CHAPITRE X
Les portraits en émail au XVIIe siècle. — Les émailleurs genevois du XVIIIe siècle. — Les émailleurs de Saxe.
Des mains des peintres, la peinture en émail, au xvne siècle, passa entre les mains des orfèvres, qui devinrent peintres à leur tour, mais modifièrent tout à fait les procédés. Au lieu de peindre à la manière des émailleurs du xvie siècle, ils imaginèrent de peindre en miniature sur un fond d'émail préalablement cuit. De la sorte, l'émaillerie pouvait être pratiquée par le premier peintre venu auquel il fallait très peu de temps pour apprendre le maniement des couleurs vitrifiables.
Le procédé n'était pas nouveau; nous l'avons déjà vu pratiqué au xvie siècle; mais il s'agissait de le faire revivre précisément à un moment où l'émaillerie était tombée en défaveur. On a prétendu que cette méthode fut remise en honneur sous Louis XIII par un orfèvre de Blois, Jean Toutin; rien ne nous prouve que Toutin en ait été l'inventeur, mais ce qui est certain, c'est que lui et son fds ont fait des émaux de ce genre, d'abord pour décorer des boîtiers de montres et des bijoux, comme en a pein
LES PORTRAITS EN EMAIL AU XVIIe SIÈCLE.
plus tard Peine; puis ils ont fait des portraits, et Henri Toutin a mis sa signature sur un médaillon en émail représentant Louis XIV et Anne d'Autriche, qui se trouve dans le trésor impérial de Vienne. Un pastelliste, Isaac (iribelin, les aurait aidés dans la peinture de ces émaux, dont le secret, s'il y en eut jamais un, fut bientôt connu, puisque àBlois et à Paris, au xviie siècle, de nombreux artistes en faisaient couramment de plus ou moins bien réussis.
Au milieu de ces noms de peintres, dont la plupart sont oubliés aujourd'hui, un seul a survécu, parce qu'il a poussé l'art du portrait en émail jusqu'à ses dernières limites.
Jean Petitot (né à Genève le 12 juillet 1650 peut à peine compter parmi les émailleurs ; c'est en réalité un miniaturiste de premier ordre, un portraitiste de très grand talent, qui eût certainement réussi aussi bien en employant une autre matière. Mais il n'y a pas lieu de se plaindre qu'il ait préféré l'émail qui a préservé ses œuvres et a conservé toute sa fraîcheur à son coloris. Son père, d'origine française, sculpteur et architecte, le mit en apprentissage chez un orfèvre, Pierre Bordier, dont il devait bientôt
Portrait de l'émailleur Jean
Petitot (1607-1691), peint sur émail par son fils.
devenir l'associé. Après être demeuré quelque temps ensemble, ils parcoururent tous' deux l'Italie et passèrent en France. On a prétendu qu'ils auraient travaillé chez les Toutin, à Blois et à Châteaudun. Si ce fait n'est pas prouvé, il n'en est pas moins vrai que c'est à la suite de ce voyage, à leur arrivée en Angleterre, que Petitot commença à être connu. A Londres, Petitot travailla d'abord chez un orfèvre; un portrait de Charles Ier qu'il peignit en émail, bientôt suivi de plusieurs autres pour lesquels il aurait reçu des conseils de Van Dyck, le crédit du médecin du roi, Turquet de Mayerne, un Genevois, lui valurent bientôt une renommée universelle. Tous les grands seigneurs voulurent se faire peindre par lui et, très attaché à Charles Ie r, Petitot ne se décida à quitter l'Angleterre qu'après la mort du roi. Il vint en France où Louis XIV lui donna un logement au Louvre.
L'association de Petitot et de Bordier n'était pas purement commerciale ; elle était aussi artistique. Petitot peignait les figures et Bordier, moins habile sans doute, donnait ses soins aux fonds et aux accessoires. Cette association fut rompue pour un moment, d'un consentement mutuel, quand, en 1651 , ils épousèrent les deux filles d'un orfèvre de Blois, Marguerite et Madeleine Cuper. A cette occasion les deux beaux-frères partagèrent leur fortune qui s'élevait à plus d'un million. Mais, par le fait, Bordier et Petitot continuèrent à travailler de compagnie.
