‹ L'embarquement pour ailleursChapitre 7 sur 9 · UN AUTRE · texte numérisé non relu

UN AUTRE

Zut ! c'est compris, hein ?

pour Ailleurs. 1G7

Elles disparaissent un instant^ puis reviennent en chantant.

{Paroles et mélodie par S. P. Blundell.) Voix grêles, hay^monies complexes et ferventes, regards mouillés d'infini.

Quand les flots soulevés du vent Nous cachent ciel et terre, Jésus éprouve seulement ; 11 sait ce qu'il doit faire.

Un appel de sirène coupe leur chant de sa plainte ridicule et désespérée. Les quarts tintent ; des jets de vapeurs siffeyit et sanglotent.

Les coups de langue du méchant Finiront par se taire ; Jésus éprouve seulement; Il sait ce qu'il doit faire.

Elles se disposent à partir quand on leur jette des sous, en criant : — Bravo ! Bis !

Toutes se p)récipitent pour les immasser, puis entonnent le couplet suivant avec délire et s'en vont. Les roix aiguës se perdent ;

on dirait d'un lointain cantique de victoire .

Sol at intrépide, en avant !

Souviena-toi du calvaire.

Jésus ressuscité, puissant, Sait bien ce qu'il doit faire.

Bis.

Entre Lamon. Il va lentement, s' arrête, pensif, fait quelques pas encore et prononce, d'un ton blanc : — Serait-ce fini, pourtant ? Je voudrais pleurer et je ne puis pas. Je pourrais pleurer et je ne veux pas. — A un m^arin qui fait les cent pas le long du quai :

A quelle heure Tanit prend-il le large ?

LE MARIN

On ne sait pas... dans cinq minutes ou deux heures : ça dépend...

DAMON

Et, pour quelle destination ?

LE MARIN

On ne sait pas non plus.

pour Ailleurs. 169

DAMON

Mais...

LE MARIN

Pour Ailleurs, parbleu ! — Et il 7'eprend sa promenade.

DAMON

Merci. C'est bien ce que je souhaitais. — Très dramatiquement. — Le noir de l'inconnu m'attire. Je me sens le cœur trop plein... ou trop vide, ce qui revient au même, après tout. Bah ! elle versera les quelques larmes oblig'atoires, et puis...

Il s'assied à la table d'une des tavernes cosmopolites, sous les portiques.

Garçon, du gin ! Non, du

vvisky ! Non du gin, beaucoup de

gin. Ces femmes sont belles : elles sentent la chair d'amour, la chair fausse et vendue. Partir, enfin ! Là-bas, je lâcherai la meute de mes convoitises ; j'assouvirai les monstrueu.x désirs qui me sèchent les

170 V embarquement

reins depuis des siècles, oh, depuis des siècles, c'est vrai ce que je dis là. Ici, avec la passion sotte de cette femme !.. . J'en serais mort, sûrement. J'avais déjà l'envie de faire des conférences. Oh, porter de grands chapeaux de paille, comme un planteur, et passer des nuits blanches avec des femmes noires qui sentent l'huile de coco au lieu de tous vos foin-coupé factices.

Ailleurs ! Ailleurs ! Ailleurs I

c'aura été la chimère de ma vie ! Du moins j'aurai la gloire obscure d'être à jamais I inutile à mes contemporains. Henriette, Hen...ri...ette !... Mon àme s'est tarie à t'aimer. C'est fini, enfin. Elle n'eût rien compris, jamais, pas même le Vice. Oh ! que ces appels de sirène me réjouissent : ils ressemblent aux cris de détresse que je poussais auprès d'elle, et auxquels elle ne sut point répondre. Que nous disions-nous, ce matin? C'est idiot, ces boissons anglaises : j'ai tout oublié ! Ah ! je lui parlai de mourir... et elle ne voulait pas. Ame

pour Ailleurs. 171

bourg'eoise ! Maintenant, je me sens heureux à pousser des mag-nificats d'allégresse ! ! ! — // fredonne :

Connais-tu le pays oti fleurit l'oranger?...

