août
. . . des formes par le crépuscule.
Une vague lumière de soir d'hiver que tamisent des guipures jaunies ; un amollissement fuyant de clartés grises ; une douceur musicale de tons effacés, tièdement chantants dans l'atmosphère de la chambre ; et, parmi ce mouvement de couleurs mineures, seules en intervalles, scandant la trop spirituelle langueur, des toulFes de fleurs dans des argiles, des fleurs qui saignent en blessures, muqueuses de vert de cuivre, escarres d'or oxydé, charpies d'écarlate mort.
Et voilés, silencieux au sein de l'ombre qui encore laisse un peu de jour sur leurs visages extasiés, dans cette buée molle qui des lèvres de la femme collées à celles de l'homme ne fait qu'une seule bouche... Deux, se baisant en la pose vivante d'un Baiser de Rodin.
Ce rêve spasmodique... entr'aperçu par une porte ouverte.
iwur Ailleurs. 55
Entre deux branches décharnées où le soleil mourant accroche des éclats, sur le filet ténu de sa toile, une énorme araig-née noire aux lourdes pattes velues va et vient.
Un souffle qui passe la balance, le large souffle d'automne qui fait crier les feuilles sèches ; à Thorizon, le soleil est un caillot de sang Ogé et l'araignée hideuse le regarde , seule vivante dans l'agonie de l'automne.
Mon àme — vois-tu — est cette araignée noire, dans le vide, sur le fil ténu de ton souvenir. Et ce soleil qui meurt... hélas, c'est ma pensée, ma pensée que tu as tuée et que mon àme regarde saigner ainsi, impassible sous le sortilège de Toi...
Ton profil perdu, mignard, dérobé sous un nuage de mèches claires, la ligne voilée de ta nuque s'arrondissant puis se cambrant pour la divine sveltesse de les reins... et sous les bras, ce renfle-
o6 V embarquement
ment de ta gorge à peine deviné dans une ombre dorée «— telle tu te dresses, mes heures de veille.
Et ton àme !
Insaisissable, de charme lointain, si frag-ile, qu'elle avait peur du poids de mes lèvres sur tes yeux... et ses jolis caprices ! Et se laissant aller au fil d'argent de ses songes !... Et pensive parfois, et grave parfois, et tout à coup d'une telle mélancoHe navrée que le ciel et la mer en semblaient pleurer de pitié...
Maintenant?. . . En quels pays, sous quels astres, promènes-tu la nonchalance de tes pas? Sur quel frénétique horizon — de ceux dont la nostalgie nous dévorait, souviens-toi ! — errent-ils, tes yeux, lumière de mes yeux ?
Es-tu morte ? Dors-tu ton beau sommeil sous l'arène déserte de quelle grève? Ah, te bercent les flots gris comme te berceraient mes mains !
Es-tu morte?
Qui sait ! Ton àme, chaque nuit, revient me visiter, déhée de sa prison charnelle. Je sais la reconnaître. Ton âme
XjOvt Ailleurs. ol
aime encore mon àme. Elles s'enlacent chastement, deux sœurs après l'absence de toute une vie, car plus rien ne demeure de l'impur passé et tu n'es plus qu'un battement d'archang-éliques ailes dans la ténèbre de mon sommeil...
23 roût.
Au château cVExil, j^rès du temple en ruines.
Une procession de fantômes, une marche de pèlerins douloureux traverse la brume violette où les fleurs d'Espoir, toujours plus lointaines, sont comme des échos perdus... Et des voix prononcent :...
« Nous allons, voilés, les mains jointes, vers l'aube lunaire. Nos soupirs étouffent le bruit de nos pas. Nous ég^renons avec nos larmes le rosaire des désirs déçus. Nous allons vers l'aube lu^ naire.
» Le ciel est chaste après les impuretés du jour. Le pardon du soir a
58 V embarquement
purifié les horizons. 0 les Vierges, levez vos bras chargés d'offrandes vers l'ostensoir pâle de la lune. Que de vos lèvres impassibles au baiser la précation s'élève.
» Mon âme, voici que les champs s'éclairent où saignent nos vignes vivantes.
» Le ciel est chaste après les impuretés du jour !
» Le palais d'opale va surgir I Nous dormirons en des étreintes de lumière. Exultez, les Élus ! La porte d'argent se rouvrira. Nous échangerons les promesses éternelles ; les fruits d'amour se fondront dans nos cœurs ; nous aurons les spasmes sacrés. Le palais d'opale va surgir ! »
Soudain, les voix s'éteignent; il semble qu'un souffle de mort dévore la plaine ; les fleurs d'Espoir se sont envolées. Alors, parmi des sanglots — plainte suprême du spectral cortège — sonnent les glas cie leur chant :
« Gomme les chemins sont noirs et durs ! Gomme les chemins sont noirs et longs ! Serrons-nous ! Beaucoup
pou7^ Ailleurs. 59
s'arrêtent, découragés ! Pourront-ils regagner les maisons natales, leurs terres de repos, leurs rives de songe? Ils tombent, là, parmi les chardons secs, dans l'ombre des berges. Vois, ils ne sont plus que des fantômes à travers les arbres...