Marié en secondes noces, après la mort de la fille de Cuper, avec Madeleine Bordier, nièce de son beau-frère, et fille de Jacques Bordier, agent de la République de Genève
LES PORTRAITS EN ÉMAIL AU XVIIe SIÈCLE.
à Paris, il occupa lui-même ce poste en 1684, sans cesser d'être peintre du roi. En 1685, lors de la révocation de l'Édit de Nantes, il sollicita la permission de se retirer à Genève, mais elle lui fut refusée; on l'arrêta et on l'enferma au For-l'Evêque. Forcé d'abjurer, Petitot parvint à gagner Genève en 1687; malgré son grand âge, il y reprit ses travaux. Il mourut à Vevey en 1691.
Les portraits de Petitot ont été considérés de son temps comme des merveilles et la postérité n'a pas démenti ce jugement; il s'y est montré aussi habile que les plus célèbres miniaturistes. Mais peut-on faire le même éloge des compositions qu'il a copiées d'après Lebrun? C'était assurément détourner son art de sa véritable destination que de faire de telles œuvres, d'autant plus regrettables qu'elles ont dû lui prendre un temps précieux qu'il eût pu mieux employer. En face de ces copies, on songe involontairement à cette erreur des peintres sur porcelaine de notre siècle qui ont usé un réel talent à traduire les chefs-d'œuvre du Louvre : travaux de patience absolument stériles et indignes d'encouragement.
C'est en Angleterre surtout qu'on conserve les émaux de Petitot, et les collections du château de Windsor ne renferment pas moins de deux cent cinquante portraits exécutés par lui; on peut en voir également une belle série au Musée du Louvre; elle n'est pas cependant comparable, comme nombre, à la collection anglaise. Cette abondance indique une production très considérable, et encore faut-il admettre que beaucoup de portraits ont dû être brisés ; la mince feuille d'or sur laquelle ils sont exécutés n'offre qu'une bien faible résistance aux chocs
I/ÈHAILLERIE.
auxquels étaient exposés les bijoux, les boîtes, les bracelets dont ils faisaient l'ornement.
Des dix-sept enfants de Petitot, un seul, Jean, né en 1653, continua les traditions paternelles. 11 alla d'abord en Angleterre, revint en France en 1683 et se maria avec Madeleine Bordier. On possède en Angleterre, dans la collection de Lord Cremorne, le portrait de Petitot le père exécuté par son fils, son propre portrait daté de 1685 et le portrait de sa femme daté de 1690. Ces émaux de Petitot le fils peuvent souvent être confondus avec ceux du père, et bien souvent l'âge des personnages représentés peut seul guider une attribution .
Les Petitot ont eu de nombreux imitateurs; sans parler des faussaires qui ont peint et peindront toujours des émaux de Petitot, parce que c'est une marchandise facile à écouler, dès le xvne siècle, beaucoup de peintres ont fait des portraits dans son genre et, en l'absence de signature, il peut n'être pas toujours très aisé de les distinguer. M. Edouard Garnier a dressé une liste de ces imitateurs, qui, encore incomplète, est déjà fort respectable : Perrault, Louis de Châtillon, qui eut un logement au Louvre à partir de 1689 et fit des portraits de Louis XIV, Jean- Baptiste Macé, élève de Jouvenet, Jacques-Philippe Ferrand, Henri Chéron et Elisabeth-Sophie Chéron, membre de l'Académie de peinture, Charles Boit, sont, pour le xvir3 et le commencement du xvme siècle, les plus connus de ces artistes qui firent de l'émaillerie soit d'une façon, continue soit pour se reposer de la peinture à l'huile, ou essayer d'un nouveau procédé dont certains côtés sont bien séduisants.
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Le retour des Petitot à Genève ne fut probablement pas sans influence non plus sur le développement que l'émail- \erie appliquée à la décoration de la bijouterie prit dans cette ville au xvme siècle. Toutes les collections de boîtes ou de tabatières comptent de nombreux échantillons du savoir faire des artistes génevois de cette époque. Quelques-uns, il est vrai, vinrent, quoique protestants, peindre en France, témoins Liotard, André Rouquet, qui fut reçu membre de l'Académie de peinture en 1754, ou Thouret, qui travailla, sous Louis XVI, à Paris. Mais ce furent des exceptions; et le gros des émailleurs resta à Genève, où l'on continua à décorer de portraits ou de scènes peintes en émail, une foule de menus objets charmants qu'on se dispute aujourd'hui grand prix.