Et tandis quil s'abandonne à V extase ou le plonge cette suggestive 'niusiqueressouvenue, Henriette paraît , regarde inquièfenient autour d'elle, l'aperçoit tout à coup, court vers lui : Damon ! ! !

DAMON, tragique.

Madame, vous ici! ! !

HENRIETTE, avec élan.

Oui. Ah, ne nous quittons plus.

Si tu savais, j'ai pleuré, j'ai pleuré, j'étais comme folle : je serais allée au bout du monde pour te revoir. Dans les rues, j'avais envie de fappeler. Puis j'ai tout deviné!... et j'ai pris le train de quatre heures. J'étais sûre de te trouver ici : ton regard de ce matin, ton méchant sourire, ta façon de me dire adieu... Je t'aime trop.

DAMON, ému et résigné.

Soit.

HENRIETTE

Et tu n'as rien de plus à me dire ? Tu me laisses ainsi défaillante, brisée d'angoisse et de joie, et pas un mot... pas un mot...

DAMON

Nous allons partir. Ah! ce que ce sera bon de s'en aller, loin, vers de ces pays qu'aimait le prêtre de Francisca.

(( Novis te cantaho chordis.,, » Y song"es-tu ? Les grands palmiers 1 Les varengues de bambous ! Les ciels multicolores I

HENRIETTE

Je reste.

DAMON

Votre « je reste » m'a l'air aussi artificiel que les fleurs de votre chapeau, ma petite amie. Oh, que c'est trop loin, ridéal I Venez, après tout. Voici que

pour Aillew^s. 173

l'on hisse les voiles ; les poulies grincent ; les cordes sifflent ; sentez-vous cette fraîcheur salée du large?

HENRIETTE

Mais... c'est que nous avons déjà trop navigué sur les mêmes flots monotones et toujours en vue des mêmes rives si outrageusement nues. Vous m'aviez promis tant de choses, des voyages circulaires de tendresse, des Gooks de volupté dans des quintessences d'Extrême Orient. C'était lavis au lecteur des duperies amoureuses... j'y crois I)lus...

DAMON

Partons, tu verras.

HENRIETTE, cu 86 frottaut coYitre lui.

Non. — Je t'aime...

DAMON

Refrain d'orgue. Partons : mon cœur est un Charybde de délicatesse et mon corps un Scylla de luxure ; laisse-toi

174 L embay^quement

donc bercer de Tun en l'autre, perpétuellement. Là-bas, je serai bon, je serai doux... je serai gai, Henriette. Nous aurons des nuits inoubliables. Et comme je m'en vais t'adorer ! Viens ! Je maudis ma patrie en la quittant, cette patrie sans palmiers qui a des maisons de huit étages (ascenseur) et des ciels tricolores ; je maudis le siècle qui nous vit naître ; je maudis tout, et le reste. Nos Edens, va, nous les retrouverons ! Mais, ne plus voir de blancs ! La face humaine me répugne.

Partons : j'ai mon Verlaine et ton Laforgue.

HENRIETTE, monosyllobant avec persistance.

Non.

DAMON

Je t'en supplie, Henriette-, Laisse-nous partir. Vois, le jour baisse. A l'horizon, on ne sait quel invisible roi déchu lave dans la mer ses hardes de pourpre. Et plus haut, le ciel ressemble à une écuelle récurée. Regarde ; nous irions

pour Ailleurs. 175

où vont ces nuages, qui sait où? N'importe où? Ailleurs. J'entends des voix qui nous appellent. Viens.

HENRIETTE

Jamais. Je t'adore. Et notre chambre bleue... et notre coucou... et nos pantoufles. . . et notre bon lit à deux places, notre bon lit. Damon, je voudrais...

DAMON

Chut! écoute.

Depuis des moments, tombe lecrépusciUe. Les phares s'allument et, sur Veau, la danse des reflets.

Deux formes enlacées s'avancent : des armants. Elles sont vêtues de lin flottant à couleur morte, et semblent à peine marcher, comme soulevées par quelque surhumain espoir. Une voix grave et profonde, une voix d'extase, une voix rythmée qui a de subobscures défaillances, implore :

Songe à la douceur D'aller là-bas vivre ensemble !

