, dit qu'elle était à la fois légère et ferme; maisnonpascefînpapierde Hollande dont la seule vue troublait le cœur de Raphaël (*). Les lettres au baron Meunier sont

(') RaphcvL p. 93 eL 131.

sur papier à la mécanique, que le temps a jauni. La tranche est dorée. Quelques-unes de ces lettres sont scellées d\m cachet de cire aux initiales J. C. Avant de donner celles qui sont de nature à intéresser les curieux, il faut dire en quelques mots ce qu'était le correspondant de Julie.

Petit-fils de François Meunier, marchand drapier à Grenoble, et fils de Tillustre Joseph Meunier, avocat au Parlement, député àlaConstituante,ÉdouardMounier,enl815, à l'âge de trente et un ans, faisait figure d'un personnage très considéré dans les bureaux ; on le savait intelligent, laborieux et modéré. C'était un excellent serviteur de l'État, auquel il consacrait les forces d'un esprit moins brillant que solide. Tout jeune, en 1806; il avait été nommé auditeur au Conseil d'Etat. L'empereur faisait alors de Fauditoriat une sorte d'école où se formaient les jeunes gens appelés, par

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leur nom ou leur fortune, à occuper plus tard de hautes fonctions publiques. Pendant la campagne de Prusse, Meunier fut nommé intendant du duché de Weimar, puis administrateur adjoint de la Silésie et, enfin, intendant de Glogau. En 1808, Napoléon l'attacha à son cabinet en qualité de traducteur des gazettes étrangères, aux appointements de 50,000 francs par an. Ces fonctions le rapprochaient quotidiennement de l'empereur, qu'il suivit dans les campagnes de 1809, de 1812 et de 1813. Il fut six ans sous une pluie de faveurs^ devint maître des requêtes, baron de l'empire, officier de la Légion d'honneur, fut doté d'un domaine en Poméranie, obtint une des plus grosses places de la hste civile, celle d'intendant des bâtiments de la couronne, reçut en don gracieux une action de 15,000 francs du Journal de V Empire, alors propriété de l'État, que sais-je en-

core? Néanmoins, M. de Barante nous assure qu'en J814 le baron Meunier « accueillit avec une profonde satisfaction » le gouvernement des Bourbons ('). Et il faut l'en croire, car il était l'ami du baron Meunier, qui consentit en effet à garder, sur l'invitation de Louis XVIII, tout ce qu'il tenait de Napoléon.

« Lorsque, lanuée suivante, dit M. de Barante, Napole'on revint de l'île d'Elbe, Meunier n'avait pas à craindre une persécution dont il ne pouvait être particulièrement menacé; il se décida toutefois à quitter la France ; il pensait que Tempereur voudrait le rattacher à son service et qu'il valait mieux témoigner, en s'éloignant, sa résolution de ne point se replacer sous un maitre dont le retour lui semblait funeste à la France. Il se retira à Weimar, certain d'y trouver d'honorables souvenirs (son père y avait vécu) et une bienveillante hospitalité. Mais bientôt il fut appelé à Gand auprès du roi {-). »

(•) Études historiques et biographiques, par le baron de Barante, 1858. 2 vol. in-18, p. 410. (*) Baeame. loc. cit., p. 411.

A la seconde Restauration, il reprit l'intendance des bâtiments et fut conseiller d'État ('). C'est à l'Intendance générale des bâtiments du Roi, place Vendôme, que M"' Charles lui adressa, le 6 août 1815, le billet suivant.

J'aurais besoia, monsieur, d'un renseignement que je voudrais tenir de votre aimable obligeance.

(') Conseiller d'État en 1816, président de la Commission mixte de liquidation en 1817, directeur général de l'administration départementale et de la police en 1818, Ed. Mounier perdit ces fonctions à la chute du ministère Richelieu.

Il fut nommé pair de France le 5 mars 1819, reprit ses fonctions d'intendant des bâtiments de la Couronne et rentra au Conseil dÉtat sous le ministère Martignac.

Il abandonna ses fonctions salariées à la révolution de Juillet, prêta serment au gouvernement de Louis-Philippe et continua de siéger à la Chambre des pairs. Il remplit à Londres une courte mission en 1840. 11 mourut à Passy le 11 mai 1843. A la nouvelle de sa mort, la Chambre des pairs ordonna à l'unanimité que son buste serait placé dans la salle de ses séances. (PtOCHAS, Biographie du Dauphiné. — BouRLOTn^\ Diclionnai^^e des Parlementaires).

Si VOUS étiez libre demain, à onze heures, j'aurais un grand plaisir à vous offrir une tasse de thé. J'ai l'honneur de vous prier d'agréer les sentiments distingués que vous inspirez à tous les titres et la reconnaissance que j'aimerai à vous devoir.

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