‹ L'embarquement pour ailleursChapitre 4 sur 9 · AUX JÊIUNES FEMMES DE CE TEMPS · texte numérisé non relu

AUX JÊIUNES FEMMES DE CE TEMPS

enex-volode tendre fanatisme et de reconnaissance pieuse.

« Elles seules, me disais-je, elles seules sauront lire entre ces lignes le vrai texte d'amour et de songe, et les douloureux abandons que j'y confesse...

et les pitoyables folies où je m'égarais. Elles seules ! Et peut-être , en outre , pourront-elles apprendre — au cours de cette trop réelle histoire — comment surent les chérir une âme et un cerveau modernes, sensitifs effrénément, mais de si intense passion. Elles seules ! »

Et vraiment, non. Ni elles, ni d'autres. Nul, d'ailleurs, ne lira ces pages, comme il faudrait qu'elles fussent lues — à l'envers souvent — pour être aimées.

Aucuns liens ne semblent les unir, sinon qu'elles furent saignées et songées à une même époque d'une même âme et d'un même cerveau.

Ijour Ailleurs. 81

Gela suffit-il aujourd'hui, pour faire un livre... et puis, en est-ce un, puisqu'il compte moins de quatre cents pag'cs? »

(Correspondance inédite de Damon. Lettre à son éditeur.)

Rhy thmes ressou venus des puériles légendes, grâces assoupies à la poussière de pastel, des songeries d'antan, obsession douce des paysages où s'éveilla rêtre que Ton devint, où se gonflèrent de la sève dont ils vivent la tête et le cœur de soi-même... voici qu'il m'en revient comme une bouffée claire.

Et je crois retrouver une chère main perdue ; et il me semble que des yeux à la couleur oubliée me regardent ; et je ressens un frôlement de caresses mortes...

Non loin de la maison de campagne où je suis né parmi le balancement

32 L' emliarquement

des pins à la brise marine, s'élève le Château d'exil.

Par les écrasants soleils d'août, j'y promenai les trop g-rands rêves de mon enfance, l'ardeur de mes spleens capricieux. Journées de bienfaisante solitude dont le souvenir s'égrène aujourd'hui, frais comme ces gouttes d'eau qui suintent des gargoulettes balancées aux branches des platanes.

Getlenature que j'appris depuis à chérir, m'inquiétait alors étrangement : je ne savais la comprendre. Incapable d'en dégager la mystérieuse harmonie, sa brutalité seule m'apparaissait, douloureuse à mes nerfs trop sensibles, révoltante presque. Je croyais qu'elle me violait l'âme.

Des années ont passé. Elle est bien demeurée la même et je l'aime à présent... et je la regrette. C'est qu'elle garde à jamais les meilleurs de mes élans et le trésor de mes illusions d'avant- vivre. C'est qu'elle sut mes faiblesses d'enfant, mes espoirs fous, mes doutes.

Le ciel est blanc, à force de

pour Ailleurs. 33

lumière; on dirait une vengeance déchaînée du soleil pour durement déchirer d'ombre ces collines abruptes. La sombre verdure des pins s'accroche en lèpre de deuil au flanc des roches éclatantes. Ettout flambe.

De telles violences durent m'épouvanter : j'y pressentais le symbole des invincibles fatalités ; inconsciemment j'y lisais le triomphe des égoïsmes, l'aridité de la vie, le mal de penser et de vouloir, l'impuissance éternelle de tout effort.

La mer seule, au loin, m'était une joie : toute de turquoise luisante dans son g-olfe clair. Ah! m'y suis-je gTisé de bleu le regard et l'àme! Mais, à tout instant, la sirène des steamers en partance écorchait l'air de sa plainte. Ma soif d'inconnu s'exaspérait, cette nostalgie d'Ailleurs dont j'ai toujours saig-né... et des larmes de rage me brûlaient les joues.