» Ahl... le palais d'opale!...
la porte d'argent!... Comme les chemins sont noirs et durs !... »
Du silence... un silence de cimetière la nuit, un silence de neige et la caravane est passée. A peine les traces de sa marche sur la route, vite perdues. Et déjà, c'est une autre procession de fantômes, un autre cortège de pèlerins douloureux qui reparaît, et les mêmes paroles montent de leurs lèvres :
(( Nous allons, voilés, les
mains jointes, vers l'aube lunaire »
A travers la brume violette, les fleurs d'Espoir éclatent, toutes d'or miraculeux dans la poussée du renouveau.
60 V embarquement
1er septembre.
J'ai visité hier un hospice d'aliénés.
Très grand, le regard vide sous les touffes de ses cheveux sales, avec au coin de la bouche un peu de salive verte, l'écume de son âme en douleur, le fou parlait.
Une buée de lumière automnale flottait par les arbres.
— Vous comprenez, je souffrais trop au milieu des hommes... Écoutez-moi bien ! Alors, j'ai voulu vivre seul. Je révais, je passais mon temps à rêver, seul avec des livres et de la musique. D'ailleurs, je puis bien vous le dire, c'est la musique qui m'a rendu fou. Fou ! Non, je ne suis pas fou ! Enfin !... Donc, je vivais seul. Et l'ennui est venu, quel ennui! Un ennui bleu de-ciel, d'un monotone à se tuer. Pour le fuir, j'ai du rentrer dans la vie vivante. Eh bien, on me méprisait, on riait de moi. Est-ce possible, hein ! Et les
pour Ailleurs. 61
iemmes me fuyaient ; il m'était interdit d'acheter même une heure d'amour : j'avais oublié le langage usuel, je parlais celui de ma pensée et de mon âme, je ne savais plus mentir. Les enfants surtout avaient peur de moi. Je me retrouvais plus seul que jamais. Alors — parbleu, c'était bien mon droit ! — alors, j'ai voulu me veng'er. Dieu grand ! la belle veng-eance. Je suis descendu tout au fond du gouffre maudit ; j'ai vu toutes les misères humaines, et pas une parole de pitié ne m'est montée aux lèvres. Ah ! tas d'hommes, je vous ai vus rongés de vice, pourris par l'or, crevés damour, moi qui ne trouvais pas une épaule où dormir. Et je n'ai pas tendu la main, oh non, vous m'auriez sali à jamais... Je vous hais ! Je vous hais ! Canaille d'humanité !... Oui, canaille, canaille d'humanité !... »
C'était le cri de sa folie ; il le hurlait sans cesse, le front haussé, les yeux en délire, sous la bonté du soleil.
Les bras tendus, plus grand sur un tertre où il montait, plus grand du hérissement terrible de ses cheveux, il
62 V embarquement
figurait ainsi une vivante malédiction : les fous qui passaient avaient peur de lui.
Et soi, devenir tel ! Quel ver-
tige !
15 septembre. En mer.
Minuit sonne au clocher de Saint-Jean. De la vieille tour polygonale qui s'écrase au-dessus des maisons en étage du quai, deux fois le timbre égrène le signal du départ. On démarre. On hisse les focs. La goélette se met en mouvement.
La nuit est claire, humide d'astres. Une brise faible fait battre la toile. L'on va, l'on glisse sur l'eau noire, insensiblement. Seule, l'odeur des pourritures que fend la coque immaculée de Tanit précise que l'on marche. Le Vieux Port endormi soupire du creux de son ventre profond où les égoùts de la grande ville déversent en silence l'éternelle immondice de ses quatre cent mille habitants.
pour Ailleurs. 63
Nous allons, lentement. Derrière nous, l'eau flambe de reflets. A droite et à gauche, les puissants voiliers sont accroupis, immobiles, les croix de leurs mâts, noires sur le ciel en paillettes.
Des bruits de musiques saoules se traînent parmi des voix de femmes et des chants de matelots en bordée. C'est samedi. Le quartier de luxure s'éveille là, derrière les quais déserts, avec son grouillement de lumières et de désirs. Tout à l'heure, en venant rejoindre le yacht, nous avons dû le traverser. •
Un ruisseau d'eau boueuse et fétide coule au milieu des rues en escaliers, inonde tout de sa puanteur ; les rues sont si étroites, que Ton peut se toucher la main d'une maison à l'autre. Les toits débordent, se rejoignent là-haut, resserrent une misérable meurtrière sur le ciel étoile vers quoi montent les odeurs et les cris.
Au-dessus des portes, les énormes lanternes de couleur, chillrées.
Et la chair s'étale, à l'entrée, dehors, au milieu de la rue, de la chair de parfums à
64 V embarquement
bon marché et d'ail avagui ; des bras nus vous agrippent ; les toilettes d'oripeaux, satins fripés, vert émeraude, rose groseille, éclatent; deux boules de peau mal gonflées se gondolent hors des corsages luisants.
C'est là pourtant, pour ces hommes qui vont... bras-dessus brasdessous, la tête gorgée d'alcool et de chants, pour les durs et tenaces marins, le rêve enfin réalisé d'un peu d'amour luxueux, le rêve où se tendirent les désirs de leurs nerfs lassés, par les nuits glaciales, par les journées torrides... Ils hésitent, caressent le menton des femmes, finissent par s'engouffrer dans les couloirs obscurs...