Aimer à loisir,

Aimer et mourir Au pays qui te ressemble 1

Damon s'écarte d'Henriette, pour les suivre. La voix continue :

Les soleils mouillés

De ces ciels brouillés, Pour mon esprit ont les charmes

Si mystérieux

De tes traîtres yeux Brillant à travers leurs larmes.

Et leur promenade s'efface comme en un songe.

DAMON, exultant.

Tu as vu, Henriette! Tu as entendu ? \j' Invitation au voyage.

HENRIETTE

Non.

DAMON

Mais alors ! Ces fantômes ! Un

pour Ailleurs. 177

rêve ! De la folie! Suis-je fou ! Henriette ! ^ Elle se tait.

L'Anglais de tout à l'heure a demandé : — Combien le voyage ?

quelqu'un

C'est gratis, m y lord I

Henriette, se Jetant dans les bras de Damon. — Allons ! ! !

DAMON

Gomment ? Tu voulais bien et tu refusais I Mais... pourquoi ? Oh, je comprends. . . par économie ! Archange ! Et ils se mettent à courir. Le navire vient de quitter le quai. Il fuit, lentement, aux ondulations molles d\me houle. On entend les cris de la manœuvre; les voiles déjà se gonflent. Ils courent, comme des fous, en agitant leurs mouchoirs, désespérément.

l'anglais, très froid.

Too laie!

i^S V embarquement

HENRIETTE

Ah ! Damon !

DAMON

Ah I Henriette !

Ils tombent dans les bras l'un de Vautre, éperdus, étranglés de douleur. La nuit est venue : leurs sanglots se mêlent,

DAMON

Ohl Henriette 1

HENRIETTE

Oh ! Damon I — Désenlacés enfîn^ Us sèchent leurs larmes et se prennent à sourire. Ils se regardent longuement, regardent autour d'eux :

la ville flambe comme un soir de 14 juillet ; les lanternes de couleur des lupanars font Veffet de feux de Bengale sous les portiques de bronze, Vair est plein de mourantes odeurs tièdes de cuisine- Les femmes en ori-

2)0ur AUlem^s. 17 9

peaux glorieux ont repris leur promenade ; les tavernes cosmopolites sont pleines de lumières et de cris ; les quais seuls sont déserts.

DAMON, d\iM timbre profond.

C'est la vie ! On se bourre la caboche de rêves et on croit que c'est arrivé ; ah, nous ne sommes bien que de vieilles ganaches, tous. Ils s'amusent, là î leur joie brutale me fait mal. Tiens, je voudrais mourir. Dieu I que je voudrais mourir !

HENRIETTE

T'es bète. A quoi bon? Et moi alors ? — Brusquement, — Si nous nous épousions?

DAMON

Silence qui aurait dû arc clerncL

180 V embarquement

HENRIETTE, pcrsuasive.

Vois-tu, cela vaudrait mieux :

la vie est si méchante quand on cherche à ne pas faire comme les autres. Aimonsnous et qu'importe 1 Nous nous dorloterons mutuellement, j'ai des câlineries en réserve. Tu m'apprendras à te comprendre. Et, tu sais, notre grand lit à deux places, il est décidément trop grand. Puis il nous faudra des édredons de confiance et des oreillers de concessions réciproques... Nous aurons du feu : tu découperas du bois et je me ferai mes chapeaux. Si nous nous épousions, dis...

Une oinhre les suit depuis quelques instants, et les écoule, avec des signes d'aijpr ovation. Elle porte un Mcorne et une soutane neuve. Elle a pris le bras de Bamon et lui parle à V oreille. Ses paroles sont Menv cillantes et graves, d'une voix bonhomme. On en saisit des la^nbeauoo : — La bénédiction de Dieu... les époux fidèles... etc..

pour Ailleurs. 181

HENRIETTE, avBc msîstance.

Un mot, de grâce, mon ami !

vous me désespérez.

DAMON, dépité.

Oui ! nous cultiverons des tulipes et nous ferons des petits. C'était mon rêve depuis longtemps. Épousons-nous, soit.

Page 1