Quelques noms pour terminer ce que nous avons à dire de ces peintres de portraits : citons d'abord le célèbre miniaturiste suédois Hall (1739-1793), qui, lui aussi, a peint en émail.; Weyler (1745-1761), dont le Louvre possède un portrait du comte d'Angivillier et enfin Zincke, de Dresde, qui passa presque toute sa vie en Angleterre.
A côté de Genève, Dresde fut du reste, au xvme siècle, un centre actif pour l'émaillerie. Les émaux qu'on y faisait en grand nombre, imités des émaux français ou des émaux génevois, ou bien véritables copies des peintures sur porcelaine, servaient aussi à décorer ces mille petits riens en orfèvrerie qui étaient tant à la mode au xvnie siècle. D'ailleurs 1 emaillcrie avait été pratiquée en Saxe dès le siècle précédent, avec des succès divers du reste. Et alors que cet art agonisait à Limoges, un orfèvre Georges Frédéric Dinglinger, essayait de le relever à
Dresde. À la Grime Gewôlbe, on peut voir un très grand émail peint par lui d'après un tableau d'un artiste hongrois : une sainte Madeleine d'Adam Maniocky. Ces tentatives ne furent pas couronnées de succès. L'œuvre de Dinglinger est très médiocre, et il semble qu'après sa mort, arrivée en 1720, aucun de ses compatriotes n'ait tenté de renouveler l'art des Pénicaud et des Limosin.
De quelques émaux européens particuliers : Hongrie. — Russie. — Espagne. — Les émaux de l'Extrême Orient. Conclusion.
Du milieu du xvc siècle environ jusqu'au milieu du siècle suivant, les Hongrois ont connu une technique particulière de l'émaillerie qui ne parait avoir été employée dans aucun autre pays de l'Europe. Ce genre d'émaillerie d'un caractère très particulier, nous l'appellerons, faute de mieux, « émaillerie sur filigrane », bien que l'expression puisse paraître impropre et puisse même en donner, au premier abord, une idée fausse. Mais nous n'avons pas d'autre mot pour désigner ce genre de travail, dont l'origine pourrait remonter jusqu'à Byzance. Dans un intéressant mémoire, un savant hongrois, M. Hampel, a réuni et étudié un très grand mombre de pièces ainsi décorées qui, si elles ne décident pas complètement la question d'origine, laquelle reste encore incertaine, fournissent néanmoins une utile contribution à l'histoire de l'émaillerie.
Ces émaux consistent généralement en médaillons de différentes formes et de différentes dimensions rappelant par leur technique. les émaux cloisonnés; mais, au lieu de
L'ÉMAILLERJE.
composer les cloisons au moyen de minces lamelles de métal, l'orfèvre s'est servi de filigranes pour délimiter ses tons d'émaux. Le premier résultat de ce procédé est de ne pas permettre de polir les émaux après la cuisson, de telle sorte que la cloison ou plutôt le filigrane fait, dans ces pièces, toujours saillie sur l'émail. C'est surtout à la décoration des calices que ces émaux ont élé employés, et M. Hampel a décrit une cinquantaine de vases de ce genre conservés en Hongrie, sans préjudice •de ceux que le commerce a pu porter assez loin de leur pays d'origine. Il a même essayé de les classer d'après la forme des motifs d'ornements employés, les tons des émaux, le style en un mot, assez différent dans beaucoup de ces monuments. Comme on peut s'y attendre, dans des émaux de ce genre on a fait usage de tons très violents : le vert, le blanc, le rouge opaque, le brun ou le bleu foncé. Les motifs d'ornements sont tous empruntés au règne végétal et plus ou moins fidèlement copiés, soit que l'artiste se soit montré tout à fait naturaliste, soit qu'il ait préféré ne retenir de la fleur ou de la feuille que ce qui lui semblait former un motif pittoresque.