Enfin, nous passons devant les deux forts hideux qui commandent l'entrée du port. Et je songe à la rive de jadis, où venait mourir la mer vierge, aux théories sacrées sur le sable, aux beaux corps de force et de grâce qui peuplaient la lumière...
Adroite, du coté qui regarde le large, le fort Saint-Jean érige une tour
2joiii' Ailleurs. 65
ronde, un énorme phallus de pierre rosâtre où s'accroche, comme des bagues, par deux fois, un chemin de ronde. C'est le symbole de la ville, l'àme mrme de Marseille.
Les feux roug'cs des sig'naux d'entrée font dans l'eau une coulée tremblotante de sang'. Peu à peu, les bruits s'éteignent, tous les bruits.
La brise fraîchit; le bateau se penche, prend son appui. Le pont est inondé de rosée. La lune, très haut déjà, promène par le ciel une mélancolie lactescente d'astre ébréché,de vieux morceau d'astre mort. P]t seul, s'obstine, charmant et triste, régulier, le clapotis de l'eau, le froissement soyeux du sillage.
La ville est loin, maintenant, loin, là-bas, derrière un rideau de brume argentée. Elle n'est plus que le rubis et l'émeraude indécis des deux phares.
Et je songe...
Je songe à l'enfance maladive que j'y vécus, aux détresses de ma puberté troj) rêveuse, au martyre de la vie provinciale. Y ai-je assez saigné à la barbarie
des autres! La Province... et la Provence ! Poussière brutale, soleil rastaquouère !
Les Marseillais ! leur g-rossièreté bruyante, leurs vils instincts, leurs infamies de grecs trafiquants, de juifs orientaux.
Je suis seul à présent, sur le pont. Les deux amis qui sont avec moi dorment dans Fintérieur du bateau.
L'homme de barre est silencieux; de temps en temps il murmure, entre ses dents et sa pipe : « Belle nuit, monsieur ! belle nuit! »
Et le silence retombe.
Je songe...
Une vague douleur, à en mourir, me serre l'être. Physiquement même, elle m'étreint, partout, aux moindres coins de moi-même, au creux de chaque pore... pourquoi? Parce que la nuit est unique; parce qu'il tombe de là-haut, de l'inaccessible étoile cette fraîcheur étouffante d'infini; parce que la mer sanglote harmonieusement; parce que cette lune décroissante, si loin, est bien l'image de notre rêve éternel, de l'éternelle ag-onie de notre rêve.
Une prière indécise monte à
])Oicr AUlew^s t^î
mes lèvres émues, des lambeaux d'une invocation oubliée. Les yeux vers elle la Lune, vers la Tanit qui féconde et tue, quelque chose prononce en moi les mômes paroles que la prêtresse Salammbô, jadis, du haut des terrasses de Garthage :
« ... 0 Rabettna! Tanit!...
Selon que tu crois et décrois, s'allong-ent et se rapetissent les yeux des chats et des panthères. Les épouses hurlent ton nom dans la douleur des enfantements I Tu fais bouillonner les vins I Tu putréfies les cadavres ! Tu formes les perles au fond de la mer! Et tous les germes, ô déesse!
fermentent dans les obscures profondeurs de ton humidité! »
Les voiles se gonflent; le bateau donne de la bande ; l'eau vient m'atteindre, par-dessus le bordage.
« Tu es blanche, douce, lumineuse, immaculée, auxiliatrice, purifiante, sereine.
» 0 Tanit I tu m'aimes, n'est ce pas? Je t'ai tant regardée! Mais non, tu cours dans ton azur et moi je reste sur la terre immobile.
68 L'e'inharquement
» Taanach, prends ton nebal et joue tout bas sur la corde d'argent, car mon cœur est triste ! »
Une main sur mon épaule, lourde, obstinée. J'ouvre les yeux. Le matelot est penché sur moi, m'appelle :
« Prenez garde, monsieur, nous allons virer de bord. »
2 ') septembre, minuit.
En sortant de chez cette fille où j'ai été acheter un peu déplaisir, l'envie m'étrangle d'en finir enfin avec ce bête enfer où je me tords.
Ah, elle m'a enfoncé plus aigu dans la chair les ongles de sa volupté fausse... Je mangeais ses lourds cheveux roux... puis je me suis senti rouler à une telle inconscience, à un tel oubli de mon immortalité, que je suis demeuré là, plus de deux heures, perdu, collé à elle, comme une brute qui a trouvé un refuge, le cerveau chaviré.
pour Ailleurs. 69
Fallait-il en descendre là 1 C'est la faute à cette soirée d'orage, à ce ciel tout écorché d'éclairs, à cette malédiction brûlante que portent les soirs du Midi.
L'arôme pervers de la chair possédée, cette soumission vénale à tous les caprices des sens, le bien-être lâche que verse l'étreinte de deux bras nus... jamais je n'y cédai plus résolument. . .
Oh, la boue du cœur humain !