Enfin, l'heure de prédilection Au crépuscule, un mélancolique enchantement tombait des ramilles;

le ciel semblait s'assag-ir ; une buée de clarté douce mouillait le paysage.

On marchait sur des mousses silencieuses ; on pouvait se croire un errant fantôme en robe de lin venant cueillir de funèbres fleurs pour les funérailles de quelque dieu...

Son petit temple est là, sur une faible hauteur, dans laplus touchante forme de désuétude. Des carreaux de faïence à la polychromie éteinte de lyres et de lauriers, revêtent les marches qui y accèdent. Parmi les pierres disjointes croissent des touffes d'asphodèles ; le dôme va s'écrouler.

Jamais splendeur déchue ne me troubla plus intensément. Déjà, je nourrissais le triste amour des choses pâles, des œuvres d'agonisante couleur, comme entrevues à travers une brume...

Et je songeais : quels couples de bonheur montèrent ces marches, s'assirent là, sur ce parapet en ruines, franchirent le seuil charmant... pour quelles prières... ou quelsaveux... devant quelle statuedivine..» maintenant abolie ?

Par une éclaircie verte on de-

peur Ailleurs. 35

vine les toits d'ardoise du Château, sa longue façade de chaux jaune aux deux corps de logis, l'aile basse de l'orangerie avec ses stores de vigne vierge, et les balustres de la grande terrasse.

Que de fois, pensai-je, à cette mênie heure indécise, Charles IV d'Espagne, exilé, dut s'y accouder à revivre le dur passé : ses faiblesses impardonnables, sa sotte bonté, et le supplice de son existence, cette trahison de la reine à laquelle il se refusait encore de croire, malgré tant de preuves depuis des années. Qu'importe, n'était-elle pas toujours pour lui « son épouse bien-aimée? » Culte touchant qui, seul, lui demeurait une consolation, dans la débâcle de sa vie. Ses coquetteries, ses élégances de femme, tout ce qui était Elle affolaient le cœur du vieux roi : il l'aimait comme il aimait la Vierge, en dévot Espagnol.

Demain, peut-être, si, comme depuis plus d'un an, la pension mensuelle que lui avait allouée l'Empereur (cent cinquante mille francs) était une fois encore impayée, qu'allait-on devenir? Il

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faudrait vendre une partie de la vaisselle, restreindre le domestique, le faste du train royal. Que lui importait, à lui? Mais la reine...

Et son âme délicate pleurait dans le crépuscule.

Que de fois aussi, pensai-je, par de tels soirs, à la terrasse du petit temple, Godoï dut rejoindre sa royale maîtresse !

La même ombre lente tombait autour d'eux; le même paysage de si subtile tristesse, de calme si pénétrant, s'endormait à leurs pieds dans une molle lumière. Décor trop simple pour leur amour inassouvi. Quel flot de brûlante folie leur dévorait le sang et quels liens les serraient : mêmes ambitions ruinées, communes infamies de jadis étouffées au fond de leurs criminelles étreintes.

Mais la nuit descendait. Ils venaient retrouver le Roi et l'on repartait dans la même voiture traînée par six mules ; le long des routes de poussière, au bruit clair des sonnailles, les passants

pou7^ Ailleurs. 37

acclamaient le carrosse royal. 11 saluait avec bonté, souriait, fier de la beauté de la reine à ses côtés, mais le cœur gonflé de tant de deuil...

Du haut des collines du Château d'exil, en ces minutes de rêve, d'évocation, j'appris h regarder la vie. Peu à peu se dissipait l'inquiétude où me jetait d'abord l'exubérance de cette nature. Que n'ai- je su mieux profiter de tels enseignements?