Quelle que soit l'origine de ce procédé, qui appliqué à l'orfèvrerie produit un effet un peu voyant, mais original, il convenait de le signaler; il n'est pas, au point de vue technique, sans présenter quelque ressemblance avec l'émaillerie telle qu'on la rencontre sur certains monuments arabes ou plutôt moresques, par exemple l'épée conservée au Cabinet des médailles, à la Bibliothèque Nationale, ou bien des fragments de bijoux émaillés provenant de la collection Davillier, au Musée du Louvre.
Mentionnons enfin, mais pour une époque un peu postérieure, le xvne siècle, les émaux russes tantôt entourés de filigranes, tantôt champlevés. Ces émaux, de coloration un peu triste, bleu, blanc, noir ou vert, décorent de nombreux objets, coupes, boites, manches de couteaux, ou menus ustensiles que l'on trouve fréquemment dans le commerce.
Les Espagnols ont pendant longtemps exécuté des émaux.
Sans parler de ceux
qui sont dus à des
ouvriers moresques
et qui conservent
encore les traditions
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orientale, il est très
certain qu'au xive et
au xve siècle il y a
eu de nombreux
orfèvres en Espagne
, i • . < Fragment de la décoration émaillée d'un qui se sont livres a calice hongrois.
la fabrication des (xvr siècle.)
émaux champlevés
ou translucides. Il n'est pas fort rare de rencontrer des médaillons quadrilobés provenant de la décoration de croix; ou d'autres pièces d'orfèvrerie, en émail champlevé sur cuivre, et que l'on peut faire remonter au xve siècle et attribuer à des émailleurs espagnols. Les fonds sont seuls émaillés de bleu ou de rouge, aux tons très vifs; les personnages sont gravés, réservés et niellés d'émail. Les recherches du baron Charles -Davillier sur l'orfèvrerie en '
L'ÉMAÏLLEUIE.
Espagne ont suffisamment établi ces faits que de nombreuses mentions à' émaux <ï Aragon , rencontrées çà et là dans des inventaires, permettaient de soupçonner. Nous n'avons rien à dire des émaux que les orfèvres du xvie siècle ont exécutés en grand nombre; h cette époque les procédés de ce genre de décoration étaient connus dans toute l'Europe et nous n'aurions rien de nouveau à ajouter sur ce sujet, sinon que les bijoux espagnols en or émaillé sont relativement communs. Il faut signaler cependant l'emploi fait très judicieusement par ces artistes, tels que le célèbre Juan de Arphe, pour la décoration de leurs grandes pièces d'orfèvrerie, de chatons, en [émail champlevé sur argent, généralement de teinte bleu lapis. Ces chatons sont employés absolument comme des pierreries.
Toute une série de bijoux bien caractéristiques fabriqués à la fin du xvie et au commencement du xvne siècle par les orfèvres de Barcelone méritent une mention spéciale : ce sont des médaillons, des pendants de cou de forme rectangulaire ou triangulaire en cuivre champlevé, découpés à jour et émaillés de blanc, de noir, de bleu lapis, de bleu turquoise, de vert et quelquefois de rouge. Ces émaux, formant souvent un dessin échiqueté, ont un caractère bien tranché, bien personnel, qui les fait aisément reconnaître. Ces bijoux étaient destinés aux classes pauvres, aux paysans, mais il en existe de même style exécutés en or, et c'est même cette particularité qui a permis au baron Davillier, à l'aide du livre de maîtrise des orfèvres de Barcelone, de restituer à la Catalogne «toute cette série de monuments d'un goût très particu-
lier, et dans lesquels on doit reconnaître une rare entente de la décoration. Des ceintures, des flacons, des coffrets ont été décorés de la même manière. On peut voir plusieurs de ces pièces au Musée du Louvre, qui possède également, dans la Collection Lenoir, un bijou d'or du même genre, fabriqué sans doute à Barcelone.
Un genre très analogue d'émail, mais d'émail translucide, a été employé par les Espagnols pour la décoration de pièces d'orfèvrerie de cuivre. Ce sont des émaux appliqués sur un fond filigrane; le Musée du Louvre montre un intéressant baiser de paix de cette espèce, dont il n'est pas rare de trouver des répliques. Comme dans les bijoux de Barcelone, Bijou en cuivre émaillé.
les émaux n'ont pas été (Travail de Catalogne. xvue siècle.)
polis après la cuisson,
sauf dans des cas très rares. 11 s'ensuit que l'émail -n affleure pas les filigranes ou les alvéoles dans lesquelles il est contenu.