Et quelle formidable puissance d'évocation dans la superacuitc des minutes spasmodiquesl Là, au heu de ce corps profané, sur ce lit de basses œuvres, s'étendait le corps virginal d'ÂME, ses seins de petite neige, l'urne offerte de ses hanches impolluées, son corps à Elle... Puis avec quelle joie féroce je m'enfonçai dans le mensonge de cette possession...
Tout à coup, par une infernale concordance, l'autre... dont je venais d'abolir la présence, l'autre, l'esclave docile, murmura, oui, murmura les mêmes paroles que la Vierge, les mêmes mots, de la même voix inoubliée.
Alors, j'ai hurlé comme un
70 V embarquement
animal blessé ; je me suis rué comme un fou furieux sur mon supplice, en lui écrasant la bouche de mes mains, ... et je l'ai mordue au sein, jusqu'au goût du sang... pour la châtier... et la flétrir...
Je me sens infâme et je pleure.
13 octobre.
Deux mois de solitude au soleil tiède, au bon soleil pâle ; deux mois de paresse dans la profonde lumière de l'automne, — tout y nage fluidement, tout y flotte, tout s'y berce, — en face cette plaine de verdures roussies au fond de laquelle la Méditerranée est d'un bleu de regard mouillé de pleurs... et la vie s'apaise en vous.
Rancunes et rancœurs, fièvre de parvenir, petites haines, puérils égoïsmes, cruautés nécessaires, et cette tension des nerfs à se bander vainement pour l'éternel, inutile élan d'où l'on retombe ailes cassées, et la hantise, le sortilège des cheveux aux nuques d'odeurs
pour Ailleurs. 71
folles des femmes... il semble que i)lus rien n'en demeure, qu'on s'est fait un autre homme.
Ah, les promenades de désir, par l'ombre descendante de la nuit où les globes électriques sont d'incandescentes boules de neige, ce souffle de rut qui le soir court sur Paris !
On s'interroge, seul maintenant, parmi la douceur du paysage d'octobre. A-t-on jamais été, vraiment, cet affolé d'un peu d'amour qui suspend sa vie quelques minutes, sa vie et son rêve et son âme, au vol enfui des ailes blanches sur les chapeaux de fleurs des passantes? Vraiment, a-t-on vécu cette folie d'envier les gloires ou les fortunes de vouloir être un de ceux que l'on montre du doigt, dont on cite les mots... douteux, dont on raconte les exploits passionnels? Ah, l'enfantine équipée! Et quelque chose entre en vous de largement ému, d'intimement bon, par quoi l'on se sent rajeuni : c'est comme une convalescence. On s'éveille indécis ; on regarde autour de soi, sui-pris de la placidité des choses,
72 L'ernbarquement
de rinditîérence heureuse de tout, du triomphant scepticisme de la nature.
Eternelle ironie à nos efforts, à nos désirs, à nos songes !
Et puis?... rien. Le vent roule des feuilles ; des nuages se lamentent au fond du ciel ; l'appel agonisant d'un oiseau enfunèbre l'air. La vie vous ressaisit. Elle rentre en vous, plus terrible de ce repos passager, comme une vengeance. Demain les mêmes besognes à reprendre, les mêmes singeries, le même masque joyeux ; et les plaies recommencent à saigner partout, en les replis les plus obscurs de cet ccorché moral que nous sommes.
Gomme hier, compromissions obUgatoires, hypocrisies souriantes, insanité de l'espoir... et toujours la course à l'amour, quand même, aiguillonnés d'idéal, jusqu'à se tordre au creux des pires luxures, le cerveau vidé, les reins en miettes, des aiguilles rougies forant aux tempes.
Et qui sait, demain peut-être, -^ pourquoi pas? — fous de souffrance
pour Ailleurs. 73
devant une trahison de femme, ou simplement pour découvrir dans la mort un spasme nouveau à léguer aux races futures, un mode inconnu de volupté complexe et complète, ferons-nous comme un Ghambige ou un Wladimiroff ? Joyeux et morne triomphe de posséder une àme rebelle, au râle sanglant d'une agonie...
Odilon Redon.
]1 est venu des villes fraîches où son orgueil promenait naguère fastes de triomphe et de joie ; il a fui les demeures fleuries où s'abrita, des heures heureuses, l'amour de son àme et de ses yeux...
Une parole l'appela, hier, tandis que saignait au ciel la grande plaie de l'Astre.
Maintenant, la forêt s'est refermée autour de lui. Les sonneries humaines meurent aux rouilles du cré-
74 Vembarquement
puscule ; l'ombre affamée se rue sous les frondaisons jaunes.
0 chevalier, fut-elle si douce ou si terrible, cette voix hier, pour f amener ici? Quelles promesses? De luxure ou de mort? Plus douce donc que la voix de l'amante ! Terrible alors comme la parole d'un Archange !
Ah, repose tes membres lassés sur la bonté chaude de la terre.
Clos tes yeux aux regards du soir travers les feuilles.
Oublie tout, la dernière tendresse maternelle, la chasteté pensive du clair de lune natal; oublie tout... et toimême...
Des glas râlent parmi des sanglots de lyres.
Le chevalier reste à toujours le serf de la luxure et de la mort.