Les roches blanches et les pins, les mousses pâles dans le soir, les décombres du petit temple, la présence spectrale de ceux qui vécurent et souffrirent là, tout autour de moi semblait me dire :

« Garde-toi de croire à la stérile apparence des choses ; tout porte son mystère de douceur et de bonté. Si le soleil nous déchire, si nous nous suspendons en lèpre de deuil au flanc des roches éclatantes, non, nous ne sommes pas le symbole des invincibles fatalités. La sécheresse de ta vie se fécondera de ta pen-

sée et si lu pénètres l'obscur des lois qui nous formèrent, tu connaîtras la toutepuissance éternelle de Teffort.

« Adore ici la forme féconde que nous te révélons et prends la main de notre expérience pour guide de ta vie. Tu verras : rien ne vaut que par la bonté... »

Journées de bienfaisante solitude, votre souvenir s'égrène aujourd'hui frais comme les gouttes d'eau qui suintent des gargoulettes balancées aux branches des platanes.

3 février.

La va(jue bleue.

Ah , ah ! de la gaieté et de l'amour ! Vive la vie !

Ces allées de cyprès charmants font ressembler le jardin à un joyeux cimetière, sur les bords d'un lac... ou de la mer. Ridiculement chaste et bleue, une

liour Ailleurs. 39

vague, toujours la même, y vient ag-oniser au bas d'une belle terrasse de marbre funéraire. Et des drapeaux de crêpe nuptial mollement battent l'air comme de réelles ailes de chauves-souris, tandis que s'égrène le refrain de romances toujours nouvelles. Mais le soir, une odeur de sexes en délire monte, buée maléfique : c'est le royaume de la Bête à deux clos.

Ah... ah! de la gaieté et de l'amour ! Vive la vie !

Ils vont deux ; le crépuscule est plein de gestes d'amour, épars.

Lui, de byzantines allures, lettré délicat, le regard analyste derrière un monocle noir (la journée fut éclatante) :

« Quand je me penche, du bord de tes yeux, sur le lac pâle de ton àme, hélas ! qu'il me faut de temps pour y bien ranimer l'image voulue de moi-même. Yeux chéris, serait-ce que d'autres fantômes — souvenirs seulement ou regrets?

— en ont foulé naguère l'eau naïve ! il semble que des reflets en fuite y tremblent encore. Ou quoi ? Des larmes, peut-

40 V emhm^queinent

être, tombées de mes plaintives paroles... Va, ce n'est de ton corps ni de ton cœur que je me sens jalousement envieux, mais de ce toi inconnu même de toi-même et que j'ignorerai toujours... »

Obstinément, malgré la déroute sanglante du ciel là-haut, la vague bleue continue de rire au bas de la belle terrasse de marbre funéraire.

Il poursuit cependant :

« Ta pensée, je la sens pareille à ces souffles du vent, le soir, dans les foins, à ces indécises clartés qui dansent parmi les fleurs insouciantes... et les guirlandes de tes cheveux exhalent des parfums féconds !... »

Elle redresse sa joUe tête curieuse et va parler ; mais elle le regarde : ses lèvres sont trop tremblantes, l'émotion a désharmonisé l'effet de sa cravate si paiement polychrome... A quoi bon se faire du mal ainsi !

Et comme il vient de se taire, elle ne saurait même plus goûter à l'interrompre cette Men naturelle joie de briser un rêve.

2)0 ur Ailleurs. 41

C'en est fini, d'ailleurs... pour aujourd'hui ; volontiers elle le laissera conquérir la virg'inité confuse que lui refit son amour, et la nuit enfin descendue les vautre à bras le corps haletants et contents comme d'une besogne accomplie sans effort.

Et vive l'Idéal ! et vive la vie !

Ah, Seig'neur, de l'amour, encore de l'amour I Vive la vie !

5 mars.

Avril.

... des soupirs heureux sous la palpitation douce du firmament où s'en vont des voiles émues...