Quand nous aurons mentionné, en fait d'émaux peints, quelques images que l'on fabriquait à* la grosse pour les vendre au pèlerinage de Notre-Dame de Montserrat, nous aurons dit à peu près tout ce qu'il est possible de savoir quant à présent sur rémaillérie espagnole.
Pour terminer, ajoutons un mot sur les émaux orientaux.
Les Persans, dont le pays fut peut-être le berceau de l'art de l'émaillerie, n'ont pas développé cette industrie après en avoir transmis les secrets aux Byzantins; et les émaux de fabrication persane que l'on connaît aujourd'hui sont relativement récents : on y trouve une simplification de l'émaillerie en taille d'épargne, des ornements se détachant en relief sur un fond d'émail uniforme, procédé qui rappelle ces émaux russes de pacotille dont nous avons déjà dit un mot. D'autres fois, mais les monuments sont beaucoup plus rares, les cloisons délimitant le dessin ont été obtenues, non pas par un travail du burin sur la plaque de cuivre, mais par un travail de repoussé. L'émail peint a été aussi connu des Persans, mais à une époque presque moderne, auxvne et au xvme siècle, et il est bien possible (ju'ils aient emprunté cette technique aux Chinois, dont ils ont si souvent imité les porcelaines dans la décoration de leurs pièces de faïence.
En Inde, nous ne voyons guère à citer que les émaux sur or fabriqués à Djeïpour et qui offrent avec les émaux dits en résille tant de points de ressemblance. Diverses expositions nous ont appris à connaître ces charmants bijoux que certains de nos orfèvres modernes montent exactement comme les orfèvres du moyen âge montaient les émaux byzantins.
Le jour où l'on connaîtra mieux les arts de l'Extrême- Orient, il faudra certainement un nouveau volume pour résumer l'histoire de l'émaillerie chez les Chinois et les Japonais. Jusque-là, il serait téméraire de chercher à retracer les vicissitudes d'un système de décoration qu'ils ont pratiqué sous toutes ,ses formes.
Vase chinois en émail cloisonné.
Aussi habiles, sinon plus habiles que les occidentaux dans tous les arts où le feu joue un rôle important, les Chinois et les Japonais ont connu et connaissent encore l'émaillerie en taille d'épargne et cloisonnée ; mais dans cette dernière, qu'ils ont surtout employée, ils ont surpassé de beaucoup en dextérité de main et en habileté toutes nos créations. Us ont produit des pièces d'une dimension extraordinaire, de formes si difficiles à fabriquer que plus d'un orfèvre reculerait aujourd'hui devant un pareil travail.
Au xvme siècle remontent la plupart des émaux peints fabriqués par les Chinois, fort analogues comme technique aux peintures exécutées sur porcelaine. Ces émaux à fond blanc, vert ou jaune sont peints absolument de la même manière et représentent soit des fleurs et des cartouches, soit des scènes traitées avec une très grande finesse.
Peut-être devrions-nous terminer cette brève histoire de l'émail par un chapitre sur l'émaillerie moderne. Nous ne prononcerons aucun nom de crainte d'en omettre ou de blesser involontairement des susceptibilités très respectables. Il nous suffira de constater que, dans ce siècle-ci, tous les anciens procédés, dont aucun n'est maintenant ignoré, ont été remis en honneur par les peintres et par les orfèvres. Les uns et les autres surpassent en habileté technique leurs devanciers du moyen âge et de la Renaissance. Il ne leur manque qu'un je ne sais quoi, cette entente parfaite de l'harmonie et de la décoration qui rend les œuvres des anciens si aimables et
si attrayantes. Et encore est-ce peut-être un faux sentiment de respect pour les choses du passé qui nous pousse à préférer les œuvres anciennes. Les émailleurs d'aujourd'hui ont déjà beaucoup fait pour améliorer un art qui offre au décorateur tant de ressources; il leur reste peu à tenter pour forcer l'admiration et assurer l'avenir de leurs œuvres. Nous ne doutons pas qu'ils ne soient capables de ce dernier effort et c'est sur ce souhait que nous prendrons congé des émailleurs.