C'est le bouquet de fleurs noires, que serre sa main décharnée, que hausse à son haleine sa main sauvage.
poiw Ailleurs. 75
Un spasme déprime les narines, écrase les joues livides, durement fait jaillir deux yeux de délire fixe, flambe ce triangulaire visage d'anthropoïde.
Elle sourit pourtant, lèvres serrées, dents grimaçantes, d'un prestigieux sourire qui sait., seule flamme vivante en ce sexe vague et monstrueux d'élémental.
Derrière elle, il devrait sourdre des mondes de ténèbres grouillantes, l'abîme rouge des charniers primordiaux, l'énorme vie phénoménale des vieux âges, un cataclysme de nature prédiluvienne. Non.
Elle se profile dans le vide, dans le rien, sur un fond de néant, éternelle et fatale comme le néant où vous roulent ses yeux de délire fixe, jaillis... épars...
Une médaille de cruauté sèche, de Iroid sadisme.
Le front lauré se bombe de
volonté tenace au-dessus d'yeux assoupis sous d'inertes paupières, lourdes de désirs sans nom ; en ce regard qui se défie et s'inquiète survit la peureuse bassesse de l'esclavage, s'irrite la dure inconscience du crime.
Quelles paroles vibrent des lèvres à peine closes, tuméfiées encore de baisers maudits, humides de rut incestueux ?
Et le visage demeure figé, sans clarté de sourire ni de pensée , masque de brute altière, gorgée de luxure et de sang.
Ou, peut-être, front de morbide ennui, regard de rêve impuissant, lèvres d'impérial dédain, face de voyant terrassé par sa vision : le monde romain agonise ; au cirque immense de l'horizon hurlent les torches fatales, et là-bas, derrière les collines émues, surgit l'aube de chute et de délivrance.
Il songe : quand même, glorieuse ironie, les lauriers persisteront à cette tête de vaincu, dans le triomphe des âges épouvantés.
pour Ailleurs. 77
8 décembre, 2 heures du malin.
Je vous disais, tandis que hurlait autour de nous la cohue mondaine :
'f. Vous serez une reine glorieuse au fond d'un palais polychrome.
Mes désirs, mes pensées et mes rêves y seront les esclaves de votre caprice. Il y aura de symboliques étendards flottant à des mâts de bronze, comme des voiles orientées vers les rives de votre fantaisie. Et votre demeure sera pareille à un triomphant navire pavoisé. Vous serez pâle de l'abondance des parfums consumés ; éternellement sur vous d'innombrables lèvres invisibles se poseront... »
Vous portiez, ce soir, la robe de soie sang"lante qui vous fait ressembler à une fleur im[)ériale ou à quelque adorable bourreau ; pas un frisson ne moirait votre chair lympathique, cette chair de lait, cette chair de merveille, cette chair à
78 V e^nbarquement
vous sous laquelle je crois toujours que votre âme agonise.
Je vous dis :
« Le seul battement de vos paupières me suscite l'espoir de criminelles étreintes, de monstrueuses voluptés, de sauvag-es et complexes luxures; c'est que vos yeux sont deux infernales portes d'énigme où Ton se brûle l'àme.
Autour de nous, la forêt des fleurs sexuelles, torches de stupre, la nuit, et la clameur des spasmes du monde. Voulezvous ? »
Vous paraissiez, absente, promener vos regards à Thorizon de je ne sais quel souvenir, — en avez-vous ? — sur la mare de quelque cœur que dut dessécher votre dédain. Etiez-vous joyeuse ou triste ?
Je vous ai dit :
« Nous serions chastes comme des vierges, avec des prières aux lèvres et des blasphèmes plein le cœur. Nous marcherions, tels des lys, parmi l'agenouillement des foules. Et quel œil humain, dans l'éclat fauve des nimbes,
2)0w Ailleurs. 79
discernerait les rides du passé à nos fronts? Qui, du bas de la cohue prostrée, pourrait deviner sous nos reg-ards d'extase le bouillonnement de nos désirs ? Et sous la fraîcheur des voiles de lin long flottants l'ardeur de nos sexes gonflés de rut? Nous serions d'habiles et subtils sacrilèges, dans la cathédrale de notre orgueil. »
Des lustres agonisants il pleuvait des étoiles de cire... peut-être les larmes du feu devant l'inflexibilité de votre cœur.
Je vous dis enfin :
« Ou, si vous aimez mieux, Jouons cette comédie puérile de l'adultère moderne. Nous aurons des jouissances surannées dans de coûteuses chambres d'hôtel garni ou dans le mystère de quelque entresol pelucheux. Faisons donc comme les autres! Soyons des cabotins d'amour, sérieux et banals, avec expansions à heure fixe, mais rongés de défiance et d'ennui. Et vous verrez que les lits publics sont les meilleurs. Dieu, comme nous allons nous aimer !.,. »
Vous avez répondu:
— Oui.
Ah, c'est bien là- le langag-e qu'il vous faut parler, ô femmes stupides et bénies !
Elles... et Eux.