Et l'on vivait là, des heures, de cette vie indécise, bien les nerfs au repos, l'àme presque partie, comme dans une chambre sans atmosphère ; et célestement on se noyait les sens d'inconscience ; et des pleurs de joie vous sourdaient du cœur à cette mansuétude fluide

42 V embarquement

des choses ; et puis... que c'est donc parfois à en ^nourir de vivre, tant on se sent peu les membres et la tête, tant on croit vraiment aboli — pour toujours ! — le vilain paquet de chair et d'os, tant on finit par n'être plus...

Mirages de fohe où je m'enlise délicieusement :

la sensation nette entre en moi d'une autre existence, hors du temps, ni présente, ni antérieure, d'une autre personnalité que je deviens peu à peu et sous la forme de qui il me semble vivre et avoir vécu. Mais quand?

Des mansuétudes de nuit cimmérienne pleuvent en mon àme, d'où, de quel monde bienfaisant ? une fraîcheur d'oubli, de demi-néant ; une sorte de mort lente où je me sens descendre joyeusement, sans un choc, sans un rappel de mémoire, sans le moindre heurt d'extériorité.

Mes nerfs se reposent ; ma chair s'alanguit. Je parcours une contrée

pour Ailleurs. 43

d'arbres pâles, une terre d'eaux immobiles sans rellels ; quel invisible bras me conduit ?

Devant une grotte de cristal, sur un g-azon de Heurs ailées, il y a comme une fuite de pieds éclatants, une procession de formes transparentes.

Des arômes volètent, chassés par de grands éventails lointains aux mains d'esclaves-reines. Je nage en eux, je les bois, je les hume ; ils entrent en moi par tous les pores. Je les entends, effluves de musiques éteintes ; je les vois, poussière d'étoiles mortes, atomes d'astres égarés, pâmants regards d'yeux absents qui savent me nourrir ainsi de leur bonne lumière.

La grotte de cristal va s'évanouir. On construit un palais de cèdre aux courtines aigue-marine à fleurs d'argent. Deux chevaliers en gardent l'entrée : la Mort et le Désir.

La Mort, en son armure de deuil triomphant, ses blêmes lèvres effeuillant des psaumes, tient dans sa main droite une torche renversée ; et le

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Désir, vêtu de roug-es fleurs, tout son visage encore mouillé du sang" des fêtes de luxure, le beau Désir vaincu, suprêmement debout, défaille.

Mais Elle parut. La terre entière sembla tressaillir d'espoir.

Quelques pas, puis lasse, elle hésitait. Quelques pas encore, et quand elle fut près du seuil, elle secoua ses cheveux de violette. Le flottement de son voile illuminait la nuit.

Sur la fleur entre -close de ses yeux elle abandonna ses doigts errants... et toute ma vie agonisait.

(( Au bord de tes lèvres ardentes, ô le Sang de mon sang, laissemoi boire un peu d'avenir...

» Yeux-tu me prendre contre ton épaule? Est-ce pas qu'il te fut bon jadis de m'y sentir dormir, et pleurer, et mourir ?

)) L'odeur féconde de ta vie étouffe l'ardeur des torches mortelles.

» Ah ! la folie surplombe ! Il pleut du délire ! Des blasphèmes sifflent ! »

Elle osa le geste impudique.

2)0ur Aille^irs. 45

Une voix cria, la voix râlante du Désir :

(( Oui î Sois nue, sois nue, el tes seins déchirés deviennent le rouge étendard de ma défaite.

)) Damnée ainsi, nous te glorifions. Du tumultueux flamboiement de leurs ailes, voici te saluer les neuf Gtiœurs. Ton éternelle fête s'institue : écoute ce silence de neige sur le monde ; l'infernale angoisse vient d'être abolie. Sois glorifiée ! »

Et moi — était-ce bien moi? — je murmurai, dans des sanglots :

« 0 ma Psyché, laisse, je te supplie, descendre jusqu'à moi le pardon de ton souvenir !

» Tu me prenais naguère contre ton épaule... « Il m'est bon, disais-tu, de t'y savoir mourir... »

» Las 1 est-ce loin... Et moi?...»