N'est-ce pas, c'est drôle, cet air maladif qu'elles affectent — bromure et sirop de fer — leur faux sourire déçu de victimes résignées, et cette superficielle science de tout qui assombrit leurs yeux noyés de langueurs. Les saintes âmes !
Mais eux! avec leur tenue nazaréenne et la sobriété de leurs gestes, avec leur silence Men personnel, l'éteint joué de leurs regards, et ce désenchantement dans leur façon de boire du thé. Les cœurs forts !
Et puis quoi ? De monstrueuses concupiscences leur rabotent l'échiné, vrillent leur nuque d'hameçons au rouge blanc, drainent leur moelle, et seul l'em-
])0w^ Ailleurs. 81
ploi féroce des parfums parvient à momentanément voiler la pestilence de leur chair pourrie.
Malgré cela, et par bonheur !
des cervelles qui ont toutes leurs cases, sans la moindre lésion ! Ils sont heureux !
Ohl les âmes saintes, les cœurs forts ! Et dire que ça a reçu le baptême et qu'on priera pour le repos de leur...
Amen.
15 décembre.
Quand nous marchions ensemble, côté à côté, — toi, parmi les réels paysages maudits delà g-rande ville, curieuse à l'éclat neuf des fleurs, des bijoux, des vitrines, des affiches ; moi, toujours en ma familière, fraîche avenue de Songe qu'interminablement bordent à mes yeux les touffes claires de ton chapeau — je ne sais quelle orgueilleuse, quelle prenante joie de t'aimer me fondait le cœur.
De nos lèvres, quoique silen-
82 V emharqueTïient
cieuses, gTaves etbons, austères et chauds, pieusement passionnés, tombaient de magiques discours. C'était, entre nous, grâce à l'obstiné mutisme de ces deux bouches — les nôtres — et parce que, naguère, en les étreintes, elles n'avaient été qu'une, l'inimaginable et merveilleux dialogue du plus riche amour : mêmes paroles frêles, profondes selon la couleur du ciel là-haut, mêmes questions indécises, mêmes réponses désolées dans l'expansive détresse du crépuscule déjà la nuit; et la rumeur autour de nous faisait l'éloquence de notre promenade muette.
On se laissait ainsi, après trop d'aveux, des larmes joyeuses en les regards et les lèvres émues de s'être tant compris ; on se laissait... on s'en allait, heureux et tristes de se quitter, parce que, tout à l'heure peut-être, et malgré nous, se serait glacée — pour un regard à faux, pour une parole inutile — l'illusion réchauffante dont vivait notre marche.
Etplus tard, à rheure des lampes éteintes et des lassitudes rêveuses, seuls et loin, on saurait, de nouveau et mieux,
pour Ailleurs. 83
se pleinement pénétrer, sans la fatale duperie des lèvres toujours impuissantes et des gestes si douloureusement ridicules, si inévitablement impersonnels...
Leurs âmes durent se reconyiailre.
Elle (*) mit à nu, sous l'expansive pitié de ses yeux, d'étranges et trop subtiles sensations qui se jouèrent jadis en ses nerfs juvéniles. Elle raconta de menus faits, des insig'nifiances de sa vie secrète. Elle révéla de blanches aubes spirituelles où rien encore ne se laissait pressentir de ce qui serait plus tard toute sa vie : l'obsession d'une criminelle volupté d'àme.
En des lang'uissements de sa voix qui se traînait alors molle et comme noyée d'automne, elle ressuscita des crépuscules d'impressions perdues, — vouloirs trop hauts, vœux avortés, efforts
(•) Elle, c'était Elle; miis Lui, Lui, hélas!, était-ce moi ? — \ote de Damon.
stériles — tout le mystère de cette heure indécise et décisive où le cœur voudrait se serrer, frileux, contre l'épaule d'un rêve.
Elle le guidait en son passé ainsi qu'en un jardin royal abandonné. Ils écrasaient des feuilles mortes et leurs lèvres devenaient pâles de la douleur des marbres déchus.
Lui, se taisait devant ce livre ouvert de son cœur, pris d'épouvante, comme en face d'un dogme.
Leurs âmes ne s'étaicnl point reconnues.
Il souleva ses paupières alourdies. Une théorie de Tanagra s'animait dans l'ombre des étagères, parmi des fleurs tardives. Les robes violettes qu'un peu d'or mort ceinturait et frangeait, les voiles blancs sous lesquels l'argile charnelle palpite rose, du rose des chairs agonisantes ; et les épis dans la main d'une Gérés à chapeau plat ; et le geste enlevé des danseuses saintes : et la pose ironique
des mimes en cagoule blanche arrêtèrent l'élan de sa sensibilité.
Il continuait de se taire, les regards seuls apitoyés, malgré lui.
Oublieux d'elle et du livre, impassible aux senteurs aimantes de ses cheveux en torsade, alors il vit surgir le Temple rose qu'avait longtemps, toujours, non vainement enfin, souhaité son rêve.
Les tieurs chères aux dieux croissaient parmi les dalles disjointes; des lins tendus il tombait des fraîcheurs de parfums ; les guirlandes pendaient au fronton, rajeunies ; les portes d'ivoire s'ouvinrent; une aube zodiacale mouillait les horizons vierges.
Elle, parlait encore, lui feuilletait son âme en détresse. Et sur ses lèvres, le goût du sang de son cœur.
Mais quand elle osa poser sur lui son regard priant d'inconsolée, elle vit se détacher une larme, puis d'autres, de ses paupières battantes. Et lors, subitement agenouillée, haussant ses lèvres sanglantes jusqu'aux yeux du jeune homme :
^S6 L'embarquement
— Oh ! tes larmes, les boire !
Et ton rêve ! Et Toubli !
Any ivhere out of ihe world.
Ainsi, nos mains jointes, mêlant la moiteur de nos désirs, par ce chemin de clarté que mettent tes reg-ards entre nos yeux, je reviens au portail de l'enclos de Song-e où se rencontrèrent nos détresses, cette soirée du Mai lointain.
Il y avait la cruauté d'une aube au fond du ciel crépusculaire... Les gonds rouilles du portail ; les armes parmi les fleurs de fer où s'accrochaient nos saig-nants espoirs avec le suprême rayon d'ag-onie ; les allées moussues bordées d'arbres en fleurs, où comme des pas de fantômes s'étoufl'ait notre promenade; l'indécision de nos mains à se tendre ; la clarté morte de ta robe surannée...
Je ne sais quelles paroles échang'èrent nos lèvres, mais je vous vis pâlir mortellement et de claires larmes s'allumèrent en vos yeux fixes, pour y de-
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meurer, éternellement joyeuses dans la prison de vos paupières.
Et bientôt, comme une heure — laquelle? — sonna d'une lointaine cloche funèbre, mon cœur dut se déchirer aux défenses des vieux murs, car les portes étaient closes qui pour nous seuls s'étaient ouvertes, une fois, autrefois.
Et plus tard, l'enclos de Mort où tu reposais morte, cette nuit de cauchemar, tes paupières' alourdies de fleurs tombées, tes chers membres brillants de rosée, tes pieds roides et froids. L'enclos de Mort !
Veufs de ton sourire, les arbres de l'enclos n'ont plus refleuri.
En d'autres terres où s'enfuirent un jour nos caprices, je revois une lune borgne, riant si bête entre des branches décharnées et qui — c'était soir de fêtes publiques — tout à coup descendue sur terre ne fut plus qu'un grand cerceau de papier jaune tendu à la légèreté de tes grâces juvéniles. Tout autour, du peuple ignoble, ricanant, tandis qu'un clown sentimental débitait d'erotiques boniments
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en cambrant son torse douteux. La foule beuglait de joie, et des femmes en délire te criaient : « Va donc 1 Eh ! va donc ! » et le regard des hommes, allumé de rut, scrutait le mystère touffu de tes gazes blanches. Un hercule de barrière te poussa en gueulant : « Ohé ! la Vierge ! »
Et le cerceau crevé, déchiré le disque de clarté maudite, pendant que triomphante, avec aux lèvres ce sourire orgueilleux que vainement j'avais tenté toujours d'y faire éclater, tu dédaignais l'applaudissement fauve des hommes , les audacieuses offres des femmes, pour revenir vers moi, telle alors je te vis : pauvre squelette de luxure, fastueusement gracieux et ironique, des iris morts parmi l'étoupe dorée de ses cheveux, les seins faux au bouton dressé, et le sang de ta virginité sur tes cuisses flasques...
Où donc promener désormais le vol uni de nos rêves, la fantaisie curieuse de nos désirs, pour Où partir. Où s'exiler? Vers quelles villégiatures inconnues? Vers quels autres mondes à créer?
Et qui sait... peut-être, puisque toujours
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et malgré nous surgissent les spectres chers et maudits du souvenir. Ah ! que ne peut-on tout ig-norer, oublier tout jusqu'au son fatal de la minute à naître, et s'enfoncer dans la volupté noire de ne plus se sentir être ni avoir été ! Plus de paroles, plus de ces illusions que crée la magie des mots, rien que le magnétisme tout-puissant des regards, des purs et profonds regards — bien toujours nôtres — par quoi se pénètrent les âmes élues.
1" Janvier.
Jules Cher et.
Elle vient de face, sur les pointes, tout son frêle corps envolé parmi des transparences de gaze soufre. Le sang bleuit ses seins de fleur... des arômes poivrés s'échauffent à la toulTeur de ses aisselles...
Elle danse. Un spasme incons-
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cient lui incendie les lèvres de cochenille sensorielle, lui noie les yeux de tournoyante volupté...
Elle vient.
Elle danse.
Par l'atmosphère électrisée , une exaltation de désirs lumineux vibre.
Derrière elle s'anime le déhanchement canaille d'une Goulue, robe et bas g"ros bleu semé de cœurs d'or, et dans la flambée des fonds, tout enlevée, une farandole de papillons de chair au vol onduleux de bras et de jambes nus... Les poupées divines au cœur de sang" faux qui, d'un seul de leurs g-estes mièvres, savent affoler et tuer...
Elle danse. Une pluie de fleurs l'effleure, assoupit de frais parfums purs les sonorités de l'invisible orchestre.
Elle danse.
Elle est l'éternelle forme maudite et sacrée de la danse.