Alors de sa main droite, la Mort releva toute flambante la torche fatale et de ses blêmes lèvres sortirent ces paroles :

« Les hommes pleureront do t'avoir connue ; mais c'est l'impérissable

46 V emlfarquement

odeur de ta vie qui ensemence leur pensée. »

Et tout croula.

Inoubliables et soyeuses minutes sonnées au cristal d'Illusion ! Et quelle magique perpétuité vibrante !

Oh, nous aurions pu vivre tant de tels instants, si vous n'aviez pas été ce que vous serez toujours, l'irrassasiée de spasmes que je hais en toi,, oh,, oh,, à t'écraser la vie, un jour

4 août.

En la fuite du train qui m'enlève vers un pays — je voudrais ignorer lequel — me reviennent ces musiques :

a Nous dormirions sur des duvets plus mous que des nuées ; nous boirions des boissons froides dans des écorces de fruits ; et nous regarderions le soleil à travers des émeraudes. »

L'éternel mirage ! Rêve sans

X)Our Ailleurs. 47

cesse qu'appellent nos âmes affolées de sommeil, qu'espèrent nos bouches séchées par la poussière des routes humaines, qu'évoquent nos yeux ensanglantés au réel.

Et l'on va, toute une vie, les nerfs tendus, le cœur en folie, traînés par ce rayon polaire.

Et savoir que l'on n'arrivera jamais !

Et laisser de sa pensée, de son émotion, un peu de l'exquis de soi à chaque gare traversée, et nourrir cette démence d'aller encore vers l'inconnu, non, vers le mensonge, vers l'éternel mirage.

De ces paysages courus, de ces horizons de fuite, quelle mélancolie me demeure au cœur, aux yeux, insurmontable. Ah ! chansons de nourrice...

bercement maternel... premières larmes conscientes... et baisers tremblants... et toute l'épopée juvénile, croyances en ruines, années mortes, sécheresse du cœur, morsure des luxures... tout repasse dans le cadre mouvant, La brume

funèbre descend aux collines espérées.

Une halte. Et l'on songe : que de choses perdues dans l'incessante course !

La Détresse plane. Elle monte de ce fleuve lent qui roule vers l'obscur inflni ; elle pleut du ciel sanglant ; on la sent vous serrer à la gorge ; on la respire... Et le glas sonne. L'heure où l'on n'est plus qu'un chien mouillé sous les rafales. Peur du lendemain, faite des vieilles angoisses ! La bouche remâche la nausée de l'ambiante humanité... elle grouille, animale, égoïste et vile, tout autour. La face humaine horrifie... appétits inavoués, fauves instincts, pourritures secrètes.

Et la Femme... jadis tu rêvais près d'elle une vie de prières ; repousse-la maintenant du pied comme l'idole de boue, stérile et cynique.

La reine de Saba, menteusement, continue :

« Je ne suis pas une femme, je suis un monde. »

Au froncement de sourcils de

pour AUleu7's. 49

la Norme, tout disparaît : timidité peureuse des enfances, âpre lutte des jeunesses, expériences égoïstes des virilités.

Et voici que s'enlise la mémoire ; au creux de soi c'est comme un endormement béni, un calme sédatif o\x par instants encore, de loin en loin, à peine sensible, pleure un rhythme perdu, s'effeuille un espoir à Fagonie. ..

L'heure morne est venue enfin des coupes trop pleines de misère ; elle s'est enracinée dans notre cœur la froide lame de l'Expérience... et quelle floraison maudite à jaillir d'elle ! C'est sur soi, pour désormais, la fatalité pauvre des ciels de banlieue, en soi la chlorose des liantes de gTavois. L'obsession prend, tirant au vœu funèbre toutes nos pensées, et l'on se rue dans le sommeil comme à la mort un bon soldat.