Elle a dansé devant le vieil Hérode, en caleçons noirs étoiles de pentacles ;
Elle a dansé, soûle, dans les
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tavernes du faubourg' de Racotis, parmi les marchands de saumure et les proxénètes ;
Elle a dansé, vierge, aux fêtes de Sapho ;
Elle a dansé pour le triomphe de la Pierre noire, du Phallus divinisé...
Salomé et Grille-d'Egout, Thaïs et la Macarona, c'est elle, le Chahut hiératique de jadis... le Chahut profane d'aujourd'hui...
Elle dansera demain, toute nue, dans l'orgueil de sa chair, la dernière nuit de ce siècle, pour l'apothéose du Rut...
Elle vient. Elle danse.
La Danse !
Une chevauchée effrénée de rythmes balaye l'air, allume au passage ses cheveux roux défaits, comme un drapeau dans l'incendie du ciel.
Sa bouche de gitane saigne en
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grenade fendue... et de son corsage déchiré s'érectent ses seins précis. Sa robe de soie bleue de nuit aux broderies d'or barbare, un ouragan de délire sexuel la retrousse et la tord...
De la fièvre de ses deux mains elle bat les cymbales fougueuses, et c'est un déchaînement de sonorités qui galopent, sorties d'elle, de tout son être éperdu...
Elle va se hausser du tympanon où elle est assise et qui ploie sous le poids frémissant de son corps...
Il y a, dans ses nerfs tendus, un élan vers l'infini vibrant dont elle se grise, les reins onduleux, les pointes de sa gorge dressées .. Dans ses yeux passe l'éclair du crime... Elle est la déesse toute-puissante qui provoque les spasmes cérébraux, qui vide les moelles et les âmes, qui dessèche le sang dans ses veines, qui rend fou et qui tue...
C'est la chevauchée de la Mort qui allume au passage ses cheveux roux, comme un drapeau funèbre dans l'incendie du ciel...
2 our Ailleurs. 93
Toute saltante, la poitrine mouillée de gai clair de lune, elle sourit, cambrée dans un satin de cerises écrasées, casquée de ses cheveux en coup de vent, elle sourit au rictus énigmatique d'un masque de Pierrot, trop lourd pour le caprice de ses doigts menus.
A ses pieds, dans une tombée de couronnes et de palmes, d'autres mas- ({ues, chus du hasard de sa fantaisie, au cours de ses toquades — plâtre sabré de sang' des No, des marivaudages trag-iques de Tokio ; — lèvres g-orgées de rire énorme ou de haine aristophanesque, à Tembouchoir d'airain...
Elle sourit.
Son sourire, c'est le sourire énervant, crac|uement de corset de Réjane ;
le sourire dents oflertes de Granier ;
le sourire Mégère apprivoisée de Marsv ;
94 V embarquement
le sourire petite sin^e potache de Mily-Meyer.
Son sourire, à lui seul, il dégage toute la séduction de Rosine, de Marianne, de Belette, de la Pa?Hsienne...
Elle sourit.
M. de Pourceaugnac, plumes et velours flambant neuf, avec la gravité de sa perruque roulée ; Scapin, ses bajoues de ruse dilatées, son regard farce émoustillé, sous la désinvolture du grand bonnet... lui font cortège, poursuivis par les deux Diafoirus...
Elle sourit toujours.
Elle est tout sourire, sourire de ses cheveux et de ses seins, de sa robe envolée et de ses doigts , saltante dans le gai clair de lune électrique...
La scène, au paradis de Deburau et de Félicia Mallet.
pour Ailleurs. 95
Une nuée bleu et rose incandescents se pâme au ciel joyeux.
Golombine paraît. Elle est vêtue d'une vieille soie rayée blanc et jaune ; des fleurs ceignent ses seins gTôles d'éternelle enfant. Elle est la perfidie mièvre, la traîtrise caressante, le mensonge ignorant. Au battement de son éventail, un tout petit éventail naïf à fleurs simplettes, s'envole gaiement l'auréole de son grand chapeau...
Golombine paraît. Tout est en fête.
Polichinelle ouvre la marche, en bonds fous, roulant des bosses, toute sa belle face de gosse fripon allumée de plaisir.
Arlequin, dans les jupes de Golombine, triomphe en séductions, les yeux luisants de désir sous le masque de velours noir.
EtPierrotsuit... toujours. D'un beau geste éployé de phalène, il bénit le bonheur du couple... Il est blanc, du blanc des lis, du blanc des virginités d'àme et des larmes sincères... De ses le-
vres déçues, il murmure les litaaies blanches des Premiers quartiers de la lune.
Lune bénie Des insomnies,
Blanc médaillon Des Endymious,
Astre fossile Que tout exile,
Jaloux tombeau De Salammbô,
Embarcadère
Des grands mystères.
Bel œil de chat De nos rachats,
Sois l'ambulance De nos croyances!
Sois l'édredon
Du Grand-Pardon !
Et voici qu'un rayon d'idéal lui baig-ne l'àme, lui divinise son pauvre
pour Ailleurs. 07
cœur d'abandonné... tandis que Golombine se fraîchit ses seins grêles d'éternelle enfant perfide au battement du petit éventail naïf...
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