A quand l'aube tant appelée 1 On s'étendra dans la mollesse du néant ; on boira les boissons glacées de l'oubli; la gloire du soleil brûlera nos cadavres; et nous étreindrons Tàme du monde.

50 V embarquement

La joie du, retour.

Toujours, encore, les mêmes musiques sur le piano — de palissandre verni ! — encore, toujours ouvert comme aux tendres jours ; et des pétales rouilles parmi les touches, et des bijoux oubliés.

Jeune femme aux lèvres de chlorose, est-ce de vos doigts que tombèrent ces bagues trop lourdes ou de vos poignets maigres ces br^acelets, dans Tombre sourde ? Mon Dieu, que ne fus-je là ! Vous eûtes pour mes spleens adolescents, pour mes puériles névroses , de sédatives douceurs d'amante plus âgée :

vos bonnes paroles... les repos de vos mains en les miennes... le mouillé des regards qui s'apitoient... un soupir... un sourire opportun... et où étes-vous ?

Gela vaut mieux, va ; je ne sais où s'en est allé tout ce que vous aimiez de moi en moi, et j'eusse été contrit et tellement honteux, à vous revoir ! Et vous, pauvre enfuie, si indulgente et si résignée ?...

pour Ailleurs. 51

Dites, en quelle chambre de deuil ou d'oubli ag-onise votre âme trop belle ?

Dites, de quel promontoire de désespoir êtes- vous l'errante inconsolée?

Ou bien, en quelque seig-neuriale demeure lointaine où s'attardèrent vos pas meurtris, vous a-t-on élue Reine des extases pâles et des saintes mansuétudes ?

A moins qu'un soir de ce dernier automne où chaque soir — comme jamais d'humaine mémoire — saignèrent les vieilles blessures du ciel, se soit fanée au souffle noir des remords la liléenne flamme de votre vie? Mais alors... ces bag"ues et ces bracelets, et ces pétales rouilles, parmi les touches?... Ces pétales, serait-ce pas pour moi qu'ils churent de vos lèvres en absolution et comme une pitié plénière à mes crimes inconscients... ?

6 août.

52 V embarquement

10 août.

Dieu ! le mauvais rêve !

Je te croyais à mes côtés, je croyais ton corps près du mien... je cherchais tes lèvres pour y réchauffer ma pensée qui s'en va. Et tu étais partie. J'ai entendu le bruit de tes pas sur la jonchée de nos souvenirs — neige rouillée.

Je me suis levé ; j'ai couru longtemps dans la nuit à suivre la bonne clarté que tes yeux laissaient après toi. J'ai couru des heures et des heures, mais je ne t'ai pas retrouvée.

Alors je me suis assis au hasard : il faisait une aube glacée ; des oiseaux noirs pleuraient dans le ciel vide.

Quelle heure ? je te croyais revenue... je te parlais :

« Pourquoi tes lèvres sontelles froides? Oh, elles sont froides comme les lèvres des cadavres quand on va les rouler dans leur linceul. Le froid de tes lèvres refroidit tout mon sang. Et tu gardes le silence...

pour Ailleurs. 53

» Ah, tes paroles... ta voix!...

» Je me souviens tout à coup.

Elles m'ont torturé; elles voulaient m'arracher de toi... et que je te laisse. Tu te tais toujours ? //5 t'ont désirée... possédée peut-être... Parle, parle-moi 1 ! »

Enfln, le jour a point, le jour livide de brouillard ; le soleil saignait comme une hostie sacrilège.

La neige rouillce des feuilles tombait encore. Les arbres dévêtus tordaient leurs bras sous la dure bise.

Et je suis reparti.

Je suis allé partout à te chercher. J'ai marché, j'ai couru des heures, des jours, des années... et je ne t'ai jamais revue.

Mais si un jour... Ah ! je te montrerai mon cœur et tout le mal qui lui vient de toi, ses plaies, son martyre, sa misère.

Et... ce cœur ! te le jeter tout sanglant à la face !

54 Veniharquement

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